CHAPITRE IV
DB8 BOBNES BB LA BAISON HVM AUTB*
Il se présente ici deux questions, dont l'une est le corollaire de l'autre : i<> La raison humaine, c'est-à-dire la faculté que l'homme possède de connaître, a-t-elle des bornes.^ a® Quelles sont ces bornes de la raison humaine ?
Il suffit de poser la première de ces questions pOur la résoudre. Sans doute, c'est un grand spectacle que celui de Tentendement humain, se dilatant de siècle en siècle, et renfermant là nature dans une suite de cercles concentriques dont le plus petit étreint le vermisseau, et dont les plus grands promènent leur circonférence par delà le soleil. C'est un grand spectacle que celui de l'accroissement continuel du trésor d'idées qui est en dépôt dans la société, et qui, en traversant les âges, se grossit comme un fleuve, à mesure qu'il ap-
' De la Connaissance de Dieu et de soi-même, ch. 1, n* 16. *- Bossuet, dans (a iogique, liv. 1, ch. 64, Ht. 2, cb. 15, expose en détail les règles à suivre pour saisir le vrai daaa les idées et les jugements.
DE PHIIiOSOPHIB CHR1BTIBNN&. S^^
proche de Focéan. Quelques principes simples et fortement conçus, soit que la raison les ait découverts elle-même, soit qu'ils lui aient été communiqués d'en haut, ont suffi à son activité pour en« fanter des prodiges.
Cependant cette raison, puissance créée, soumise, quant à Texercice de ses facultés, à Vinfluence d une organisation matérielle, ne saurait prétendre à Tintini. D'ailleurs, l'expérience de tous les jours est bien capable de convaincre les plus présomptueux, que jamais l'esprit humain n'atteindra les dernières limites de l'intelligible. Chaque nouveau pas dans les sciences fait jaillir une multitude de difficultés inconnues auparavant, en sorte que plus on apprend, plus on voit qu'il reste à apprendre. Aussi les hommes vraiment éclairés sont-ils les premiers à convenir que ce que nous savons est peu de chose en comparaison de ce qui nous reste à savoir. Les ignorants et les sots ne doutent de rien; mais l'homme sage voit que l'immensité nous enveloppe et nous presse de toutes parts.
Il faut distinguer entre savoir et comprendre, Sai^oir est relatif à l'existence des êtres et de leurs rapports ; comprendre s'applique . à la constitution intime, à l'essence de ces êtres, et à l'intelligence parfaite des causes, des moyens et des effets, du comment et du powTquoi de toutes choses. [Or, l'homme ne comprendra jamais le . tout de rien, (^elsque soient ses efforts dans l'étude de la nature, il arrive toujours à une limite impénétrable où il est forcé de proclamer son impuissance et de respecter les secrets de Dieu. Ainsi, lemondeestplein de mystères, c'est-à-dire de choses incompréhensibles dont l'existence est constatée, mais dont la raison supérieure, se dérobe à nos investigations.
II. faut proclamer bien haut cette vérité pour que, d'une part, la raison y trouve un motif toujours subsistant de s'élever à une perfection indéfinie, et pour que, d'une autre part, elle ne présume pas de marcher l'égale du Tout- Puissant, tandis qu'un grain de sable, ou l'œil d'un ciron, peut la tenir en échec.
Mais quelles sont ces bornes de la raison humaine.^
Nous ne considérons point ici l'entendement dans Vindiifiduy où, il se modifie de tant de manières, et se produit à une infinité de degrés différents. Depuis Thomme qui végète dans l'état sauvage jusqu'à nos illustrations scientifiques et littéraires, il y a un intervalle immense. Sans vouloir discuter sur l'égalité native des esprits, que quelques-uns posent en principe, il faut convenir qu'au moins les circonstances extérieures développent les intelligences dans des proportions prodigieuses. C'est pourquoi, si nous
278 NuncitBS' FomuufluneABK
voulons jMg«r coiriFeiiableiiieiit de la raiacMiy il £m.t Veiuiisa^r ihiis^ Vespèccy et telle cpi'eUe âe pvéseate à ses difSerenU de|[Fé» de puîsr sance, eu égard à Tige, à réducation, aux tnnrauz diven, aux kabitudes et aux besoins des hommes.
D'après ce principe, on peut, ce me semble, énoncer les maximes suivantes, que je prie le lecteur de lûen méditer.
i^ Nul homme ne connaît quelque chose qu'autant qu'il s'est trouvé en rapport avec la société humaine pour en recevoir les premières notions, qui sont les* éléments de la vie spirituelle.
2^ Les développements de la raison dan& l'individu sont généralement proportionnés aux développements de la raison collective ou sociale. Cependant il est des hcomnes qui s'élèvent bien plus luHit queletJHrs contemporains, et qui, par l'inspiration de leur génie, produisent un mouvement d'ascension dans les sciences et daott les arts.
30 Dans l'ordre des idées proprement di)les, qui est l'ordre religieux et moral, toute innovation amène des résultats bons ou mauvais pour l'humanité. Les bons résultats furent toujours l'effet d'une révélation, et les mauvais &rent le produit du raisonnement. La révélation, à ces trcûs grandes époques, c'estrà-dire à l'origine du monde, au temps de Moïse et à la venue de Jésus-Chôst, a foucui et développé les croyances salutaires. La raison limae à elle^^nâknea produit les religions fausses et les systèmes philosophiques.
4^ L'entendement humain, âevé à sa plus haute poisBanoe, ne peut connaître, dans l'ordre matériel^que FenchaÎBementdes caoaes et des effets. H est incapable de am^^wndre Vessence etss chotu. Il ne peut non plus trouver la dernière rancm des âlres, si eacpixf quer l'univers, sans reconnaître la vokntté d'une cause preniîèie.
5<> Dans Tordre métaphysique l'entendement est ciroonscrnt par les mêmes limites. Il ne comprend ni l'essencej ni les attEibots, m les opérations des êtres spirituels dont l'existence est constatée, soit par voie de révélation, soit par vme de démonstration.
Telles sont les bornes que la raison voudrait en vain franchir durant cette vie. En toutes choses, il faut croûre ce qi^'on ne comprend pas, à moins de reculer jusqu'au doute universel. D'un coté, des mystères, de l'autre, le scepticisme, voilà les deux pôles du monde* intellectuel.
« Comme la physique s'exerce sur des êtres matériels, la plnlo- Sophie interroge la raison humaine sur l'essence même de la matière. Qu'est-ce que la matière? qu'est-ce qu'on corps? qu'est-ce qu'une substance? Questions oiseuses, répond souvent l'esprit su*
perbe des physiciens, qui croient ainsi mettre à couvert leur igno* rance, et qui ne sayent pas mâme honorer letir raison en faisant cet aveu de bonne grâce. Un savant illustre leur avait donné Texemple. Qu^est'Ce qu*une substance considérée en elle-même? dit Muschenbxoêk ', c^est ce que personne ne pourra jamais €once\H)ir clairement et dUtinetemefU. £t comment concevrait-oq davantage ce que c'est que la matière en général, ce que c'est qu un corps? Ainsi, voilà la physique qui fait des expériences sur la matière^ qui la décompose à son gré, qui la combine de mille nmnières, qui en étudie les accidents, et qui ne sait pas ce que c*est que la matière
» La physique traite des propriétés générales de la matière, maïs entend-elle ces propriétés? elle parle premièrement de l'étendue; réceadue est, en effet, ce qui pour nous constitue le corps, du moins^ le corps tdL qu'il est rendu présent par sa ferme extérieure» Des phyaictens ont même dit que l'étendue était ce qui coBstituo ïesMuee de la nataère ^ ; mais qu'est-ce que l'étendue en généraii c'estràrdire, considérée abstractivement et indépendamment des formes de la matière ? Lies physiciens bous disent qu'il y a étendue partout où il y a eontinuité de parties^. Mais Fespace qui embrasse les oorpa^ et qui lui-même n'est pas eoqps, n'estai donc pas étend»? et s'il est étendu, il est donc fiai? et dans ce cas, quelles sont sea
ie loudma pouvoir citer entièrement ee que le miamt antenr dk ckJa nabîlîlé^dela divisibilité, de l'attraction et des autres phénoK mènea panâcuUers, où sa tnoirrent des obseuriftéi aemblables, ainsi 91e des théenes diverses imaginées par les aavants pomr tout «b«» pttyier,
M. LsHirentie paaie aussi en revue les myatères de la physiolegia et des mathénatiquQs, où les plus grands génies ont tu la nécessité de soumettre leur raison à quelque ebose d'iacompréhensible. Je r^rodttirai seulement ce qu'il dit sur la physiologie* Cet extrail m'a para la partie la plua intéressante de son travail*
' Cours de physique expérimeiUale et madiémaUque^ cbsp. 1.
• Haûy, Physique, t. 1''.
» M., iô.
* Laureotie, Jairoduction à la philosophie t cb. 1 0.
28o PAIITCIFXS FONDAMBRTAUX
EXTRAIT DB H. ULVESNTIS.
1. Merveilles du corps humain, et mystères delà physiologie.»» II. Le vit e«t un premier mystère, et la physiologie est impuissante pour en expliquer le prodige : la mort, autre
mystère. III. Mystères des fonctions animales. De la digestion, de la circulation du
•ang, de la respiration, etc. La physiologie connaft le jeu des oi^anes, elle en ignore le principe. — lY . De Taction de la volonlë dans les divers phénomènes de la vie. Réflexions sur quelques autres merveilles inexplicables. — ^V.Du mëcanisme[des sensations, et de Tac* tion dn cerveau ou d*an organe quelconque dans le mécanisme.— YI. La sensation, la pensée, Tintelligence, tout est mystérieux dans un système quelconque de physiologie pu' rement matérialiste : le nom de Dieu seul dissipe toutes ces ténèbres.
I. Merreilles du corps humaîD, et mystères de la physiologie.
Voici d'autres merveilles qui se présentent, et en même temps cTautres mystères. Jamais aucune science ne fut à la fois plus grande et plus obscure que la science de l'homme. Toutefois nous décou- TTons facilement ce quil offre d'extraordinaire dans son organisation, nous analysons ses parties, nous étudions ses muscles, leuis formes, leurs variétés; nous connaissons les usages de ses organes, nous admirons la prévoyance rapide de leurs mouvements, la précision exacte de leurs fonctions; il n'est rien dans Fhomme qui ne passe sous nos regards, et nous nous confondons d'étonnement en présence de cet ouvrage infini, qui passe toutes les autres merveilles du créateur. Tous les philosophes anciens et modernes l'ont étudié avec cette même émotion et ce même enthousiasme. Cicéron retrouve tous les secrets de son éloquence pour décrire les formes et la beauté de cet être miraculeux. Fénélon a des expressions qui partent d'une âme chrétienne pour montrer, dans la perfection de ses organes, la perfection bien autrement infinie de son créateur; niais Bossue t surpasse toute philosophie et toute éloquence, en traitante fond ce grand sujet, à l'étude duquel il apporta toutes les méditations d'un philosophe, et toutes les recherches d'un anatomiste.
Nous avons eu déjà plu^ d'une occasion d'apprécier ce beau travail de Bossuet sur la connaissance de Dieu et de soi-même^ livre précieux où la science physiologique avec ses progrès de détail ne découvre point d'erreur grave, et que la science moderne du raisonnement aurait au moins dû garder pour règle, puisqu'il contient toutes les vérités d'observation qu'elle est allée chercher dans des traités matérialistes, sans jamais présenter aucun de leurs égarements. Voici comment le grand évêque résume ses recherches sur l'homme.
« Les savants et les ignorants, dit-il, s'ils ne sont tout à fait stupides, sont également saisis d'admiration en le voyant. Tout
DB PBILOSOPHIB GHRBTIBlfKB. !k8l
homme qui se considère par Iui«-méme trouve faible tout ce qu'il a ouï dire, et un seul regard lui en dit plus que tous les discours et tous les livres. Depuis tant de temps qu'on regarde et qu'on étudie curieusement le corps humain, quoiqu'on sente que tout y a sa raison, on n'a pu encore parvenir à en pénétrer le fond. Plus on considère, plus on trouve de choses nouvelles, plus belles que les premières qu'on avait tant admirées ; et quoiqu'on trouve trèsgrand ce qu'on a déjà découvert, on voit que ce n'est rien en comparaison de ce qui reste à chercher.
^ Par exemple, qu'on voie les muscles si forts et si tendres; si unis pour agir en concours, si dégagés pour ne se point mutuellement embarrasser; avec des filets si artistement tissus et si bien torS} comme il faut, pour faire leur jeu, au reste si bien tendus, si bien soutenus, si proprement placés, si bien insérés où il faut; assuré^ ment on est ravi, et on ne peut quitter un si beau spectacle ; et malgré qu'on en ait, un si grand ouvrage parle de son artisan. Et cependant tout cela est mort, faute de voir par où les esprits s'insinuent, comment ils tirent, comment ils relâchent, comment le cerveau les forme, et comment il les envoie avec leur adresse fixe : toutes choses qu'on voit bien qui sont, mais dont le secret principe et le maniement ne sont pas connus.
«Et parmi tant de spéculations faites par une curieuse anatomie, s'il est arrivé quelquefois à ceux qui s'y sont occupés, de désirer que pour plus de commodités les choses fussent autrement qu'ils ne les voyaient, ils ont trouvé qu'ils ne faisaient un si vain désir que faute d'avoir tout vu ; et personne n'a encore trouvé qu'un seul os dût être figuré autrement qu'il n'est, ni être articulé autre part, ni être emboîté plus commodément, ni être percé en d'autres endroits, ni donner aux muscles dont il est l'appui une place plus propre à s'y enclaver, ni enfin qu'il y eût aucune partie, dans tout le corps, à qui on pût seulement désirer ou une autre constitution ou une autre place.
» n ne reste donc à désirer, dans une si belle machine, sinon qu'elle aille toujours sans être jamais troublée et sans finir. Mais qui l'a entendue, en voit assez pour juger que son auteur ne pou* vait pas manquer de moyens pour la réparer toujours, et enfin la rendre immortelle, et que, maître de lui donner l'immortalité, il a voulu que nous connussions qu'il la peut donner par grâce, l'ôter par châtiment, et la rendre par récompense. La religion, qui vient là-dessus, nous apprend qu'en effet c'est ainsi qu'il en a usé, et nous apprend tout ensemble à le louer et à le craindre ^ »
* Connaissance de Dieu et de soi»méme, cb. iv, 2.
Ce&i ainfi que parle Bowuei, et tout le reste de son dkooiira est plein de eette sagesse el de cette grandeur. Maî& il pade, ocmmie OA le voit^ à des kotames soimis^ et 4f ni imdent, p«r la nédûaticMi^ s'accoutumer à s'élever vers Dieu, leur auftenr et leur coaservateur. Aujourd'hui, feut-U le dire,ee langage semblerait a^oir p^du quelque chose de son autorité. L'homiae ne voit dansThoiiiiiie qu'une matière organisée avec une habileté plus ou moins ing^ieiise; mais il n'y voit point l'empreinte d'un Dieu créateur^ et, tout fier de connaître les ressorts matériels de son être, il ne comprend pas la néces»té d'en chercher hors de lai la raison suprême, ni de se soumettre à un autre ordre de connaissances que celles qu'il acquiert par cette étude grossière. Ainsi les hautes contemplations d'un gé^ nie tel que Bossuet sont devenues, conme insuffisantes pour édai?rer aujourd'hui l'esprit de l'homme. La raison du philosophe B'écoute plus un tel langage. £lle se croit capable d'exjdiquer d'ellemême to«s les prodiges. Que lui importe qu'on la veuille âev» jusqu'à Dieu! c'est à la matière que reste attaché l'incrédule; c'est donc là qu'il faut maintenant le saisir et le oon&ncbre. Il faut le suivre dans les progrès qu'a faits sonin^été, c'est-à^lire il faut le dé* concerter dans sa superbe confiance; il faut le frapper de teireui au milieu des belles lumières dont il se croit entouré, et le laisser sans ressource en présence du néant ou il is'abime pour fuk la majesté de Dieu»
IL la Tic est an premier ai^stère, et hi phyaivIsglB est iwpaiwwinte poar en
expliquer le prodige : la mortj autre layMèn:.
Nous l'avons dit, tout dans rhomme est mystérieux à Itionme. La vie est le premier mystère. Qu'est-ce que la vie ? Qui le saura dire ? Qui jamais pourra le comprendre? Nous avons dans la adexice des termes variés pour en expliquer le psodige. On nous a parlé tour à tour de forces vitales, de propriétés i^talea, de matière 'vli^ante, d'organisme, de lluide vitid et de fluide nerveux. BSaifi, encore une fois^ qu'est-ce que la vie, etqu'esft-oe queloifttes ces inventions qu'on présente à la raison cuneuse?
« On s'est perdu dans le champ des conceptions et des explica^ tions de la cause premiègre de la vie, dàt un savant j^ysiologiste; on a placé la science dans la région des chimères et des essences inconnues; on a invoqué le secours des analogies physiques ou métaphysiques : c'est-à-dire qu'on a voidu expliquer une ckose par une autre que l'on croyait avoir expliquée elle-même; et c'est dans ce
DE PHffcOJBOPHIK CHaSXUKSB. 282
cercle vicieux, où Ton cherche en vain ime explication réelle^ qu'a roulé la science des êtres vivants'. » Qu'est-ce à dire? la science roule dans des abîmes où elle se perd. Ne vaudrai^il pas mieux pour elleppoclamer humblement son ignorance? Quelquefois elle Ta fait^ et ses aveux méritent d'être opposés à la vanité des philosophes, qui ne désespèrent pas encore de trouver la première raison de tant de mystères. « Je. ne crains pas, dit le même savant, de manquer au respect dû à un Newton ou à tout autre savant, astronome ou physicien, qui pourrait aujourd*hu) tenir sa place, quand je déclare franchement que les vrais physiologistes frappent du sceau du ridicule la plupart des explications que les chimistes et les physiciens importent dans la science des êtres vivants, avec un emphase qui s'accommode peu d'ailleurs avec la réserve-qui lui est propre..... Les prétentions des physiciens sont ausfii absurdes dans leur principe, aussi funestes dans leurs résultais, que l'ont été les prétentions des métaphysiciens ^ »
Mais ceux qui expliquent la vie par des raisons purement physiques veulent sans doute s'aveugler eux-mêmes et se faire illusion. a Ils rapportent les phénomènes de la vie à l'arrangement des tissus,^ à l'organisation comme causée » Mais, en vérité, n'est-ce pas une grande chimère ? Comment un arrangement quelconque des partieS| quelque déliées qu'on les suppose^ comment une disposition des tissus, comment une curganisaticm peuvent-ils produire la vie ? Gela entre-t-il dans la pensée d'un homme droit? Cabanis, dans ces d&^ nierstenqps, a donné de l'autorité à cette monstrueuse illusion; ilne faut point s'en étonner. Les hommes ne sont jamais éloignés d'ae* cueillir le& eireurs les plus grossières, quand elles les délivrent du. poids d'une croyance qui fatigue leurs passions, et surtout qu'elles afirancfaissent leur vanité de la terrible nécessité de s'anéantir de* vant des choses inexplicables. La physiologie matérialiste croit donc se suffire à elle-même en invoquant cette organisation physique, comme une explication des phénomènes de la vie : mais qu'est-ce que l'organisation? nous le dira-lrelle? nous dirart-elle quel est ce certain ordre des parties qui produit la vie ? quelle est la condition essentielle a la matière pour devenir animée? Allons plus loin. Par le mot ^vie^ nous n'entendons pas uniquement une certaine animation automatique, nous oompr^ions surtout la sensaticm, qui est dans l'animal la manifestaûon intime de son existence»
• Bérard, Doctrine des rapports du physique et du moral, p, 3M.
« Md., p. 400.
^ Le même Bichat, cité.
a84 PRINCIPES PaNDAMENTAUX
Nous dira-t-on quel rapport existe entre la sensation et une disposition quelconque des molécules? Tombe-t-il dans Fesprit que la matière soit apte à recevoir des sensations vitales, du moment où elle est arrivée à un certain organisme indéfini, mais essentiel à la vie? Cela est grossier et monstrueux; et encore il faut entendre que la sensation n'existe qu'autant que Fanimal en a la conscience ; autrement on ne la peut pas concevoir. Quoi ! l'organisation produit le sentiment intime du moi humain ! Et où réside-t-il ce sentiment qu'ici je ne puis concevoir séparé de la vie? Lorsque je sens que je vis, quelle chose en moi, quelle partie de mon être éprouve cette sensation ? La vie de chacune de mes parties est-elle distincte, et chacune se sent-elle vivre ? Ou bien est-ce un seul être qui vît et qui reçoit la sensation vitale de ses parties ? Dans le premier cas, « un animal se composerait donc, outre le grand animal, d'autant de petits animaux, qu'il renferme de molécules vivantes ? Ces petits animaux sentiraient, agiraient chacim à leur manière dans le grand animal, et sans que celui-ci s'en doutât '. » Quelle grossière pensée \ Cest pourtant celle de quelques physiologistes, et Cabanis Fa adoptée. Mais, s'ils conçoivent que les molécules de l'être vivant vivent d'une vie qui leur est propre, si, comme l'observe M.Bérard, il leur est plus simple, « pour prouver que l'homme ne pense pas, de faire penser les organes ; » encore une fois cela ne donne pas l'explication du mystère de la vie. Ils ne donnent point la raison physique pourquoi les molécules vivent, c'est-à-dire pourquoi elles ont le sentiment de leur vie, et cela va jusqu'à Tinfini. Reviendront-ils au système plus logique de l'unité de l'être vivant? Ils n'expliqueront pas davantage cette unité dans un animal composé de parties vivantes. Ils ne diront pas pourquoi et comment le moi humain perçoit les sensations vitales des molécules de l'animal? Cela leur est impénétrable. Encore une fois, qu'est-ce donc que la vie ?
Il y a des philosophes qui, pour se dissimuler les difficultés si profondes d'une question si simple en apparence, ont imaginé de considérer tous les êtres de la nature comme vivants. Tous ont une vie qui leur est propre, la plante, l'arbre, la pierre: tous sont animés et respirent comme l'animal ^ Cette doctrine est appuyée sur des observations quelquefois séduisantes à force d'être mensongères, et sur des rapprochements qui montrent qu'alors même que l'homme oublie lé plus sa raison, il conserve le singulier privilège
' Bérard^ pag. 64.
* Voyez l'ouvrage de Robinet, sur la Nature; Toyez aussi le livre de Cabanis et quelques autres docteurs de recelé matérialiste.
DB PHILOSOPHU CBUTIBIIIIE. ^85
d'éblouir l'esprit par ses doctes égarements et par ses ingénieuses folies* Mais après que le physiologiste a épuisé sa science et ses efforts à montrer les gradations de la vie dans les différents êtres de la nature, et qu'il a ainsi placé l'homme et l'animal sur une même échelle, avec les fleurs des jardins et les cailloux des montagnes, a-t-il donc fait un pas de plus dai^s l'explication du mystère de la yie? L'insensé ! il n'a fait que jeter plus loin encore le terme de cette immense difficulté. Eh quoi! sait-il donc comment la pierre vit? Sait-il ce qui vit en elle ? A-t-il pénétré surtout si la pierre sent qu'elle vit ? a-t-elle la conscience de la sensation vitale? Car, je le dis encore, nous ne concevons pas la vie autrement. Gomment le philosophe décidera-t-il ces questions? Il veut que la matière soit vivante d'elle-même. Mais quoi! elle ne meurt donc pas? Philosophes, vous prétendez expliquer la vie; expliquez donc aussi la mort.
Voici un être, c'est-à-dire de la matière qui vit; cet être agit, se meut et raisonne devant vous. Tout à coup il n'est plus; un coup soudain l'a frappé. C'est la même matière qui est à vos pieds. Ce sont les mêmes organes; c'est la même disposition des parties. Pourquoi donc ne voyez-vous plus de vie dans ce corps éteint? Vous dites que c'est la matière qui vit; comment donc cesse-t-elle de vivre ? Expliquez ce nouveau prodige; cherchez dans votre raison, percez les ténèbres. Qui sait? peut-être avez-vous conçu l'espérance de rendre la vie à cette matière. Commencez donc par nous dire comment elle l'a perdue.
Le système de l'animation universelle des êtres, que des savants ont imaginé comme un progrès de la science, ne mérite pas d'être longtemps considéré, quel que soit le sérieux avec lequel on l'a développé dans les livres. Il fait revivre les vieilles folies des anciens, qui croyaient à l'âme du monde, et il ne délivre la physiologie d'aucune de ses obscurités. Remarquons que nous n'avons jusqu'ici parlé que du phénomène de la vie, terme un peu vague peutêtre, et qui aurait besoin d'être entendu dans tous les détails qu'il présente à l'esprit. Que serait-ce, si nous pressions la physiologie dans ces questions plus positives sur- les fonctions organiques de l'animal, sur la sensation, sur la conscience, sur la pensée, sur l'intelligence; questions élevées, que le matérialiste n'ose sonder, ou qu'il croit sonder assez, en s'arrêtant aux effets extérieurs d'un organisme grossier?
awD iiliiivcji'Mll
m. mystères- des fonotimi* «fiim«l«g. De la digivIioD, Itela-cfreotetfoii an sang, de la reapicayoD, etc. La pbyaiolo|^ie oaiifyiU iê|eii 4e&.QVgaae% eUe en igtkore le principe.
Et d'abord, pour parcourir avec rapidité les fonctions purement animales, que d'obscurités et de prodiges dans les opérations intérieures du corps humain ! La physiologie raconte avBC beaucoup de charme, et avec plus ou moins de vérité, les fonctions de chaque organe; elle dit la paît que chacun d'eux prend à ce renonvellement de forces qui conserve la vie; elle sait comment la digestion se prépare, comment les aliments, d'abord broyés par l'action des lèvres, des joues, de la langue, des dents et des mâchoires, passent dans l'estomac, et sont soumis à une action nouvelle, et subissent des changements immédiats; elle découvre merveilleusement le mécanisme de tout ce travail; elle suit encore le jeu des organes dans Tabsorption du chyle, après qu'il a été séparé des aliments par l'action des organes de la digestion, dans la circulation du sang, dans la respiration, dans les sécrétions, dans la nutrition. L'histoire de tous ces phénomènes est pleine d'intérêt, et la physiologie, ainsi réduite au récit des faits, est une science qui ravit d'enthousiasme '. Mais le cœur est glacé aussitôt qu'on aperçoit le philosophe chercher péniblement l'explication physique de tant de merveilles. On le voit se précipiter aveuglément dans des abîmes, au lieu d'en contempler la profondeur avec effroi. Cette témérité détruit tout le charme de ses travaux, et on ne lui pardonne point d'inventer des théories en présence de mystères qui confondent la raison.
Nous avons dit que la physiologie saisissait les phénomènes de la vie: c'est un travail d'observation qui exige plus ou moins d'assiduité, mais qui ne peut aller au delà. Que sait-elle, par exemple, d'intime et de réel sur la digestion ? Il ne suffit pas de connaître les organes qui servent à une fonction pour en pénétrer la nature. La digestion nous est connue dans son appareil, mais non point dans sa cause déterminante ; nous ne savons point par quelle action secrète les aliments sont transformés; nous ne savons pas à quel moment précis s'opère ce changement. La nature nous montpe ses instruments, mais elle nous voile son travail. Que la physiologie, qui, aidée des sciences chimiques, analyse si bien les substances,
* Voyez Touvrage de Bossnet, inconou de la plupart des savants de époque.
notre
hsse mn effort pour réduire des aUmenu à Tétat eu ih «e ptrésentent à leur première transfornuftion : inontera-t-elle le traçai) mystérieux du corps kuRiann ? Ariirera-t-eUe à quelques résukats approchants ? Qu'est-ce donc qui lui manque pour saisir le secret de la nature ? Elle connaît les phénomènes, elle décompose les corps et les vecompose à son gré : qu'elle fasse donc du chyle, et avec du chyle du sang. La physiologie devrait s'améantir devant cet^ inrrincible barrière qui s^élère entre elle et la nature.
Nou^ielles obscurités dans la circulation du sang. Quelle est cette force cachée qui pousse le sang du cœur aux extrémités par les artères, et qui le ramène, par les veines, des extrémités au centre d'où il était parti? Nous savons que cela a lieu de cette manière ; mais savons-nous d'où part ce premier mouvement? Notre raison a-t-elle découvert cette grande merveille? « Ce mouvement, dit M. Richerand, a pour usage de soumettre le fluide, altéré par le mélange de la lymphe et du chyle, au contact de l'air dans les poumons ; de le présenter à plusieurs viscères qui lui font subir divers degrés d'épuration, et de le pousser vers les organes, dont la partie nutritive, animalisée, perfectionnée par ses actes successifs, doit opérer l'accroissenaent ou réparer les pertes '. » Voilà une destination, voilà des résultats : la physiologie connaît fort bien tous ces effets. Mais, encore tme fois, quel est le principe de ce mouvement, qui doit produire des modifications si heureuses dans le sang? et ensuite comment des viscères ont-ils en eux-mêmes cette propriété d'épurer un fluide, de modifier sa nature, de l'entretenir constamment dans cet état d'équîKbre qui fait la santé de l'homme? questions couvertes d'obscurités, où la physiologie la plus savante ne peut rien pénétrer.
Et encore il faut voir comment la circulation se modifie et se varie dans son effet général, suivant les besoins infinis de chaque partie du corps ^ « Les vaisseaux sanguins du corps, dit un docteur déjà cité, ne continuent pas seulement leurs fonctions jusqu'à ce qu'A soit formé ; leur mouvement subsiste toujours, tant que le corps est vivant. Les artères font toujours couler le sang, dont certaines particules s'unissent en chemin à la chair, pour l'entretenir et réparer ses pertes. C'est pour cela que du principal tronc il sort des branches qui se répandent vers chaque partie, et chacune de ces branches est disposée de la manière qui est nécessaire pour
* Cb. III, de la Circulation.
* Voyez, dans la Physiologie de M. Richerand, le mécanisme des vaisseaux capillairest ^.
a88 PRINCIPES POKDAlIElfTAtTX
communiquer à ces parties la nourriture qu'il leur faut; car ces parties sont d*une substance et d'une nature différentes. Les muscles, par exemple, sont différents du foie, et les entrailles le sont du cerveau; les moindres parties ont un rameau dune artère qui leur apporte la nourriture dont elles ont besoin, et qui, par le moyen de leur disposition particulière, leur unit seulement les particules qui leur conviennent. Ce rameau est aussi disposé de la manière qu'û faut pour former et distribuer ces particules. Sans ce mécanisme, chaque partie ne serait pas en état de répondre à la £n à laquelle elle est destinée : il en est de même des artères. Le microscope nous fait voir dans la grande artère d'autres artères qui lui apportent et lui distribuent la nourriture nécessaire. Ces secondes en ont d'autres qui les forment et nourrissent de même, et ainsi de suite. Cela ne va pas cependant à l'infini; il en faut venir à des dernières. Or, ces dernières n'ont point été plus capables de se former elles-mêmes que les premières ou que le corps entier'. »
Ici nous trouvons une physiologie qui essaie de s'élever jusqu'à Dieu, chose rare dans la philosophie moderne, et qui doit nous paraître vénérable. De tels mouvements devraient pourtant être naturels dans le cœur du philosophe qui étudie la nature humaine. Quelle merveille, en effet, que cette disposition des vaisseaux, que cette course toujours active du sang, que cette distribution de la . vie par des canaux si variés ! quel œil a percé le voile qui couvre le travail de la nature? Quelle intelligence a pu comprendre le secret de ce mécanisme qui fait la séparation des substances et apporte une nourriture différente aux différents organes? Cette prévoyance est-elle purement matérielle ? comprend-on que l'organisation soit d'elle-même capable de produire de si grands effets?
Considérons en outre le degré de chaleur que le sang répand dans tout le corps. D'où lui vient cette douce ef vivifiante température ? du cœur, sans doute : mais d'où vient au cœur cette source intarissable de vie ? serait-il possible d'en saisir justement le degré, et d'en imiter l'admirable effet par les artifices de Fart? Qui tentera ce prodige? Qui réchauffera un corps éteint? Qui ranimera un sang glacé ? ou plutôt qui empêchera cette^ chaleur de la vie de fuir d'un sang encore tout animé ? Quiconque s'arrêtera avec calme en présence de toutes ces merveilles, reconnaîtra qu'elles passent sa raison. On peut avoir saisi avec beaucoup de justesse les travaux des organes, et les usages auxquels la nature les a destinés; mais de
*• Le docteur Wodward^ préface citée du docteur Moilofvay.
DB PHILOSOPHIB CHaBTIEffNE. 289
comprendre comment ils peuvent produire les effets que Ton a sous les yeux, voilà ce qui ne peut entrer dans Tintelligeuce humaine; il faut donc qu elle tombe alors avec adoration devant le voile mystérieux qui lui .couvre toute la nature.
Pénétrera-t-elle mieux l'admirable fonction de l'absorption, des sécrétions, de la nutrition? Ici encore tout est couvert de nuages la physiologie connaît les glandes et les vaisseaux absorbants : mai» qu'est*ce qu'une semblable propriété? quelle est cette intelligence de la matière qui décompose les substances, absorbe les unes, sicrête les autres, et prépare par la nutrition le renouvellement constant des forces du corps humain? Tout ce mécanisme est un grand prodige qui surpasse notre entendement. Nous ne voyons rien dans le fond de ce travail, et il est prodigieux que la raison humaine, si entourée de mystères, ose encore se glorifier de ses connaissances, et prétendre faire de la démonstration le fondement de sa certitude. Que peut-elle démontrer dans l'histoire de l'homme? tout la confond, tout passe ses forces; elle ne sait, ni comment nous vivons, ni comment nous mourons. Où est donc cette évidence qu'elle croit voir dans toutes les sciences ? J^est-ce pas plu • totiine profonde obscurité qui la presse de toutes parts?
IV. De ractîoii de la volonté dans les divers phéDomènes de la yie. Réflexions sar
quelques autres iner?eilles inexplicables.
Mais un grand sujet d'étonnement, c'est que, dans cette complication de phénomènes, tout se passe dans l'homme à l'insu de rhonune. Notre volonté est puissante pour régler tous nos mouvements extérieurs, pour en fortifier l'action et la diriger vers ua but. Ici, au contraire, notre volonté paraît comme anéantie. Qu'importe que je veuille de toute la puissance de ma volonté mouvoir, ou altérer, ou décomposer les substances qui doivent me servir d'aliments ! je ne puis rien dans cette action mystérieuse. Il semble que je ne suis plus le maître de mon corps ; il va malgré, mes efforts pour le diriger ; ses ressorts sont montés par une puissance qui n'est pas la mienne, et je ne pourrais pas plus les arrêter que je ne puis en presser la marche. Bien plus, la préoccupation de mon esprit leur est nuisible ; la machine se dérange lorsque je veux la régler suivant mon caprice. Qu'est-ce donc que cette machine qui est moi, et qui est indépendante de moi .^Serait-ce qu'elle a besoin d'être conduite avec une si grande prévoyance, que son Auteur n'a point voulu en confier le soin à une sagesse aussi incertaine ce. 19
que la mienne ? Mais quest<-ce donc, enoove^ne^fbiS) quime maK chine qui t» d'elle-même, que je ne sais point'condiiîre, et dont je connais toutefois toutes les pièees? Ge que j'admire, c'est qiiVHe deyance toutes mes volontés pour agir au dehors, et que ma tolonté soit impuissante pour en mouToir au dedans le moindre secret* JiB ne puis ni diriger mon sang, ni 1 «chaulïier à mon gré, ni en içaîser Tsa^deur, ni conduire aucune des fonctions qui enrenou^ ^lent la substance; et mon sang toutefois se-dirige, ou s'échaufi^de ltii*méme, de manière à seconder tous les désirs^de nm'voUmté. Comprend^n bien ce prodige? le le remarque de mdmCFdans tout' mon être, dans mes organes, dans mes muscles, dans ceuK que \é ne puis mouvoir, mais qui se meuvent* d'em-mémes pour m'obéîn Tous mes mouvements sont réglés pco^ une autre sagesse que làmienne, et toutefois sont r^;lés dans tordre de la dépendftnce'qitt les> assujettit.
Voyeet comme tout le corps est' prompt à- servir ainsi ma iro^ é. Ai-je besoin dagilke pour combattre, de vitesae pcrur fisi^ do force pour repousser ou soulever un obstacle, mon sang s'é^ ni«ut, mes membres se roidissent ou se précipitent^ mes muscles^ sont des leviers. Je n'ai pourtant^pasconmiandé à mes organes. Et comment pourrais-je commandi^r au cœur de s'échauffer, de battre mon sangi de lui donn^ plus deiâe? oomment.raa volonté don* nerait-elle à mes nerfe ime activité nouvelle, et à mes muscles une force inconnue ? Je suis impuissant à remuer ces ressorts, aussi ils partent' sans que j'aie parié. Quelle est donc la force qui les pousse?' quel !est cet instinct qui les presse d*allèr au-devant de ma pensée ?Que voit la physiologie dans ce myst«^e? a-t*elle expliqué oitte concordance de ma volonté -et de mes mouvements, de ma volonté qui n'agit point, et de mestnotivnnents qui exécutent sans obéir ? O Dieu! qu'est -ce que tout ce prodige? et quelle Tsâson pourra jamais le comprendre ?
Pourquoi presser encore la physiologie par des questions semblables? il ^en resterait d'infinies sur la nature de Thomme, sur la merveille de sa reproduction, sur la transmission de la vie. Le philosophe a beau faire, il vient se perdre dans ces profondeurs. « Quelque hypothèse qu'on adopte, dit Gabanis, sur la génération des corps vivants (dont, au reste, les mystères ne sont é^atrcis pai* aiucune de oeHes qu'ont imaginées jusqu'à ce jour les hommes les plus distingués par leur génie), il est assez difficile de concevoir que les organes de «l'individu soient d^à tout formés dans les matériaux sensibles, nécessaires à leur production, ou dans le pie-
DB raiLofsoiPHtv GRR JnKms. aw
mîer berceau que la nature leur a préparé pour le développement et Fess» de leur vie encore incertaine ^ » LTiypotbèse physiok»^ gique qui assimile la r^roduction de Thomme à celle des ovi-^ pares, n'est pas un remède à- ces obscurités; « et Ton ne peut guère mieux comprendre, dit encore Cabanis^ que l'embryon, dànsqud:' que état de rapetissement qu'on le suppose, existe avec tous les organes qu'il doit avoir un jour. » Ce qui surpasse surtout l'entendement humain, c'est l'identité de Thomme au moment de sa pro pre existence, dans ce rapetissement extrême dont parle la science, et de l'homme parvenu à ses derniers développemenu par des variations successives, de chaque moBOuent. Quelle est la i^ison oa« pable de concevoir ce qii^il y a de réel dao6 cette identité ? La sentiment intime ladopte^ sans d0ute,.avec forx^^t laconseiesuce se soulèverait si on essayait de lui aoracher une telle convijctioii« Mais, encore une fois, l'espril; n'en compireodpa^e prodige.
Après cela, on peut encore considérer comme uMuq^hcablesune foule de bizarreries qui se rencontrent. dans la nature des êtres; « La connaissance des causes finales^ dit un illustre physicien déjà cité, surpaase la faible portée de l'esprit humain^ pArce qye chgf* ques choses ont des rapports entre elles, comme il paraît. manii> festement par les effets qui en résultent;* et ces rapport^ ainsi, que les fins pour lesquelles ils sont écîdilis é<âiappent.à.natre sagacité. On remarque, par exemple, dans Thoanme des organes q|4 ne se développent qu'avec le temps : la barbe ne croit au menton- qu'à un certain âge ; la voix, ne se forme et j»e devient mâle qu'après un certain nombre d'années; il^estun temps où l'habitude du corps prend une nouvelle forme , où les forces du corps augmentent, ainsi que celles de l'esprit , le caractère change, la |^eté naît avec Tâge^ la légèreté s'évanouit ; il en est de même de quantités de phénomènes qui accompagnent la succession, des années^ Qr,':leâ.dii(férants organes d où dépendent tous ces effets n'existent pas. a^tfant la matu* rite ^ on rennrque que leurs effets ne se manifestetit pas encore ; on ne voit point croître de barbe à un i enfant;, sa voix^ son corps, son caractère, tout est chez lui efféminé; la tristesse,. la mauvaise faumeiu-, la légèreté sont pour l'ordinaire son a(:|an^e. Or, qin pourra connaître la connexion qui est entre ces orgaîies et les effets qui en résultent ? qui pourra indiquer pour quelles fins toutes ces choses ont été créées ^ ? »
• Lettre posthume de Cabanis^ sur tes causes premières^ 1824.
* Muschenbroek, Cours de phys. exp. et math. y ch. 1.
202 PAINCIPES FONDAMSNT^UX
Reconnaissons, par de tels aveux, que tout est couvert d'obscurités dans rétude de Thomme. Quel abîme donc que cette science ! quel profond sujet d'admiration, quels motifs de s'abaisser et de courber son front dans la poussière! on se soulève quelquefois contre les mystères de la religion : vit-on jamais des mystères si variés et des merveilles si impénétrables!
V. Du mécanisme des sensations et de l'action du cerveau ou d'an organe
quelconque dans ce mécanisme.
Élevons-nous vers un autre ordre de contemplations. L'homme, ainsi que nous l'avons dit, sent qu'il vit, et la physiologie s'épmse en efforts pour montrer d'abord comment il éprouve cette sensation, ensuite comment la sensation devient le sentiment du moi, et enfin comment elle se modifie par la réflexion et se transforme en idée. Il n est point dans notre objet dé renverser ici les systèmes physiologiques qui s'appuient sur ces sortes d'expériences. Nbus sdlons même, si l'on veut, supposer que c'est par ces gradations que l'homme arrive à former son intelligence. Mais nous voulons demander à la science si elle comprend bien cette marche de la nature. « Le cerveau, dit*on, convertit en sensations les impressions reçues par les nerCs des organes 'des sens. » « Je demanderai toujours, répond le docte M. Bérard, comment une impression, reciïe dans une extrémité nerveuse devient- elle sensation dans le cerveau?» Que cela se passe ainsi, on peut le dire, si on le croit; et Bossuet même avait adopté cette doctrine physiologique, pour l'explication de ce qu'il y a de purement matériel dans le mécanisme de la machine humaine *. Mais jamais on ne dira le rapport qu'il peut y avoir entre deux effets si distincts; cela n'entre pas
dans la raison.
1» Cabanis et d'autres physiologistes également téméraires ont affirmé que le cerveau fait des idées avec des sensations, comme l'estomac fait du chyle avec les aliments, et qu'ainsi la pensée est une véritable digestion ^ Que cette physiologie brutale soit conforme à la vérité, je leur en accorde la supposition. Ces grands scrutateurs de la nature ont-ils donc vu comment quelque chose de purement intellectuel peur provenir d'une sensation matérielle? Se comprennent-ils bien eux-mêmes, et ne s'aperçoivent-ils pas qu'ils proposent à notre croyance la chose la plus profondément
* Voyez le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même. « Bérard, pag. 260.
DS PRILOSOPHIB CHRETIEimE. 298
impénétrable qui fût jamais? L'homme, tel que le fait la physiologie, est un abîme qu'on ne peut sonder. Comment expliquer, avec le grossier mécanisme des sensations, cette action de TinteHigence, ou, comme on dit, de l'organe intelligent, qui, en se repliant sur lui-même, sent qu'il sent, compare ses sensations, rend présentes des sensations anciennes, comprend même les sensations d'autrui, et se les approprie par la méditation ? Tout cela ne peut être compris d'aucune manière, et quand on démontrerait, chose impossible, que cela a lieu, on n'en comprendrait pas davantage tout le mystère. Euler l'a dit avant nous : « La liaison que le Créateur a établie entre notre âme et notre cerveau est un si grand mystère, que hous n'en connaissons autre chose, sinon que certaines impressions faites dans le cerveau, où est le siège de l'âme, excitent en elle certaines idées ou sensations ; mais le comment de cette influence nous est absolument inconnu '. »
Mais voici la science qui vient, l'expérience à la main, démon trei\,au contraire, que s'il y a quelque chose de feux, c'est surtout l'hypothèse qui suppose ainsi dans l'homme un organe destiné à produire des sensations et ensuite des pensées. On a dit que cet organe était le cerveau. « Mais des classes entières d'animaux, tels que les zoophytes, n'ont point de cerveau, ni aucune trace de système nerveux, et ils éprouvent cependant des sensations ^, » et même, « à en croire plusieurs observateurs dignes de foi, le cerveau tout entier, dans certains cas très-rares, a pu être détruit, les sensations n'en persistant pas moins. » Le docteur Woodward avait le premier multiplié pendant trente ans ces sortes d'expériences, et il les raconte avec des détails pleins d'intérêt, pour s'en servir contre le système déjà accrédité à cette époque, qui tend à faire de l'intelligence le produit d'un pur mécanisme ®. Ces expériences, souvent renouvelées, doivent déconcerter la science. Que lui reste-t-il à imaginer en présence de l'animal ainsi privé de son cerveau, et qui n'en est pas moins capable de sensation, de passion même, de colère, de crainte, d'inquiétude? Que devient tout le système nerveux, sur lequel s'appuie le fond des raisonnements sur l'ensemble des opérations intellectuelles,? « Les idées générales sur l'origine du système nerveux sont incompatibles,- dit M. Bérard, avec les notions de l'anatômie comparée : celle-ci démontre jusqu'à la dernière évidence que les nerfs ne partent pas du cerveau. » Comment faire
■ Lettres à une princesse d^ Allemagne^ tom. Il, pag. 74, <îd- 1778. * Bérard.
• "Voyez la préface du doctcnr HoItowûXf ^^l^ cilde.
sg4 ïBwcuas tomxwtmMjax
encore des hypotkèses sur lorigiDe des sensations, et leur« trans* ibrniations en idées ? « Il nous paraît démontré, dit encore ce grand physiologiste, (jue le cerveau n'est pas la cause essentielle et absolue, ni Tinstruraent direct et exclusif de la sensation. Toutes les subtilités viendront se briser contre cette vérité.... Le cerveau. n^'est qu'une simple condition de la sensation,.... Il ne sert pas à la (production directe de la sensation, il ne la fait pas. » C'est la même conclusion qu'on trouve dans les savantes recherches du docteur Woodward. A un siècle de distance, deux savants parvenaient aux mêmes résultats contre la physiologie matérialiste, et la frappaient ainsi dans ses fondements. La science donc nous prête son autorité pour repousser avec mépris la doctrine grossière de Cabanis, et il £aut dire avec M. Bérard qu'elle suppose une ignorance absolue dg la métaphysique et de l'olfsen^ation de l'esprit humain ', et qu'elle déshonore la raison humaine dans l'état actuel de son perfection' nement \
Mais alors que reste-t-dl enfin pour expliquer le grand mystère de l-intelligence ? La science, «en renonçant à des absurdités, ne se trouve-t-elle pas toujours en présence de profonds abîmes ! Elle cherchera peut-être quelque centre nouveau et phis manifeste, d'où parte l'action du système intelligent.
Or, pour le physiologiste matécialiste, ce centre doit toujours être dans les .«organes; et il y a des savants qui ont cherché s'il ne serait pas par hasard placé dans .les viscères abdominaux^. C'est &ire descendre lapensée à un siège peu honorable, il en faut convenir. Mais, quoi qu'il en soit de ce système, qui peut avoir, comme tous les autres, ses probabilités poor des matérialistes, nous jnemar- .guons qu'il n'a pas plus que les autres l'avantage de délivrer la maison des obscurités qui lui voilenten général Torigine de la pensée. ;« U ne peut pas y avoir, dit toujours le même savant, que j'aime à citer, d'instrument organique, direct et essentiel, entre la sensation, l'idée, le jugement et l'activité de notre moi sur cette sensation, cette idée et oe jugement, c'est-à-dire dans les opérations de réflexion du moi sur lui-^roême. Tout intermédiaire imaginé suppose toujours cette action antérieure^ Ubre et indépendante de toute action organique. En effet, il iH^ipeut pas y avoir d'instrument.povjr sentir que l'on sent, pour.sigir siir soi-même, dans un principe qui,
* Page 260.
* Page 461.
* Voyez, entre autres écrits grossièrement matérialistes des temps moderacs, Vnt. AME fDicttonnairé des sciences. méfUcates.
fious. quelque idée fpi'on Ae le représente, n'est pour nous qu'aetioa fit «eDtime&t| ne nous^est connu que par ees caractères mêmes '. » Voilà donc la science aux prises avec elle-même, et démontrant que tout système 'physiologique sur Tintelligence ne peut être ad* mis en physiologie. Nous nuirons pas si loin, si on veut : il nous sufEt d'obsierver que tout système couvre une chose inexplicable, et que ki raison n'en peut comprendre le premier principe; en sorte que, «'il était admis généralement, comme une vérité d'ex* périence et de démonstration, que la pensée a son siège dans l'ab-* domen, nous ne serions pas plus en état de saisir le rapport qui existe entre cet organe et un résultat purement intellectuel, que &OUS ne pouvons saisir le rapport de Vintelligence et du cerveau.
¥1. La «cnaftCion, la pensée, rintelligeiice, tout} est mysÉérieax dans on système quelcoaque de physiologie purement matérialiste ; le nom de Dieu seul dissipe toutes ces ténèbres.
Ce n'est pas tout : dès que la physiologie admet dans Thoran» un organe matériel, intelligent, elle est forcée de détruire Tintelligence à l'instant où meurt cet organe. Et cependant on ne comprendra jamais comment la loi qui ôte la vie à un organe doit, par une nécessité rigoureuse, Fêter à la fois à la pensée. Ici, c'est un matérialiste qui va lui-même nous apprendre ses doutes et ses ineertitudes physiologiques sur cette grande question. « Le système moral de l'homme, dit Cabanis, ce système formé par l'exercice de ses facultés, ou par le déveléppement et par l'action de ses organes , partage-t-il, à la mort, la destinée de la combinaison
or^iiicjue, ou survit-il à la dissolution des parties visibles doilt elle est composée?» Cette seconde question (l'auteur vient de traiter la question de la cause finale de l'intelligence en général ) présente les mêmes obscurités dans ses éléments qiie la première, et plus de difficultés encore pour y parvenir à des résukats tant soit peu satisfaisants. Ici, nous ne sommes plus guidés que par des analogies équivoques, incertaines..... « Vopinion affirmativey ajoute ensuite l'illustre racrtérialiste, peut être soutenue par des raisons plausibles, et acquérir un assez haut degré de vraisemblance. Je suis loin ce* pendant de la regarder comme aussi clairement démontrée que certains philosophes le prétendent. Il m'est bien démontré, au contraire, qu'elle ne peut pas l'être, la nature du sujet s'y refusant d'une manière invincible. Je crois même qu'un examen attentif
' Page 472.
%g6 PRINCIPES FOHDÀMElTTÂtJX
peut nous faire trouver dans l'opinion qu'ils rejettent un degré de probabilité supérieur, et, je le répète encore, il faut bien s'en contenter s'il faut prendre un parti dans ce genre de questions, car la raison humaine n'y peut parvenir à rien de plus ^ »
Pauvre raison humaine ! Voilà donc tout ce qu'elle recueille de ses expériences sur la vie animale, sur l'homme, sur des organes qui frappent les sens, sur des mouvements qu'il lui est donné de suivre et d'étudier! Des probabilités, des obscurités, des doutes, des mystères ; la physiologie, aidée de mille découvertes des sciences humaines, ne peut-elle donc aller au delà ? Quoi ! elle ne connaît, in l'organe qui pense en nous, ni le* rapports de cet organe avec l'intelligence elle-même; elle ne sait point si Fiijtelligence meurt avec Forgane, et tous les résultats de ses recherches sont de proclamer son ignorance sur les vérités qui touchent de plus près au perfectionnement et au bonheur de l'homme. Qu est-ce donc que la science purement humaine, si elle ne peut dissiper les ténèbres qui lui voilent la nature? Quel peut être l'objet de ces Iabori<eux investigateurs des phénomènes de la vie, si, après en avoir découvert la marche et les développements, ils sont arrêtés tout à coup devant des abîmes? Quelque chose manque, il faut le dire, à cette physiologie grossière , qui ne s'exerce que sur les organes. Mais .n'y a-t-il donc pas quelque moyen de faire briller un rayon de lumière dans toutes ces obscurités? Non, sans doute, à moins que nous n'admettions par la foi l'existence d'un être simple, intelligent et distinct de la matière, agissant sur elle et recevant ses impressions. La physiologie ne devient une science vraiment philosophique, que lorsqu'elle met Dieu en tête de ses recherches, et que lorsqu'elle considère dans l'homme, non - seulement le mécanisme des organes, mais encore l'action indépendante d'une intelligence. « Les physiciens athées ne sont que des savants bornés, qui ne savent que leur affaire : ce sont des manouvriers, qui travaillent une matière dont ils ignorent l'origine. Jîe leur demandez pas des renseignements sur cette pierre qu'ils taillent si bien, ils ne vous débiteront que des sottises d'ouvriers. Ainsi, les anatomistes qui ne sont que cela, ont trop souvent oublié ou altéré la science de la vie et de l'âme, dpnt ils ne se sont jamais occupés dans lesfaits si multipliés et dans les théories si délicates qui la constituent. Ils n'ont eu, aux yeux du véritable philosophe, que le tort de parler de choses qu'ils n'entendaient pas ou qu'ils n'avaient ja-
• Lettre posthume de Cabanis , sur les causes premières^ 1824.
mais étudiées. Ils ne se sont pas contentés de décrire avec exactitude le matériel des organes, ce qui est déjà beaucoup pour une tête d'homme ordinaire; ils ont touIu être physiologistes ou métaphysiciens, et ont commis et ont dû commettre toutes les erreurs de l'ignorance '• »
Ainsi, d'après cet aveu plein d'autorité, la physiologie est une science vaine, dès qu elle ne commence pas par admettre avec le reste des hommes un Dieu et une âme. Toutes ces expressions de forces j èi agents y Ae propriétés^ AefluideSy Al essences y sont de vraies chimères pour Tesprit. Elle peut, à force de travaux, parvenir à connaître tous les ressorts de la vie humaine ; elle peut deviner quelques-unes des conditions auxquelles est subordonnée Tunion de l'être moral et de l'être organique ; mais elle ne peut d ellemême, et par la simple étude de la matière, monter jusqu'à la raison de l'intelligence. Elle roule éternellement dans le cercle des causes secondes; la cause rçelle lui échappe. Il faut donc enfin en venir à Dieu. « Non, dit un philosophe, nous ne saurions faire un seul pas dans l'explication des phénomènes, sans admettre la présence et l'action immédiate d'un agent immatériel, qui enchaîne, meut et dispose toutes choses selon les règles et pour les fins qu'il trouve à propos *. »
Cabanis, à force de pousser loin les recherches de son esprit sur le travail des organes, est parvenu à découvrir le vide qui se rencontre toujours nécessairement au terme des travaux physiologiques lorsqu'ils ne sont point éclairés par Vidée de Dieu et d'une âme immortelle. « L'homme, dit-il, est exposé à l'action d'une foule de causes qui lui sont inconnues, et dont les effets lui deviennent d'autant plus frappants, qu'elles se dérobent plus obstinément à ses regards *. » Souvent cet illustre incrédule proclame cette ignorance de l'homme, à qui « il reste toujours à concevoir comment les propriétés de la matière sont combinées et coordonnées de manière à produire des phénomènes si compliqués, si savants*;» et il affirme que « cette ignorance demeure toujours la même à l'égard de la cause universelle et première, dont ces propriétés ne sont ellesmêmes que des effets ou des productions ^. »
Comment un si grand raisonneur n'a-t-il pas su combler ce vide
■ Notes de M. Bérard sur la lettre citée de Cabanis.
• Berkeley,
* Lettre posthume, « Ibid.
» Ibid.
de la science ? Il cherche bien avec eff<Nrt à remonter jusqu'à une cause premièrei intelligenle; mais il s'arrête au-milîeu de saconne; sa raison fléchit, et ne peut le porter jusqu'à Dieu. Tant il e^ mrai que ce n est pas d elle-même que la raison peut ^e flatter d'arriver i cette haute vérité ! L'étude philosophique de la matière doîjt partir de Dieu, pour ramener à Dieu « la connaissaoïce d'une cause finale surpassant sans cela la faible portée de Tesprit humain. » «En Dieu, en efTet, dit Bossuet, est la raison primitÎTe de tout ce qui est, et de tout ce qui s*entend dans l'univers '. » C'estdonc de ce point quil faut partir, disons-nous, et la physiologie, qui croit se suffire à elfe*même, bâtit des théories, creuse des abîmes, sans pouvoir jamais toucher le terme des difficultés qui déconcertent toutes ces re** cherches.
Observons encore cette fois combien la philosophie des sctesees se simplifie pour l'homme qui fait dépendre leur certittide de la ^érité.fondainentaleique la société tout entière lui a révélée, et qoî se montre toujours en effet conmie la première raison de toutes choses. Une fois appuyée sur cette base solide, la physiologie, comme les autres sciences physiques, ne laisse pas que de n^rcher avec hardiesse dans l'étude des phénomènes de la vie. Ses progrès-nrane seront d'autant plus sûrs, qu'elle n'aura pointa craindre d'averse perdre dans des profondeurs aacas fin. Elle étudiera avec sécurité les admirables secrets de l'organisation, parce qu'elle n'aura ,peîiBft la témérité dangereuse d'expliquer d'elle - même des o^ystèses ipi fi:apperont son intelligence. Elle montrera les vrais rap{>otis dn physique et du moral, et. admirera l'union mystérieuse de l'âmeieft du corps, sans être exposée à tomber dans des erreurs matécîelLBS ^par la prétention d'attribuer au corps une action que la raison xm peut comprendre, ^t que l'expérience même ne peut avouer. C'ert 'en soumettant la physiologie à un tel ordre d'idées, que Boasuet .lui donnavOe caractère de^aaideur que son génie imprimait a -twm ses tra^eaux, et qu'elle n'avait point retreui»é depuis, msdgré nos 'sammtes<décQuve£tes,jusqu'au moment où cet illustre professeur, i ,§pà j'aiji souventren^unté dégages pensées, est venu lui redonner une direction noble et généreuse, mais peut-4tre trop élevée pour 4f abject .masérialiaine des sciences .modëroe&
« Je suis loin, dit un auteur récent, de vouloir saper les fondements de la raison et de contester à l'homme le droit de s'en t^iir quelquefois à son témoignage ; je veux seulement démontrer|qn ellt
* Connaissance de Dieu et de soi-même.
DK PHILOSOPHIE GHaSTlSHSS. 2QQ
est incapable déjuger de tout ; qiie dans Tordre naturel même il est une foule de quostions au-dessus de sa portée ; qu'à chaque moment ellerencontre des mystères qu'elle est obligée de croire, etqoe cependant elle ne peut expliquer; que, dans la religion, tout étant pour elle incompréhensible, jusqu'à IDieu même, elle doit tout rejeter, si elle ne Yeut admettre que ce qu elle peut comprendre; en un mot, qu'eUe a nécessairement des bornes, et que, dès l'instant qu'elle veut les franchir, elle est réduite à s'égarer dans les obscures régions du doute, ou à se reposer dans Tindifférence. Quand il ne s'agit que de questions oiseuses et frivoles, la raison peut se perdre et se plaire dans ses conjectures; Dieu a livré le monde à ses vaines disputes : mais la religion n'est pas faite pour servir de jouet à l'esprit humain; elle aspire au contraire à captiver Thomme sous ses lois ; s'il commence une fois à l'environner de doutes, à élever contre elle ses orgueilleux sophismes, il finit bientôt par secouer le joug qu elle veut lui imposer.
V On ne saurait se défendre d'une profonde pitié quand on entend la philosophie, tout à la fois si feible et si présomptueuse, répéter sans cesse à l'homme qu'il doit n'écouter que sa raison seule, ne rien admettre que ce qu'elle lui démontre, et rejeter tout ce qu'elle ne comprend pas. Car enfin, qu'est ce lui dire autre chose, sinon qu'il peut tout connaître et tout comprendre? et à moins de supposer une intelligence sans bornes comme celle. de Dieu même, sur quel fondement peut-on lui défendre d'examinei^ du moins, lorsqu'au nom de la Divinité, des hommes se présentent pour lui révéler des dogmes qu'il ne conçoit pas ? N'y eût-il qu'une seule vérité inaccessible à l'esprit humain, le principe de la philosophie serait une absurdité manifeste ; car il répugnerait évidemment d'obliger l'homme à suivre en tout les luinièresdesa saisoi^, si jamais la raison peut se taire, faute de lumières, sur les dogmes qu'une autorité supérieure viendra proposer à sa croyance. Pour qu elle fût en état de juger de tout, ne iaudrait-il pas aussi nécessairement que tout fût à sa portée? Dès qu'une fois l'esprit humain reconnaît des homes et a'axréte^ il ne lui appartient plus de prononcer sur rien de ce qui les dépasse. Et quiconque admettrait encore une seule vérité incompréhensible, de quelque nature qu'eUe soit, ne saurait .plus sans contradiction en rejeter aucune, par cette seule raison qu'il ,ne la conoprend pas. Peu importe qu'il ait pu la découvrir , par lui-même, au qu'elle.lui soit manifestée^par un témoignage étranger, il suffit qu'elle repose sur un motif de certitude inébranlable; et l'aveugle -né qui douterait de l'existence des
3oO PRINCIPES FONDAMENTÀinL
couleurs que tout le monde lui atteste, sous prétexte qu'il ne peut les concevoir, ne serait pas moins tenu pour fou que l'ignorant Tillageois qui refuserait de croire aux expériences de la chimie qu'il verrait de ses yeux, sous prétexte qu'un grand nombre de ces expériences contredisent ses idées....;...
• Est-il une seule vérité, un seul principe que nous puissions pleinement expliquer ou concevoir? La physique et les sciences exactes, aussi bien que la philosophie, n'offrent-elles pas, pour ainsi dire, à chaque instant, d'immenses profondeurs où la raison n'aperçoit que ténèbres? Tout est presque mystère pour l'homme, au dehors comme au dedans de lui-même. Une inquiète curiosité Tentraîne à la recherche de la nature des êtres, de leurs causes, de leurs rapports; et à peine son intelligence a-t-elle?fait le premier pas, qu'elle s'arrête, Taincué par des difficultés insurmontables. Qu'est-ce que l'homme, la pensée, le temps, l'espaCe, la matière, le mouvement et la vie même? Depuis le grain de sable que le vent emporte, jusqu'à ces corps immenses qui roulent la lumière sur nos têtes ; depuis l'insecte le plus vil, jusqu'au chef-d'œuvre de la création, tout renferme pour l'homme des secrets impénétrables. Que les philosophes, après cela, viennent encore nous étourdir de leurs ambitieuses prétentions. Ils votidraient comprendre, disent-ils, avant de croire, et ils s'étonnent que l'infini même échappe à leur pensée. Eh bien! qu'ils essaient du moins de se comprendre euxmêmes ; qu'ils nous disent donc ce que c'est que la raison, le sentiment, la mémoire, et toutes les facultés de l'esprit humain ; qu'ils nous disent ce que c'est qu*un songe, ce qui le fait naître, ce qui le distingue delapensée, et pourquoi l'intelligence est aussi endormie durant le sommeil ; qu'ils nous disent enfin bien clairement pourquoi l'intelligence n'est pas la même chez tous les hommes ; quelle espèce d'influence peut avoir sur elle l'organisation physique; comment l'âme se trouve si intimement unie au corps; comment elle lui commande et le /ait agir, et pourquoi cependant elle n'est pas toujours maîtresse de le quitter ou de le retenir quand il lui plaît.
» Plus on y réfléchit, plus on reconnaît que l'esprit humain n'embrasse presqiie rien totalement. « La dernière marche de la raison, » dit Pascal, c'est de reconnaître qu'il y a une infinité de choses «qui la Surpassent ; elle est bien faible si elle ne va jusque-là ^ » Jamais les philosophes pourront-ils expliquer les choses en apparence les plus simples, et que le peuple ne soupçonne pas même
• Pensées, ch. 6.
DE PHILOSOPHIE CHBBTIElTirB. 3oi
inintelligibles.'^ comprenons-nous ce que c'est que la matière, par exemple? Est-ce un composé de substances simples, sans parties, sans étendue? mais comment de semblables éléments. pourraientils former un corps étendu ? réunissez, tant que vous le voudrez, des substances qui ne soient ni composées, ni étendues, c'est-à-dire qui ne soient pas matérielles^ jamais vous n aiu:ez de la matière. Et qui pourrait même concevoir ime composition quelconque avec des éléments simples? Jamais une réunion matérielle sera- t-elle possible sans un contact physique, c'est-à-dire, en d'autres termes, sans des parties qui se touchent? La matière est-elle, au contraire, un composé de substances divisibles et corporelles? mais ces éléments seront encore évidemment de la matière, et alors je demande aux philosophes s'ils comprennent eux-mêmes ce qu'ils disent. Toutes leurs définitions, (pielqpes expressions qu'ils emploient, ne se réduisent-elles pas toujours en propres termes à celle-ci : la matière est de la matière^ sans qu'il soit possible à l'esprit humain de concevoir en aucune manière, ni ce qui en forme l'essence, ni les éléments dont elle se compose. Et d'ailleurs, si la matière est nécessairement composée de parties essentiellement divisibles, il s'ensuit donc que chaque atome renferme encore une infinité de parties infiniment petites, qui cependant sont elles-mêmes, tout aussi bien que la masse entière, divisibles jusqu'à l'infini. Or, tout cela, je le demande, est-il bien à la portée de l'esprit humain ?
> Comprenons-nous mieux ce que c'est que l'espace ? Est-il infini? est-il borné ? Dans le premier cas, qu'on m'explique donc ce que c'est qu'un infini composé de parties, ou autrement, de divisions essentiellement finies? Dans le second, qu'on me dise par quoi il est borné, et ce que l'imagination peut concevoir au delà de ses limites, qui ne soit pas toujours de la matière ou du vide, et par conséquent, qui ne soit encore de la matière, ou qui n'en suppose.
* Ck)mprenons-nous enfin ce que c'est que le temps, et surtout ce que c'est que l'éternité? Dira-t-on qu'elle n'est qu'une succession infinie d'instants? mais, outre que toute succession suppose un commencementjpuisqu il ne peut y avoir des nombres subséquents sans qu'il y en ait eu d'abord un premier, comment se fait-il que des instants finis donnent une succession infinie ? Et d'ailleurs, peut-on concevoir qu'étant actuellement infinie, elle ne laisse pas dé croître toujours? etc...........
» Il faut donc que l'homme, bon gré malgré, reconnaisse dans la nature, comme dans la religion, une foule de vérités qui sont au-dessus de sa raison, et qu'il ne lui est pas donné de comprendre.
3or9f PRINCmS VCtÊtDJMXtfTkXnt
paice que, après tdut, sa raison a dbs bornes, et qu'il est nécessai-' rement quelque chose au-dessus d*elle qui n*en a point '. »
Je pourrais multiplier les citations, mais jexeuToie ce qull me reste à dire sur ce point à l'aiticlè de la religion révélée, où j'aurai occasion de traiter des mystères. Pour le moment^ je n'ai Toulu faire autre chose que de constater les bornes de Pesprit humain. C'esr un principe posé, dont les conséquences se développeront en:leur temps. Concluons avec Tun des philosophes qui ont le plus longae^ ment étudié l'entendement humain :
« C'est avoir une trop bonne opinion de 'nous-mêmes, que dé réduire toutes choses aux bornes étroites de notre capacité, et dcr conclure que tout ce qui passe notre compréhension est' impossible; comme si une chose ne pouvait être, dès là que nous ne saurions concevoir comment elle se peut faire. Bonier ce que Dieu peut £ûre et ce que nous pouvons comprendre, c'est donner une étendue infime à notre compréhension^ ou faire IMeo luî-méme fini ^ » '
Mamtenant que nous avons considéré la phis noble partie de nous-mêmes, la raison, de manière à en connaîtrela force et la faiblesse, nous terminerons cette seconde partie par deux extraits, Fun de Pascal [art vi"), l'autre de Nicole («fe la Faiblesse de Phomme).
SXTAAIT DE PJLSCAli.
De la grandeur, de la vanité» de la faibleMe,.et de lamiaère des hommes.
I. En écrivant ma pensée, elle m'échappe quelquefois ; mais cela me fait souvenir de ma faiblesse que j'oublie à toute heure; ce qui m'in&truit autant que ma pensée oubliée; car j^ ne tends qu'à connaître mon néant.
IL Mon humeur ne dépend guère du ten^s. J'ai mon brouillard et. mon beau temps au dedans de moi. Le bien et le mal de mes affaires même y fait peu. Je m'efforce de moi-même contre la mauvaise fortune; et la gloire de la dompter me la fait dompter gaâement; au lieu que d'autres fois je fais Tindifférent et le dégoûte dans la bonne fortune.
IIL Quelle chimère est-ce donc que l'homme? quelle nouveauté, quel chaos, xjuel sujet de contradiction.^ «^uge de toutes choses^ im-
' Jccord de la foi avec la raison^ ch« 2. Pari^, 1827.
s Locke, Essai philosoph, sur l'entendement humain y p. 522.
DE nm090»HIK CBEETIBIflVB. 3o3
bocUe, ver de terre, dépositaire dn vrai, amas dincertihide, gloire 6t rebut de Funivers; s'il se Tante, je l'abaisse; s'il s'abaisse, je lé vante, et le contredis toujours, jusqu'à ce qu'il comprenne qu'ilîest \m monstre inoompréhensible.
IV. La prerai^e- chose qu'il offre à Fhomme, quand il se regarde, c'est son oorps, c*eat*à-dirc une certaine portion de matière qoi loiesi-pit^pre. Maisj pour comprendre ce qu elle est, il faut qu'il la-oompaire avec tout ce qui est au-dessus deluij et tout ce qui est» att-dessouS) afinde reconnaître ses justes b(»mes.
Qu'il ne » arrête donc pas à regarder simplement les objets qui renvîronnâit; Qu'il contemple la nature entière dans, sa haute et* pknoe majesté; Qu'il considère cette éclatante lumière, mise comme uDelampeéterneHe pour édairer Tunivers. Que ht terre lui paraisse^ comme un point, au prix du vaste tour que cet astre décrit. Et qu'il' s^onne de. ce que ce vaste tour kii-même n'est qu'un point tresdë&cat, à celui que les astres, qui roulent dans le firmament, embrassent. Mais, si notre vue s'arrête là, que l'imagination passe outre : elle se lassera plutôt de concevoir que la nature de fournir. Tout ce que nous voyons du monde n'est qu'un trait imperceptible dans ramp4e sein de la nature. Nulle idée n'approche de retendue de -ses-espaces. Nous avons l>eau enfler nos conceptions, nousnenfantôns que des atomes au prix de la réalité des choses. Cest une sphère infinie, dont le centre est partout, la cnr^onférence nuHe part. Enfin c'est un des plus grands caractères sensibles de la toutepuissance de Dieu, que notre imagination se perde dans' cette pensée.
Que riionnne, étant revenu à soi, considère ce qu'il esi. Qu'il se^ regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature; et* que, dans ce que lui paraîtra ce petit chaos, où il se trouve logéj cest-à-dire le monde visible, il apprenne à estimer la terre, les royaumes, les villes, et soi*même, son juste prix.
Qu est-ce qu'un homme dans l'infini ? qui peutle comprendre ?' Mais, pour lui présenter un autre prodige aussi étonnant, qu'il cherche, dans ce qu'il connaît, les choses les plus délicates : qu'un ciron, par exemple, lui offre, dans la petitesse de son corps, des parties incomparablement plus- petites, des jambes avec des jointures, des veines dans ces jambes, du sang dans ces veines, des humeurs dans ce sang, des gouttes dans ces humeurs. Que, divisant encore ces dernières choses, il épuise ses forces et ses conceptions; et que le dernier cAjet où il puisse arriver soit maintenant celui denotre discours. Il pensera, peut-être, que c'est là Fextrême petitesse
3o4 PEIHCIPSS FONDjUISHTÀUX
de la nature. Je veux lui faire Toir là dedans un abîme nouveau. Je yeux lui peindre, non-seulement l'univers visible, mais encore tout ce qu il est capable de concevoir, Timmensité de la nature dans Tenceinte de cet atome imperceptible. Qu il y voie une infinité de mondes, dont chacun a son firmament, ses planètes, sa terre, en la même proportion que le monde visible ; dans cette terre des animauX; et enfin dans des cirons, dans lesquels il trouvera ce que les premiers ont donné, trouvant encore dans les autres la même chose, sans fin et sans repos. Qu'il se perde dans ces merveilles, aussi étonnantes par leur petitesse que les autres par leur étendue. Car qui n'admirera que notre corps, qui tantôt n'était pas perceptible dans l'univers, imperceptible lui-même dans le sein du tout, soit madntenant un colosse, un monde, ou plutôt un tout, à l'égard de la dernière petitesse où l'on ne peut arriver.
Qui se considérera de la sorte, s'effraiera sans doute de se voir comme suspendu, dans la masse que la nature lui a donnée, entre ces deux abîmes de l'infini et du néant, dont il est également éloigné. Il tremblera dans la vue de ces merveilles ; et je crois que, sa curiosité se changeant en admiration, il sera plus disposé à les contempler en silence qu'à les rechercher avec présomption.
Car enfin qu'est-ce que l'homme dans la nature P un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre tout. Il est infiniment éloigné des deux extrêmes, et son être n'est pas moins distant du néant d'où il est tiré que de l'infini où il est englouti.
Son intelligence tient, dans l'ordre des choses intelligibles, le même rang que son corps dans l'étendue de la nature ; et tout et qu'elle peut faire est d'apercevoir quelque apparence du milieu des choses, dans un désespoir éteniel d'en connaître ni les principes ni la fin. Toutes choses sont sorties du néant, et portées jusqu'à l'infini. Qui peut suivre ces étonnantes démarches.»^ L'auteur de ces merveilles les comprend^ nul autre ne le peut faire.
Cet état, qui tient le milieu entre les extrêmes, se trouve en toutes nos puissances. '
Nos sens n'aperçoivent rien d'extrême. Trop de bruit nous assourdit, trop de lumière nous éblouit, trop de distance et trop de proximité empêchent la vue, trop de longueur et trop de brièveté obscurcissent un discours, trop de plaisir incommode, trop de consonnances déplaisent. Nous ne sentons ni l'extrême chaud ni l'ex- Xxème iroid. Les qualités excessives nous sont eimemies et non pas sensibles: nous ne sentons plils,nous en souffrons. Trop de jeunesse
DB natOSOPHIB CHltBTIEIflfB. 3o5
et trop de vieillesse empêchent l'esprit : trop et trop peu de nourriture troublent ses actions : trop peu d'instruction Tabêtissent. Les choses extrêmes sont comme si elles n'étaient pas, et nous ne sommes point à leur égard. Elles nous échappent, ou nous à elles.
Voilà notre état véritable. Cestce qui resserre nos connaissances en de certaines bornes que nous ne' connaissons pas ; incapables de savoir tout, et d'ignorer tout absolument. Nous sommes sur un milieu vaste^ toujours incertains, et flottants entre l'ignorance et la connaissance; et, si nouspensons aller plus avant, notre objet branle et échappe nos prises; il se dérobe, et fuit d une fuite éternelle : rien ne le peut arrêter. C'est notre condition naturelle, et toutefois la plus contraire à notre inclination. Nous brûlons du désir d'ap profondirtout, et d'édifier une tour qui s'élève jusqu'à l'infini; mais tout notre édifice craque, et la terre s'ouvre jusqu'aux abîmes.
V. L'homme n'est qu'un roseau le plus faible de la nature ; mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser; une vapeur, une goutte d'eau suffit pour le tuer; mais, quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt ; et l'avantage que l'univers a sur lui, l'univers n'en sait rien.
Ainsi toute notre dignité consiste dans la pensée. C'est de là qu'il faut nous relever, non de l'espace et de la durée,
VL L'homme est si grand, que sa grandeur paraît même en ce qu'il se connaît misérable. Un arbre ne se connaît pas misérable. II est vrai que c'est être misérable que de se connaître misérable ; mais c'est aussi être grand que de connaître qu'on est misérable. Ainsi toutes ces misères prouvent sa grandeur : ce sont misères de grand seigneur, misères d'un roi détrôné.
Vn. Nous avons une si grande idée de l'âme de l'homme, que nous ne pouvons souffrir d'en être méprisés, de n'être pas dans l'ectime d*une âme, et toute la félicité des hommes consiste dans cette estime.
Si, d'ufa côté, cette fausse gloire que les hommes cherchent est une grande marque de leur misère et de leur bassesse, c'en est une aussi de leur excellence : car, quelques possessions qu'il ait sur la terre, de quelque santé et commodité essentielle qu'il jouisse , il n'est pas satisfait s'il n'est pas dans l'estime des hommes. Il estime si grande la raison de l'homme, que, quelque avantage qu'il ait dans le monde, il se croit malheureux s'il n'est placé aussi avantageusement dans la raison de l'homme. C'est la plusbelle place du monde, rien ne peut le détourner de ce désir, et c'est la qualité la plus inefcu c. ao
3a6 vRUfCKMs .9xaakU^Bw^àM^
façable du cœur de Thomme : jusque-là que"^ ceuxqui rini^priseiKtJe plus les hommes, et qui \es égalent aux béte&, en vevleat encore être admirés, et se contredisent à eux-mêmes par leur propce .sentiment ; leur nature, qui est plus forte que toute leur 4'aisoni, ies convainquant plus fortement de la grandeur de Tliomme que la raison ne les convainc de sa bassesse.
VIII. Nous ne nous contenterons pas de la vie que nous avons en nous et notre propre être : nous voulons vivre dans Fidée. des autres, d*>une vie imaginaire., et uons nous efforçons pour cela de paraître. Nous travaillons incessamment à embellir et conserver icpt être imaginaire, et négligeons le véritable. Et, si nous avons, ou la tranquillité, ou la générosité, ou la fidélité, noys nous empressons de le faire savoir, afin d'attacher ces vertus à cet être d'ims^nation : nous les <létacherons plutôt de nous pour les y joindre, et nous serions volontiers poltrons, pour acquérir la réputation detre vaillants. Grande marque du néant de notre propre êtr^ de n!être pas satisfait Fun sans Tautre, et de renoncer souvent à Tun pour Pautre ! Car qui ne. mourrait pas pour conserver son honneur, celuilà serait infâme.
IX. La douceur de la gloire est si grande, qu'à quelque .chose qu'on l'attache, même à la mort, on l'aime.
X. L'orgueil nous tient d'une possession si naturelle au milieu de nos misères et de nos erreurs, que nous perdons même la ^e avec joie, pourvu qu'on en parle.
XL La vanité est si ancrée dans le cœur de l'homme, qu'un goujat, un marmiton, un crocheteur, se vante, et veut avoir ses admirateurs, et les j^hilosophes même en veulent. Ceux gv^ éonvent contre la gloire veulent avoir la gloire d'avoir bien écrit; et ceux qui le lisent veulent avoir la gloire de Tavoir lu; et moi, .qui écris ceci, j'ai peut-être cotte envie, et peut-êtr0 que ceux qui le Jiroot, Tc^uront aussi.
XII. Nous sommes si présomptueux, que nous voudrioQ3 être connus de toute la tctrre^ et même -des |;ens qui viendront qufind nous n'y serons plus^ et nous sommes si yaips^ que l'e^ûme Jifi cinq ou six personnes qui nous envijonpent noiis amuste ejtnpii^ (Contente.
XIII. On ne se soucie pas d'être estimé dans les viUes où ^oaxjae fait que passer 3 mais quand 00 j doit denjeuifejr un peu de feei»^ on s'en soucie. Combien de temps faut-il ? vin temp3 propor^opné ^ ^otre durée vaine et chérie,
XIV. Les b^He^ actioas jcaçMe^ sont hs pju^ 4istiniabk3. -Q^^^
j'-em Tois-qoelques^nnes dans Tbistoire, elles iDe plaisent fort. Mais esfin-^Ues n<etnt pas ëlé tout à fiait cachées^ pubqu'elles ont été sues: .ce peu, par «ù elles oiit paru, en diminue le mérite; car c^tlà le ^lus beau, ide les avoir youIu cacber*
Xy. Nous ne tenons jamais. au présent. Nous anticipons Tavenir comme trof> lent, «t comme pour le bâter, ou nous rappelons le |xafisé pour Tarrèter comme titop prompt, si imprudents, que nous errons dans les temps qui ne sont pas à nous, et ne pensons pas au seul qui nous appartient , et si vains, que nous songeons à ceux qui ne sont point, et laissons échapper sans réflexion le seul qui subsiste. C'est que le jprésent d'ordinaire nous blesse ; nous le cachons à notre vue, parce qu il nous afflige, et s'il nous est agréable, nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons de le scmtenir par Tavenir^ et ne pensons à disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance pour un temps où nous n'avons aucune assurance d'y arriver.
Que chacun examine sa pensée ; il la farouYera toujours occupée au passé et à l'ayenir. Nous ne pensons presque point au présent ; ^et, si nous y pensons, ce n'est que pour en prendre iLa lumicFe pour disposer l'avenir. Le présent n'est jamais notice but. Le passé et le présent sont nos moyens; le seul o^emr^sl; xmtreob^^. .Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivce; let» nous disposant toujours à être heureux, il >efift indubitable que nt^ts ne le sex'ons jamais, si nous n'aspirons à xraè aiiitns béatitiHle qu'à celle dont on peut jouir en cette vie, etc..
XVI. Peu de chose nous console, parce -que «peu de chose jious afflige.
XYII. Cronrwell allait ravager tonte la chrétienté : la famille royale était perdue, et la sienne à jamais puissante^ sans un petit grain de ^le qui se mit dans^son urèti». Bjoine même allait trembler sous Itti^Mais ce petit gravier, quin^étak rien ailleurs, mis en cet endroit, le voilà mort, sa fanuUe absosséeiet le roi rétabli.
JLYIIL Si le -oai^Ae GléopâtM eàt été^lu&ooAirt, toute la £aice die la terne aurait xsfaange.
XIX. Quand il est cpiesbon de «juger si aa doit f«ùre la guerre et tuer tant d'hommes, oondamier tant d'Espagnols à la mort, c'est un Jbomme aeul jqui en juge, et. encoce intàresaé ; ce devrait être un Ttiess 'tfidineseBt.
XX. La. faiblesse de la raison ide d'homme .paraît bien davantage en ^ceux tpd aie la connaissent pas fpi'en ceux qui la connaissent.
XXL L'espm ^u phis grand ko«iime'ân>monde n'est ^as si inclé*
3o8 PHINCmS FOHDAMBlfTAUX
pendant, qu il ne soit sujet à être troublé par le moindre tintamare qui se fait autour de lui ; il ne faut pas le bruit d'un canon pour empêcher ses pensées, il ne faut que le bruit d'une girouette ou d'une poulie. Ne vous étonnez pas s'il ne raisonne pas bien à présent, une mouche bourdonne à ses oreilles, c'en est assez pour le rendre incapable de bon conseil. Si vous voulez qu'il puisse trouver la vérité, chassez cet animal qui tient sa raison en échec et trouble cette puissante intelligence qui gouverne les villes et les royaumes.
XXII. Les inventions des hommes vont en avançant de siècle en siècle. La bonté et la malice du monde en général reste la même.
XXIII. La nature nous rendant toujours malheureux, en tous états, nos désirs nous figurent un état heureux, parce qu'ils joignent à l'état où nous sommes les plaisirs de l'état où nous ne sommes pas ; et, quand nous arriverions à ces plaisirs, nous ne serions pas heureux pour cela, parce que nous aurions d'autres désirs conformes à un nouvel état.
XXIV. Qu'on s'imagine un nombre d'hommes dans les chaînes, et tous condamnés à la mort, dont les uns étant chaque jour égorgés à la vue des autres, ceux qui restent voient leur propre condition dans celle de leurs semblable, et, se regardant les uns les autres avec douleur et sans espérance, attendent leur tom*. C'est Tiniage de la condition des hommes.
XXV. La nature de Famour-propre et de ce moi humain est de n'aimer que soi et de ne considérer que soi. Mais que ferait-il? Il ne saurait empêcher que cet objet qu'il aime ne soit plein de défauts et de misère. Il veut être grand, et il se voit petit. Il veut être heureux, et il se voit misérable. Il veut être parfait, et il se voit plein d'imperfections. Il veut être l'objet de l'amour et de l'estime des hommes, et il voit que ses défauts ne méritent que leur aversion et leur mépris. Cet embarras où il se trouve produit en lui la plus injuste et la plus criminelle pslssion qu'il soit possible de s'imaginer ; ciair il conçoit une haine immortelle contre cette vérité qui le reprend et qui le convainc de ses défauts. Il désirerait de l'anéantir, et, ne pouvant la détruire en elle-même, il. la détruit autant qu'il peut dans sa connaissance et dans celle des autres ; c'est-à-dire met tout son soin à couvrir ses défauts et aux autres et à soi-même, et qu'il ne peut souffrir qu'on les lui fasse voir ni qu'on les voie.
C'est sans doute un mal que d'être plein de défauts^ mais c'est encore un plus grand mal que d'^ être plein et de ne vouloir pas le reconnaître, puisque c'est y ajouter encore celui d'une illusion volontaire. Nous ne voulons pas que les autres nous trompent,
DE PHILOSOPHIE GHBETIENNB. SoQ
nous ne trouvons pas juste qu'ils veuillent être estimés de noHS plus qu'ils ne méritent; il n'est donc pas juste aussi que nous le& trompions, et que nous voulions qu'ils nous estiment plus que nous ne méritons.
Ainsi, lorsqu'ils ne découvrent que des imperfections et des vices que nous avons en effet, il est visible qu'ils ne nous font point de tort, puisque ce ne sont pas eux qui en sont cause, et qu'ils nous font un bien, puisqu'ils nous aident à nous délivrer d'un mal, qui est l'ignorance de ces imperfections : nous ne devons pas être fâchés qu'ils les connaissent et qu'ils nous méprisent, étant juste et qu'ils nous connaissent pour ce que nous sommes, et qu'ils nous méprisent si nous sommes méprisables.
. Voilà les sentiments qui naîtraient d'un cœur plein de justice et d'équité. Que devons-nous dire du nôtre, en y voyant une dispasition toute contraire?. Car n'est- il pas vrai que nous haïssons la vérité et ceux qui nous la disent, et que nous aimons qu'ils se trompent à notre avantage, et que nous voulons être estimés d'eux, autres que nous ne sommes en effet?
Il y a différents degrés dans cette aversion pour la vérité. Mais on peut dire qu'elle est dans tout en quelque degré, parce qu'elle est i'iséparable de l'amour-propre. C'est cette mauvaise délicatesse qui oblige ceux qui sont dans la nécessité de reprendre les autres de choisir tant de tours et de tempéraments pour éviter de les choquer. II faut qu'ils diminuent nos défauts, quils fassent semblant de les excuser, qu'ils y mêlent des louanges et des témoignages d'affection et d'estime ; avec tout cela, cette médecine ne laisse pas d'être amère à l'amour-propre. Il en prend le moins qu'il peut, et toujours avec dégoût, et souvent même avec un secret dépit contre ceux qui la lui présentent.
Il arrive de là que, si on a quelque intérêt d'être aimé de nousj on s'éloigne de nous rendre un office qu'on sait nous être désagréable, on nous traite comme nous voulons être traités : nous haïssons la vérité, on nous la cache ; nous voulons être flattés, on nous flatte; nous aimons à être trompés, on nous trompe. '
C'est ce qui fait que chaque degré de bonne fortune qui nous élève dans le monde nous éloigne davantage de la vérité, parce qu'on appréhende plus de blesser ceux dont l'affection est plus utile et l'aversion plus dangereuse.
Un prince sera la fable de toute l'Europe, et lui seul n'en saura rien. Je né m'en étonne pas : dire la vérité est utile à celui à qui on la dit, mais désavantageux à ceux qui la disent, parce qu'ils se font
3 11^ WmmCVPB» von B AMSKTAUX
haïr. Or ceux c[ui viTent avec tes princes aimeiit mieux leurs iiAeréts que celui dhi prince qu*îb servent, et ainsi il& n'ont gardke de lui procurer un avantage en se nuisant à eux-mêmes. Ce mulheur est sans doute plus grand et plus ordinaire dans les plus grandes fortunes, mais les moindres n'en sont pas exemptes, parce qu'il y a toujours quelque intérêt à se faire aimer des hommes; ainsi la vie humaine n'est qu'une illusion perpétuelle. On ne fait que s'entretromper et s'entreflatter. Personne ne parle de nous en notre présence comme il en parle en notre absenœ ; l'union qui est entre les hommes n'est fondée que sur cette mutuelle tromperie; et peu d'amitiés subsisteraient, si chacua savait ce que son ami dit de lui lorsqu'il n'y est pas, quoiqu'il parle alors sincèrement et sans passion. L'homme n'est donc que déguisement, que mensonge, hypocrisie, et en soi-même, et à l'égard des autres. Il ne veut pas qu'on lui dise la vérité, il évite de la dire aux autres, et toutes ces dispositions si éloignées de la justice et de la raison ont une racine naturelle dans son cœur.
XXYI. Je mets en fait que, si tous les hommes savaient ce qu'ils disent les uns des autres, il n'y aurait pas quatre amia dans le monde. Cela paraît par les querelles que causent les rapports indécents qu'on en fait quelquefois.
XXVII. Rien n'est plus capable de nous faire entrer dan& la connaissance de la misère des hommes que âe considérer la cause véritable de l'agitation perpétuelle dans laquelle ib passent toultfe leur vie.
L'âme est jetée dans le corps pour y (aire- un séjour de peu de durée. Ellle sait que ce n'est qu'un passage à un voyage étemel', et qu'elle n'a que le peu de temps que dure lia vie pour s'y pp^arw. Les nécessités de la nature lui en ravissent une très-grandb partie. ' Il ne lui en reste que très-peu dont elfe poisse disposer. Mais ce peu qui lui reste l'incommode si fort et l'embarrasse si étrangement, qu'elle- ne songe qu'à le perdre. Ce lui est une peine ihsupportablr d'être obligé de vivre avec soi et de penser à soi. Ainsi tout son soin est de s'oublier soi-même, et de laisser s'écouler ce temps si court et si précieux sans réflexion, en s'occupant des choses qui Tempêchent d'y penser.
C'est l'origine de toutes les occupations tumultuaires des hommes et de tout ce qu'on appelle divertissement ou passe-temps, dans lesquels on n'a en effet pour but que d'y laisser passer le temps saTis le sentir, ou plutôt sans le sentir soi-même, et d'éviter, en perdant c^tte partie de là vie, Famertume et le dégoût intérieur
DE imnosefpmx cHRsiTiEims. 3ii
qiûr aftoompagnetaiènV nécessairement Fattentiôn que Ton ferait svaxam-même durant ce temps^là. L'âme ne trouve rîeli en elle qui la.ecmfentev Elle n'y voit rien qui ne l'afflige quand elle y pense. CMbeapi \si^Gontfsm^àe se^répand^e au dehors, et de chercher dans l'applicadon au% ehoBesr «%térieuses à perdre le souvenir de soiiréfeat vÀitable.Sa^ joie consiste dans cet oubli : et il suffit, pour la. sendre' misérable, de l'obliger de se voir et Jêtre avec soi.
On charge les hommes dès Feuftince du soin de leur honneur etL de leurs l»ens, et même du bien et de Phonneur de leurs parems et fte leur^ ami». On lés accable de l'étude des langues, des scî«iiatt% des^jexercices et des arte. Chi^ les charge d'affaires; on leur fait entèmfee^ qu'ils ne sauraient être heureux s'ils ne font en sorte, par* leur industrie et par leur^soin, que leur fortune, leurhonneiir,^ et même la fortune et l'honneur de leurs amis, soient en bon état, et qu'une seule» de ees^ choses qin manque les rend malheu* reux. Ainsi on- leur donne des- charges et des affaires qui les font tracasser des la point» du jour. Voilà, direz-vousj une étrange maxàème de les. rendre heureij». Que pourrait-oh faire de mieux pour le&neodiPâ malheureux..^ Demandez-voui^ ce qu'on pourrait faire ? Il' Ba£aiidcait;(pie leur ât»r tous ces soins. Gar alors ils se verraient et ils penseraient à euaL-mémes; et c'est ee qui leur est insupportable. AjMsiy afmè&si^e clM»?gés de tant d'affaires, s'ils ont quelque teiiipSi d^ z^làclkey ils tâchent eneore de le perd^ à quelque divertissemeoft qui les.oocupe tout; entiers et les dérobe a eux-mêmes.
€Sest powïptfli, quMid j^ me^s^îs misa eon^^r^ks diverses agî^ tairioM dtt& hônimes, les périls et^ leà> peines 0Ù ils s!esposent à la cottK^ à ht guerre, dans hu pours^uite de feurs prétentions ambiûevsMS^Gb'où. nûssent tapt de^ querelles, de passions et d^entreprisefr péi^euses et fonîôsites^ j'ai souvent dô^ que tout le malheur èe& houàmfiSi vient de ne saivoir pas se tenir en repos dans ijme chambre. Un homme qui a a^sez de bien poijir vivre, s'il savait demeurer cli09 soft, n&a, soiflirait pas pouir aller sur la mer ou au siège d^une place, et^ si on ne cherchait simplement qu'à vivre, on aurait peu besoin de ces oecupations si dangereuses.
Mais, (|Hand j'y ai regardé de plus près, j'ai trouvé que cet éloignement que les hommes ont du repos et de demeuv^ avec euxmêmes vient d'une cause bien effective, o'est - à -dire du malheur naturel de notre condition faible et naortelie, et si misérable, que rien ne no3as peut cooi^olec lorsque rien ne nous empêche d'y penser et que nous ne voyons que noua
Mais, pour ceux qui n'agissent que par les mouvements qu'ils
3ia PRINCIPES FONDAMENTAUX
trouvent en eux et dans leur nature, il est impossible qu'ils subsistent dans ce repos qui leur donne lieu de se considérer et de se voir sans être incontinent attaqués de chagrin et de tristesse. L'homme qui n aime que soi ne hait rien tant que d'être seul avec soi. II ne cherche rien que pour soi, et ne fuit rien tant que soi, pafce que, quand il se voit, il ne se voit pas tel qu'il se désire, et qu'il trouve en soi-même un amas de misères inévitables, et un vide de biens réels et solides qu'il est incapable de remplir.
Qu'on choisisse telle condition qu'on voudra, et qu'on y assembJe tous les biens et toutes les satisfactions qui semblent pouvoir contenter un homme, si celui qu'on aura mis en cet état est sans occupation et sans divertissement, et qu'on le laisse faire réflexion sur ce qu'il est, cette félicité languissante ne le soutiendra pas. Il tombera par nécessité dans des vues affligeantes de l'avenir; et, si on ne l'occupe hors de lui, le voilà nécessairement malheureux.
La dignité royale n'est -elle pas assez grande d'elle-même pour rendre celui qui la possède heureux par la seule vue de ce qu'il est ? faudra-t-il encore le divertir de cette pensée comme les gens du commun? Je vois bien que c'est rendre un homme heureux que de le détourner de la vue de ses misères domestiques pour remplir toute sa pensée du soin de bien danser. Mais en sera-t-il de même d'un roi? et sera-t-il plus heureux en s'attachant à ces vains amusements qu'à la vue de sa grandeur? Quel objet plus satisfaisant pourrait -on donner à son esprit? Ne serait-ce pas faire tojrt à sa joie d'occuper son âme à penser, à ajuster ses pas à la cadence d'un air, ou à placer adroitement une balle, au lieu de le laisser jouir en repos de la contemplation de la gloire majestueuse qui l'environne ? Qu'on en fasse l'épreuve : qu'on laisse un roi tout s€(ul, sans aucune satisfaction des sens, sans aucun soin dans l'esprit, sans compagnie, penser à soi tout à loisir, et l'on verra qu'un roi qui se voit est un homme plein de misères, et qui les ressent comme un autre. Aussi on évité cela soigneusement, et il ne manque jamais d'y avoir auprès des personnes des rois un grand nombre de gens qui veillent à faire succéder le divertissement aux affaires, et qui observent tout le temps de leur loisir pour leur fournir des plaisirs et des jeux, en sorte qu'il n'y ait point de vide. C'est-à-dire qu'ils sont environnés de personnes qui ont un soin merveilleux de prendre garde que le roi ne soi t. seul et en état de penser à soi, sachant qu'il sera malheureux, tout roi qu'il est, s'il y pense.
Aussi la principale chose qui soutient les hommes dans les grandes
DE PHILOSOPHIE GHRXTIBHHB. 3l3
chargés, d'ailleurs si pénibles, c'est qu'ils sont sans cesse détournés de penser à eux.
Prenez -y garde. Qu'est-ce autre chose d'être surintendant, chancelier, premier président, que d'avoir un grand nombre de gens qui viennent de tous côtés pour ne leur laisser pas une heure en la journée où ils puissent penser à eux - mêmes ? Et quand ils sont dans la disgrâce, et qu'on les renvoie à leurs maisons de cam* pagne, où ils ne manquent ni de biens ni de domestiques pour les assister en leurs besoins, ils ne laissent pas d être misérables, narce que personne ne les empêche plus de songer à eux.
. De là vient que tant de personnes se plaisent au jeu, à la chasse et aux autres divertissements qui occupent toute leur âme. Ce n'est pas qu'il y ait en effet du bonheur dans ce que l'on peut acquérir par le moyen de ces jeux, ni qu'on s'imagine que la vraie béatitude soit dans l'argent qu'on peut gagner au jeu ou dans le lièvre que l'on court. On n'en voudrait pas s'il était offert. Ce n'est pas cet usage mou et paisible et qui nous laisse penser à notre malheureuse condition qu'on cherche, mais c'est le tracas qui nous détourne d'y penser.
, De là vient que. les hommes aiment tant le bruit et le tumuhe du monde, que la prison est un supplice si horrible, et qu'il y a peu de personnes qui soient capables de souffrir la solitude.
Yoilà tout ce que les hommes ont pu inventer pour se rendre heureux. Et ceux qui s'amusent simplement à montrer la vanité et la bassesse des divertissements des hommes connaissent bienj à la vérité, une partie de leurs misères ; car c'en est une bien grande que de pouvoir prendre plaisir à des choses si basses et si méprisables : mais ils n'en connaissent pas le fond, qui leur rend ces misères mêmes nécessaires tant qu'ils ne sont pas guéris de cette misère intérieure et naturelle qui consiste à ne pouvoir souffrir la vue de soi-même. Ce lièvre qu'ils auraient acheté ne les garantirait pas de cette vue, mais la chasse les en garantit. Ainsi, quand on leur reproche que ce qu'ils cherchent avec tant d'ardeur ne saurait les satisfaire, qu'il n'y a rien de plus bas et de plus vain, s'ils répondaient comme ils devraient le. faire, s'ils y pensaient bien, ils en demeureraient d'accord ; mais ils diraient en même temps qu'ils ne cherchent en cela qu'une occupation violente- et impétueuse qui les détourne de la vue d'eux-mêmes, et que c'est pour cela qu'ils se proposent un objet attirant qui les charme et qui les occupe tout entiers. Mais ils ne répondent pas cela, parce qu'ils ne se connaissent pas. eux-mêmesr Un gentilhomme croit sincèrement qu'il y a
3 14 pmii4tiPBSi vt^Tmjkvasmkyrx
qoel^puw chose de grand et de noble à la chasse ; it dira qtie c'est un* plaisir royal. Il en est de même des autres choses dont la plupart des homoies s^occupent* On s^'imagine qa*il y. a quel'qua chose de réel et? desolidedans* les cybjets même». On se persuade que, si Y on a^ait obtenu cette charge^ on se peposerait ensniteavee plaisir, etronr ne sent pas la nature insatiable de sa* ei^dité. €hi croit sim^èremenlf chercher le repos, et Ton ne dxerche en effet que Tagitation.
Les homines ont un instinct secret qui les porte à chercher le dôrertissement et Toccupation au dehors, qui vient du ressentiment de leur misère continuelle. Et ils ont un autre instinct secret:, qui. reste de la* gpafndfur de leur première nature, qui leur fait connaître que le bonheur n'est en e&et que dans le repos. Et de ce» deux instincts contraires, il se fonne en eux un projet confus qui se cache à leur vue dans le fond de leur âme, qui les porle k tendre au repo& pav ïagitationy et à se figurer toujours que la satisÊiction: qails n'cKnt point leur arrif era, si^ em surmontant qaetques>di£Scultés. qu'ils envisagent ils pewTeQt s^'omirb parUi la porte au- repos.
Ainsi s'écoule toute la vie. On cherche le repos eh eombatteoii quelques obstacles; dt^ s£ oife les a^ surnMmtés, fe repos devient m- SBppertabLey car ou l'on, pense' aux. misères qu'on a^ oust à eeSe» dont on est menacé. Et, quand on. se verrait métne assez à l'abri de touftes parts^ l'ennui, de son autocité prineée, ne> laisserait pas de soetsc du fond du ceetir, où il a des racines JMLtuceHe% et de ren^Mr l'esprit; dk' son yeDiB.v
C!e5tpouflquoi^ lorsque Cinéas disait à Pyrrhus, qui se proposait des jo%itr du r^^s. avec ses anus aprèa aitoir conqgais iuie< grande partie du monde, qu'il ferait mieux d'avancev lui^mâme son bo»^ heur en. jouissant dès lors àt ce repos, sans l'aller chercher pur tant de &tiguas, ii kd donnait un. conseil qui souCfeait d«> grandes^ difficultés^ et qui n^était guère pkis raisonnable que lie» de^seî» de ce jeune ambitieux. L!un. et Fautre supposaient que l'honàrae s# peut contenter db soi-^méme et de ses bièn^ présents sans remphr leyidë de son cœur d'espérances imaginaires; ce' qui est fiaKiAL. PyiK rkus ne* pouvaie être heureux ni avant ni après avroir eonqufe le monde. Et peut-être que la vie molle que lui conseillait saO' nunistre était encore moins capable- de le satisisiire que l'agitaitioii de tant de guerres et de tant <îe voyages; qu'il méditait.
On doit dose reconnaître que l'homme est si nsialhe«reux, qi^tt s'ennoîerait même sans, aucune* cause étirauiigère cïeniiiâ, et pap|» poopre état de sa condition nattiire&e>; et il est »vee ceh» si Tswft
ec â: légéTj qu'étant plein de mille causes essentitelles êtensoci^ la nMsindre bagatelle suffit pour le divertir. De sorte qu'à le considé^ rer sérieusement il est encore plus à- plaindre de ce qu'il peut. se divertir à des choses si frivoles et si basses, que de ce qu'il s'afflige de ses misères effectives et de ses divertissements^ qui sont infiniment moins raisonnables que soa ennui.
XXYIII. Quel pensez^vouB que soit l'objer de ces gens- qui jouent à la paume avec tant d'application d'esprit et d'agitation de corps? Celui de se vanter le lendemain, avec leucs amis qu'ilsont mieux joué qu'un- autre. Voilà la source de leur attachement. Ainsi les autres suent dans leurs- cabinets pour démontrer aux sa* vants qu'ils ont résolu, une question d'algèbre qui ne F avait pu être jusqu'ici. Et tant d'autres s'exposent aux plus grands périls pous se vanter ensuite d'une place qu'ib auraient prise aussi sottement, à mon gré. Et enfin les autves se tuent pour remarquer toutes ces choses^ non pas pour e» devenir phia sages, maîa.senlenent pouy montrer qu'ils en connaissent la vanité; et eeux-]à«sont les plus sots; dé la- bande, puisqu'ils le sont sveo eonnaissMice, au lieu qu'cm. peut penser des autres qu'ils^ ne léseraient pas-s'ib avaient cette* connaissance.
XXIX. Tel homme passe sa vie sai» ennui en jouant tous feff jours peu de chose, qu'on rencfarast malheureux, en hii donnant tous^ le» matins l'argent qu'il* peuv gagner chaque jour, à condition de- ne point jouer. On dira peut-être que c'est Famusenvenfi du jeu qu'il cherche, et non pas le gain; mais qu'on le fasse jouer pour rieUi il ne s'y échauffera pas, et sj enniâara* Ce- n'est donc pas l'amusement seul qu'il cherche; un amusement languissant et sans passion l'ennuiera. Il faut donc qu'il s'y échauffe et qu'il se pique lui-même, en s»'imaginant qu'il serait heureux de gagner ce qu'il ne voudrait pas qu'on lui donnât à condition de ne point jouer, et qu'il se forme un objet de passion qui excite son désir, sa colère, sa crainte, son espérance.
Ainsi les divertissements qui font le benhem? des hommes ne^ sont pas seulement bas, ils sont encore &ux et trompeurs, c'est*À-^ dire qu'ils ont pour objet des fantômes et des illusions qui seraient incapables d'occuper l'esprit de Fhomme^ s'il n'avait perdu le sentiment et le goût du vrai bien, et s'il n'était rempli de bassesse, de vanité, de légèreté, d'orgueil et d'une infinité d'autres vices; et ÛB ne mHis soulagent dans nos misères qu'en nous causant ime misère pkisréeîle et phiseffectîve f car c'est ce qui nous empèebe principalement de songer à nous, et qui nous^ fait perdre msensiblemenf
3l6 PAIHGIPStt POHDAMBHTAUX
le temps. Sans cela nous serions dans Tennui^ et cet ennui nous porterait à chercher quelque moyen plus solide d'en sortir. Mais le divertissement nous trompe, nous amuse, et nous fait arriver insensiblement à la mort.
XXX. Les hommes, n*ayant pu guérir de la mort, de la misère, de Fignorance, se sont avisés, pour se rendre heureux, de n y point penser : c'est tout ce qu'ils ont pu inventer pour se consoler de tant de maux. Mais c'est une consolation bien misérable, puisqu'elle va, non pas à guérir le mal, mais à le cacher simplement pour un peu de temps; et que, en le cachant, elle fait qu'on ne pense pas à le guérir véritablement. Ainsi, par un étrange renversement de la nature de l'homme, il se trouve que l'ennui, qui est son mal le plus sensible, est en quelque sorte son plus grand bien, parce qu'il peut contribuer plus que toutes choses à lui faire chercher sa véritable guérison, et que le divertissement, qu'il regarde comme son plus grand bien, est en effet son plus grand mal, parce qu'il l'éloigné plus que toutes choses de chercher le remède à ses maux ; et l'un et l'autre sont une preuve admirable de la misère et de la corruption de l'homme, et en même temps de sa grandeur, puisque Thomme ne s'ennuie de tout et ne cherche cette multitude d occupations que parce qu'il a l'idée du bonheur qu'il a perdu, lequel ne trouvant pas en soi, il le cherche inutilement dans les choses extérieures, sans se pouvoir jamais contenter, parce qu'il n'est ni dans nous ni dans les créatures, mais en Dieu seul.
EXTBAIT DE NICOUS.
I. Examen des qualités spirituelles des booimes. Faiblesse qui les porte à en juger» non par ce qu'elles ont de réel, mais par l'estime que d'autres hommes en font. Vanité et misère de la science des mots, de celle des faits, et des opinions des hommes.
Il est assez aisé de persuader spéculativement les hommes de la faiblesse de leurs corps, et des misèifes de leuv nature, quoiqu'il soit trèsHlifficile de les porter à en tirer cette conséquence naturelle , qu'ils ne doivent faire aucun état de tout ce qui estappuyé sur un fondement aussi branlant et aussi fragile que leur vie. Mais ils ont d'autres faiblesses auxquelles non-seulementils ne s'appliquent point, mais dont ils ne sont point du tout convaincus. Ils estiment leur science, leur lumière, leur vertu, la force et l'étendue de leur esprit. Us croient être capables de grandes choses. Les discours ordinaires des hommes sont tout pleins des éloges qu'ils se donnent les
DB PBltOSOlPHIB CBlUi'riBlflfB. 3li^
uns aux autres pour ces qualite's d'esprit. Et la pente qu on a à recevoir sans examen tout ce qui est à son avantage, fait que si l'on en a quelqu'une, on n'en juge pas par ce qu elle a de rëel, mais par cette idée commune que Ion en aperçoit dans les autres.
Mais on doit d abord considérer comme ime très - grande faiblesse, cette inclination que Ion a à juger <les choses, hon sur la vérité, mais sur l'opinion d'autrui. Car il est clair qu'un jugement faux ne peut donner de réalité à ce qui n'en a point. Si nous ne sommes donc pas assez humbles pour n'avoir pas de complaisance en ce que nous avons véritablement, au moins ne soyons pas assez fortement vains pour nous attribuer sur le témoignage d'autrui, ce que nous pouvons reconnaître nous-mêmes que nous n'avons pas. Examinons ce qui nous élève, voyons ce qu'il y a de réel et de solide dans la science des hommes, et dans les vertus humaines, et retranchons-en au moins tout ce que nous découvrirons être vain et faux.
La science est^ ou des mots, ou de3 faits, ou des choses. Je demeure d'accord que les hommes sont capables d'aller assez loin dans la science des mots et des signes, c'est-à-dire dans la connaissance de la liaison arbitraire qu'ils ont faite de certains sons avec de certaines idées. Je veux bien admirer la capacité de leur mé* moire, qui peut recevoir sans confusion tant d'images différentes, pourvu que l'on m'accorde que cette sorte de science est une grande preuve non-seulement qu'ils sont très-ignorants, mais même qu'ils sont presque incapables de rien savoir. Car elle n'est de soi d'aucun prix ni d'aucune utilité.^ Nous n'apprenons le sens des mots, qu'afin de parvenir à la connaissance des choses. Elle tient lieu de moyen et non de fin. Cependant ce moyen est 3i difficile et si long, qu'il y faut consumer une partie de notre vie. Plusieurs l'y emploient tout entière, et tout le fruit qu'ils tirent de cette étude, est d'avoir appris que de certains sons sont destinés par les hommes à signifier de certaines choses, sans que cela les avance en rien pour en connaître la nature* Cependant les hommes sont si vains,, qu'ils ne laissent pas de se glorifier de cette sorte de science; et c'est celle même dont ils tirent plus de vanité, parce qu'ils n'ont pas la force de résister à l'approbation des ignorants, qui admirent d'ordinaire ceux qui la possèdent.
U n'y a guère plus de solidité dans la science des faits ou des événements historiques. Combien y en a - t - il peu d'exactement rapportés dans les histoires? Nous en pouvons juger par ceux dont nous avons une connaissance particulière, lorsqu'ils sont écrits par
3^8 99Mcxns voms^mnwAjmn
d'autres. Le .moyen fdoDC de ilîstinguer les «rak des faux, elles .cartains des iacertains. On peut bien savoir en général que tant historien ment, ou de bonne foi s'il ^st sinoère, ou de maumse foi s'il ne Test pas; mais comme il ne nous avertîit pas quand il méat, nous ne saurions empêcher qu il ne nous tBompe qu'en ne le croyant presque en i-ien.
Lors même que l'on ne peut pas dire que . les histoires soient .fausses, combien sont-elles différentes des choses mêmes ? -Gombien les £aits y sont-ils décharnés,- c'est-à-dire séparés tant des mouvements secrets qui les ont produits, que des circonstances ^i ont contribué à les faire réussir ? Elles ne nous présentent proprement que des squelettes, c'est-à-dire des dictions toutes nues, ou qui paraissent dépendre de peu4e ressorts, quoiqu'elles n'aient été Élites que dépendanunent d'une infinité de causes auxquelles elks étaient attachées, et qvà leur servaient de soutien et de-corps. C'est donc bien peu de chose que cette science ; et bien loin de fournir aux hommes un s^jet <i'une vaine couiplsûsance, elle ne leur devrait donner qu'un sujet de s'humilier dans la vue xle leur faiblesse ; puisqu'au même temps qu'ils se trouvent l'esprit rempli de cette infinité d'idées qu'ils ont tirées des histoires, ils se trouvent aussi dans rimpuissanoe de distingtier celles qui sont vraies de celles qui £ue le sont pas.
On .peut niettre au même rang la connaissance des opinicms des hommes sur les matières qui ont fait le sujet de leurs méditations, puisqu'eUesibnt aussi une partie considérable de leur science. 'Car .comme s'ils avaient une inimité dé temps à perdre , il ne leur suffit jpas de s'informa de ce que les choses sent en effet; jaoais ils tiennent aussi registre de toutes les fantaisies que les autres ont eues sur ces mêmes choses, ou plutôt, ne pouvant réussir à trouver la vérité, ils «e contentent de savoîr les opinions 4e eeux qiû J'<»ii ^herchée,ietils«e cvoieal pareciKnplegrfmd^philosQphesiui grands /médecins, parce qu'iïs savent les «entimant^ de divers philosophes lOU de divers médecins sur chaque matîm^e. Mais comme on Men 'est pas pkis ticke pour savoir toiles les visicms de ceux qui ont icbeffdié l'art «die faire de l'or^ de «n^e on:n'en est pas plus savimt jp^w avoir dans sa mémoire touJses les imaginations de ceux qui •nt cherché la vérité sans la trouver.
^XK Pmi/lSaPJME ^CaRBaUBif NB.
n. Qu'on e^ austi heureux d'fgnorer que de savoir la .plupart dea chosea. In- 'Certitutl« de la plupart des sciences. L'homme ne connati pas méme«Qn igno-
rance.
H n'y a jque la science des choses, c^^uk-dhe celle qui a pour but de satisfaiFC notre esprit parla connaisfiance du vrai, qitipuîsse Ai^ûir quelque soliditë. JVlais .quand les hodmnefi y .auraient fait de .grands .progrès, ils ne s en deyraient .guère plus estimer, puisque ces connaissances stériles sont «i peu capables de leur apporter quedque fruit et quelque .contentement solide, qu'on est tout aussi heureux en y renonçant d abord, qu!en les portaiH par de longs travaux au plus haut point où Ton puisse les porter. Qu'un grand mathématicien se travaille tant qu'il voudra l'esprit pour découvirir de nouveaux astres. dans le ciel, ou pour marquer le oheniin des comètes, il n'y a qu a considérer conôbien aisément on se passe de oes oonaaissances pour ne lui point «porter d'envie, et pour -être -tout aussi heureux que lui. Aussi le plaisir que l'on prend dansées sortes de connaissances ne consiste pas dans la possession imèmc^ mais dans l'acquisition. Sitôt que l'on y est arrivé, on n'y pense plus. L'écrit ne se divertit que par la .recherche n^aie, parce quai s'y nourrit de la vaine errance d un bien imaginaire t[u'ilae pMpose dans la déeouv^te. Sitôt ^qu il n'est plus soutenu et animé far cette espérance, il &ut qu'il cherche une autre occupation |KMtr éviter la langueur.
Mais il ne sufBt pas que l'homme s'humilie par l'inutilité de ces sxrîenoes, il faut «qu'il reconnaisse de plus que ce qu'il en peut 'Requérir n'est presque rien, et que la plus grande partie de ia. philosophie humaine <n'^t qu'un amas d'obscurités et d'incertitudes, fCu même de fswssetés. Il n'en faut point dautres preuves que ee qm nous avons tu arriver de notre temps. On avait philosophé trois nulle .ans durant sur div<ers jHÎncipes, et il s'élèvte dans un oobi ide la lenve wi hioanme qui change toute la facede la philoAQphie,(et qui prétend faire voir que tous ceux qui sont venus avant lui n'ont rien .entendu dans les principes de la nature. Et ce ne sont pas seulement de vaines promesses; ciaril faut avouer que ce nouveau venu donne plus de lumière sur la connaissance des choses natur^eS| qpfi tous les autres ensemble n'en avaient donné. Cependant ^ueli|ue Jbonbeur ^u'il ai$ <eu à fairie voir Je peu de sdlidité des.pmih tçijpe^ de la philosophie oonununie, il laisse «noore dans Jes siens jb^aueoup d^^hsciirités impénétrables à l'esprit huwain. Ce quUl imnus {^t| fm^fm^phi «d^ r^iipikc^ 4&t de Ja natore de la «natièi^^ «at s»- .
320 VEIKCIPBS FOlTDÀlISlfTÀtrX
jet à d'étranges difficultés, et j*ai bien peur qu'il n'y ait plus de passion que de lumière dans ceux qui paraissent n'en être pas effrayés. Quel plus grand exemple peut -on avoir de la faiblesse de l'écrit humain, que de voir que pendant trois mille ans ceux d'entre les hommes qui semblent avoir eu le plus de pénétration, se soient occupés à raisonner sur la nature, et qu'après tant de travaux, et malgré ce nombre innombrable d'écrits qu'ils ont faits sur cette matière, il se trouve qu'on en est à recommencer, et que le plus grand fruit qu'on puisse tirer de leurs ouvrages, est d'y apprendre que la philosophie est un vain amusement, et que ce que les hommes en savent n'est presque rien ? Ce qui est étrange est que l'homme ne connaît pas même son ignorance, et que cette science est la plus rare de toutes.
Et c'est pourquoi, quand le commun du monde voit ces grandes bibliothèques, que l'on peut appeler, à quelque chose près, le ma* gasin des fantaisies des hommes, il s'imagine que l'on serait trèsheureux, ou du moins bien habile, si on savait tout ce qui est contenu dans ces aipas de volumes, et ne les regardent pas autrement que comme des trésors de lumières et de vérité. Mais ils en jugent bien mal. Quand tout cela serait réuni dans une tête, cette tête n'en serait ni mieux réglée, ni plus sage, ni plus heureuse. Tout cela ne ferait qu'augmenter sa confusion et obscurcir sa lumière. Et après tout elle ne serait guère différente d'une bibliothèque extérieure. Car comme on ne peut lire qu'un livre à la fois, et qu'une page dans ce livre ; de même celui qui aurait tous les livrejs dans sa mémoire ne serait capable de s'appliquer à chaque heure qu'à certain livre et à une certaine partie de ce livre. Tout le reste serait en quelque sorte autant hors de sa pensée que s'il ne le savait point du tout, et tout l'avantage qu'il en tirerait est qu'il pourrait quelquefois suppléer à l'absence des livres en cherchant avec peiné dans sa mémoire ce qu'elle aurait retenu, encore n'en serait-il pas si assuré que s'il prenait la peine de s'en instruire à l'heure même dans un Hvre.
III. Bornes étroites de la science des hommes ; notre esprit raccourcît tout.
La vérité même nous aveugle souvent.
Pour comprendre donc ce que c est que la science des hommes, il tant descendre comme par divers degrés jusques aux bornes où elle est réduite. Elle serait peu de chose quand notre esprit serait capame de s'appliquer tout à la fois à tout ce que nous avons dans la mémoire, parce que nous ne connaîtrions toujours que peu de
vérités. Cependant, comme je le viens de dire, nous ne sommes capables de connaître qu'un seul objet et une seule vérité à la fois. Le reste demeure ensCTeli dans notre mémoire comme s'il n y étaii point. Voilà donc déjà notre science réduite à un seul objet. Mais de quelle manière encore le connaît-on ? S'il renferme diverses qualités, nous n'en regardons qu'une à la fois. Nous divisons les choses les plus simples en diverses idées, parce que notre esprit est encore trop étroit pour les pouvoir comprendre toutes ensemble. Tout est trop grand pour lui. Il faut qu'il raccourcisse tout ce qu'il considère, ou qu'il en retranche la plus grande partie pour le proportionner à sa petitesse.
La vue de notre esprit est à peu près semblable à celle de notre corpsjje veux dire qu'elle est aussi superficielle et aussi bornée. Nos yeux ne pénètrent point la profondeur des corps, ils s'arrêtent à la surface. Plus ils étendent leur vue, plus elle est confuse, et pour voir quelque objet exactement, il faut qu'ils perdent de vue tous les autres. Que si les objets sont éloignés, ils les réduisent par la faiblesse Se l'organe qui en reçoit l'image, à la petitesse des moindres corps que nous avons auprès de nous. Ces masses prodigieuses, qu'on appelle des étoiles, ne sont qu'un point à nos yeux, et né nous paraissent presque que des étincelles. C'est là l'image de la vue d# notre esprit. Nous ne connaissons de même que la surface et l'écorce de la plupart des choses. Nous en détachons comme une feuille délicate pour en faire l'objet de notre pensée. Si les objets sont u» peu étendus, ils nous confondent. Il faut nécessairement que nous . les considérions par parties, et souvent la multiplicité de ces parties nous rejette dans la confusion que nous voulions éviter : Confusum est quidquid in pulverem sectum est. S'ils ne sont pas présents à nos sens, nous ne les atteignons souvent qu'en un point, et nous nous formons des idées si faibles et si petites des plus grandes et des plus terribles choses, qu'elles font moins d'impression sur nous que I9 moindre de celles qui agissent sur nos sens.
Ce n'est pas encore tout. Quoique ce que notre esprit peut comprendre de vérité soit si peu de chose, la possession ne lui en est pas néanmoins ferme ni assurée. Il y est souvent troublé par la défiance et l'incertitude, et le faux lui paraît revêtu de couleurs si sem. blables à celles du vrai, qu'il ne sait où il en est. Ainsi il n'embrasse son objet que faiblement et comme en tremblant, et il ne se défend contre cette incertitude que par un certain instinct, et un cer. tain sentiment qui le fait attacher aux vérités qu'il connaît malgré les raisons qui semblent y être contraires.
Voilà donc à qiioi se réduit cette science des kommes ^que 1*911 vante tant, à connaître une à une un petit nombre de vérités d'iHie manière faible et tremblante. Mais de ces vérités^ combien y en atril peu d*utiles ? et de celles qui sont utiles en eUes-mêmes, combien y en a-t-il peu qui le soient à notre égard, et qui ne puissent devenir des principes d'erreur? Car c'est encore un effet de la faiblesse dsss hommes, que la lumière les aveugle souvent aussi bien que les ténèbres, et que la vérité les trompe aussi bien que Terreur. .Et la rsâson -en est que les conclusions dépendant ordinairement de ïusion des vérités, et non d*une vérité toute seule, il arrive souvent quuiie vérité imparfaitement connue étant prise par erreur comme suffi* santé pour nous conduire, nous jette dans régaremenuGomlûeny en a-t-il, par exemple, qui se précipitent dans des indiscrétions par la connaissance qu'ils ont de cette vérité particulière : que nous devons la coirection au prochain? Combien y en a^t-il qui autonsent leur lâcheté par des maximes très-véritables touchant la condescendance chrétienne?
Si Ton ne voit point de chemin, on s égare; si l'on en voit pju* sieurs, on se confond, et la lumièire de l'esprit qui fait découvrir plusieurs raisons, est aussi capable de nous tromper que la stupidité ^ui ne voit rien. Nous nous trompons souvent par l'impression des ,autres qui nous communiquent leurs erreurs, et nous nous trom* pons ipane quelquefois lorsque nous découvrons les erreurs des autres, parce que nous sommes portés à croire qu'ils ont tort en tout, au lieu qu'ils n'ont souvent tort qu'en partie.
IV. Difficulté de connaître des choses dont on doit juger pa? la comparaison des fraisemblauces. Témérité prodigieuse de ceux qui se croient capables de du>ifiir une religion par l'exameii ptrtteulier de tous Jes dogmes cootefilés.
Yûici.encore un autre inconvénient qui est la source d'un grand nombre d'erreurs. La découverte du vrai dans la plupart des choses dépend de la comparaison des vraisemblances. Maàs qu'y a^t-il de plus troi^peur que cette con^raison ? car ce qui est de soi-même moins vraisemblable étant mia plus en vue par la inanièpedont on l'exprime, et étant considéré avec plus d'application ou de passion, est capable de faire beaucoup plus d'împtression sur l'esprit que d'autres choses, qui, quoiqu'appuyées sur des raisons beaucoup plus solides, seraient proposées d'une manière obscure, et écoutées avec négligence et sans passion. Ainsi l'inégalité de .la clarté, l'inégalité de rapplication, l'inégalité de la passion contrepèse souvent, ou. anéantit même entièrement l'avantage que les raisons
ont les unes sur les autres en solidité ou en TraiseniblfinQe» Cependant 1 esprit àe rbomme étant si faible, si borné, si étroit, fit sujet à s'égarer, est en même temps si présooiptueux qu'il n'y a rien dont il ne se puisse croire capable, pourvu qu'il se trouve des ^ens qui l'en flattent.. Qu'y a*t-il qui soit plus visiblement au-dessus de l'esprit et de la lumière du conaïun du monde, et |Mirticulièrement des simples et des ignorants, que de discerner entre tant de dogmes contestés parmi les chrétiens, ceux qu'il faut rejeter de ceux qu'il faut suivre? Pour décider raisonnablement une seule de ces questions, il faut une étendue d'esprit très-grande et . trèsrare. Que sera-ce donc quand il s'agit de les décider toutes, ^ de faire le choix d'une religion sur la comparaison <des raisons iie toutes les sociétés dirétiennes. Cependant les auteurs des nouvelles hérésies ont persuadé à cent millions d'hommes qu'il n'y avait rien en cela qui surpassât la force de l'esprit des plus sinpplës. . C'est même par là qu'ils les ont attirés d'entre le peuple. Ceux qui les ont suivis ont trouvé qu'il était beau de discerner eux-mémeâ la véritable reUgion par la discussion des dogmes, et ils ont considéré ce droit d'en juger qu'on leur attribuait, 'comme un avantage eonsidé» rable que l'Ëglise romaine leur avait injustement ravi.
On ne doit pas néanmoins chercher ailleiu^s que dans la fsâblesse même de l'homme la cause de cette présonapiion* Elle vient uniquement de ce que l'homme est si éloigné de connaître la vérité^ qu'il en ignore même les marques et les oaractères. Il ne se forme souvent que des idée& confuses des termes d'évidence et de certitude. Et c'est ce qui fait qu'il les applique au hasard à toutes les vaineà lueurs dont il est frappé. Tout ce qui lui plaît devient évident* Ainsi, après qu'un hérétique a comme consacré ses fantaisies par ce titre qu'il leur donne de vérités certaines et contenues clairement dans l'Ecriture, il étouffe ensuite tous les doutes qui pourraient s'élever contre, et ne se permet pas de les regarder; ou s'illes regarde, c'est ne les considérant. que comme des difficultés, et en leur ôtant par là la force de faire impression sur son esprit.
y. Qne le inonde n'est presque composé qae de gens stupides qui ne pensent à rien. Que ceux qui pensent un peu davantage ne valent pas mieux. Trouhie que l^imagination cause à la raison. FoUe commencée dans la plupart des hommes.
Si l'esprit humain est si peu de chose, même lorsqu'il s'agite et qu'il cherche la vérité, que sera-ce lorsqu'il s'abandonne au poids de son corps, et qu'il n'agit pesque que par les sens? Or il n'agit
324 PAinCIPES FONDAMsirrAUX
presque que de cette sorte dans la plupart des hommes, comme l'Ecriture nous Tenseigne quand elle nous dit, que Vhabitation terrestre abaisser esprit qui pense à plusieurs choses^. Car en nous découvrant par ces paroles Factivité naturelle de l'esprit qui le rend de lui-même capable de former une grande diversité de pensées, et de cora'prendre une infinité de divers objets, elle nous fait voir aussi l'état où cet esprit est réduit par l'union avec un corps corrompu, et parles nécessités de la vie présente qui l'appesantissent tellemenf, quelque actif, pénétrant et étendu qu'il soit de lui-même, qu'elles le resserrent en un très-petit cercle d'objets grossiers, autour desquels il ne fait que tourner continuellement d'un mouvement lent et faible, et qui n'a rien de la noblesse et de la grandeur de sa nature. En effet, si l'on fait réflexion sur tous les hommes du monde, ou trouvera qu'ils sont presque tous plongés dans une telle stupidité, que si elle n'éteint pas entièrement leur raison, elle leur en laisse si peu l'usage, que c'est une chose étonnante comment une âme peut être réduite à une telle brutalité. A quoi pense un Cannibale, un Iroquois, un Brésilien, un Nègre, un Cafre, un Groênlandien, un Lapon tout le temps de sa vie? A chasser, à pêcher, à danser, à se venger de ses ennemis.
Mais, sans aller chercher sî loin des exemples de la stupidité des hompies : à quoi pensent la plupart des gens de travail ? A leur ouvrage, à manger, à boire, à dormir, à tirer ce qui leur est dû, à payer la taille et à un petit nombre d'autres objets. Ils sont comme insensibles à tous les autres, et l'accoutumance qu'ils ont de tourner dans ce petit cercle les rend incapables de rien concevoir au delà. Si on leur parle de Dieu, de l'enfer, du paradis, de la religion, des règles de la morale, ou ils n'entendent point, ou ils oublient en on fnôihéni té qu ôtt leur dit, et leur esprit rentre aussitôt dans ce cercle d'objets grossiers auxquels il est accoutumé. S'ils sont infiniment éloignés par leur nature de celle des bêtes, telle qu'elle est en effet, ils sont très«-peu différents de l'idée que nous en avons; car ce que nous concevons par une bête, est un certain animal qui pense, mais qui pense peu, qui n'a que des idées confuses et grossières, et qui n'est capable de concevoir qu'un fort petit nombre d'objets. Ainsi nous concevons un cheval comme un animal qui pense à manger, à dormir, à courir, à retournera son écurie. Celte idée n'est pourtant pas celle d'un cheval, car une machine ne pense point; mais c'est proprement celle d'un homme stupide. Et certai-
I Sap., IX, 15.
nement il ne faudrait pas y ajouter encore beaucoup de pensées pour en former celle d un Tartare.
Cependant ce nombre de. gens qui ne pensent presque point, et qui ne sont occupés que des nécessités de la yie présente, est si grand, que celui des gens dont Tesprit a un peu plus d'agitation et de mouvement n'est presque rien en comparaison. Car ce nombre de stupides comprend dans le christianisme même presque tous les gens de travail, presque tous les pauvres, la plupart des femmes de basse condition, tous les enfants. Tous ces gens ne pensent presque à rieu durant leur vie, qu'à satisfaire a^x nécessités de leur corps, à trouver moyen de vivre, à vendre, à acheter; et encore ils ne forment sin* tous ces objets que des pensées assez confuses. Mais dans les autres nations, principalement entre celles qui sont plus barbares, il comprend les peuples entiers sans aucune distinction.
Il est certain que les gens qui travaillent du corps, comme tous les pauvres du monde, pensent moins que les autres, et le travail rend leur âme plus pesante : les richesses, au contraire, qui donnent un peu plus de loisir et de liberté aux hommes, et qui leur permettent de s entretenir les uns avec les autres; les emplois d'esprit qui les obligent de traiter ensemble, les réveillent un peu, et empêchent que leur âme ne tombe dans une si grande stupidité. L'esprit d'une femme de la cour est plus remué et plus actif que celui d'une paysanne, et celui d'un magistrat, que celui d'un artisan. Mais s'il y. a plus d'action et de mouvement, il y a aussi pour l'or- > dinaire plus de malice et plus de vanité : de sorte qu'il y a encore plus de bien réel dans une stupidité simple, que dans cette activité pleine de déguisement et d'artifice.
Enfin, pour achever la peinture de la faiblesse de notre esprit, il faut encore considérer que quelque vraies que soient ses pen* sées, il en est souvent séparé avec violence par le dérèglement naturel de son imagination. Une mouche qui passera devant ses yeux est capable de le distraire de la contemplation la plus sérieuse. Cent idées inutiles qui viennent à la traverse, le troublent et le confondent malgré qu'il en ait. Et il est si peu maître de lui - même^ qu'il ne saurait s'empêcher de jeter au moins la vue sur ces vains fantômes, en quittant les. objets les plus importants. Ne peut -on pas appeler avec raison cet état un commencement de folie ? Car comme la folie achevée consiste dans le dérèglement entier de l'imagination qui vient de ce que les images qu'elle présente sont si vives que l'esprit ne distingue plus les fausses des véritables, de
3l6 prutcipes Toin>i.MBi9TÀtnt
même h force qa'elle a de présenter ses images à l'espnt, sans le congé et sans Taveu de la volonté, est une folie commencée; et pour la rendre* entière, il ne faut qu'augmenter de quelques degrés la chaleur du cerveau, et rendre les images un peu pla^ vives. De sorte qu^entre l'état du plus sage homme du monde, et celui d'Un fou achevé, il n'y a de différence que de quelques de^ grés de chaleur et d'agitation d'esprit. Et nous ne sommes pas seuleihent obligés de reconnaître que nous, somnres capables de la folie, mais il faut avouer de plus que nous la sentons, et que nous la voyons toute formée dans nous-mêmes, sans que nous sachions à quoi il tient qu'elle ne s'achève par im entier renversement de notre esprit.
VI. PaibleMe de la volonté de rborome ptas grande que eelle de la raison. Peuile gens vivent par raison. La volunté ne saurait résister à des inipolfrionsdeot nous savons la fausseté. Les passions viennent de faiblesse^ Besoin que Time a d'appni.
Mais quoique la raison scHt faible au -pomt où nous l'avons représentée, ce n'est encore rien au prix de la faiblesse de l'autre partie de l'homme, qui est «a vol<o«tté, et l'on peut dire, en les com^ parant ensanble, que sa raison fait sa force, et que sa faiblesse conrâste dans l'impuissance où «a volonté se trouve, de se conduire par la raisbn.
Il n'y a personne qui ne dè'meure d'accord que ta raison nous % est donnée pour nous servir de guide dans ta vie, pour nous feire discerner les biens et les maux, et pour nous régler dans nos déàts et dans nos actions. Mais combien y en a-t-îl peu qui l'emploient à cet usage, et qui vivent, je ne dis pas selon la vérité et la justice^ mais sdon leur propre raison, tout aveugle et toute corrompue qu'elle est ? Nous flottons dans la mer de ce monde au gré de nos passions qui nous emportent tantôt d'un côté et tantôt d'un autre, comme un vaisseau sans voile et sans pilote : et ce n'est pas la raison qui se sert des passions, mais ce sont les passions qui se servent de la raison pour arrive?* à leur fin. C'est tout l'usage que Ton en fait ordinairement.
Souvent même la raison n'est pas corrompue. Elle voit ce qu'il faudrait faire, et elle est convaincue du néant des choses qui nous agitent; m^is elle ne saurait empêcher Timpression violente qu'elles font sur nous. Combien de gens s'allaient autrefois battre en duel, en déplorant et en condamnant cett^ misérable coutume, et se blâ* mant eux-mêmes de la suivre ? Mai^ ils n'avaient pas pour cela la
DE THILOSOraiB CRRÉTIBNins. Z^J
fôree de mépriser le jogement de ces fous qui les eussent traités de lâches s'ils eussent ob« à la raison. Combien de gens se ruinent en folles dépenses, et se réduisent à des misères extrêmes, parce qu*îls ne sauraient résister à la fausse honte de ne faire pas comme les autres ?
Qu'y a-t-il de plus abé que de convaincre les hommes du peu de solidité de tout ce qui les attire dans le monde ? Cependant avec tous ces raisonnements le fantôme de la réputation, la chimère déshonneurs, du rang, et mille autres choses aussi vaines les emportent et les renversent, parce que leur âme n'a point de force, de solidité, ni de fermeté.
Que dirait-on d'un soldat qui, étant averti que, dans un spectacle où l'on représenterait un combat, les canons et les mousquets ne sont point chargés à balle, ne laisserait pas de baisser la tête et de s'enfuir au premier coup de mousquet? Ne dirait-on pas que sa lâcheté approcherait de la folie ? Et n'est-ce pas cependant ce que nous faisons tous les jours? On nous avertit que les discours et les jugements des hommes sont incapables de nous nuire, comme ils ne nous peuvent servir de rien, qu'ils ne peuvent nous ravir aucun de nos biens, ni soulager aucun de nos maux. Et néanmoins ces discours et ces jugements ne laisséht pas de nous renverser et de faire sortir notre âme de son assiette. Une grimace, une parole de chagrin nous mettent en colère, et nous nous préparons à les repousser comme si c'était quelque chose de bien redoutable. Il faut nous flatter et nous caresser comme des enfants pour nous tenir en bonne humeur; autrement nous jetons des cris à notre mode, comme les enfants à la leur.
U est certain que l'impatience que les hommes témoignent dans toutes ces occasions vient de quelque passion qui les possède. Mais les passions mêmes viennent de faiblesse et du peu d'attache que leur i^rae a aux biens véritables et solides. Et pour le comprendre, il faut considérer que, comme ce n'est pas une faiblesse à notre corps d'avoir besoin de la terre pour se soutenir, parce que c'est la condition naturelle de tous les corps; mais que Ton ne dit qu'il est faible que lorsqu'il a besoin d'appuis étrangers, qu'il le faut porter ou qu'à lui faut un bâton, et que le moindre vent est capable de le renverser; de même, ce n'est pas une faiblesse à Tâme d'avoir besoin de s'appuyer sur quelque chose de véritable et de solide, et de ne pouvoir pas subsister comme suspendue en l'air sans être attachée à aucun objet : ou si c'est une faiblesse, elle est essentielle à la créature, qui, ne suffisant pas à elle-même, a besoin
32^ VKISC1VE& FONDAKSirTÀITX
de chercher ailleurs le soutien qu elle ne trouve pas en soi. Mais la faiblesse véritable de Tàme consiste en ce qu'elle s'appuie sur le néant^ comme dit rEcriture, et non sur des choses réelles et solides ; ou que si elle s'appuie sur la vérité, cette vérité ne lui suffit pas, et n'empêche pas qu'elle n'ait encore besoin de mille autres soutiens, par la soustraction desquels elle tombe incontinent dans rabattement. Elle consiste en ce que le moindre soa£3e est capable de la fairç sortir de l'état de son repos, que les moindres bagatelles rébranlent, l'agitent, la tourmentent, et quelle ne peut résister à l'impression de mille choses dont elle reconnaît ellemême la fausseté et le néant '.
' Essai de morale^ t. I.
DE PHILOSOPHIE CHEETIENNE. 829