COMMENT LA RAISON SE FORME-T-ELLE EN NOUS
Cette question revient à celle-ci : Quelle est l'origine de nos connaissances? Depuis qu'on aexaminé d'une manière attentive le grand
* Celte faculté, tout admirable qu'elle e?t, n'uyaut pas un rapport direct avec tes objets fie la controverse chrétienne, ce serait nous écarter de notre but que à*en traiter ici.
■ De la connaissance de Dieu ei de soi-même, cb. 4, d. 1.
* Pensées de Pascal»
phénomène de la pensive, on a été naturellement conduit à rechercher par quelles voies la lumière de la vérité pénètre dans notre esprit pour lui donner la vie intellectuelle; on ne saurait discon* venir que cette recherche ne présente au philosophe un grand intérêt, parce que le résultat qu il peut en obtenir influe sur la solution des questions relatives à la métaphysique, à la morale et à la société.
« Nous avons cru, dit M. Degérando, découvrir, par Tétude que nous avons faite de la nature des divers systèmes philosophiques, qu il j a réellement une question première et fondamentale, qui est comme le pivot de la philosophie tout entière.
r> Cette tjuestion est celle qui a poiir objet de fixer les principes des connaissances humaines,
»> C'est-à-dire, celle qui tend à examiner quel est le rapport de Fesprit humain avec les objets de ses connaissances, quel est le fondement du droit qu'il s'attribue d'en juger, quelles sont, par conséquent, la réalité, l'étendue et la garantie légitimes de ces connaissances elles-mêmes.
» Telle est, à nos yeux, cette véritable philosophie première dont parlent Bacon et Descartes ', qui renferme en elle l'essence et les éléments constitutifs de toute philosophie, parce que les/^r/ncipes universels de toutes les sciences ne peuvent résider que dans la nature même de la science, parce qu'avant de décider sur DieUy V univers j Vhommey ces trois grands objets de toute doctrine philosophique, il faut examiner avant tout en vertu de quel titre l'homme décide sur quelque chose ^. »
Cependant, la solution de ce problème philosophique n'est pas, à notre avis, d'une importance tellement majeure, que l'esprit humain se trouvât, sans cela, arrêté tout court, dans l'impossibilité de rien affirmer, malgré l'invincible nature, parce qu'il n'aurait pas trouvé la raison première de toute affirmation. Je perçois des idées, jeles compare, et j'affirme qu'elles se conviennent ou qu'elles ne se conviennent pas : voilà des faits cei1:ains,des faits nécessaires, des faits universels, et inhérents à la nature humaine. Quand j'ignorerais toujours comment s'accomplit en moi le mystère de la pensée, comment a pu éclore mon intelligence, je n'en serais pas moins obligé de rendre hommage aux premiers principes qui la constituent, et je ne pourrais abandonner le connu à cause de l'inconnu. De fait, on
' Bacon, de Jugment. scient. ^ lib. iiif cap. 1. ~ Descartes, Méditât., n forme dMntroduction.
• Hist, comparée des Syst. de philosophie. Introduction.
Lettre en
a 34 F&HCCIISS romBÂMBKTkWi
doit avouer que le genre humain a vécu jusqu'à pr»ent sans oâtte connaissance. Le commun des hommes n y pensent pas une fins dans leur vie. Les philosophes anciens et modernes s'en sont occupés beaucoup, et même plusieurs écoles se sont formées et séparées les unes des autres d'après la manière dont elles ont résolu la question. De là sont nés les spiritualistes et les sensualistes, et puis d'autres systèmes mitoyens, qui ont cherché dans les éléments de l'une et de Tautre opinion de quoi parvenir à une solution plus complète. Mais peut-on dire qu'on soit parvenu, jusqu'à présent, à produire un système tellement clair et tellement démontré, qu'il puisse prendre rang parmi les vérités fondamentales dont il n est plus permis de douter ? Nous ne le croyons pas. Donc l'existence de la raison humaine est indépendante de l'explication de son origine, comme l'existence et les fonctions de l'organisme sont indépendants de la connaissance des mystères qu'il recèle.
Après cette observation, qui réduit à de. justes bornes l'influence de la question philosophique de l'origine de nos connaissances^ nous avopons sans peine que cette question est une de celtes qui méritent le plus de fixer l'attention de l'esprit humain. C'est pourquoi, sans chercher à la résoudre par de nouvelles données, nous croyons utile de produire un résumé des systànes qu'elle a £ut éclore.
Quelle que soit l'essence de notre âme, on ne saurait i]^onvenir qu'elle ne soit douée d'une capacité originelle de sentir, et d'une feculté originelle d'agir. La sensibilité et l'activité sonties deux conditions de notre existence qui se manifestent d'abord, antérieurement à tous les autres phénomènes intellectuels. Par la sensibilité, les objets extérieurs agissent sur notre àœe, et la modifient d'une infinité de manières qui toutes se ramènent à deux svntknents fondamentaux, le plaisir et la douleur. Par l'actiyité, notre Ame ré^il sur ces mêmes objets pour en connaître l'existence et les rapports, pour les préférer ou les repousser. Elle s'élève ensuite peu à peu à l'abstraction, aux idées métaphysiques et au raisonnement, qui a pour base fondamentale la plus métaphysique et lafdus générale de toutes les idées, celles de l'être. Alors l'entendement existe daiis sa plénitude. Voilà les faits constants qui se produisent à l'observateur. L'homme commence par sentir, il finit par penser. Carions d'abord de la sensation^ et ensuite des idées proprement dites.
La sensation est la sensibilité intérieure excitée par les impressions organiques. Elle est donc nécessairement relative au monde
DX VSILOSOPniB GHRCTIEimE. Slî5
matériel nrec lecpel elle nous met en rapport par le moyen de nos sens. L action des objets extérieurs sur les organes; rébranlement de ces organes par l'appareil nerveux qui se termine à la moelle •épinière, et par elle au cerveau ; la perception de cet ébranlement, ranimée à l'unité de l'existence personnelle ou du moi humain: voilà ce qu'on distingue dans la sensation ', dont le résultat est le plaisir et la douleur, comme nous lavons dit. Le plaisir produit la joie et l'amour j la douleur produit la tristesse et la haine. Mais la joie et la tristesse ne doivent pas être confondues avec la sensation : ce sont des sentiments placés dans une région plus intime de notre âme. Souvent nous les éprouvons à locrasion de choses qui ne peuvent frapper nos sens. Telle est la joie qu éprouve Thomme avide de la vérité lorsqu il la contemple ou qu'il la découvre. Pythagore fit, dil-on, immoler un hécatombe lorsqu'il eut découvert la démonstration du carré de l'hypothénuse. Telle est la joie que ressent une âme droite et pure lorsqu'elle a accompli, ou lorsqu'elle voit accomphr quelque grand devoir prescrit par la loi morale. Souvent même nous goûtons la joie et la tristesse dans le sens inverse des impressions sensibles. Un homme courageux tressaille de joie lorsqu'il surmonte par vertu le plaisir et la douleur qui Tiennent des sens. « C'est pourquoi, dit Bossuet, nous avons rangé le plaisir et la douleur avec les sensations, et nous mettrons la joie et la tristesse avec les passions, dans l'appétit. »
La difficulté entre les philosophes qui se sont occupés de l'origine de nos connaissances, n'est pas relative à la sensation. Quoiqu on ignore toujours comment Faction des corps sur chacun de nos organes peut déterminer de telle et telle manière notre sensibilité physique, l'expérience toutefois nous apprend iju il en est ainsi, et que la sensation a son principe dans cette sensibilité excitée par le contact.
Mais quand il s'agit des idées abstraites et des idées 'purement intellectuelles, les opinions se divisent et constituent deux écoles radicalement opposées, celle des sensualistes, et celle des spiritua- UsteSj qu'on nomma dans l'origine platonisme et péripatéticisme, et qui ont fini de nos jours par le rationalisme et le matérialisme.
»En effet, ces deux systèmes correspondent, et aux deux substances qui constituent l'univers, l'intelligence et la matière, et aux
* F*, sur ce sujet les détails du plus liant intérêt donnés par Bossuet dans son lifre intitulé : De la connaissance de Dieu et de soi-même, ch. Ii n, 1-10; çh. m, n. 1-20. — Maleliranche, Recherche de la vérité^ liv. i, ii.
a 56 PRINCIPES FONDAMENTAUX
deux facultés qui constituent 1 homine, l'esprit et les sens, c*est-àdire aux seules choses qui puissent être l'objet de nos idées, et aux seules facultés où nous puissions en trouver 1 origine ; et entre ces deux opinions, il n'y en a qu*une autre qu*on puisse imaginer, celle qui, dans Funivers, confond Fintelligence et la matière, et dans l'homme Tesprit et les organes, soit que dans l'univers comme dans l'homme, tout soit esprit ou tout soit matière.
» Platon, qui croyait à Texistence d'une suprênife intelligence, admit les idées innées; il les supposa en nous à notre propre insu, et antérieures à toute connaissance explicite. 11 en fit même des réminiscences, dont l'exemplaire, ou le prototype était en Dieu. Aristote, qui admettait Féternité de la matière, se déclara pour les idées acquises, et venues à l'esprit par les sens.
» La doctrine de Platon excita l'admiration de l'antiquité, et toutes les fois qu'elle a paru dans la société sous une fornie ou sous une autre, elle a été accueillie avec ces sentiments vifs et profonds que de froids raisonneurs prennent pour un enthousiasme peu réfléchi , que d'autres, dans des intentions différentes, taxent de fanatisme, mais dans lequel une haute philosophie ne voit que l'expression franche et involontaire du rapport nécessaire de ces nobles idées avec la nature de notre intelligence et la constitution de la société. La doctrine opposée a toujours été reçue avec plus de calme; l'esprit de parti l'a répandue à force d'obstination, et souvent à l'aide d'opinions moins innocentes. « Leibnitz et Des- » cartes, dit l'auteur de Y Histoire comparéey produisirent une seu- » sation bien plus vive que Bacon. Ceux-là firent des enthousiastes, y» tandis que Bacon n'eut que des partisans. »
» Il est même digne de remarque que les génies les plus brillants dont s'honorent la philosophie et les lettres, Platon, saint Augustin, Descartes, Malebranche, Bossuet, Fénelon, Leibnitz, ont tous été partisans àes idées innées ^ ou venues à l'esprit d'ailleurs que des sens, et il n'est peut-être pas difficile d'en donner la raison.
» Les hommes dans l'esprit desquels naissent de grandes pensées, et qui reçoivent, pour parler avec Bossuet, des illuminations sou-daines et presque toujours inattendues, doivent être naturellement disposés à se ranger du côté d'un système qui semble donner à nos idées une origine presque surnaturelle, et en faire une sorte d'inspiration ; et ceux, au contraire, qui font leurs idées avec les idées d'autrui, et à force d'entretien et de lectures, doivent s'accommoder davantage des idées acquises par les sens.
» Le platonisme est aussi éminemment religieux, moyen assuré
DE PHILOSOPHIE CHRBTIBKNB. sS^
de défaveur passagère et de succès constants, au lieu que le système opposé s aille naturellement au matérialisme, qui n a garde de nier les sensations transformées et Vhomme statue. Le plato* nisme est, pour cette raison, plus ami des choses morales, comme le péripatéticisme des choses physiques 5 et c'est ce qui explique les prog^rès de la littérature et des beaux-arts en France dans le xvii* siècle, et le progrès des sciences physiques dans le siècle suivant.
« On a dit, à Thonueur de la philosophie d'Aristote et de ses successeurs, quelle donne la raison de ce qui est^ et celle de Platon, la raison de ce qui doit être. Cette remarque n est ni vraie ni assez philosophique; car si ce qui est' est mauvais, il na pas de raison, parce qu'il ne peut y avoir de raison au mal ; et si ce qui est est bon, la raison de ce qui est bon se trouve dans ce qui doit être : car, qu est-ce que le bon et le beau, sinon ce qui doit être?
» Enfin, le platonisme est plus absolu et plus simple que le pér»patéticisme : c'est encore par ce côté qu'il plaît aux esprits supérieurs, naturellement portés vers l'absolu, et qui tendent toujours à simplifier leurs idées pour généraliser leurs connaissances. Le doute, où les esprits médiocres se reposent si volontiers, est pour les esprits forts ce que l'indécision est pour les forts caractères, un état d'inquiétude et de malaise dans lequel ils ne sauraient se fixer *. »
Après ces considérations générales, on nous saura gré d'entrer dans un exposé plus détaillé du platonisme et du péripatéticisme. Nous emprunterons cet exposé à l'Histoire comparée des systèmes de philosophie. « Plusieurs modernes, et à leur tête Fr. Patricius, ont refusé à Platon le titre d'inventeur de celte théorie , et ils ont été singulièrement favorisés dans leur opinion par les efforts des nouveaux platoniciens pour rattacher leur doctrine aux traditions de la plus haute antiquité. On a rattaché les idées de Platon aux junges des Chaldéens, à ces espèces intelligibles^ à ces puissances fécondes dont parle Psellus; on les a retrouvées dans les idées universelles^ dans le type intellectuel dont parlent les oracles attribués à Zoroastre ; on les a fait dériver des nombres mystérieux qui forniaient la doctrine des Pythagoricit* ns, et on s'est appuyé, pour leur attribuer cette dernière origine, d'un passage de Nicômaque, des vers d'ILpicharme rapportés par Diogène Laërce, et de l'autorité de Jamblique. Mais on remarque que cette supposition ne s'appuie
* M. de Ronald, Recherches philosophiques sur les premiers objets des connaissances humaines f ch. i.
qpe^uxlû tém<Mg]mged6ftnouvesiix:Platonioi6in9.oii sur des texte» qui sont généralfflnent reGonntis pour étne leurouvra]^, et pour avoir été composé dans ua temps postérieur à piàton^ D'un autre côté, à des inductions aussi incertaines, on. peut opposer une atl'torité positive, celle d'Aristote^ auteur contemporain, d'Âsistote qpii avait approfondi avec tant de soin Tétude des 'philosophes antérieurs. Il nous déclare d*abord que « la doctiûie des nombres, « imaginée par les Pythagoriciens, ne compcend point celle des » idées produite par- Platon '. »
« Après avoir parcouru, la suite des sjn^tèmas philosopfaîqiies des Pythagoriciens^ et des Ëléatiques siar les caiisei» pramières^ik ajoute : « Survint ensuite la doctrine de Platov, qui leur a> em«- » prunté beaucoup de choses, mais qui y a ajouté ausri ceitaônes^ » vues nouvelles. Car ayant, danssa jeunesse, entendu le» leçons iie » Gz^ityle, et recueilli Topinion d'HéracUte qui considérait toutes » les choses sensibles comme dans un £[ui& pespétuel^ et. qui. en^^ » tirait la conséquence qu elles ne peuvent focmec l'objet de la » science, il établit le système qui« suit. Socrate, livré aux étud^s^ » morales, et ne s'occupant point des connaissances physiques, y » cherchait, cependant les notions universelles^ et fut le premier i> qui fonda les définitions. Platon, applaudissant à cette manière dey voir, supposa qu elle ne s'applique point aux choses sensible^ » mais à un ordre différent, placé au*desaus des choses sensibles et » des abstractions mathématiques ; il conçut un ordre de généralii> tés peipétueUes, immobiles, dont l'unité est le caractère , et % comme les.genres-sont le principe des choses particulières, illeS' « considéra conune les premiers âéments des êtres, il plaça la sub« » stancedansTunité^.....
» Platon, maître et modèle tout ensemble, et' dans l'art d'écrire^ » et dans l'art de penser, dit Cicéron^ , a donné le nom ôl idées aux* » formes^ aux exemplaires des choses; les académiciens,, d'après lui, » pensaient que l'âme seule est capable de juger, parce que seula » elle aperçoit ce qui est toujours, ce qui est simple, ce qui est uni- » forme, et le voit tel qu'il est; c'est ce que nous appelons le genre, » qui a reçu de Platon le nom dUdées. »
« Ce n'est pas, dit saint Augustin, que Platon ait le premier fiait » usag^ de ce terme; mais il est le premier qui l'ait appliqué à un
■ Méiaphxs,, XI, 4, édition de DuYal.
• Ibid., 1, 6.
* De Orat.f lO. — Jcad: quœst., i, 30. £
» ordre de nouons qui nexîatait point . encore , ouqw n'était pas > compris'. »
» Gomment supposer que les andennes traditions des Chaldéens ne fussent point encore connues de& Grecs, ayant Platon ? Conrment supposer qu'après la destruction de Tinstitut de Pythagore , lonque tant de sages célèbres issus de son école enseignaient à la fois en Italie, un mystère absolu pûtencore couvrir sa doctrine, et qu elle pût être méconnue par Aristote, qui en traite à chaque page ddâeséecita?
» Nous pensons^, toutefois, qu'on ne saurait adoptera cet égard une décision absolue; nous pensons que Platon, recudllant, déye<* loppant,inettant en œurre les. éléments^ empruntés aux anciennes doctrines m jatiqnes de l'Asie^ es a formé seulement un ensemble nooireau, leur a. donné une forme systématique et en a composé une yéri table tbéorie. C'est ce dont on- se convaincra en rapprochant ces mêmes doctrines,, telles que nous les avons exposées en substance dans les chapitres troisième et cinquième de «et ouvrage, avec le résumé qu'on va lire. Dans les doctrines mystiques de l'Asie Platon peut avoir puisé Thypothèse qui fait dériver de la contem-^ pfaoion directe de la nature divine, la source des connaissances ; la doctrine des PyAagoriciens sur les nombres lui a offert l'exemple des notions abstraites réalisées, transformées en principes et en can* tes; il a ensuite cherché ces types primitifs dans un plus haut degré de généralisation, lenr a donné ainâ une valeur plus universelle, etles a. puisées surtout dans les notions morales. C'est ce qni nous parailra résulter clairement de- l'opinion* qu'il exprime en divers endroits, sur les vérités mathématiques, et du degré qu'il leur assi* gne dans, son échelle. C'est aussi, en ce qui concerne la doctrine de Pythagore, ce qui nous est expressément confirmé par Sextos TEmpirique \ Nous avons déjà remarqué qu'Heraclite avait éerit sur les idées; Aristote et Sextus s'accordent à dire que la. doctrine d'Heraclite a eu une grande influence sur celle de Platon.
» Nous avons dit que cette théorie des idées est le seuil du sano' tuaire de la doctrine occulte, et c'est sans. doute pourquoi elle est répandue généralement d'une manière si obscure dans tous les écrits de Platon, obscurité quia tourmenté tous les commentateurs. C'est un nuage formé à dessein, essayons de le pénétrer.
» Les loBBs s<mt les exemplaires et les formes éternelles des
* De 83 guœst. , q. XLVI. £
* Jdv, Mtttk.^ IV, tO; VU) 93; ix> 364.
» n Y a donc pour rhomme deux ordres de covnaissances. lie » premier dépend des sens, et ne mérite qu'improprement 4e nom » de connaissances; il ne comprend que de simples opinions; 11 » manque de certitudcyde fixité et de clarté; il ne nous apprend » que ce qui est. Le second ordre ^le connaissances, qiii constitue » éminemment la science, nous montre ce qui doit être; il -s'exerce n sur la possibilité des choses, sur ieurs essences ; cest por le mi- » nistère des idées qu'il exerce cette Amction. Ainsi les idées sont le » prindpe de toute science. En effet, il ne peut y opoir, de science 9 pour les choses mobiles et passagères; la science <Joit donc avoir » un caractère absolu, nécessaire, uniTcrsel; comment le possède- » rait-elle, si ce n'est à l'aide de ces exemplaires qui représentent la » conditifm fondamentale de toutes choses ' ?..^. »
ft Platon aTance la division des sciences en conservant le lien qui •les unit entre elles. Il institue la philosophie comme une science -qui assigne aux autres ieur rang, ktir btft, qui leur fournit 'les piemiers principes, savoir : \ absolu, X universel, les essences des choses, «t-qiii rèfi^le monde féél par le monde des intelligibles. Nulle part, il ne donne à ses vues la forme systématique; mais leur sympathie ressort au jniUeii de ce désordre apparent-; c'est une vaste et immense harmcnûe qui résonne de tontes parts et repose sur les mêmes accords ; elle a pouricentre et pour .régulatetn* cet idéal qu'il semble avmr emprunté' aux arts d'imagination, et impbsé comme sa loi suprême, à la plus abstraite des sciences, cet idéal qui définit Platon tout entier, et qu'il a livré à ses successeurs comme une sorte de ilambeau dérohS aux régions célestes.
» G*est par là qu'£ a exercé une influence si puissante et si variée .sur la marche de Teaprit humain ; cette influence serépand comme un fleuve majestueux au travers des âges suivants ; elle captive le fjiristîainisme dès sa naissance,nous allions presque dire, le subjugue au moment deson triomphe ; ou plutôt elle est aspirée parlai, elle en -est xéolaméeoommenne sorte de notion anticipée^; si elle s*ensé-
• Tome 1, Pœhdon, — n, Théœtète, — ni, Cratyle, — IV, Gorgias, — y. Premier Aioibtade ^^(Atunides, -^yW, de ia République. — IX, Timée, — Ti^ Par' meuide' Banquet. — ILl^Vettru, Définitions.
> Les premiers docteurs du christianisme, élevés à Alexandrie, dans Jes ajatèmes de Platon, cherchèrent à les concilier avec leurs dogmes, autant par use suite de Ysl direction i^ue leur esprit avait reçue, que pour gagner au christianisme les partisans du système philosophique qui en était le moins éloigné: -en effet, les idées de Platon se rapprochaient de quelques vérités fondamcn- «tales'de ia veltgiofi chrétienne, ciHimie le stoïcisme de sa- morale sévère; Pbton avait trouvé dans son génie, et Zenon dnns-son earactère, quelque éfaoêe
IKuney^o est pour lutter encore avec lui. Pendant plusieurs siècles, les 'travwia-'des philosophes ont pom> but, ou le développement ou la ccitique de sa doctrine, et Thistoire de l'esprit humain semble en éire le long et vasde commentaire. On a beaucoup dit que la première aca- 'déaiie, d'vme part, la seconde et la troisième académie, de Tautre, ae soDttéloîgnées de renseignement de leur fondateur, et on a peine à feconaaitre en effet, comme issues d'un auteur commun, des éeoies qui, à plusieurs égards, ofirent dans leurs opinions un con-
des dogmes ou des pratiques que la uouTélle phUosopliie Tenait euseiguer, proscrire ou coiMeiUer. Mais les docteurs chrétiens ne s'attachèrent pas «i exduahenient à un seul phUosophe, qu'ils ne prissent dans les opiuions des autres ce qui pouvait s'accorder avec leurs doctrines^ et leur concilier un plus ^and nombre d'esprits.
« Ce que J'appelle la philosophie, dit sain t Clément d'Alexandrie, n*est pas celle des stoïciens, de Platon, d'Epicure ou d'AristotCt mais le choix formé de ce que chacune de ces sectes a pu dire de Yrai, de favorable aux mœurs, de conforme à la religion : sorte d'ecclectisme purement philosophique, puisqu'il ne faisait que raUier des vérités éparses et particulières à une doctrine toute formée, et à un système général de vérités, et rapprocher ainsi les conséquences de leurs principes.
V Cependant, la philosophie platonicienne domina presque exclusivement dans la première école chrétienne, jusqu'au temps où l'inondation des Barbares et les guerres sanglantes des nouveaux conquérants entre eux, firent cesser tout enseignement public, en détruisant tout état politique de société.» (M. de Bo-
Dans Le temps où c'était de mode, parmi les Protestants de dénigrer les Pères de TEgiise et la tradition, il s'éleva une grande question sur le platonisme des Pères, question que la mauraiie fol n'a pas manqué d'embrouiller à l'aide d'une érudition point ilksiiae. Leolerc,,Ueaasobve, Jiiffieu,llQ6heim ont pris part à cette controverse. Mais celui qui lui a donné la plus de vogue, c'est peut-être Bruc- Xer, dans son Histoire critique de la philosophie, ouvrage d'ailleurs précieux, d'une érudition vraiment allemande, et où la plupart des écrivains modernes ont pûsé le fotnd de ce qn'ilsoat écrit «nr le méme^aujct.
Les Pères de l'Eglise, ayant reçu leurs dogmes tout faits de l'enseignement apostolique, y rattachèrent ce qui, dans Platon et les autres philosophes, pouvait ae concilier avec eux. Ils aspirèrent cette phitosophie, selon l'expression de M. Dc^érando; ils se l'assimilènNity pour slnsinuer plus facilement dans les aunes qui en étaient imbues. Cette opération est facile à concevoir, et 11 est aujourd'hui reconnu que tel fut le platonisme des Pères. Il était à coup sûr fort Jnnoeent, et de plM,*lesésaltat(d'4Ui procédé fort habile.
Les aateura dont je «rltns de pacier n'^nt pas compris, ou Ils ont feint de ae pas comprendre ce qu'il en était, lis ont compilé des textes pour montrer que les Pères avaient adopté les opinions de Platon; d'où ils ont tiré cette docte oon«é(}iian«9,>qne les «saints docteurs Biaientpaisé dans ces opinions les dogmes fondamentaux du christianisme, et \9B superstitions de l'Eglise romaine.
Les docteurs protestants et sociniens ont été vivement combattus par les ba- .Aoliqucs, et surtout par le F. IMltus, dans sa Défense des saints Pères atcasés de platanUoiCf auquel s'est joint Je. docteur Lardner, «avant anglais, dana un ouvrage intitulé la crédibilité de Vhistoire de l'Evangile. Voye2, sur ce sujet, l'art. Platonisme dans le Dictionnaire théologique de Bergîcr. C'est un des articles les plus complets de ce livre.
^44 PBINCiPBS FOlfBAMBlïTÂtrX
traste si frappant. Mais ces diverses écoles ont été peut-être moins infidèles aux traditions qu'elles avaient reçues, qu'elles ne nous le paraissent aujourd'hui. La première, qui avait recueilli renseignement oral, se sera attachée principalement à la doctrine secrète, et aura donné par là naissance au nouveau platonisme et à sa doctrine mystique. Les deux dernières auront eu pour guide la doctrine publique qui se trouvait consignée dans ses écrits , et dont il avait
composé le domaine de la science humaine; du double principe
auront germé ces deux grandes branches de systèmes. L'une exploita l'héritage des hautes théories; l'autre s'empara des armes que Platon avait dirigées contre cette raison livrée à elle-même, qu'il a réduite à la simple opinion. De là le dogmatisme toujours croissant de l'une, le semi-scepticisme toujours plus réservé des deux autres; la divergence sera devenue de jour en jour plus sensible, comme le développement de l'exagération de chacune d'elles, dès Tinstaut où la séparation aura eu lieu ^ »
En regard de ce beau génie que les hommes dans leur enthousiasme ont proclamé clwin, il faut placer celui qui fut son émule en gloire et son antagoniste en principe, Aristote, « le fondateur de la philosophie de l'expérience, l'auteur de la division des sciences et le créateur des méthodes '. » Nous n'avons à la considérer ici que sous le premier de ces trois rapports, Nous empruntons encore les paroles de M. Degérando, qui a mis un soin particulier et une sorte de complaisance bien légitime à l'examen de ces deux grandes puissances de la philosophie ancienne, Platon et Aristote.
« Nous avons vu que toute la doctrine de Platon se réfère à la théorie des ioebs, comme à son foyer et à son centre, et c'est aussi à attaquer de front, et à renverser de fond en comble la théorie des idées, qu'Aristote dirige ses principales attaques, dans les critiques qu'il a fuites de son prédécesseur; lorsqu'on a bien saisi ce point de vue, t>n en voit dériver, si nous ne nous trompons, Torigîne de la philosophie nouvelle qu'Aristote institua ; car, dès lors celle du fondateur de l'Académie avait perdu tout. cet ensemble systématique qui en formait l'harmonie; il fallait donc, non pas seulement corriger ou restaurer une portion quelconque de l'édifice, mais concevoir, si Ton peut dire ainsi, un autre ordre d'architecture pour le reconstruire. Plusieurs chapitres des livres analytU queSf physiques et métaphysiques sont consacrés à cette réfutation.
» Gomment, si ces idées ^nt nées avec nous, n'en avons-nous
' Histoire comparce^ t. II, ch. viil.
DB PHItOSOPHlS CHRETIENNE. ^45
1» point la conscience intime, et demeurons-nous si longtemps privés
> de la lumière qu elles doivent répandre sur la consistance des
Y choses? Comment posséderions-nous déjà Tidée d'un objet, avant » même d'avoir aperçu ce même objet? Appeler ces idées Aesexem y> flaires, faire dériver d'elles tout ce qui existe, c'est ne présenter » que des métaphores poétiques ; quel est celui qui agit les yeux fixés
V sur ces prétendus modèles? Une chose peut exister, peut être » exécutée, sans être formée d'après leur image. Il y aura d'ailleurs » plusieurs exemplaires pour le même objet, puisqu'il peut être » rangé sous plusieurs genres. Les genres seront d'ailleurs non- B seulement les exemplaires des choses sensibles, mais des genres » eux-mêmes; ainsi, la même idée sera tout à la fois et le modèle et » l'image qui la reproduit. Il est impossible de séparer le genre de » l'individu ; ils ne sont qu'un dans la réalité. Les idées n'ont donc
> aucune existence hors de l'objet. Il est un grand nombre de cho-
> ses auxquelles on n'assigne pas d* idées comme leurs causes ; tels » sont une maison, un anneau; pourquoi n*en serait- il pas de » même du reste ? Les démonstrations sur lesquelles on prétend » asseoir cette théorie n'ont aucun fondement solide ; car elles ne » servent en rien à expliquer l'enchaînement réel des causes et la » génération des êtres; elles n'expliquent aucun phénomène de » la nature. Platon s'est donc évidemment mépris; ses idées ne sont » autre chose qu*un produit des opérations de l'entendement, une
- » abstraction qu'il obtient en séparant des objets particuliers les » rapports qui leur sont communs '. « Tel est à peu près le résumé des argumentations répétées qu'Aristote oppose à la théorie de Platon. Nous omettons à dessein celle dont il fait usage pour montrer que les idées ne sont pas des substances; car Platon ne leur avait pas donné ce caractère. Aussi a-t-on accusé Aristote d'avoir mal compris Platon, ou de l'avoir volontairement dénaturé...
» Aristote devait donc chercher une autre source de la lumière, en rejetant celle que Platon avait fait en quelque sorte descendre des cieux.
» C'est à l'expérience qu'il appartient de fournir les principes » propres à chaque science. C'est ainsi que l'astronomie repose sur » l'observation ; car, si on observe convenablement les phénomènes » célestes, on pourra établir la démonstration des lois qui les ré-
• jé/iafyfiques ptisiérienreSf liv. i, ch. it, xix, cdit. de Duval. Ces chap. sont le viil" et lp xxir de VM\\. de Dcu«-Ponts.— Métaph,, liv. i^cb. yii.— l.iv. vu, ^. XIV et XV.— Liv. x,cb. X. — Liv. XI, cli.iv, v,xii*t xii.— Liv.xiii,cli. ii. — Liv. XIV, cb. III, édit. de Dtival. -— Liv. de l'Orne, cb. i.
2^6 »Riircantt' Mmxàaïamiàirx.
» gissent^ Il en sera de même des a«ti«sl>iianch«iid0s^cmm«5aaifetS| » si nous nous emparons des faits- suv lesquels elles fepos6nt^ Sk » nous n'omettons rien de ce que Tobserratian peut maus ofirÎKsu* » les faits réels, nous pourrons trouver la démonetralioii de tout « ce qui est susceptible d*ètre démontre, et mettre en< éridmice ce » qui nest pas susceptible de démonstration ^ Gar les- ]mnners » principes ne sont pas démontrables. Toute' doctrine accessible à » la raison se constitue par la déduction qui en est tirée \
» Il est manifeste que si la lumière des perceptions sensibles nous « manque, la science nous manque avec elle. Car nous obtenons » toutes les connaissances par Tindoction ou la démon^xation. La » démonstration dérive des notions universelles; rkiduction, des » perceptions particulières; or, on ne peut s élever à la contemplav » tion des notions universelles que par l'inducûon. CTest Tindhction » qui nous conduit à abstraire par Fentendement ce qui- ne peut être ' séparé de la réalité ; à s^arer la qualité du sujet; le sujet, quel » qu'il soit, est toujours iêl ou teL II n y a pas d'induction possible «pour ceux qui sont privés des sens; les sens sontja perc^lion » des choses particulières ^. »
» Ces maximes reproduites et développées par Aristote dans plusieurs de ses écrits îont fait considérer comme lauteur de la philosophie qui fonde sur l'expérience le système entier des« connaissances humaines. Les nouvelles écoles* de l'Allemagne Vont^ en conséquence proclamé- le chef de la fiimille de* ces pbilosepbes auxquels il leur a convenu de donner le nom^ à* Empiriques*
» Sans doute, le titre [de fondateur de la philosophie -de Texpévîence est dû à'<Aristote, en ce qu'il a le pwmiev mi» en> lumière l'un des principes sur lesquels elle repose, et; cette circonstance donne la plus haute importance au rôle qu'il remplit dans rhbcoite de lesprit humain. Il y apparaît en présenoe de Platon, aumi&stant dans tout son éclat et dans toute son étendue le' gsand contraste qui, dès l'origine, se faisait sentir d'une manière plus ou moins confuse, qui, dans la suite des siècles, s'est perpétuée avec plus ou moins d'énergie; le contraste qui a partagé jusqu'à nos jours, en deux grandes classes toutes les écoles philosophiques, e estrà-dire la lutte de l'expérience et delà spéculation, la rivalité des préten* tions élevées par l'une et par l'autre pour dominer sur l'empire de
■ jinatyt, posteHor., \\r, i, ch. i, !!♦ vin*.
* Ibid., cil. xTiii. En citant les écrits d' Aristote qifi composent VOrgamm comme les Analytiques ^ nous nous référons toidours à Tédition de Deoz-Ponta
D8> mmofon» giwavibwb. Mj
k Kieoee. Cependant il 96 fiuàt ptoiat se borner à considérer la doc^iaed'ArÎMQle sous uns«tilaspecli, il faiu renibra3ser dans toul son ensemble : on va. voir qu Aristote a été fort éloigné de donn^ à ces maximes fondamentales un caractère absolu; que s'il s*est niiS| SfiUft plusieurs rs^tports, en opposition arec Platon, sous d'autres, il s est rapproché de lui plus qu'on ne le suppose communément.
» Continuons à employer uniquement et textuellement les pro- . près expressions de ce philosophe, dans une exposition qui exige la £délité la plus scrupul^ise,
» Distinguons avant tout avec lui deux modes de connaissancesii Tua qui a pour objet les choses niémesi l'autre, seulement la sLgni&cation des termes; l'un £q>pactient aux opérations de l'entendement^ l'autre au langage extérieur; ils se trouvent quelquefois réunis, quelquefois séparés '. »
Bornons-nous pour le moment au premier mode«
« Ily a une connaissance médiate^et une connaissance immédiiite* » La première est celle que nous dérivons d'une connaissance aur » térfeure, à l'aide de quelque moyen ; la seconde est celle qui s'ob* » tient par elle-même. Or, il n'y a point de série infinie dan$^ les «déductions et les« moyens qu'elles emploient; il faut donc re- » monter aux premiers principes, à des principes qui se suffisent » à eux-mêmes, qui portent en eux-mêmes leur propre lumière \
> Les premiers principes sont indémontrables par leur nature, » et voilà pourijuoi ceux qui ont voulu exiger, indéfiniment, une
• démonstration pour chaque chose, ont été conduits à consir » dérer toute science comme impossible, ne pouvant en effet hû » donner, de base ^ Il ne &ut donc pas disputer sur les principes \
» Or, il y a deux sortes de principes; les uns absolus^ les autres > relatifs : les premiers sont dans la nature des choses,, les seconds » seulement dans l'ordre de nos connaissances.
» Les principes relatifs^ ceux qui sont les premiers dans l'ordre » de nos connaissances,, sont ceux qui sont les plua voisins des » sens. Les principes absolus sont ceux qui sont les plus éloignés
• des sens, les principes universels; c'est ce qu'on appelle des » axiomes. Ils sont mutuellement opposés les uns aux autres. Mais » ne confondons point la thèse avec V axiome; la thèse n'est qu'une » définition ^.
* Analyt, post.^ liv. i, ch. i.
* Ibid.j ibid.y ch. i et ii.
* Ibid.y ibid.y ch. iv. > ^ Ibid , ibid., ch. xii.
*Md.f ibid., ch. il.
348 l^ftii)Êîi^)S& FÔIIDAMSKTAfrX
» Â ce contraste fondamental correspondent trois autres contrastes : celui de Vunwersel et A\x particulier y celui du nécessaire et du contingent; celui de Vessence et des accidents.
« Il résulte de ce qui précède qu'on ne peut obtenir par les sens » une science démonstratii*e. Car nous apercevons toujours par îej 1» sens un objet tel ou te), dans un certain lieu, dans un certain » temps. Mais la démonstration embrasse Tuniversel, et nous ap- » pelons universel ce qui est partout et toujours, ce qui par consé- M quent ne peut être perçu par les sens; les sens n'aperçoivent que 9 le particulier. Nous pourrions apercevoir par les sens que les trois k angles d un triangle sont égaux à deux angles droits, et cependant, «cette proposition resterait encore à démontrer '.
» On voit encore quelle est la différence de la science à ïopi- » nion. Il y a des cboses vraies, mais qui peuvent être autrement » qu'elles ne sont ; la science ne s'occupe point de choses sem- • blables ; elles ne sont que l'objet de 1 opinion ; cet objet peut > donc être vrai ou faux. L'opinion est changeante de sa nature ,- » elle reconnaît ce qui est, elle ne peut prononcer sur ce qui ne V petit ne pas être. Ce n'est pas que Tobjet de l'opinion puisse être » vrai et faux tout ensemble, comme quelquea»uns le supposent; il ^ est, selon le cas, l'un ou l'autre. La même chose peut, du reste, » être, à la fois l'objet de l'opinion et de la science; on la connaît » alors par deux moyens différents ^
» Ces maximes se rapprochent, à bien des égards, de la doctrine ^e Platon. Comment les concilier avec le principe fondamental d'Aristote sur l'autorité de l'expérience ? Il ne s'est pas dissimulé «ette difficulté, il l'exprime à diverses reprises ^. Voici comment il essaie de la faire disparaître :
» Nous avons dit que la science commence par la définition. Or^ » pour bien définir, il convient de s'attacher d'abord au'x individus, » de les comparerentre eux, de remarquer ce qu'ils ont de commun, » pour en constituer l'espèce ; en comparant l'espèce, on constitue » de même le genre. C'est ainsi qu'on obtiendra la définition qui a » toujours un caractère général. Cest pourquoi il faut toujours re- » monter du particulier à l'universel *• Voilà en quoi consiste ht » prééminence de la méthode à posteriori
» Mais quelle sera la certitude des connaissances fondées sur de
* yfna/jrt. post., lîv. 1, ch. xxxi.
* Ibi(i,t cil. xxxTii.
^Jbid.^ liv. I, ch. xxiv.
* Ibid.^ H?. II, cil. XII.
DB PHILOSOPBIB GHRiTIBHHB. ^49
9 semblables principes? Par quelle faculté saisissons -nous ces
> principes, qui ne sont et ne peuvent être déduits d*aucune dé-
> monstration, puisqu'ils servent eux-mêmes de base à toute dé- » monstration ? Car on se demande s'il y a une connaissance » immédiate, si elle est toujours la même, et des doutes se* » rieux peuvent s'élever à cet égard. Celte connaissance ne peut- » elle pas varier suivant les personnes ? Comment se fait-il que » nous l'acquérons après en avoir été privés, que nous la perdons » après l'avoir acquise? Comment alors peut-elle précéder toute » autre connaissance? Il est donc nécessaire que nou^ soyons doues » ile quelque faculté naturelle qui nous en rende capables. Cette » faculté paraît être commune à tous les animaux. Car tous possè- » dent une capacité innée de juger qu'on appelle le sens. Chez » quelques animaux ce sentiment de l'objet perçu subsiste, survit » àla présence de l'objet; chez d'autres, il disparait avec lui. Ces » derniers n'ont qu'une connaissance sensible et particulière; les » autres eux-mêmes n'ont encore qu'une connaissance particulière » et sensible, aussi longtemps que le jugement de la perception » n'obtient pas cette permanence. Mais lorsque le jugement survit » et persévère, l'entendement parvient à l'unité de l'espèce ou du » genre '. La raison résulte de cette mémoire qui conserve les per- » ceptions sensibles, comme la mémoire résulte de ces perceptions » elles-mêmes. De la mémoire, résulte à son tour l'expérience, et » l'expérience devient une ou générale, par la comparaison des di- » verses séries conservées par la mémoire. Enfin, de l'expérience, V de ce tout universel qui reposait dans l'entendement, de cet un » qui jaillit des objets singuliers, dérive le principe de l'art et de la » science : le principe de l'art, lorsqu'il s'applique à la production » €les choses ; le principe de la science, lorsqu'il concerne leur sub- « stance. Cette faculté est primitive, l'âme la tient de sa propre na- » ture. Répétons-le donc : le général se composant d'un particulier, » la notion générale se forme dans Vâme; c*est à V entendement » qu^il appartient de la tirer de la perception sensible. Mais cette » faculté, qui est attribuée à la raison, de saisir le vrai, se divise en » deux branches ; l'une, qui saisit ce qui est vrai seulement en cer- » tains cas, et qui ne l'est pas dans d'autres; nous l'avons appelée » opinion; l'autre, qui saisit ce qui est toujours vrai; c'est l'enten- » dément et la science ^. »
' On voit à quelle torture Aristotc se livre pour expliquer le passage de la perception sensible à la simple aùstraction, • Analyt* post.^ ibid., ch. xv.
» Illoiis av€»is laissé ai Ârisftote le aaki d%- poser hiiHiiàne k: S£^ ficulté. et d*eii eherelbes kt sidutwn^ afin ^aalt kcteur puisse juge* si cette aohitîûo est ■ariiifoiittadP.Jtt veste MiujeiiBs^à expliquer oom* ment cet. univessel, qui est abacdu^eb nécessaice, peub dériver det sens et de Texpérience, dimt le ea«aet«re esft toujours conÔDfgtoL ^. >
On me pardonnera^ je Tespère, cette longue expcaitioa cpie m'a paru exiger Timportance de la question et cdla des personiMigeSk Beaucoup de lecteurs y verront avec plaisir endétail ce dontils nont ouï parler que d*une manière vague et obscure.
Placées, pour ainsi dire^ au sommet de Téchelle philosophique les écoles dAsiatote et de Platon eurent des destinées diverses aux différentes époqMies«
Le philosophe de Stag}ire n'obtint pas d'abcurd. de grawk «iecè& LeLjrcée, àsanaissance^demeuradaBsTobscurité^dontles^preraieM Péripatétieiens^ tels que Théophraste et Eudème, Dicéarcpie- st AristoxènCy Straton de Lampsaque et Démétrius. de Phalèce, ne pnrent le faire sortir.
L'influence de Platon fiit plus prompte» H excilai l'eBftkoiifiiaanie des penseurs par la. hauteur de se» cenccplîonayetdoviioailcaâmes ardentes par la force de i'imaginationy jointe à un air d'in^nratioB qpi est comme le sceau de soa génie. îdnsi^ le ^atonismeprefe&i ses rayons sur. toute la période de la philosophie ancisfine^ Plus tardy lorsque le christianisme set futétaU^ oeux d'entre les Pères de lIEglise qui adoptèrent la philoso^iiey et revioidiquèrevti ses cou* eepttons au* profit de l'Ëvangik, furent, la pliqKirt, pkteanàens, dans le sens que nous avons dit, «pnnd ils ne se bomèreat pas à l'eeclec^ame.
G^endant Aristote dei^it régner à sok tour, moins par ses idées que pav ses formules de dialecticpe^ par cette législatiaa presque méeaaiqne du> raisonnement ^'il ciéa, et qu'on peut appeler sa philosophie instrumentale. Nous a'vons rappelé déjà ^ à qoeUe époque et. pac quelles- influences la plûlosopUe d' Aristote »aeeiédita d'abord en Oeeidenfey alors que les invasions des Bwberes menaçaient les sciences et les arts d'un anéantîssemeiit totaL B€»ece surtout, par les efforts qu'il fit pour concilier le néo-platonisme avec Aristote, contribua puissamment à donner à ce dernier l'cnnpire de la philosophie durant toute la période do moyen âge. Toutefois, le sensualisme ne régna pas dans les écoles, ou du moins il ne dégénéra
• Histoire comparée^ t. II, ch. vin.
• 1" partie, ch. m, art. 2, n. 2.
pas^eo matériaUsme, gpêicei à râsvatun dea idées cheëtieiiiiea dont k; monde était in^régné. IL Degérando t!einiHn{tte, avec raiaoïi^ fu'ibriatote « ne tat reims en honneur qu'en se réconciliant, ayee Flaton, et cpt à^ la charge de hû aervii) d'introducteur^ Dès lors, sa métaphjFsiqfue ne fut conçue et interprétée que d'après le point de ▼ne fourni par le fondateur dé l'Académie; elle dut en perdre l'es» prit; elle fiit nécessairement idtérée» Aristote dut sacrifier ou ré^ tracter ees objectionssifréquentes et si puissantes qu'il avait élevées contre la théorie desrîci2éej!. \jdAformes. péripatéticiennes ne ftsent plus ^le les idées^ ^toniques ^ »
Ainsi, alors- même que leaéc«Jes étaient enchaînées dans les formules logiques d' Aristote^, le nK>nde^ sontenu par le ^irîtualisme chrétien^ gravitait sans eesae vers la philosophie platanicienne* C'eet par la présence et l'influence universelle du principe religieux mi milieu, de cette transISonnation. aoeiaIe,.qu'iliaiit expliquer tout ce qu'il y eut de gcand, de colosaal dueant cette ^uxque du moyen âge que l'on commence enfin, à étudier et à compsëndre^ S'il n.' y anait est dans le monde nul autare enaeignementy nul autre principe d'aetîon. que la.philosoplâe d'Aiîstoie^ l'fiuropese serait engloutie sans ressource dans le tombeau de la barbarie germanique. Si la philosophie: elle-même échappa, c'est parce que sb& formes, appliquées à l'enseignement des dogmes celîgienx dana les. AcadémieS| en^reeusent.une sorte de conséerabMy etqiiecleahrisûanisme.sanefifia Ift science en la faisant servir à son usage. «Lachatne entre les temps anciens, et lea temps modernes ne fut point i^cnapue^. ou. lîit Benonée. Les écrivains ecdésiastiques fusent comme l'anneau qui sœvit à en. rattacher les deux, termes Xvat à l'autoe ^.»
Dès que la philosophie reprit une existence propre et séparée de Renseignement ndigieuxyon vit se reproduire la question del'origiae deiE idées <kîns le sens de Blaton ou d' Aristote.
En Angleterre, le chancelier Bacon ( i56x-i6a6).«itreprend de reconstruire l'échfiee de la philosophie sur les mines de la scholastique. Il rappdle tout à l'expérience et à l'observation ; il distingue deux âmes, l'âme sensitive et l'âme intelligente, pour mieux expHquer la sensation et les idées; il renouvelle le péripatéticisme. Après lui, Hobbes (1588-1679) va jusqu'au matériaUsme; et Hume (1721- 1^76) jusqu'au scepticisme. Cependant, Locke (1632-1704), le plus célèbre des disciples de Bacon, se borne à rechercher dans son Essai
* Bfstm're comparéef t. IV, cb. xxn.
* Id., ibid.
aSa PRINCIPES PONDAMENTAUX
sur V entendement humain la formation de nos idées, d*apres la sensation et la réflexion. Il s'arrête au bord du matérialisme, mettant en question si Dieu ne peut pas donner à la matière la faculté de penser. Son volumineux et pesant écrit, où se trouvent des détails intéressants, n'est pas vivifié par la pensée fondamentale, et il faut quelque courage pour le lire d'un bout à l'autre. Plus tard, il sera mis en vogue en France par la philosophie du xviii® siècle, et l'abrégé qu'on en donnera deviendra le nianuel des petits penseurs et des beaux esprits féminins inclinés au sensualisme.
En France, Descartes (iSgS-iôSo) ouvre, comme Bacon, sa carrière en secouant le joug de la scholastique, et en refusant à Aristote la dictature du raisonnement. Mais, à l'encontre du philosophe; anglais, il restaure le platonisme et remet en vogue \es idées innées,
Malebranche (i638r i^i5), le plus célèbre de ses disciples, développe cette théorie et la pousse jusqu'à ses dernières limites, de sorte que, selon lui, l'homme voit tout en Dieu ^
Arnauld, qui l'a combattu vivement, ne s'est pas cependant écarté du principe radical de l'école cartésienne. Yoici ses réflexions au sujet de l'origine de nos idées :
« Je n'ai point assez de lumière pour pouvoir déterminer quelles
sont les perceptions que nous tenons nécessairement de Dieu, et
quelles sont celles que notre âme peut se donner à elle-même. l'en
dirai néanmoins un mot, mais en proposant ce qui me paraît le
^plus vraisemblable, sans rien déterminer absolument :
» i^ Il y a lieu de croire que Dieu, en créant l'âme, lui a donné l'idée d'elle-même, et que c'est peut-être cette idée d'elle-même qui fait son essence; car, comme j'ai déjà dit en un autre lieu, rien ne paraît plus essentiel à l'âme que d'avoir la conscience et le sen- ' timent intérieur de soi-même, ce que les Latins appellent plus heureusement esse sui consciam;
» 2° On en peut dire autant de l'idée de l'infini, ou de l'être parfait; on ne peut concevoir que nou$ la puissions former de nous-même, et il faut que nous la tenions de Dieu ;
» 3® On ne peut presque pas douter que ce ne soit Dieu qui nous donne les perceptions de la lumière, des sons et des autres qua-
I ' Oq a dit de Malebranche :
« Lui qui voit tout en Dieu, n*y voit pas quSI est foa. ••
Ce Ters outrage plus celui qui Ta fait, et ceux qui l'ont répété sérieusement, que l'auteur de la Recherche de la Vérité,
DB PHILOSOPHIB CUBTIBNIrB. aS3
Jités sensibles, aussi bien que de la douleur, de la faim, de la soif, quoique ce soit à Foccasion de ce qui se passe dans les organes de nos sens, ou dans la constitution de notre corps ;
» 4** Il y a aussi beaucoup d'apparence que Dieu nous donne les perceptions des objets fort simples, comme 1 étendue de la ligne droite, des premier nombres, du mouvement, du temps et des plus simples rapports qui nous font apercevoir si facilement la vérité des premiers principes, comme le tout est plus grand que sa partie;
» 5« Il y a, au contraire, bien de Tapparence que notre âme se donne à elle-même les idées ou perceptions des choses qu'elle ne peut connaître que par raisonnement, comme sont presque toutes les lignes courbes '. »
Arnauld ne dit pas plus que Malebranche par quel moyen Fintelligence humaine est mise en rapport avec rintelligence divine, pour y contempler la vérité externe.
Presque tout le xvii* siècle fut en France sous Tinfluence du platonisme cartésien. Cependant, poussé à lextréme, il donna lieu à Spinosa de proclamer le Panthéisme \
En Allemagne, Leibnitz (1646-17 16) « ne chercha, pas plus que Descartes, dans nos sens, lorigine de nos idées, parce qu il remarqua très-bien que nos idées sont simples et nos sensations complexes; il ne fit pas, comme Aristote et Bacon, de notre entendement une table rase, sur laquelle les impressions faites par les objets extérieurs venaient graver des idées et des connaissances. Les idées générales et innées, qui ont quelque chose de l'inspiration, convenaient mieux au caractère de son esprit. Il renouvela donc le platonisme, mais un platonisme plus épuré, plus savant, plus profond, plus méthodique que celui du disciple de Socraté, et tel qu'il pou-
' Des vraies ei fausses idées, ch. xxvil. i
' » Spinosa raisonne singulièrement. Il yeut qu'une idée connue anéantisse la pluralité des êtres qui nous donnent cette idée, qu'elle les réduise h un seul être, qu'elle prouve leur unité. Il est évident qu'elle ne prouve que l'unité du point de vue sous lequel on les considère. Spinosa confond un point de vue commnn à tous les êtres, avec la réalité des êtres, ouliliant que la réalité d'un être comprend lesqualités communes et les qualités qui lui sont propres. Si un point de vuecommun à plusieurs êtres prouve l'unité de leur nature, prouve leur unité, il n'y a donc qu'un animal dans l'univers, il n'y a qu'un homme, qu'une monta» gnCj qu*un arbre^ par la même raison qu'il n'y aurait qu'Une substance*
» Se peut-il qu'un système qui a fait tant de bruit, qui a occupé tant de têtes et tant de plumes, un système qui a exercé toute la dialectique de Bayle, et que le géuie de Fénelon n'a pas dédaigné de réfuter, ne soit autre chose qu'une misérable confusion d'idées, qu'une abstraction prise pour une réalité? (Laromiguîères, Leçons de philosophie, 4* leçon, 2" part.}
Tait sortir du génie d'un Leibmti, éclairé de temes les luniMBes «que le christianisme a répandues sur les plus hautes Tégions deih philosophie morale; car le ^stènie de LeÛmitz est, si Tony prend garde, aoo-seulement le système le plus vaste et le plus complet de XOUB les systèmes philosophiques, mais encore le phis religieux ^»
Le mouvement imprimé aux esprits par le^yrindpe d*exainen,et parla présence des systèmes opposés, ne pouvait pasmumqueride se développer; fiacon, Descartes, Leibnits, ces trois puissaneespUlosophiques des temps modernes, furent bientôt dépassés parilenrs disciples, ou combattus par leurs adversûres. Lod&e, nus à la'mode «comme nous. avons dit, fut absorbé par GondiUac (171^-17^)^ ^, pour expliquer Torigine de nos connaissances, suppose rkomme une statue, et appelle les idées des sensations transformées, Coaii- Jac .traça 4m laifge-siUon à travers le xviii® siècle, doiit ht philosophie eut pour <?aractère principal le sensualisme.
« Dès que le xviii® siècle, en France, «fut assez avancé pour aroir Mn e$pntj ses principes et sa doctrine, le sensualisme fut sa |è]lo- |>hie : ilétait tout disposé à le i«cevoir, lorsque Voltaire le lui apporta, en l'empruntant à rAngleterre. Il n aspirait qualesÎBçJifio*) lorsque GondiUac le lui arrangea avec une admirable industrie logique ; il en pressait les .conséquences, lorsque Hebœftius et d'Hoir bacb les lui présentèrent dans des ouvrages oàîl^se hAta delessadsir ^ il le posséda enfin à peu près conmie il le ivroiilait.
» XTn siècle n'eât jasBais toute une chose, et oelui qui précéda le nôtre se fut pas uniquement et exdusivement seosualtste: ilnaojrait pu ainsi s'enfermer dans un système, et a y circonserire de manière à n'en soitir par aucun point ; 'il eut seslibertés, oa, si Ton vei^ ,ses inconséquences. Voltaire, comme poète, si ce n est comme poi- Josopfae, ccmime ^crirrain de génie, si ce n'est comme auteur polémique, Voltaire, en un mot, selon son cœur et dans son amour pour rhumanité ^, eut des inspirations .et des sentiments qui n ^1' Paient pas au matérialisme, et le public sympathisa avec ces inspixations et ces sentiments^ Montesquieu, coiume publiciste; B^^ seau, comme moraliste ; Quéfion, comme interprète ^ peintre et » nature, eurent des vues du même genre, et produisirent même ^' pression. Mais ce n'étaient là ^ue des rayons, hrillaots, sanssdottte,
* M- de Bonald» Recherches philos,^ ch. i. Ge système de,LeibiiitiCst<«ltt^*W^ jA a donné le nom &' harmonie pfééijoJblic^tis^vC'iijà déu^Q^j^sUnul^^^^*^ essais sur r.eoleDdenifiD.t humain. ^
*j:atnour de rdtaii^ pour V humanité! «oUàJïue siii«Blièrc.di3UacUoiU une bien sanglante ironie. Mon,cethomme?làae lutjauiaU.AUuerlIuifn^
mus'^nï, jqiii ae^ ecdaientdansle fondoommun é^s idée6<loimiMittes. La philosophie «de k semaâim était ^raîmeiit céHe qui régnait; son empire s étendait partout. Il était tout «mphi quelle fît la loi dans les tcieiioes physiques, éconoiniq«e6«t industrielles; ellessont proprementide son domaine; inaîsielleaTaît^ménie autorité dans l^m^ières quiluiappartieniieiit leinoins, etles arts, la morale, laiieUgion et jb/polttique, pkcéessoussoB influence, relevaiencde sec doctrines et-moevaientaeacdîrectionr'. » Cette période pbilosmhi» fue, saturée dmiprêrae ai^can, a^ak prie pour devise emt maxime d'Helvélius : Juger n'est uutrechoseque sentir; et pour type génà^ : V Homme machine et Y Homme plante de La Mettrie. Le matérialisme était aorinré à cette plénitude de puissance, lorsque la jévolation française vint traduire ses doctrines en actions, et absorber les spécidalions imdlectudles dans le fracas de la politique. Aussi, depuis 1789, jusqu'à l'époque du Directoire, en 1795, il n'y eut ancime composition philosophique un peu remarquable.
Cependant l'AUemagne, plus gmite dans ses habitudes que dans êes opinions, se remuait aussi. Leibnitz, le Platon du mord, modifié p«r Wolf, son disciple, fut combattu et soutenu par une mukitude d'écriTakifi, jusqu'à ce que parut ihi noirveau réfonnateur qui proinettait de £aîre une révolution totale dans la philosophie, le célèbre Kant (i7a4Vi«©4), dont l'cibscurité sembla favcmser les prétentrôns : il produisit un engouement dont il y a peu d'exemples dans l'histoire ée l'esprit humain. Son système, auquel on a donné le nom de critieisme^t à*icUaiisme,VL pour but de chercher «ne hase Dourdle à l'édifice des connaissances humaines. Il croit la trouva, .cette base, dans la distinction qu'il fait de ce qui, dans nos connaissances, appartient aux objets, ou Yobjectif, et de ce que notre esprit y ajottle, et qui n* appartiem qu'aux sujets pensants, ou Je m^ecttf. D'après cette distinction, il eondùt que l'expérience seule peut donner la certitude de l'existence réelle &a objeetiçe; ^qœ la vaison n'a de prise que sur le monde phénoménal, et cpe ioittice qui «st au delà n'appartient qu'au sujet pensant, et oomitîlue ée gimfie&J»rmes de l'esprit. A force d'être éclairde, amendée, transformée, combattue, la philosophie de Kant a déjà vieilli de plusienrsmècles. Kuttt, « accusé d'éta« àla fois empiristeet idéaliste, matérialise et rationaliste, dogmatique et sceptique % » n'est plus,
•* SamiraB^ jBwff i sw t^ist^ire dt ^m pêùfmopkie «n Sfpanee an xnt* siè^$t. •latrsiiaetfmt, cli; 11.
a56 PRINCIPES POltDAlfZIITÀirX
pour ainsi dire, qu'une pomme de discorde au sein de F Allemagne, dont les philosophes se divisent en Kantiens purs, en mi^Kantiens^ et anti-Kantiens ^. \
Après ce résumé de la controverse philosophique relativement à Torigine de nos connaissances, depuis Platon et A ristote, jusqu'au xix^ siècle, ce serait tomber dans des longueurs inutil<^ que dé reproduire les raisonnements faits de part et d'autre pour amener le triomphe de chaque système. Il en résulte une preuve de ce que j'ai avancé en commençant ce chapitre, savoir: que la solution du problème dans un sens ou dans l'autre, influe beaucoup sur les autres questions philosophiques; mais que cette solution n*est pas indispensable aux opérations de Tesprit humain.
Depuis la renaissance des travaux philosophiques en France, le xix^ siècle a vu paraître sur cette matière de nouveaux ouvrages dont il me reste à parler.
Au sortir des événements qui avaient bouleversé la France et l'Europe, les penseurs élevés à Fécole du xviii^ siècle étaient généralement sensualistes. La philosophie fut donc, au moment où elle reparut, condillaciennej comme elle l'était au moment où elle avai^ cessé de produire, pour laisser passer l'ouragan révolutionnaire. Du milieu de ces esprits, dont les tendances n'avaient pas changé, malgré les événements, la doctrine de la sensation, « qui aidait préparéj amené, rendu peut-être inéifitables ces événements %i émergea de nouveau et ne tarda pas à se reproduire, soit par des organes isolés, soit par des centres de réunions philosophiques, jusqu'à ce qu'une autre école, connue sous le nom d'eoclectisme, vint disputer au sensualisme, ou k T idéologie, la dictature de la pensée.
L'Institut, décrété par la Convention, et mis en action par le Directoire, renfermait dans son sein la classe des sciences morales. Ce fut comme un nid où se réunirent les disciples de Gondillacet d'Helvétius, pour y réchauffer et couver le matérialisme^ tandis qi\e la société commençait à se reconstituer d'après le principe du spiritualisme chrétien. Les mêmes personnages philosophaient aussi
' Pour plus de détails, je me. coMtente de renvoyer à la Philosophie de M. Maugeas, à Vlntroduction et à la philosophie de M. Laureatie, et à l'article Xâr/if dans la Biographie universelle.
^ Lorsque les écrivains catholiques, avant la révolution, prédisaient que les doctrines du xviii* siècle amèneraient un bouleversement social, ou lorsqu'après le bouleversement, ils soutenaient que la cause en était dans ces doctrines, on criait au fanatisme. Il est curieux de voir aujourd'hui les fihilosophes énon- .cer avec calme, et souvent avec béatitude, cette vérité si longtejOips combattue*
os PHILOSOPHIE CHRETIENNE. ^^n
dans les réunions d*ÂuteuiI, où, malgré quelques nuances cVoninions, dominait Vidéologie.
D'un autre côté, le matérialisme étant le résidu de la philosophie du xviii* siècle, ne manquait pas de popularité. Le principe de liberté et d égalité, sorti de la révolution, était cher aux Français; et comme cette révolution s'était opérée sous linfluence de la philosophie, la plupart ne savaient pas comprendre que ce qu il y avait de désorganisation dans cette époque venait du matérialisme et du scepticisme, tandis que Tordre ne pouvait renaître que par les principes contraires. Aussi Napoléon, voulant créer une nouvelle France, ne se contenta pas de mettre un frein à l'insurrection ; il s'attaqua aux idéologueSy et les bannit de l'Institut.
De cette nouvelle école du sensualisme sortirent Cabanis (ijSj- 1808) qui, dans son Traité des rapports du physique et du moral de Vhommey place l'origine de toutes les facultés intellectuelles et morales dans la sensibilité, et la sensibilité dans les nerfs' ; M. de Tracy^, qui fait dériver la sensation, la mémoire, le jugement et la volonté, de la sensibilité physique ; Volney (i757-i8'io), qui fut le moraliste de cette école, comme Cabanis en avait été le physiologiste et M. de Tracy le métaphysicien. Selon lui, l'homme ne doit agir que pour se conserver. Niant l'âme, il ne voit d'autre bien dans l'homme que l'organisme, ni d'autre loi que sa conservation. Tout ce qui est conforme au bien-être physique est bon, tout ce qui lui est contraire est mauvais. L'homme doit donc tout tenter el tout faire pour éviter l'un et pour obtenir l'autre. Tel est le principe fondamental de Volney, dont le lecteur intelligent déduira facilement les conséquences^; Garât (lySS-iSSS), qui, dans» son enseignement aux écoles normales^ développe et soutient le principe de Condillac et des idéologues; Lancelin (1770- i8o6), qui, saturé des œuvres de Locke et de Condillac, et n'ayant pas d'autre érudition, se jeta avec l'ardeur de la jeunesse dans le sensualisme^ et déclama avec fougue contre tout le reste*, notamment contre les idées religieuses^ le docteur Broussais, qui, dans son livre de V Irritation et
* Cependant, plus tard, Cabanis areconnu la nécessité àUine substance^ d'un être réel « qui, par sa présence, imprime aux organes tous les mouvements dont «c composent leurs fonctions. » {Lettre posthume à M. F.^ sur les causes premières ; Paris, 1 824.)
* Eléments d^ idéologie^ 3 Tol. in-8, 1717.
' Le traité de morale de Volney a paru successivement sous le titre de Ca* téchisme du Citoyen, de la Loi naturelle, ou de Principes physiques de la
morale, '
* Introduction à l' analyse des sciences; Paris, 18OI, 1802, 1803.
aS8 B&INGZPES VOVI^ÂXSXLAXn,
de la Folie^j veut expliquer tout rhomme par la physiologie; le docteur Gall (1758-1828), qui, s'il ne fut pa» lui -même matérialiste, a du moins admis le fondement de cette doctrine, en assignant Torganisme pour principe à toutes nos facultés. Toutefois, il ne considère pas le cerveau comme un centre unique de nos perceptions ; il reconnaît dans ses différentes parties autant de facultés distinctes pour les sensations, pour la mémoire, pour les diverses opérations intellectuelles. Ainsi, Tumté personnelle, le moi, qu'il est impossible d'expliquer dans le système matérialiste, devient encore plus inexplicable d'après la théorie de Gall. Par cette raison-là même, la Phrénologie^ qu'il a mise en vogue, sera peut-être amenée, si elle se soutient, malgré les échecs quelle a déjà reçus, à reconnaître, avec plus de conviction, la présence d'un être spirituel qui concentre en lui-même toutes les impressions distinctes dont le cerveau est l'instrument. Aussi, M. Damiron fait-il observer avec raison que Gall « est physiologiste de naanière à ne pouv<^ se pas^ ser de spiritualisme.^»
Nous avons dit qu'au centre de l'école sensualiste se formait celle de l'ecclectisme : elle s'est constituée, et elle a réuni à elle beaucoup de noms contemporains. M. Damiron, que j'ai suivi dans l'analyse rapide de cette période, comprend dans la catégorie de philosophes ecclectiques MM. Berard, Yirey, Kératry, Massias, Bons tetten, Ancillon, Droz^ Dégérando, Laromiguière, Maine die Biran, Royer-CoUard, Cousin, Th. Jouffipoy^
Après avoir cherché longtemps à réduire la philosophie d'observation aux faits de la sensation, on s'est aperçu que cette philosophie faisait défaut, et que l'intelligence humaine avait nécessairement d'autres sources. C'est dans l'observation des faits intérieurs, dans la conscience, que les ecclectiques ont cherché le principe de leur doctrine, en sorte qu'admettant, avec les physiologistes, l'organisme et ses attributs divers, ils ont été conduits à reconnaître l'existence d'un principe interne, vivant, actif, et résumant en hù-
< 1 Tol. in-8. Paris, 1828. « Ce qu'il y a de oeuf dans son livre, ce n'est pas la philosophie, qui n'est pas autre que dans Cabanis, qui n'est peut-être pas aussi forte, c'est la physiologie^ c'est la doctrine de i'irritation^, et rappltcation qu'il en fait à la pathologie et à la médecine. La gloire de M. Broussais est d'être un grand médecin, et non un grand métaphysicien. » Essai sur l*Hist de la PhilosophiCf introduction.)
^ L'ouvrage de Gall a pour titre : Anatomie et Physiologie du système nerveux en généra^ cl du cerveau en partieuker,
' H y a aussi un ecclectisme appliqué à la politique, et dout les disciples sont généralement connus sous le nom de Doctrinaires. Nous n'avons pas à nous en occuper.
même tous les phénomènes de la vie physique, intellectuelle et morale.
Je n exposerai ici que la théorie de M. Laromiguière, parce qu'elle e&t, dans ce genre, celle qui m'a paru la plus complète. Cest encore celle qui a eu le plus de vogue dans les écoles et dans le monde philosophique, quoiqu'elle ait cependant rencontré des adversaires, et qu'elle donne, par plus d'un endroit, prise à la critique.
M. Laromiguière (lySô-iSSj), attaché de bonne heure àTécoIe condillacienne et hé avec les habitués de la réunion d' Auteuil, fut un de ceux qui tracèrent d'abord une ligne de démarcation entre le sensualisme et l'ecciectisme. Professeur de philosophie à la Faculté des lettres de l'Académie de Paris, il exposa dans ses leçons, qui furent depuis imprimées, sa théorie des incultes de lame et de l'origine de nos idées. Il combat Condillac, mais avec mesure, après s'être efForcé inutilement pendant plusieurs années de franchir avec lui V intervalle qui sépare ta sensation de Vattentien '^ et, disciple reconnaissant, il ne quitte son maître qu'en défendant sa mémoire contre le reproche de matérialisme ^. Cependant il pose en principe qui/ ne suffit pas de sentir pour connaître ^, L'âme n'est pas seulen^nt passive, comme le dit Condillac, mais «lie est encore active. L'entendement n'a pas son principe dans la sensibilité, mais dans l'activité, qui produit l'attention.
Sous le mot entendement, il faut réunir l'attention, la comparaisoD et le raisonnement.
Sous le mot volonté, il faut réunir le désir, la préfér^enee et la liberté.
Ces trois choses se correspondeni une à une,
La pensée comprend et résujoi^ l'entendement et la volonté.
Ainsi, la pensée, ou la facuUé de penser, qui embrasse toutes les facultés de Tâme, dérive de l'attention, c est-^-dire du pouvoir que nous avons de concentrer notre activité et notre sensibilité sur un seul ob}€t, pour les distribuer ensuite sur plusieurs ^.
Après cet exposé, que je réduis à sa plus simple expression, lauteur affirme que le système des facultés de râine est aussi bien ou mieux connu qu'aucun système de mécanique ^. Il montre ensuite ce
« lr« partie, leçon 5*.
« /*/«/., leçons 9 et 10.
» 2* partie, leç. 3.
* 1" partie, 4* leçon.
^ Ibid., leç. 8\
26o . PRINCIPES FOlTDAllSirTAUX
qu'il y a d'incomplet dans les notions qu'en ont données les philosophes précédents '•
Après avoir étudié les facultés de Tâme dans leur nature^ Laromiguière les étudie dans leurs effets^ qui sont les produits de Fentendement et les actes de la volonté.
Les produits de Tentendement, ou les idéeSy forment le domaine de la métaphysique. Les actes de la volonté sont du ressort de la morale *.
Les premières questions de la métaphysique sont relatives à la nature, aux origines et aux causes de nos idées.
Il y a une différence fondamentale entre sentir et connaître^ d'où il suit que l'intelligence ne peu^ pas découler des seules sensations. D'un autre côté, on ne doit pas admettre le système des idées innées, parce que toute idée commence par le sentiment, et que hors de cette première condition, il n'y a rien pour l'intelligence de l'homme. Il faut donc la réunion de ces deux choses, le sentiment el \ attention;
Cela posé, les idées sensibles ont leur origine dans le sentimentsensation;
Les idées des facultés de Vâme, dans le sentiment de r action de ces facultés;
Les idées de rapports^ dans le sentiment des rapports;
Les idées morales, dans le sentiment moral.
Ainsi, les diverses origines de nos idées ne peuvent être ramenées à une seule \
Voilà, autant que le permettent les limites que je dois me prèscrire, l'analyse du système de Lafomiguière ^ On voit qu'il se rapproche de l'école sensuaUste, en ce qu'il admet le sentiment comme source commune de toutes nos perceptions; mais il s'en sépare, en ce qu'il reconnaît la nécessité d'un autre principe, l'activitié, pour expliquer l'entendement. Or, l'activité suppose un être immatériel, distinct de l'organisme, et l'existence de cet être suppose à son tour celle d'une première cause distincte du monde matériel. C'est ainsi que cette doctrine remonte à la spiritualité de l'âme et à l'existence de Dieu; c'est ainsi qu'elle renverse V idéologie.
Cependant, Laromiguière n'explique pas comment, par quelle
< l** partie, xivMcçon. : ^ : v.v .^i «
» 2" partie, l" leçon.
» 2* partie, leçons 3, 4, 6, 7. .
* M. J. Ferréol-Perrard, ayocat, a donné une logique classique d'après Us principes de Laromiguière.
DE PHILOSOPHIE CHRETIEIfNE. 26 1
cause, l'activité dont Fâme est douée se trouve attirée et concentrée sur les objets de l'ordre intellectuel, compris dans ses trois dernières classifications. On conçoit que l'attention se porte sur le sentiment réveillé par la présence des objets matériels; mais en
• est-il de même de nos facultés interneSj des rapports et des objets de Vordre moral? Onr pourrait en douter, et trouver incomplet le système de Laromiguière, à moins qu'on n'y ajoute le moyen universel de communication entre les esprits, \z parole.
Cette réflexion me conduit à parler du système d'un philosophe qui appartient à l'école catholique, et qui l'a beaucoup illustrée dans ces derniers temps, M. de Bonald. Quoique M. Damiix)n dise équi-
• valemment que ce philosophe écrit trop habilement pour être facilement compris, sa théorie de l'origine du langage est cependant très-intelligible.
Nous avons déjà vu quel rôle la parole remplit dans nos idées, nos jugements et nos raisonnements. Nous avons vu que la simple abstraction se lie toujours à un mot, et que le langage opère sur les sensations individuelles, comme l'algèbre sur les quantités : personne ne nie l'influence toute-puissante de la parole dans nos concepdons intellectuelles.
« Qu'est-ce, au fond, dit Condillac, que la réalité qu'une idée générale, et abstraite a dans notre esprit? Ce n'est qu'un /lom; ou, si elle est quelque autre chose, elle cesse nécessairement d'être abs* traite et générale '.
» Les idées abstraites et générales ne sont donc que des dénominations^.
» Si vous croyez que les noms vous soient inutiles, arrachez-les de votre mémoire, et essayez de réfléchir sur les lois civiles et morales, sur les vertus et les vices, enfin, sur toutes les actions humaines, vous reconnaîtrez votre erreur '.
» C'est du langage qu'elle (la raison) emprunte immédiatement les lumières qui font sa gloire; c'est en quelque sorte dans le langage qu'elle a sa source ^.
V Quoique la vérité se termine aux choses, je m'aperçus que c'était principalement par l'intervention des mots, qui, par cette raison, me semblaient à peine capables d'être séparés de nos connaissances générales ^ »
* Logique de Condillac.
» /rf., ibid.
* Id.j Pj4rt de penser,
* Beauzée, Gramm. générale^ Préface, pi vu; Paris, (767-
* Locke, Essai sur V entendement humain^ p. 396 ; Amsterdam, 1735» in-4. ' •
202 PEINCIPES VOlVDAlIEnTAITZ
Partant de ces idées, et appuyé sur l'observation générale des faits, M. de Bonald, sans rejeter la sensibilité ni ractivité inhérentes à notre nature, regarde la parole comme le principe excitateur de Tattention, comme le moyen extérieur indispensable pour que la &culté de penser soit réduite à lacté. Yoici comment il foronile son systèn^e, à l'appui duquel il cite beaucoup d autorités, et se livre à de longs raisonnements : « L'homme pense sa parole avant de parler sa pensée '. »
Le philosophe, pour établir sa proposition, tire un premier raisonnement de la conscience, ou du sentiment de nos facultés intellectuelles, dont l'observation attentive nous force à reconnaître que nous ne pouvons avoir une idée sans qu'elle soit liée à une expression.
Il constate ensuite la nullité absolue de l'entendement chez les
sujets qui n'ont pas été mis en rapport avec la parole, soit par suite
d'un vice organique, soit par des circonstances extraordinaires. Le
sourd-nmet et l'homme sauvage lui fournissent ainsi de quoi justi-
^ fier son assertion.
Il est hors de doute que les observations faites sur les sourdsmuets par tous ceux qui s'en sont occupés sérieusement, ne soient d'un grand poids dans la questioh présente. L'i#i^/fïi//ion desSourds- Muets, lune des plus belles créations des temps modernes, a donné lieu aux savants honunes qui l'ont dirigée, de constater l'absence totale de vie intellectuelle dans ces êtres déshérités de la nature, tant que leur raison n a pas été éclairée par les signes du langage ^
Une autre preuve, au moins négative, en faveur de la doctrine de M. de Bonald, se tire de l'impuissance des deux écoles, spiritualiste
* Il est curieux de trouTcr dans TertuUien la même idée exprimée presque dans les mêmes termes. Au commencement du livre contre Praxéas, après avoir dit que Dieu, avant la création du monde, n*était pas seul, mais qu'il s'entretenait avec son verbe ou sa parole, il continue en ces mots : « Idqueqiio facilius intelligas ex teipso, a me recofçnosce, ut ex ima|(ine et similitudlne Dti, quo habeas et tu in temetipso rationem, qui es animal rationale, a rationali scillcet artifice non tantum factus, sed etiam ex substantia ejus animatus. Vide, corn taoUua tecum ipse coogrederis ratkme, boc ipsnm agi intra te, o<scarrente ea tibi cum sermone ad omnem cogita tus tui motum, et ad omnem seiLsos lui pulsum. Quodcumque cogitaveris, sermo est ; quodcumque senseris, ratio est. Loquaris iliud in animo neeeste ««/ .* et dum loqueris, contocutorem pateris sermonem, in quo inest haec ipsa ratio qua, cuon eo cogitans, loqueris, per quam loquens, cogitas. Ita, secundus quodammodo in t'e est sermo, per quem ioquetis cogitando^ et per quem cogitas loquendo, »
* M. Laurentie, dans son Introduction à la philosophie^ ch. xi, a* 2, est entré sur ce point dans des détails du plus baut intérêt, et il arrÎTe à cette conoinsfon : Le moyen universel de connaître la vérité n'est pas dans V homme seul; cet
- •▼aPtsga n'appartient qu'à l'homme «m société.
et empirique^ à établir chacune isolément quelque chose de stable. Les révolutions que ces écoles ont subies, et leurs triomphes successifs à différentes époques, en sont la démonstration. Dans le système de Forigine des idées par le langage, nous trouvons réunis les éléments de Tune et de Fautre opinion; les idées sont innéesy dans le sens que Thomme apporte en naissant une aptitude à les produire, qui a besoin de quelque circonstance extérieure pour être réduite à Tacte ' ; elles sont acquises et viennent de la sensation, puisque les signes de la parole frappent d'abord nos organes. Ainsi, Fantagonisme des deux systèmes cesse, et la connaissance de Thomme se complète par cette théorie simple et facile à comprendre.
Gravesende (1688- 1742) avait dit, dans son Introduction à lu philosophie : « Tout bien pesé, il me semble qu'il n'y a encore rien de bien démontré touchant l'origine de nos idées ; on pourrait peutêtre encore inventer d'autres solutions de la même question. » Eto combinant la théorie de M. Laromiguière avec celle de M. de Donald, on verra peut-être que les prévisions de Gravesende se trouvent réalisées.
La conséquence, ou plutôt, la contre-partie de ce système, c'est que le langage n'a pu être inventé par les hommes.
En effet, s'il faut la parole pour avoir des pensées, et si, d'un autre côté, l'invention du langage suppose les pensées les plus élevées, les plus générales, les plus compliquées, il s'ensuit que pour inventer la parole, il faudrait avoir eu déjà la parole, ce qui implique contradiction.
« De toutes les combinaisons ou compositions d'idées, de rapports, la plus vaste, la plus compliquée, la plus intellectuelle, et si Ton peut le dire, la plus déliée, est précisément le langage qui renferme toutes les idées et tous leurs rapports, et qui est l'instrument nécessaire de toute réflexion, de toute comparaison, de tout jugement. C'était donc le moyen de toute invention qu'il fallait cora- Rienoer par inventer; et comme la pensée n'est qu'une parole intérieure, et la parole une pensée rendue extérieure et sensible, il fallait de toute nécessité, que Tinventeur du langage pensât, inventât l'expression de sa pensée, lorsque, faute d'expression, il ne pouvait pas avoir même la pensée de l'invention ^ »
Si donc, nous hommes civilisés, avec tous les moyens que nous
< Cest ainsi qae reotendait Bescartes lat-méme, comme on le Tolt par sa lettre 99».
* Recherches philos,, t. 1, p. 138. Paris, 1820.
. l64 PRINCIPES FONDAMENTAUX
, possédons, nous ne pouvons présumer de réaliser iine si prodigieuse invention, comment des hommes sauvages, ou pour mieux dire, à Tétat brut, auraient-ils pu le faire? D'ailleurs, Thypothèse de l'invention de la parole contredit toutes les notions historiques, puisque si haut qu on remonte dans Tantiquité, on trouve Vhomme en possession de cet instrument générateur des idées et des sciences.
Enfin, les hommes qui avaient le plus d'intérêt à soutenir et à expliquer Tinvention de la parole se sont eux-mêmes avoués vaincus. Rousseau, dans son discours sur Vorigine de V inégalité parmi les hommesj se livre à des considérations étendues sur ce point^ et finit par conclure que la parole parait auoir été fort nécessaire pour établir V usage de la parole. Cabanis, dans son livre des rap^ . ports du physique et du moral y avoue que, sans signes, il n*ea;iste pas dépensées^.
Donc, s'il y avait eu une époque où Fhomme n'eût pas parlé, jamais il n'aurait parlé, à moins que la parole ne lui eût été révélée.
Donc, la parole est un présent du Créateur fait à l'homme dans l'origine des temps, et conservée dans la société humaine, sous les formes mobiles qu'elle a revêtues dans la suite des siècles.
De cette doctrine découlent deux conséquences importantes : . i^ La société humaine a toujours dû exister, et l'état prétendu de nature, ou extra-social, n'est qu'un roman basé sur une impossibilité physique, métaphysique et morale.
2° La parole n'ayant jamais pu être inventée par l'homme, de ce que l'homme parle, il s'ensuit rigoureusement que Dieu existe et s'est révélé à lui .
M. de Bonald pense que le don primitif du langage est une vérité qui sera tôt ou tard publiquement reconnue \
J'ai exposé avec calme et impartialité les différents systèmes qui ont surgi dans le monde sur cette question fondamentale. Difficilement il s'en élèvera de nouveaux, puisque tous les rapports sous lesquels on peut considérer l'entendement humain ont été exploités. Mais quelles que soient nos prédilections pour une théorie ou pour une autre, il faut bien reconnaître que la raison est un fait dont l'origine pourrait être éternellement ignorée, sans qu'il cessât d'être nécessaire et irrécusable \
• Recherchas philos., t. 1, p. 233 ^t 381.
• ïd.^thid,^ p. 94.
• Cest sous ce point de vue, et sans s'îoqaiéter beaucoup des systèmes de libllosophif, que Rossuet examine avec une prodigieuse «sagacité le niécanUme Uenos facultés intéri(!ures. La connaissance de Dieu et de sol-méiue sera too-
DB PHILOSOPHIB CHaÉTIBIfirB. a65