BE8 OBSTACLES QUI NOUS EMPÊCHENT SB FAIBB UN BON USAGE > DE LA BAI80N
Si lentendement de chaque homme saisissait toujours la vérité externe, il n y aurait jamais de contradictions. Or, sur tous les points, les hommes se sont contredits les uns les autres, soit dans les choses de spéculation, soit dans les choses de pratique. Souvent le même individu corrige ou rejette ses jugements antécédents, et lutte contre lui-même quand il est en paix avec les autres. Il y a donc des erreurs, puisque des propositions contradictoires ne peuvent subsister ensemble. II y a donc des causes qui nous empêchent d*user toujours bien de la raison. L'erreur n'est jamais que dans le jugement, lorsqu'on joint ensemble deux idées qui ne sont pas en rapport d'identité, ce qui suppose que les idées n'ont pas été bien examinées par l'entendement ; chercher les causes d'erreurs, c'est chercher ce qui nous empêche d'examiner avant de juger : question du plus haut intérêt, puisque la vérité n'est quelque chose pour nous qu'autant que nous savons la saisir, et nous y tenir fortement attachés. Aussi, grand nombre d auteurs ont examiné les sources de nos erreurs, et en ont assigné les remèdes en général. En outre, ceux qui ont écrit dans un sens ou dans un autre se sont toujours proposé d'éclaircir quelques idées et de dissiper les faux jugements dans les matières particulières qu'ils ont traitées. Cependant, il en est des livres comme des discours, la contradiction y règne ; il y a donc en eux vérité et erreur. Une multitude de remèdes très-van tés n'a fait qu'augmenter le malj en sorte que les grandes bibliothèques nous apparaissent comme les hôpitaux de la raison humaine, mais des hôpitaux où le malade inexpérimenté court risque de prendre le poison qui tue, au lieu du remède qui guérit.
Sans vouloir m'étendre à tous les détails qui se trouvent dans les ouvrages de philosophie et de morale, je me bornerai à quelques considérations sur les causes de nos erreurs, et sur les moyens de les éviter, dans la recherche de la vérité.
Bien des obstacles nous empêchent d'examiner à fond les idées avant de les joindre ou de les séparer par le jugement. Le premier obstacle vient de rindolence de l'esprit et de son indifférence pour
jours le livre le pins digne d'être médité par tous les homaies qai Youdronticn ttfeX^se connaître.
266 PRINCIPES FOR^AMENTAUX
la vérité. L'attention est le principe générateur . de nos connaissances. C'est par elle que Thomme s élève à la vie intellectuelle, en sorte que, sans elle, notre esprit n'aurait que des impressions fugitives, et languirait dans une perpétuelle enfance. C'est ce qui arrive à une multitude d'individus, chez qui l'éducation première et des habitudes toutes matérielles ont appesanti et comme absorbé les facultés de l'âme. Enchaînés dans les formes matérielles, ils ne savent pas s'élever jusqu'à cette région supérieure où domine la pensée, et, dans leur instinct grossier, ils méprisent comme indignes d'eux les travaux de l'esprit, qui ont pour objet de connaître Dieu, l'homme et l'univers.
Pour surmonter cette inertie, il faut des efforts; il n'y a que les hommes courageux qui sachent découvrir ou contempler la vérité. Fixant leur esprit sur une idée, ils la méditent souvent des années entières : les travaux et les veilles, les lectures nombreuses, la solitude, les voyages, rien ne leur coûte pour éclaircir une difficulté, ou pour arriver à la solution d'un problènie. Les hommes de génie ont toujours été des hommes de travail ; c^est à force de fixer leur attention, et de se livrer à des méditations opiniâtres, qu'ils ont augmenté le domaine de la science et reculé les bornes de Tesprit humain.
Mais sans parler seulement de ceux qui ont brillé dans la carrière scientifique, disons que l'attention et la réflexion sont indispensables à tout homme qui veut s'élever aux vraies notions de l'ordre intellectuel et moral, et régler convenablement sa vie. Quiconque vit sans réflexion est toujours plus ou moins stupide : il juge de tout au hasard; il appelle bon ce qui est mauvais; il se glorifie de ce qui est honteux, et ne connaît d'autres règles que les visions de son imagination et les mouvements désordonnés de son cœur. Tel est le caractère propre des peuples enfants, qu'on appelle barbares^ et qui le sont en effet, parce que chez eux l'instinct de l'organisme tient lieu de la lumière intellectuelle.
Voulez-vous donc faire des progrès dans l'étude de la vérité.? voulez'vous soustraire votre jugement à l'empire des erreurs qui régnent dans le monde? accoutumez-vous à cette énergie de rame qui est le principe des grandes choses; qu'une attention patiente et laborieuse vous soutienne et vous dirige, et ne jugez qu'après avoir comparé sérieusement les idées ou les impressions qui vous occupent.
C'est surtout en matière de religion qu'il faut se forcer soi-même, pour dominer par une attention soutenue les objets qui se dé-
nS PHILOSOPKIJB GHRSTISliNE. StÔj
robeDt à nos sens et ne sont perçus que par la pure intelligence. C'est pourquoi il faut d'abord bien se convaincre de Tiraportance de la vérité religieuse, sans laquelle tout le monde moral s écroule, comme nous lavous démontré. Ce n'est pas sans raison que les faux sages de Técole sensualiste ont tant fait d^efforts pour inoculer rindififérentisme dans lesprit des peuples. Us savent bien que si j on est une fois persuadé qu'il importe peu à quelle religion on appartienne, on ne s'occupera plus à reconnaître la divinité du christianisme, et qu'ainsi la philosophie accomplira par l'ignorance ce qu'elle n'a pu accomplir par la force du savoir et du bel esprit, la ruine de la foi et des mœurs. Nul doute que cette indifférence, si elle se propage, ne devienne une des causes les plus actives d'engourdissement et d'abrutissement intellectuel. On ne fait nul effort pour étudier ce qu'on ne croit pas avoir besoin de connaître. Alors les peuples, abandonnés à eux-mêmes, flottent au gré des opinions changeantes, et concentrent leur activité dans l'exploitation du monde matériel, sans s'inquiéter s'il est au-dessus de nos têtes une puissance souveraine de qui l'humanité relève. L'épicuréisme, le fatalisme, le scepticisme s'emparent d'une génération ainsi énervée, et comme l'indolence de l'esprit a tué toutes les nobles pensées, la mollesse du cœur tue tous les sentiments généreux. La religion, comme on l'a très-bien dit, est la seule métaphysique du peuple. On pourrait ajouter qu'elle est la seule vraie métaphysique de tout le inonde. Si donc le peuple, par indolence ou par mépris, ne l'étudié plus, il ne vit plus que dans les sens, et il retombe dans un état d'enfance pire que celui dont il était sorti après plusieurs siècles de civilisation ^
« Près de là viennent se ranger encore la légèreté, la frivolité, Tenchantement de la bagatelle; et à leur suite toutes les extravagances qui font de notre vie un tissu d'inconséquences, de contradictions et de calamités.
» Nulle leçon ne profite à des esprits ainsi disposés. Les plus étonnantes révolutions, les catastrophes les plus sanglantes, l'expérience et la démonsU^ation la plus complète du néant et de l'instabilité des choses humaines, leurs propres maux et ceux des* personnes qui devraient leur être les plus chères, ne font sur eux que l'impressioa du moment. Rien ne les éclaire, rien ne les change et ne les corrige. Toujours également frivoles, ils donnent aux na-
' «D'an côté, le principe religfevK prréside à taut«fl les créations politiques ; et de l'autre, tout disparaît dés qu'il se retirej» De Haietre, Principe générateur^ u^ 56.
d68 PRINCIPES FOUTDAHEirTAUX
tions étrangères, comme à leurs concitoyens, le spectacle indécent des joies et des plaisirs parmi les plus grands sujets de deuil et de larmes; celui de la vanité et du luxe au sein de la misère; celui de Tavilissement et de l'opprobre avec des titres réels à la considération et au respect, ne fût-ce que par leurs malheurs ; celui, pour tout dire en un mot, de la déraison et de l'immoralité la plus scandaleuse, lorsque tout devrait servir à les ramener à des prin« cipes plus sages et à réformer leurs mœurs '. »
Une autre source très-féconde d'erreurs est l'obscurité ou la confusion des mots. Quelle que soit l'opinion qu'on admette sur l'origine de nos connaissances, il faut bien convenir que, dans l'état social où l'homme se trouve, la parole est le vêtement, X^Jorme nécessaire de la pensée.
« Les Sanctins, les Wallis, les Aniaud, les Dumorsais ont montré, par leurs excellents ouvrages, que la science de la parole ne diffère guère de celle de la pensée ^. »
« La pensée est donc réduite en art par le moyen du langage ; et l'on voit aussitôt que l'art de penser sera porté à un degré plus ou moins grand de perfection, suivant que l'art de parler sera lui* même plus ou moins parfait, suivant qu'il sera plus ou moins propre à développer les parties de la pensée dans un ordre que l'esprit puisse plus ou moins saisir ^. »
Il y a donc une connexion intime et indubitable entre la pensée et son expression. D'où il suit que l'une participe toujours à l'exactitude ou à la perfection de l'autre. Quiconque s'est accoutumé à s'exprimer nettement, à n'admettre aucun mot vague et indéter* miné, à décomposer par des termes élémentaires ceux qui ren* ferment plusieurs notions différentes, celui-là évitera une grande partie des erreurs où tombent la plupart des hommes. L'habitude de parler exactement suppose sans doute un grand travail d'esprit. Il faut de la constance et de la réflexion pour s'astreindre au lan* gage analytique, et pour n'admettre dans son esprit que des nomenclatures correspondantes aux idées; mais qu'on en est bien •dédommagé dans toute la suite de la vie! Au contraire, voyez comment les hommes s'égarent en employant des paroles vagues, dont ils ignorent le sens, et même des paroles auxquelles ils donnent un sens opposé à leur vraie signification ! La plupart des disputes
* La Théorie du bonheur ^ p. 18!. Paris, 1821.
* Beaiizée, Gramm. ge'n.^ Préface, p.xx.
* Laroniiguière, Leçons de philosophie^ discours d'oa^erture.
DE PHILOSOPHIE CHRETIBNNF. 26û
qui ont régné dans le monde venaient de ce principe, et dans les temps modernes où nous nous vantons beaucoup de nos lumières, on peut dire que les plus grands maux sont nés de cette étemelle logomachie. Wa-t-on pas ébranlé et ravagé la terre à Taide de quelques mots jetés au vulgaire qui ne les comprenait pas ? Liberté de consciencey papismey idolâtrie de UEglise romaine, réforme^ inspi* rationde V Esprit saint, parole de Dieu, etc., voilà ce quia mis TAllemagne et la France en feu, ce quia bouleverser Angleterre, la Hollande, la Suède et le Danemark, pour remplacer la foi de FEglise par le scepticisme protestant. Philosophie, nature, superstition, fana-* tisme, tolérance, raison, liberté, égalité, tyrannie, aristocratie, patriotisme, fédéralisme, jésuitisme, libéralisme, absolutisme, etc., voilà ce qui, dans la bouche des différents partis, a électrisé les masses populaires, et les a précipitées contre toutes les institutions religieuses et sociales, jusqu'à ce que les fureurs d'un radicalisme sanglant eussent ramené la France sous le pouvoir illimité d'un dictateur. Maintenant, que ces mauvais jours sont passés et que nous avons assez de sang-froid pour apprécier les événements, nous concevons que, si l'on avait voulu s'expliquer et s'entendre, on aurait pu réformer Tordre politique sans parcourir le cercle sanglant de la révolution. Grâce à l'expérience acquise, on voit clairement que les hommes turbulents ont à leur service une théorie complète de bouleversements. Ils créent deux ou trois expressions, ou ils les empruntent au langage ; ils y attachent les idées les plus odieuses ; puis ils les appliquent à ceux qui dirigent les affaires, soit dans l'ordre religieux, soit dans l'ordre politique. Les imaginations s'échauffent, les âmes s'exaspèrent. Enfin, quand le nuage est amoncelé, la foudre éclate, et la société s'écroule.
« Qui considérera les erreurs, la confusion, les méprises et les ténèbres que le mauvais usage des mots a répandues dans le monde, trouvera quelque sujet de douter si le langage, considéré dans le mauvais usage qu'on en a fait, a plus contribué à avancer qu'à interrompre la connaissance de la vérité parmi les hommes * ? »
Ce qui nous empêche encore de comparer nos idées, et nous fait porter de faux jugements, c'est ce qu'on nomme les préjugés. Or, il y a les préjugés de Féducation, les préjugés de Thabitude, les préjugés de l'autorité, les préjugés des sens et de l'imagination. Nous serions infinis, si nous voulions parler en détail de toutes ces sources d'erreurs. Nous remarquerons seulement que le molpréjugé^
» Locke, Essai sur Ventendement humain, p» 414.
dont on a tant abusé, signifie non pas des croyances en gënérd, mais des jugements portés sans aucun motif intrinsèque ou extrin» sèque de conviction ^
Les faux principes, ou les fausses maximes^ égarent aasà les hommes ; et cela, d'autant plus qu'ib en tirent d^ conséquences plus logiques, comme nous l'avons montré ailleurs. « Il n y a rien, dit Bayle, de si contagieux que d'établir de finux principes. C'est un levain qui, lors même qu'il est petit, peut gâter toute la pâte; une absurdité une fois posée en amène pluaieiirs autres. Errez seulement sur la nature de Tâme humaine, imaginez^ vou& faussement qu'elle n'est pas une substance distincte de l'étendue, cette ÛLUSseté sera capable de vous faire croire qu'il y a des dieux (et à plus forte raison des hommes) qui d'abord sont nés de la lermentation, et qui se sont multipliés ensuite par le mariage \ »
Un des plus grands obstacles à la connaîssasce de la vérité, ce sont les PASSIONS, c'est-à-dire les mouvements impétueux qui portent la volonté vers un objet^ ou qui l'en détournent.
Deux grands philosophes. Descartes et Malebranche, ont traité fort au long de l'origine des passions, de leurs différentes espèces, de leurs effets, et des remèdes à employer pour les empêcher de nuire ^. Je me contente d'y renvoyer le lecteur^ pour ne pas trop allonger mon travail. Il résulte de leurs considérations que les passions naissent en nous à l'occasion des mouvements imprimés à nos sens par les objets extérieurs; qu elles affectent la volonté et la déterminent dans un sens ou dans l'autre, quoiqu elles ne détruisent cependant pas le libre arbitre. Or, la volonté, quoiqu'elle ne soit pas la cause efficiente de nos jugements, exerce cependant sur eux une grande influence.
a La volonté est un des principaux organes de la créance, non qu'elle forme la créance, mais parce que les choses paraissent vraies ou fausses, selon la face par où on les regarde. La volonté, qui se plaît à Tune plus qu'à l'autre, détourne l'esprit de considérer les qualités de celles qu'elle n'aime pas; et ainsi, l'esprit, marchant d'une pièce avec la volonté, s'arrête à regarder la tàce qu'elle aime, et en jugeant parce qu'il y voit, il règle insen-
* Sur ces difTéren les sources d'erreurs, on peut consulter Malebrancbc, J?«cherche de la véritéy t. 1^' et IL Massillon, sermon des doutes sur la religion. Desoartes, Principes de la philosophie, 1'* partie.
» Bayle, Diclionn. philosoph., art. Jupiter, remarque G.
» Descarlcs, t. T', page 343, édition de M. Ad. Garnier ; Paris, 1835. — Malebrancbe, Recherche de la vérité, t. IJ^ Uv. v.
DE PHIT.OSOPHIB CHEETIEITlfS. S^I
siblement sa créance suivant rinclination de la volonté '. »
« Nous pouvons dire^ si nous consultons ce qui se passe en nousmêmes, que nos autres passions se rapportent au seul amour, et qu'il les enferme ou les excite toutes. La haine qu on a pour quelque objet ne vient que de Vamour qu'on a pour un autre. Je ne hais la maladie que parce que j'aime la santé. Je n'ai d'aversion pour quelqu'un que parce qu'il m'est un obstacle à posséder ce que j'aime. Le désir n'est qu'un amour qui s'étend au bien qu'il n'a pas, comme la joie est un amour qui s'attache au bien qu'il a. La fuite et la tristesse sont un amour qui s'éloigne du mal par lequel il est privé de son bien, et qui s'en afflige. L'audace est un amour qui entreprend, pour posséder l'objet aimé, ce qu'il y a de plus difficile; et la crainte, un amour qui, se voyant menacé de perdre ce qu'il recherche, est troublé de ce péril. L'espérance est un amour qui se flatte qu'il possédera l'objet aimé, et le désespoir est un amour désolé de ce qu'il s'en voit privé à jamais, ce qui cause un abattement dont on ne peut se relever. La colère est un amour irrité de ce qu'on lui veut ôter son bien, et s'efforce de le défendre. Enfin^ ôtez l'amour, il n'y a plus de passions, et posez l'amour, vous les faites naître toutes.....
» Voilà ce qu'un peu de réflexion sur nous-mêmes nous fera connaître de nos passions, autant qu'elles se font sentir à l'âme.
» Il faudrait ajouter seulement qu elles nous empêchent de bien raisonner, et qu'elles nous engagent dans le vice, si elles ne sont réprimées ^. »
Pour bien juger du tort que les passions font à l'intelligence, il suffit de nous considérer nous-mêmes, ou de considérer les autres dans les moments où elles ont rompu les digues où la saine raison doit les contenir. Dans cet état, un homme ne connaît plus rien, et il devient capable de tout. Il se montre envers ses semblables d'une injustice extrême. Parce que la passion ne lui permet d'envisager que le bon ou le mauvais côté de toute chose, il appelle bien ce qui est mal et mal ce qui est bien. Son esprit, accablé par J 'effervescence des désirs de son cœur, comme le pilote par la violence de la tempête, n'a plus, ce semble, le pouvoir d'examiner. C'est pourquoi tout ce qui contrarie le penchant^ est faux, et tout ce qui le favorise est vrai.
Aussi l'on a remarqué depuis longtemps que des vérités de pure
' Pensées de Pascal.
* Bossuct, Connaiss, de Dieu et de soi-même^ ch. r% art. 6.
2y2 PRINCIPES FONDAMENTAUX
spéculation donnent lieu à bien moins de controverses que les vérités pratiques. Tout ce qui tient à la morale privée et publique tend à faire rentrer dans Tordre les appétits déréglés, en les soumettant à une loi. C'est pourquoi cette loi est prise en haine et bientôt contestée. D'un autre côté, la religion étant la base et la sanction de toute vérité pratique, c'est contre elle que se retournent ceux qui veulent vivre au gré de leur volonté perverse. Pour avoir la paix dans le crime, on déclare la guerre à Dieu qui le proscrit, et quand on l'a effacé de son esprit, on proclame qu'il n'est pas. L'incrédulité, née de la haine, s'entretient par la haine ; d'où il suit qu'elle doit être destructive de sa nature. Les faits sont d'accord avec cette théorie : la philosophie moderne, essentiellement irréligieuse, a eu beau épuiser toutes les formules de tolérance et d'humanité pour se déguiser aux yeux des hommes, la haine, la destruction, un fanatisme sombre et farouche ont déchiré le voile trompeur, et prouvé aux moins clairvoyants que l'athéisme Bst de tous les fléaux le plus destructeur.
Il ne faut donc pas être surpris que tant de systèmes se soient élevés contre la religion chrétienne. C'est une preuve de sa vérité et de sa perfection. Si elle était fausse, elle combattrait moins les passions désordonnées, et se concilierait toujours par quelque endroit avec la dépravation humaine. D'où il suit qu'elle aurait moins d'ennemis et d'agresseurs. D'un autre côté, si les hommes trouvaient le même intérêt à nier les vérités mathématiques qu'à nier les vérités religieuses, ils n'y manqueraient pas.
De ces réflexions il est facile de conclure que réprimer ses passions, c'est non-seulement accomplir un grand précepte de morale, mais que c'est encore pratiquer une règle fondamentale de la logique'.
On comprend sans peine 5ous quel aspect l'école sensualiste envisage les passions. A ses yeux, ce ne sont que des modifications produites au centre de l'organisme par suite de l'impression sen* sible. Ces mouvements ne sont libres ni en eux-mêmes ni dans leurs conséquences, et comme ils tendent à la conservation de l'individu, on accomplit, en les suivant, la loi de la nature. Tel est le fond de ce système, qui a été développé dans un grand nombre de productions dt idéologie, de physiologie^ de phrénologie, et qui a été formulé si nettement par Volney.
* Le 1i?re où se trouTeDt renferniëes toutes les Térités de ]*ordre moral, dit, en parlant du méchant : « Il n'a pas voulu comprendre, de peur de bien agir. » ;P8.,iv, 34.)
DB PHILOSOPHIB GHRBTIElfNB. 2^3
Après cet aperçu rapide des causes de nos erreurs, je ne puis rësbter au plaisir de citer encore le grand philosophe de Fécole catholique, Bossuet.
« La vraie perfection de l'entendement est de bien juger.
» Juger, c'est prononcer au dedans de soi sur le vrai et sur le faux, et bien juger; c'est y prononcer avec raison et connaissance.
> Cest une partie de bien juger que de douter quand il faut. Celui qui juge certain ce qui est certain, et douteux ce qui est douteux, est un bon juge.
» Par le bon jugement on se peut exempter de toute erreur. Car on évite l'erreur, non-seulement en embrassant la vérité quand elle est claire, mais encore en se retenant quand elle ne l'est pas.
» Ainsi, la vraie règle de bien juger est de ne juger que quand on voit clair, et le moyen de le faire est de ne juger qu'après une grande considération.
» Considérer une chose, c'est arrêter son esprit à la regarder en elle-même, en peser toutes les raisons, toutes les difficultés et tous les inconvénients.
» C'est ce qui s'appelle attention. C'est elle qui rend les hommes graves, sérieux, prudents, capables de grandes affaires et des hautes spéculations.
» Être attentif à un objet; c'est l'envisager de tous côtés; et celui qui ne le regarde que du côté qui le flatte, quelque long que soit le temps qu'il emploie à le considérer, n'est pas vraiment attentif.
» Cest autre chose d'être attaché à un objet, autre chose d'y être attentif. Y être attaché, c'est vouloir, à quelque prix que ce soit, lui donner ses pensées et ses désirs, ce qui fait qu'on ne le regarde que du côté agréable; mais y être attentif, c'est vouloir le considérer pour en bien juger, et pour cela, connaître le pour et le contre.
»I1 y a une sorte d'attention après que la vérité est connue,
et c'est plutôt une attention d'amour et de complaisance que d'examen et de recherche.
» La cause de mal juger est l'inconsidération, qu'on appelle autrement précipitation.
» Précipiter son jugement, c'est croire ou juger avant d'avoir
connu.
• Cela nous arrive, ou par orgueil, «ou par impatience, ou par prévention, qu'on appelle autrement préoccupation.
ce. i8
SLy4 PAiHCinEfi vonojàMBnAUK
» Par orgueil, parce que Torgueil jx(ms fait préaunwr qve nous connaissons aisément les choses les plus dtlBciles, et presque soens examen. Ainsi, nous jugeons trop vite, et nous nousiâ^fcachons à notre sens, sans vouloir jamais revenir, de peur d*étr€ forces à reconnaître que nous nous sommes trompés.
» Par impatience, lorsqu'étant las de oonaidérer, nous jiugecms avant que d*avoir tout vu.
» Par prévention, en deux manières, ou par le dehors ou par le dedans.
» Par le dehors, quand nous croyons trop facilement stirle rapport d autrui, sans songer qu'il peut nous tromper, ou être trompé lui-même.
» Par le dedans, quand nous nous trouvons portés, sans raison, à croire une chose plutôt qu une autre.
» Le plus grand dérèglement de l'esprit, c'est de croire les choses parce qu'on veut qu'elles soient, et non parce qu'on a vu qu'elles sont en effet.
» C'est la faute où nos passions nous font tomber. Nous sommes portés à croire ce que nous désirons et ce que nous espérons, soit qu'il soit vrai, soit qu'il ne le soit pas.
» Quand nous craignons quelque chose, souvent nous ne voulons pas croire qu'elle arrive, et souvent aussi, par feiblesse, nous croyons trop souvent qu'elle arrivera.
V Celui qui est en colère en croit toujours les causes justes, sans même vouloir les examiner, et par là, il est hors d'état de porter un jugement droiL
» Cette séduction des passions s'étend bien loin dans la vie, tant à cause que les objets qui se présentait sans cesse nous en causent toujours quelques-unes, qu*à cause que notre humeur même nous attache naturellement à de certaines passions particulières, que nous trouverions partout dans notre conduite, si nous savions nous observer.
» Et comme nous voulons toujours plier la raison à nos désirs, nous appelons raison ce qui est conforme à notre humeur naturelle, c'est-à-dire à une passion secrète qui se fait d'autant moins sentir, qu* elle fait comme le fond de notre nature.
». C'est pour cela que nous avons dit que lé plus grand msd des passions, c'est qu elles nous empêchent de bien raisonner, et par conséquent, de bien juger, parce que le boo jugement est l'effet du bon raisonnement.
» Nous voyons aussi clairement, par les choses qui ont été diteS;
ifoe la pfi»sae qak czraint la peine de ocmsîdéi^er, est le plus grand obstacle à biea juger.
» Ce défaut se rapporte à rimpatience. Car la paresse, toujours impatiente, quand il faut penser tantaoit peu, fait qu on aime mieux crioire que d'examiner, parce que le premier est bientôt fait, et que le aeoond demande une recherche plus longue et plus pénible.
» Les conseils semblent toujours trop longs au paresseux; c'est pom*(|uoi il abandonne tout, et s'accoutume à croire quelqu'un qui le mèoe comme im enfant et conune un ayeugle.
» Par toutes les causes que nous avons dites, notre esprit est tellement séduit qu'il croit savoir ce qu'il ne sait pas, et bien juger des choses dans lesquelles il se trompe. Non qu'il ne distingue trèsbien entre savoir et ignorer, ou se tromper; car il sait que l'un n'est pas l'autre, et au contraire, qu'il n'y a rien de plus opposé ; mais c'est que, faute de considérer, il veut croire qu'il sait ce qu'il ne sait pas.
» Et notre ignorance va si loin, que souvent même nous ignorons nos propres dispositions. Un homme ne veut point croire qu'il soit orgueilleux, ni lâche, ni paresseux, ni emporté : il veut croire qu'il a raison; et quoique sa conscience lui reproche souvent ses fautes, il aime inieux étourdir lui-même le sentiment qu'il en a, que d'avoir le chagrin de les connaître.
» Le vice qui nous empêche de connaître nos défauts s'appelle amour-propre; et c'est celui qui donne tant de crédit aux flatteurs.
y> On ne peutsurmoater^aBtdediffîeukésquinous empêchent de bien juger, c'est-à-dire de reconnaître la vérité, que par un amour esitrême qu'on aura pour elle, et un grand désir de l'entendre.
» De tout cela, il pavait que mal juger vient souvent d-un vice de volonté.
» L'entendement de soi est fait pour entendre; et toutes les fois qu'il entend, il juge bien. Car, s'il juge mal j il n'a pas assez entendu ; et n entendre pas assez, c!eat*à«dire n'entendre pas tout dans une madère dont il feuit juger, à rsm dire, ce n'est rien entendre, parce tfoe le jugement se £sit sur le tout.
» Ainsi, tout ce qu'on entend est vrai. Quand on se trompe, c'est qu'on n'entend .pas; et le feux, qui n'est rien de soij n'est ni entendu, ni .intelligible.
» Le vrai, c'est ce qui est-; le faux, c'est ce qui n'est pas.
» On peut bien ne pas entendre ce qui est; mais jamais on ne peut entendre ce qui n'est pas.
^jS PRINCIPES FOirDÀMBNTÂinC
» On croît quelquefois Tentendre, et c'est ce qui fait rerrcur ; mais en effet, on ne l'entend pas, puisqu'il n'est pas.
» Et ce qui fait qu'on croit entendre ce que l'on n'entend pas, c'est que par les raisons, ou plutôt par les faiblesses que nous avons dites, on ne veut pas considérer. On veut juger cependant, on juge précipitamment, et enfin on veut croire qu'on a entendu, et on s'impose à soi-même.
» Nul homme ne veut se tromper; et nul homme aussi ne se tromperait s il ne voulait des choses qui font qu'il se trompe, parce qu'il en veut qui l'empêchent de considérer, et de chercher la vérité sérieusement.
» De cette sorte, celui qui se trompe, premièrenient n'entend pas son objet, et secondement, ne s'entend pas lui-même ; parce qu'il ae veut considérer ni son objet, ni lui-même, ni la précipitatioa, ai l'orgueil, ni l'impatience, ni la paresse, ni les passions et les préventions qui la causent.
» Et il demeure pour certain que l'entendement purgé Je ces vices, et vraiment attentif à ses objets, ne se trompera jamais; parce qu'alors ou il verra clair, et ce qu'il verra sera certain ; ou il ne verra pas clair, et il tiendra pour certain qu'il doit douter jusqu'à ce que la lumière paraisse ^ »