‹ Cours de philosophie chrétienne (volume 2)Chapitre 25 sur 41 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

DU 8CEPTICI8IIB.

Les objets sur lesquels l'esprit humain peut s'exercer sont de trois genres : ou l'entendement les perçoit par le moyen des sens, ou il les perçoit inamédiatement par lui^ménie, ou il les connaît par l'intermédiaire du témoignage des autres. De là résultent. trois ordi*es de connaissance, l'ordre physique^ l'ordre métaphysiqne^C l'ordre testimonial ou historique* Chactm d'eux repose sur des pre* miers prin4:ipes dont le raisonnement déduit ensuite les consé^ quences. Ainsi se forme i4 se développe la raiaon^ à de&degcesr divers, dans chaque individu.

Or, parmi les sceptiqnis, les uns on t prétendu douter de la writé externe dans tous les genres de çonnaissaiices, physiques, métaphysiques, historiques et logiques. D'antres, jdus modérés, ont restreint leur système à qitelques^ans de ces objets, n'ayant la force, ni de rejeter lenr principe, ni d'en adopter les coaséqvoicesi

Je vais d'abord offrir un coup d'oeil historique sur le icepticisme;^ puis, je m'efforcerai d'en faire ressortir l'iisipossîliilité, la foUe et Icfs funestes efCets.

Am'TlGLS ^^ — Coup d'orîl historique mie seepticisme.

-1 . Sceptiques anciens.

Née de l'école d'Italie dont elle était presque contemporaine, Fécole dïSée commença à s'élever au-dessus des objets sensibles où la [Àilosophie dé Thaïes et de Pythagore s'était concentrée. On vit paraître alors des théories abstraites sur les principes des choses, et principalement sur le fondement des connaissances humaines. Les Eléatiques se divisèrent en deux classes, celle des Eléatiques anciens, connus sous le nom de métaphysiciens y celle des Eléatiques récents, aux(][uels on a donné le nom de physiciens. « Cest

L'art déraisonner.

DIT »iLOS0P0ns cmiénsNivs. 33 1

dans les deux écoles d'Hëe que nous apercerons, pour la première fois, d'une m^ère distincte, un commencement de recherchés systématiques sur la théorie de la connaissance humaine, coordonné * avec l'ensemble de leur doctrine, destiné à la justifier, mais considéré en même temps comme formant une science spéciale ; et c'est Fan des caractères propres à cette écok '. »

Xénophane, fondateur de cette secte, fut, dit-on, comme Euripide et Socrate, disciple d'Archélaûs, qui appartenait à l'école ionique, et qui apporta la physique ionienne à Athènes. On dit que Xénophane avait vu et entendu Pythagore. Il était né à Colophon, ville de TAsie Mineure; mais il vint s'établir à Vélîa ou Elie, ville de la grande Grèce, occupée par une colonie de Phocéens.

« Xénophane est le premier philosophe qui ait doimé pour fondement à la science un raisonnement absolu, entièrement àprioriy qui se soit place dans un ordre de pures spéculations antérieur à tous les feits', pour considérer les faits, et qui ait prétendu déterminer ce qui existe par les seules idées que la raison se forme sur ce qui doit être ^. »

Abordant le grand problème de l'existence réelle, il veut savoir là raison pour laquelle ce qui n'est pas commencerait à exister, poiar laquelle ce qui est viendrait à changer. 11 examine si l'on peut donner la raison de l'existence, de ses modes et des transfor* maliiHis qu'ils subissent; si même ces transformations sont possibles. Du principe rien ne se fait de rien^ il arrive à conclure que toute transformation est une chose co<ltradictoi^e.

'« Si Ton considère que l'existence est un fait simple, primitif, nn* fait qui nons est donné, on comprendra qu'en voulant construire Texistcnce àprioriy et parles seules forces de la raison, en cherchant à démontrer le principe même de l'existence, on se f»T>posait un problème insoluble. Xénophane était donc conséquent à kn-même. Mais il transportait dans l'ordre des réalités une vérité qui n'a de valeur que dans l'ordre intellectuel, et l'impossibilité où est l'esprit humain d'expliquer par d'autres faits le fait primitif, devenait pour lui l'impossibilité réelle de toute naissance et de toute génération* Or^ rien ne peut être que sous une certaine manière d'être^ il était donc conséquent encore lorsqu'il soumet-* tak la manière* d'être à> la même loi que l'existence elle-même.

» De là résulta oetOe conséquence générale, que tout ce qui est, est éternely immuable^ et doit subsister toujours.

* Dégérando, Histoire comparée, 1. 1, cb.

* Id. iàid.

332 VaiNGXPES F0NDAME2TTÀUX

^ De même que les choses qui existent ne peuvent changer^ elles ne peuvent être dwerses; ainsi tout est un : on ne peut concevoir des êtres dissemblables. Hêtre est unique»

» La pensée^ suivant ce philosophe, est la seule substance réelle^ persévérante^ immuable '. »

On voit déjà poindre le scepticisme, qui consiste à dire, en effet, que tous les phénomènes physiques et intellectuels n'ont d existence que dans la pensée humaine, et qu'on ne peut conclure de cette pensée à la réalité externe.

Le panthéisme était la conséquence du principe posé par Xenophane. Cette hypothèse n'est pas nouvelle, comme on voit, quoiqu'elle ait été rajeunie depuis. Au reste, nous verrons encore plus d'une fois les fripiers de la philosopliie moderne ravauder et étaler comme neuves les guenilles de l'antiquité.

Xénophane, n'attrihuant à l'univers matériel qu'une simple valeur phénoménale, une existence toute relative à nos perceptions, s'occupa cependant d'une cosmogonie physique, avança que tout vient de la terre et de l'eau, et posa ainsi le principe géologique que les neptuniens modernes ont développé.

Selon ce philosophe, la raison seule nous fait découvrir ce qui est ferme et stable, ce qui est l'objet de la science; toutes les impressions sensibles sont différentes, et elles ne nous font pas connaître les choses telles qu'elles sont eu elles-mêmes. Les perceptions de l'ordre physique ne peuvent donc être que l'objet de Y opinion. Toutefois, d aprè% le. témoignage de Sextus FEmpirique, il se plaignait, dans les derniers temps de sa vie, de ne rien savoir avec certitude. Voici ses parojes extraites du poëme en vers qu'il a écrit sur la nature, et dont les fragments, conservés par Sextus l'Empirique, forent imprimés en 1 573 par Henri Etienne :

« Aucun homme ne sait rien de certain sur ce qui concerne les dieux, ni sur ce que je dis sur le tout universel ; aucun ne peut le savoir : car si l'un d'entre eux atteignait la vérité, il ne pourrait du moins savoir qu'il l'a obtenue. »

« II s'élevait avec force, dit Cicéron *, contre l'orgueil de ceux qui affirment avec certitude ; aussi Bayle n'a-t-il pas hésité à le ranger au nombre des sceptiques ^. Cependant Sextus l'Empirique, si intéressé à invoquer une semblable autorité à l'appui de sa cause, Sextus, qui avait son poëme sous les yeux, se borne à conclure que,

* Dégérando, Hist. comparée, 1. 1, ch. 6.

* jlcadem, quœst.^ iv, 23.

* Dict,, art. Xénophane^ net 4.

suivant lopinion de Xénophane, il y a dans l'homme une faculté de connaître le vraisemblable K Le scepticisme de Xénophane, quel qu'il fut, ne doit s'entendre que du monde sensible et phénoménal^ et non des vérités métaphysiques. C'est ce que nous atteste Aristote ; c'est ce que répète expressément Arisloclès, dans le passage rapporté par Eûsèbe ^. C'était l'idéalisme, en un mot, système qui, aux yeux des observateurs superficiels, se confond avec le scepticisme, et qui souvent aussi se résout en effet dans ce dernier ^ » Parménide, disciple de Xénophane (435 ans avant Jésus-Christ ), développa plus expressément la théorie de son ami, qui avait pour but de refuser toute autorité au témoignage des sens, et de réserver aux spéculations rationnelles le privilège d'atteindre la vérité. C'est ce qui résulte de son poème sur la nature ^^ où il dit qu'il faut se soustraire à l'entraînement des sens; que le sentiment écarte de la vraie route, et que la parole^ la pensée, rétre, ont la réalité en* trere.La manière nette et hardie dont il s'exprime l'a fait considérer conime le fondateur de l'idéalisme chez les Grecs, et les nouveaux platoniciens l'ont regardé comme l'un de leurs devanciers.

Mélissus., autre philosophe de la même école (444 ^^^ avant Jésus»

Christ), répète les mêmes notions : » Tout ce qui s'offre à nos sens

. est varié et mobile ; il n'y a donc aucune réalité véritable ; les sens

ne saisissent donc que de vaines apparences ; la raison seule peut

atteindre à ce qui possède uqe existence réelle ^ »

Cette philosophie, qui heurtait toutes les idées reçues parmi les hommes, et qui choquait si ouvertement le sens commun, ne man*^ qua pas d'être vivement attaquée par les raisons tirées de l'instinct invincible de la nature et du témoignage intime de la conscience* Ainsi s'éleva dans l'empire de la philosophie la première lutte ouverte dont l'histoire nous offre l'exemple.

Zénon(5o4 ans avant Jésus-Christ) se chargea de défendre la cause difficile desEléatiques; ce qu'il fit d'une manière très-subtile, plutôt en montrant les inconvénients des principes de ses adversaires, qu'en prouvant la vérité et la bonté intrinsèques du sien. Zenon, pour soutenir cette polémique, fut conduit à instituer la logique, dont les for-

* Pyrrohon, hypot,^ I, § 225.

* Prœp. Ei'ang,^ viii.

* Uist, comparée, 1. 1, cli. 6.

*Des fragments de ce poëme ont été publiés par H. Etienne sous le titre de Poësis phiiosophica. Le professeur Fulleborn, dans ses mélanges, Ta aussi publié d* une manière plus complète.

» Simplicius, in Phys. Arist.^et sur le liyre de Cœlo.

334 PEISCSPSS VONaUUSVXiUDX

muleft turent detennînëes plus tard par Ai'istote, « Ce fut ainsiquela logique, à son origine, prit le caractère qu elle a presque oonslam» ment consenré, d'être une arme pour la combat, {>hitôt qu'un îbstrument donné à la raison pour édifier f ce Ait ainsi que, employée 4'abord pour soutenir la cause des spéculalions ratioanelleSypour attaquer lautorité et Texpérience, elle dut se fonder de préféreaee sur les déductions à priori^ plutôt que siir.les indmoions analy* tiques ^ » On dit que Zenon montrait, une si grande habileté idaBS la dispute, qu'il pouvait également toutcantpedicei tout envelopper des nuages du doute*

On a rattaché à cette école Heraclite, surnommé le ténébreux et ie pleureur (5oo ans avant Jésus-Christ), quoiqu'il ait plutôt aspiré à être lui-même qu'à se montrer le disciple d'un autre. Cependant il suivit sur le principe des connaissances humaines la même disûoction que Xénophane. D'après ce principe :. le même ne peut étn couçuque par le même; la conception ne peut se fonder que sur la similitude entre Vobjet et le sujet ^, il fut conduit naturellement à rejeter le témoignage des sens, et à n'accorder d'autorité qu'à la raison. Cependant il considérait les sens comme des canaux, par lesquels nous aspirons la raison dipine. Sûr cette idée, il fonde l'autorité du sens commun, « Les jugements dans lesquels Raccordent tous les hommes sont un témoignage certain de la vérité ; cette lumière connue, qui les éclaire tous à la fois, n'est autre chose que la raison divine répandue dans tous les êtres pensants par une effusion immédiate '\ »

Cependant Hippocrate, le père de la médecine (460 ans avant jésus-Christ), ramena 1 étude de l'observation; il étudia la nature selon la méthode expérimentale et les règles de Tind action ; en sorte qu'il imprima un grand mouvement aux sciences naturelles. « D Êdsait consister la recherche du vrai dans l'art d'associer la raison â l'expérience. Sa philosophie est en quelque sorte renfermée dans ce peu de mots, qu'on croirait avoir été tracés par Bacon : « Il faut tirer toutes les règles de pratique, non d'une suite de raisonnements antérieurs, mais de l'expérience dirigée par la raison. Le jugement est une espèce de mémoire qui assemble et met en ordre toutes les impressions reçues par les sens ; car avant que la pensée se produise, les sens ont éprouvé tout ce qui doit la fournir, et ce sont eux qui en font parvenir les matériaux à l'entendement \ »

* Hist. comparée^ 1. 1, ch. 6.

* Aristole, de Anim.^ I, 3.

> Sextus l'Empirique, Advers, Logic, VII*

* Hisi. comparée 1 1. J, ch. 6.

DS JSHfiLOftOFHIB OSKàMUm^B. 335

Quoique certains higtorieos aient voulu faire ce pbikmphe.^aciple d'Heraclite, il parait, d'après la marche qu il a suivie, qu fl n apparteuait pas à 1 école d'Elée.

LesEléatiques^A/«cw/w forment la secoade brandie de celle école. Parmi eux il faut distinguer Empédoole,,Leucippe,.Dmno. crite, Métrodore de Chios.

Erapédocle, né à Agrigente en Sicile, philosophe, poète, historien, médecin, se rattachait à Fécole d'Italie, ayant été disciple.de Telauges, qui Tétait lui-même de Pythagoce. , Aussi «adurit^il la niétempsycose sur.laqueUe il fit un poëme. Ses idées, :pl«rineâ d'une exaltation voisine de k folie, étaient exprimées, dans un style qui ressemblait beaucoup à celui d'Homère, s'il faut en croire Aristote, cité par Diogène Laërce. Comme il se xaroyait Dieu, ou qu'il voulait passertpour tel, ilse précipita dans, les flammes de rEtna,.vers l'an 440 avant Jésus-Christ.

Sa doctrine, si l'on peut donner ce nom à des rêveries incohérentes, était empreinte de syncrétisme. Il paraît avoir emprunté aux Eléatiques le principe que le même ne peut être aperçu que par le même, d'où il déduisit une théorie particuUère de la sensation. Sextus l'Empirique nous apprend qu'il refusait tonte confiance «lux sens, et ne reconnaissait d'autorité que dans la raison seule '.Aii reste, l'exagération poétique de son style, et les contradictions oùiil est tombé, empêchent de le classer nettement parmi les sceptiques.

Leucippe d'Abdère, disciple de Zenon (428 ans ava^t Jésus- Christ), inventa le système des atomes et du mde, développé ensuite par Démocrite et par Epicure. L'idée du mouvement inhérent à chaque atome, lequel produit une sorte de tourbillon, a été regardée par Huetet par Bayle comme le germe du. système de Hescartes. La cosmogonie de ce philosophe ne suppose aucune .intervention d'une cause intelligente. Pour lui, tout est matière et destin. Sa psycologie est aussi radicalement matérialiste. L'âme est, selon lui, un agrégat d'atomes, un composé de particules ignées, qui circulent dans tout le corps. Ainsi, l'univers tout entier est une vaste mécanique.

Démocrite, compatriote et disciple du précédent, épuisa son patrimoine à voyager en Egypte, en Chaldée, en Perse, et peut-être jusque dans les Indes. Gomme ce philosophe riait et se moquait de tout, Jes Abdéritains le croyant fou, écrivirent à Hippocrate pour qu'il vînt guérir sa tête. Démocrite, dans un ouvrage intitulé

^ Adv, Math., vi, 115,122.

336 PRINCIPSS FONDAMENTAUX

le DiascomoSy avait développé le système de son maître sur la formation du monde. Selon Démocrite, la sensation ne représente que laetion exercée sur nous par les corps, mais elle n'exprime aucune qualité réelle. Ainsi, les perceptions sensibles n'ont aucune vérité et ne peuvent nous procurer aucune connaissance réelle. La raison seule peut porter des jugements solides et obtenir une connaissance véritable. Cependant cette raison est une faculté de l'âme : or, selon le même philosophe, l'âme est im agrégat d'atomes de feu, dont toute l'acdvité réside dans le mouvement matériel; d'où il suit que l'intelligence humaine est entièrement passive. Cest pourquoi Aristote accuse Démocrite d^avoir identifié la raison avec les sens. Sextus l'Empirique ' suppose qu'il refuse la certitude à toute espèce de connaissance; et Gicéron^ le met au rang des sceptiques.

Métrodore, médecin de Ghios, et disciple de Démocrite, adopta la théorie des atomes, et Cicéron,dans les Questions académiques^^ lui fait tenir ce langage : « Je nie que nous sachions si nous savons quelque chose ou si nous ne savons rien; que nous sachions même ce que c'est que savoir ou ne savoir pas, s'il y a quelque chose, ou si nous ne savons rien. »

Ainsi, par des voies opposées, les deux branches de l'école éléadque, l'une partant des axiomes métaphysiques. Vautre admettant pour base de leurs spéculations la variété des choses sensibles, parvinrent au même résultat, avec cette différence que le scepticisme de la première fut l'idéalisme, et que celui de la seconde fut le matérialisme. D'un côté, la raison pure rejette toute réalité sensible ; de l'autre, l'âme^éduite à des éléments matériels, ne perçoit que d'une manière passive les formes mobiles et incertaines du monde.

La seconde phase du scepticisme est celle où l'on voit paraître les sophistes. AvL sein de la prospérité d'Athènes, et de la corruption qui en ^tait la suite, corruption qui était favorisée encore par l'abus de l'art oratoire, par l'ambition d'une jeunesse téméraire, et par les écarts inévitables d'une liberté presque sans limite, on vit accourir dans cette ville les philosophes d'Ionie, d'Elée et d'Italie, pour y trouver la paix, la liberté et les honneurs dont ils ne jouissaient plus nulle part. Périclès (5oo ans avant Jésus-Christ), grandjpar son génie et ses succès, plutôt que par ses vertus, avait chargé de fleurs les chaînes qu'il &isait peser sur sa patrie; le siècle qui porte son nom restera toujours comme l'un des plus brillants dont l'his-

' Jdu. lUath,, VII.

* Acad, quœsi,fiv, cap. 25.

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