‹ Cours de philosophie chrétienne (volume 2)Chapitre 27 sur 41 · MONTAIGNE JUGÉ PAR MALEBRANCHE · texte numérisé non relu

MONTAIGNE JUGÉ PAR MALEBRANCHE

L^s Essais de Montaigne nous peuvent aussi servir de preuve de la fprce .que les imaginations ont les unes sur les autres ; car cet

* Htchxrche de la Férieé, liT. ii, ch. S.

3So mnicsmBs PoimAMEifTA.inc

auteur a un certain air libre, il donne un tour si naturel et si vif à ses pensées, qu'il est malaisé de le lire sans se laisser préoccuper. La négligence qull affecte lui aed assez bien, et le rend aimable à la plupart du monde sans le faire mépriser ; et sa fierté est une certaine fierté d*honnéte homme, si cela se peut dire ainsi, qui le fait respecter sans le faire haïr. L'air du monde et lair cavalier, soutenus par quelque érudition, font un effet si prodigieux sur Fesprit, qu'on l'admire souvent, et qu'on se rend presque toujours à ce qu'il décide, sans oser l'examiner, et quelquefois même sans l'entendre. Ce ne sont nullement ses raisons qui persuadent : il n'en apporte presque jamais des choses qu'il avance, ou ponrie moins il n'en apporte presque jamais qui aient quelque solidité. En effet, il n'a point de principes sur lesquels il fonde ses raisonnements, et il n'a point d'ordre pour faire les déductions doses principes. Un trait d'histoire ne prouve ^s, un petit conte ne démontre pas; deux vers d'Horace, un apophtegme de Cléomènes eu de César, ne doivent pas persuader des gens raisonnables; cependant oes Essais ne sont qu'un tissu de traits dhistoire, de petits contes, de bons mots, de distiques et d'apophtegmes.

Il est vrai qu'on ne doit pas regarder Montaigne dans ses Essau, eomme un homme qui. raisonne^ mais comme un homme qui se divertit, qui tâche de plaire, et qui ne pense point à enseigner; et si ceux qui le lisent ne faisaient que s&ï divertir^ il faut tomber d'accord que Montaigne ne serait pas un si méchant livre pour em. Mais il est presque impossible de ne pas aimer ce qui plait,et.de ne pas se nourrir des viandes qui flattent le goût. L'esprit nepevt se plaire dans la lecture d'un auteur sans en prendre les sentiments, ou tout au moins sans en recevoir quelque teinture, la^dk ae mêlant avec ses idées, le» rende confuses et obscures.

Il n'est pas seulement dangereux de lire Montaigne pour seàr vertir, à cause que le plaisir qu'on y prend .engage insensibleiBC^^ dans ses aeotimenta; mais enclore parcef que ce plaisir est plus criminel qu'on ne pense. Car il est certain que ce plaisir nait prince paiement de la concupiscence, et qu'il ne fait qu'entretenir etf<N^ tifier les passions ; la manière d'écrire de cet auteurn'étant agréabk) que parce qu'elle nous touche et qu'elle réveille nos passions dune manière imperceptiblesi

Il serait assez inutile de prouver cela dans le détail, et généralement que tous les divers styles^ne nous plaisent ordinairement qu^ cause de la corruption secrète de noirecœur^ mai» cen*en est pas lo le lieu, et cela nous mènerait trop loin* Toutefois^ siroii.viM^^^^

Dr nntoiftBKnr cBniBnsinîB. 35%

xéûexiooi sm la liaison des iéeesr et dés passions dont j*ai parlé au* paravant ', «t sur ce qui se pas«û es soi-même ikins le temps que Ion lit quelque pièce bien écrite, on pourra reconnaître en quelque faco2i.que, si nous aimons legeMïïto sublime, lair noble et libre de certains auteurs^ c'est que nous ar?ons de la vanité, et que nous aimons la grandeur et- riodépendaace ; et que ce goût que nous trouvons dans la délicatesse des discours efféminés, n a point d'autre source qu'une secrète inclination pour la mollesse et pour la volupté. £b un mot, que c'est une certaine intelligence pour ce qui touche les sens, et. non pas rintelligence de la vérité, qui fait que certains auteurs nous charment et nous enlèvent comme malgré nous. Mais revenons à Monuigne.

Il me s^nble que ses plus grands admirateurs le louent d un cer^ tain caractère d'auteur judicieux et éloigné du pédantisrae, d'avoir parfaitement connu la nature et les faiblesses de l'esprit humain. Si je montre donc que Montaigne, tout cavalier qu'il est, ne laisse pas d'être aussi pédant que beaucoup d'autres, et qu'il n'a eu qu'une connaissance très-médiocre de l'esprit, j'aurai fait voir que ceux qui l'admirent le plus n'auront point été persuadés par des raisons évidentes, mais qu'ils auront été seulement gagnés par la force de son imagination.

Ce terme pédant est fort équivoque ; mais l'usage, ce mè semble, et même la raison, veulent qu'on appelle pédants ceux qui, pour faire parade de leur fausse science, citent à tort et à travers toutes sortes d'auteurs, qui parlent simplement pour parler et pour se faire admirer des sots, qui amassent sans jugement et sans discernenaent des apophtegmes et des traits d'histoire, pour prouver ou pour faire semblant de prouver des choses qui ne se peuvent prouver que par des raisons.

Pédant est opposé à raisonnable, et ce qui rend les pédants odieux aux personnes d'esprit, c'est que les pédants ne sont pas raisoionables; car les personnes d'esprit, aimant naturellement à raisonner, ils ne peuvent souffrir la conversation de ceux qui ne raisonnent point. Les pédants ne peuvent pas raisonner, parce qu'ils ont l'esprit petit, ou d'ailleurs rempli d'une fausse érudition; et ils ne veulent pas raisonner, parce qu'ils voient que certaines gens les re^ectent et les admirent davantage, lorsqu'ils citent quei^ que auteur inconnu, et quelque sentence d'un ancien, que lorsqu'ils prétendent raiscmner. Ainsi leur vanité se satisfaisant dans la vue

* Chapitre dernier de litiiireinière. p.af lie de .ep li?re.

35a PAIHCIPB8 FOHDABIBNTATTX

du respect qu'on leur porte, les attache à Tétude de toutes les sciences extraordinaires, qui attirent ladmiration du commun des hommes.

Les pédants soiit donc vains et fiers, de grande mémoire et de peu de jugement, heureux et forts en citations, malheureux et faibles en raisons; d'une imagination vigoureuse et spacieuse, mais volage et déréglée, et qui ne peut se contenir dans quelque justesse.

Il ne sera pas maintenant fort difficile de prouver que Montaigne était aussi pédant que plusieurs autres^ selon cette notion du mot pédant, qui semble la plus confonne à la raison et à Tusage; car j^e ne parle pas ici du pédant à la longue robe, la robe ne peut pas faire le pédant. Montaigne, qui a tant d*aversion pour la pédanterie, pouvait bien ne porter jamais robe longue, mais il ne pouvait pas de même se défaire de ses propres défauts. Il a bien travaillé à se faire Tair cavalier, mais il n a pas travaillé à se faire lesprit juste, ou pour le moins il n'y a pas réussi. Ainsi il s'est plutôt fait un pédant à la cavalière, et dune espèce toute singulière, qu'il ne s'est rendu raisonnable, judicieux et honnête homme.

Le livre de Montaigne contient des preuves si évidentes de la vanité et de la fierté de son auteur, qu'il paraît peut-être assez inutile de s'arrêter à les faire remarquer; car il faut être bien plein de soi-même pour s'imaginer, comme lui, que le monde veuille bien lire un assez gros livre, pour avoir quelque connaissance de nos humeurs. Il fallait nécessairement qu il se séparât du commun, et qu'il se regardât comme un homme tout à fait extraordinaire.

Toutes les créatures ont une obligation essentielle de tourner les esprits de Qeux qui lés veulent adorer, vers celui-là seul qui mérité d'être adoré ; et la religion nous apprend que nous ne devons jamais souffrir que l'esprit et le cœur de Vhomme, qui n'est fait que pour Dieu, s'occupe de nous , et s'arrête à nous admirer et à nous aimer. Lorsque saint Jean se prosterna devant l'ange du Seigneur, cet ange lui défendit de l'adorer : Je suis sen^iteur, lui dil-il, comme vous et vos frères. Adorez Dieu K II n'y a que les démons et ceux qui participent à l'orgueil des démons, qui se plaisent d'être adorés; et c'est vouloir être adoré, non pas d'une adoration extérieure et apparente, mais d'une adoration intérieure et véritable, que de vouloir que les autres hommes s'occupent de nous : c'est vouloir être adoré comme Dieu .veut être adoré, c'est-à-dire en esprit et en vérité.

• Apocy XK, 10. Consensus tuus sum^ete,: Deuni adora, '

Montaigne n*a fait son livre que pour se peindre et pour représenter ses humeurs et ses inclinations; il Tavoue lui-même dans Tavertissement au lecteur, inséré dans toutes les éditions : C*€st moi que je peins^ dit-il, je suis moi - même la matière de mon lii>re. Et cela paraît assez en le lisant, car il y a très-peu de chapitres dajis lesquels il ne fasse quelque digression pour parler de lui,* et il y a même des chapitres entiers dans lesquels il ne parle ique de lui. Mais s'il a composé son livre pour s'y peindre, il Ta fait imprimer afin qu'on le Iftt. Il a donc voulu que les hommes le regardassent et s'occupassent de lui, quoiqu'il dise que ce ri* est pas raison qu*on emploie son loisir en un sujet si frivole et si ^'a//^. Ces paroles ne font que le condamner, car s'il eût cru que ce n'était pas raison qu'on employât le temps à lire son livre, il eût agi lui-même contre le sens commun en le faisant imprimer. Ainsi on est obligé de croire, ou qu'il n'a pas dit ce qu'il pensait, ou qu'il n'a pas fait ce qu'il devait. C'est encore une plaisante excuse de la vanité, de dire qu'il n'a écrit que pour ses parents et amis. Car, si cela eût été ainsi, pourquoi en eût-il fait faire trois impressions? une seule ne suffisait-elle pas pour ses parents et pour ses amis p D'où vient encore qu'il a augmenté son livre dans les dernières impressions qu'il en a fait faire, et qu'il n'en a jamais rien retranché, si ce n'est que la fortune secondait ses intentions '? /'rt/o/i^^, dit-il, mais je ne corrige pasy parce que celui qui a hypothéqué au monde son ouvrage^ je trouve apparence quHl n^y ait plus de droit, Qu^il dise s^ il peut mieux ailleurs, et ne corrompe la besogne qu'il a vendue. De telles gens il ne J'audrait rien acheter qu'après leur mort, qu'ils y pensent bien avant qne de se produire. Qui les hâte ? mon livre est toujours un y etc. Il a donc voulu se produire et hypothéquer au monde son ouvrage aussi bien qu'à ses parents et à ses amis. Mais sa vanité serait toujours assez criminelle, quand il n'aurait tourné et arrêté fespritet le cœur que de ses parents et de ses amis vers son portrait, autant de temps qu'il en faut pour lire son livre.

Si c'est un défaut de parler souvent de soi, c'est une effronterie, ou plutôt une espèce de folie que de se louera tous moments, comme fait Montaigne; car ce n'est pas seulement pécher contre l'humililé chrétienne, mais c'est encore choquer la raison.

Les hommes sont faits pour vivre ensemble, et pour former des cofps et des sociétés civiles. Mais 11 faut remarquer que tous les particuliers qui composent les sociétés ne veulent pas qu'on les regarde

* Chap. 9, liT. 3.

354 PRINCIPES FONDAHSNTAIIX

comme la dernière partie du corps duquel ils sont. Ainsi ceux qui se louent , se mettant au-dessus des autres, les regardant comme les dernières parties de leur société, et se considérant eux-mêmes comme les principales et les plus honorables, ils se rendent nécessairement odieux à tout le monde, au lieu de se faire aimer et de se faire estimer.

Cest donc une vanité, et une vanité indiscrète et ridicule à Montaigne, de parler avantageusement de lui-même à tous moments; mais c*est une vanité encore plus extravagante à cet auteur de décrire ses défauts. Car, si Ton y prend garde, on verra qu'il ne découvre guère que les défauts dont on fait gloire dans le monde, à cause de la corruption du siècle ; qu il s'attribue volontiers ceux qui peuvent le faire passer pour esprit fort, ou lui donner l'air cavalier, et afin que, par cette franchise simulée de la confession de ses désordres, on le croie plus volontiers lorsqu'il parle à son avantage. Il a raison de dire ' que se priser eu se mépriser naissent soucent de pareil air d^arrogance. C'est toujours une marque certaine que l'on est plein de soi-même ; et Montaigne me parait encore plus fier et plus vain quand il se blâme, que lorsqu'il se loue, parce <{ue c'est un orgueil insupportable, que de tirer vanité de ses défauts, au lieu de s'en humilier. J'aime mieux un homme qui cache ses crimes avec honte, qu'un autre qui les publie avec effronterie; et il me semble qu'on doit avoir quelque horreur de la manière cavalière et peu chrétienne dont Montaigne représente ses défauts. Mais examinons les autres qualités de. son esprit.

Si nous croyons Montaigne sur sa parole, nous nous persuaderons aue c'était un homme ^ de nulle rétention . au'il n^ avait minX de

garaoire ; que la mémoire lui manquait du tout, mais qu'il ne manquait pas de sens et de jugement. Cependant, si nous en croyons le portrait même qu'il a fait de son esprit, je veux dire son propre livre, nous ne serons pas tout à fait de son sentiment. Je ne saurais recevoir une charge sans tablettes y dit-il, et quand f ai un propos a tenir, sHl est de longue haleine^ je suis réduit a cette vile et misérable nécessité d* apprendre par cœur mot à mot ce que f ai a dirCj autrement Je n* aurais ni façon ni assurance, étant en crainte que ma mémoire ne me "vînt faire un mauvais tour. Un homme qui peut bien apprendre mot à mot des discours de longue haleine, pour avoir quelque façon et quelque assurance, manque -t- il plutôt de mémoire que de jugement? et peut-on croire Montaigne, lorsqu'il

• Liv. 3, eh. 13.

« Ut. 2, ch. 10 ; 1. 1, eh. 24 ; 1. 2, ch. 37.

DE raiLOSOVHIB GHRSTIBimE. 355

dit de lui : Les gens qui me servent ^ il faut que je les appelle par le nom de leurs charges^ onde leur pays ; car il m'est très-mal aisé de retenir des nomsy et si je durais à "vivre long^temps, je ne crois pas que je n^oubliasse mon nom propre. Un simple gentilhomme qui peut retenir par cœur, et root à mot, avec assurance des discours deiongue haleinoy a-t^il un si grand noiaabre d'officiers, qu'il n'ea puisse isetenir les noms ? Un homme qui est né et nourri aux champs et parmi le laboiwage, qui a des affaires et un ménage en mainy et ^idit ^ que de mettre à non chaloir ce qui est à nos pieds ^ ce que nous avons entre nos mainsy ce qui regarde déplus près l'usage de la me^ c'est chose bien éloignée de son dogme, peut -il oublier les noms français de ces domestiques? peut*il ignorer, comme il dît, laph^art de nos monnaies; la différence d'un grain à l'autre, en la terre et au grenier, si elle n'est pas trop (^parente; les plus grossiers principes de l'agriculture, et que les enfants savent; de quoi sert le levain à faire du pain, et ce que c'est que défaire cuver du mn, et cependant avoir l'esprit plein de noms des anciens philosophes et de leurs principes, des idées de Platon ^, des atomes d'Epi-^ cure, du plein et du vide de Leucippuset deDémocritus, de l'eau de T/ialès, de l'infinité de nature d' Ana^imandre, de l'air de Dio^ gène, des nombres et de la symétrie de Pythagoras, de l'infini de Parménide, de l'un de Museus, de l'eau et du feu d'Apollodorus, des parties simillaires d'Anaxagoras,dela discorde et de V amitié d'Em* pédocle, du feu d' Heraclite, etc. Un homme, qui, dans trois ou quatre pages de son livre, rapporte plus de cinquante noms d'auteurs différents, avec leurs opinions ; qui a rempli tout son ouvrage de traits d'histoire et d'apophthegmes entassés sans ordre; qui dit que ^ l'histoire et la poésie sont son gibier en matière de livres; qui se contredit à tous moments et dans un même chapitre, lors même qu il parle des choses qu'il prétend le mieux savoir, je veux dire lorsqu'il parle des qualités de son esprit, se doit-il piquer d'avoir plus de jugement que de mémoire ?

Avouons donc que Montaigne était excellent en oubliance, puisque Montaigne nous assure qu'il souhaite que nous ayons ce sentiment de lui, et qu'enfin cela n'est pas tout à fait contraire à la vérité. Mais ne nous persuadons pas sur sa parole, ou par les louanges qu'il se donne, que c'était un homme de grand sens et d'une pénétration d'esprit tout extraordinaire. Cela nous pourrait

• Liv. 2, ch. 17.

« Liv. 2. ch. 12.

* Liv. 1, ch. 25.

356 PRINCIPES FO]fl>AMBllTA17X

jeter dans Terreiir, et donner trop de crédit aux opinions fausses et dangereuses qu il débite avec une fierté et une hardiesse dominante, qui ne fait qu étoutdir et qu'éblouir les esprits faibles.

L'autre louange que Ion donne à Montaigne, est qu'il avait une connaissance parfaite de l'esprit humain; qu'il en pénétrait le fond, la nature, les propriétés; qu'il en savait le fort et le faible, en un mot, tout ce que Ton en peut savoir. Voyons s'il mérite bien ces louanges, et d'où vient qu'on est si libéral à son égard.

Ceux qui ont lu Montaigne savent ' assez que cet auteur affectait de passer pour Pyrrhonien, et qu'il faisait gloire de douter de tout. La persuasion de la certitudcy dît-il, est un certain témoignage de folie et d^ incertitude ejctrème, et n^est point de plus Jolies gem et moins philosophes que les Philodoxes de Platon ^. Il donne au contraire tant de louanges aux Pyrrhoniens dans le même chapitre, qu'il n'est pas possible qu'il ne fût de cette secte. Il était nécessaire dç sou temps, pour passer pour habile et pour galant homme, de douter de tout ; et la qualité d'esprit fort dont il se piquait l'engageait encore dans ces opinions. Ainsi, en le supposant académicies, on pourrait tout d'un coup le convaincre d'être le plus ignorant de tous les hommes, non-seulement dans ce qui regarde la nature de l'esprit, .mais même en toute autre chose. Car, puisqu'il y a une différence essentielle entre . savoir et douter, si les académiciens disent ce qu'ils pensent lorsqu'ils assurent qu'ils ne savent rien, on peut dire que ce sont les plus ignorants des hommes.

Mais ce ne sont pas seulement les plus ignorants de tous les hommes, ce sont aussi les défenseurs des opinions les. moins raisonnables ; car non-seulement ils rejettent tout ce qui est de plus certain et de plus universellement reçu pour se faire passer pour esprits forts, mais, par le même tour d'imagination, ils se plaisent à parler d'une manière décisive des choses les plus incertaines et les moins probables. Montaigne est visiblement frappé de cette maladie d'esprit, et il faut nécessairement dire que non-seulement il ignorait la nature de l'esprit humain, mais même qu'il était dans des erreurs fort grossières sur ce sujet, supposé qu'il nous ait dit ce qu'il en pensait, comme il l'a dû faire.

Car, que peut'On dire d'un homme c[ul confond l'esprit avec la matière; qui rapporte les opinions les plus extravagantes des philosophes sur la nature de l'âme sans les mépriser, et même d'un air qui fait assez connaître qu'il approuve davantage les plus opposées

* Lîv. l,cb. 12.

* Un x^xi j^yti*^ lintit

DB talLOSOPHIB CRRBTIBlfNE. 357

à la raison ; qui ne voit pas la nécessité de riminortalité de nos âmes ; qui pense que la raison humaine ne la peut reconnaître, et qui regarde les preuves que Ton en donne comme des songes que le désir fait naitre en nous, somnia non docentiSy sed optantis; qui trouve à redire que les hommes se séparent de là presse des autres créatures et se distinguent des bêtes, qu'il appelle nos confrères et nos compagnons, qu il croit parler, s'entendre et se moquer de nous, de même que nous parlons, que nous nous entendons et que nous nous moquons d'elles ; qui met plus de différence d un homme à un autre homme, que d'un homme à une béte; qui donne jusqu'aux araignées délibération, pensement et conclusion; et qui, après avoir soutenu que l'âme de l'homme n'a aucun avantage sur celle des bêtes, accepte volontiers ce sentiment, que ce n^est point parla raison,' par le discours et par V âme que nous excellons sur les bêtes, mais par notre beauté, notre beau teint et notre belle diS' position de membres, pour laquelle il nous faut mettre notre intelligence, notre prudence, et tout le reste à l'abandon, etc. P Peut-on dire qu'un homme qui se sert des opinions les plus bizarres pour conclure que ce n'est point par vrai discours, mais par une^erté et opiniâtreté que nous nous préférons aux autres animaux, eût une connaissance fort exacte de l'esprit humain, et croit-on en persuader les autres?

Mais il faut faire, justice à tout le monde, et dire de bonne Foi quel était le caractère de l'esprit de Montaigne. Il avait peu de mémoire, encore moins de jugement, il est vrai ; mais ces deux qua* lités ne sont point ensemble ce que Ton appelle ordinairement dans le monde beauté d'esprit. C'est la beauté, la vivacité et l'éten*^ due de l'imagination qui font passer pour bel esprit. Le commun des hommes estime le brillant, et non pas le solide, parce que l'on aime davantage ce qui touche leâ sens que icequi instruit la raison. Ainsi, en prenant beauté d'imagination pour beauté d'esprit, on peut dire que Montaigne avait l'esprit beau et même extraordinaire. Ses idées sont fausses, mais belles; ses expressions irrégu- Itères ou hardies, mais agréables; ses discours mal raisonnes, mais bien imaginés. On voit dans tput son livre un caractère d'original, qui plaît infiniment : tout copiste qu'il est, il ne sent point son copiste, et son imagination forte et hardie donne toujours le tour, d'original aux choses qu'il copie. Il a enfin ce qu'il est nécessaire d'avoir pour plaire et pour imposer; et je pense avoir montré suffi-, samment ^ue ce n'est point en convainquant la raison qu'il se fait admirer de tant de gens, mais en leur tournant^ Fe^rit à son avan-

358 FRiHCUBS vamDAWMKmAjni

tage, par la vivacité toujours victorieuse de son imagination doim- Qante.

]f01fTAI«lfB JU«B PAR PASOAL.

Montaigne, né dans un état chrétien, fait profession de la religion catholique^ mais^ comme il a voulu chercher une morak fondée sur la raison, sans les lumières de la foi, il prend ses principes dans cette supposition, et considère l'homme destitué de toute révélation. Il met donc toutes choses dans un doute si universel et si général, que, Thomme doutant même s'il doute, son incertitude roule sur elle-même dans un cercle perpétuel et sans repos, s opposant également à ceux qui disent que tout est incertain, et à ceui qui disent que tout ne Test pas, parce qu'il ne veut rien assurer. C'est dans ce doute qui doute de soi, et dans cette ignorance qui 84gnore, que consiste l'essence de son opinion. Il ne peut Texprimer par aucun terme positif: car, s'il dit qu'il doute, il se trahit, en assurant au moins qu'il doute, ce qui étant formellement contre son intention, il est réduit à s'expliquer par interrogation, de sorte que, ne voulant pas dire, je ne sais, il dit, que sais-je ? De quoi il a &it sa devise en la mettant sous les bassins d'une balance, lesquels, pesant les contradictoires, se trouvent dans un par£edt équiKbre. En un mot, il est pur pyrrhonien. Tous ses discours, tous ses essais roulent sur ce principe, et c'est la seule chose qu'il prétend bien établir. Il détruit insensiblement tout ce qui passe pour le plus certain parmi les hommes, non pas pour établir le contraire, atecune oatitude de laquelle seule il est ennenn, mais pour faire voir seulement que les apparences étant égales de part et d'autre, on ne sflQt où asseoir sa créance.

Dans cet esprit, il se moque de toutes les assurances; il combat, par exemple, ceux qui ont pensé établir un grand remède contre les procès parla multitude et la prétendue justesse des lois; comme si on pouvait couper la racine des doutes d'où naissent les procès, comme s'il y avait des digues qui pussent arrêter le torrent de 1 incertitude et captiver les conjectures. Il dit à cette occasion y« « voudrait autant soumettre sa cause au premier paissant qu^o. des juges armés de ce nombre d^ordonnances. Il n'a pas l'ambition de changer l'ordre de l'État, il ne prétend pas que son avis soit malleur, il n'en croît aucun bon. Il veut seulement prouver la vanité des opinions les plus reçues, montrant que l'exclusion de toutes es lois diminuerait plutôt le nombre des difSérends que cette mullude de lois qui ne sert qu'à l'augmenter, parce que les obscurités

DE PHILOSOPHIE CHRETIENNE. 35g

croissent à mesure qu'on espère les ôter : elles se multiplient par les commentaires; et le plus sûr moyen d'entendre le sens d'un discours est de ne le pas examiner, de le prendre sur la première apparence; car, si peu qu'on l'observe, toute sa clarté se dissipe : sur ce modèle, il juge à l'aventure de toutes les actions des hommes et des points d'histoire, tantôt d'une manière, tantôt d'une autre, suivant librement sa première vue, et sans contraindre sa pensée sous les règles de la raison, qui n'a, selon lui, que de fausses mesures. Ravi de montrer par son exemple les contrariétés d'un même esprit dans ce génie tout libre, il lui est également bon de s*emporter ou non dans les disputes, ayant toujours par l'un ou Tautre exemple un moyen de faire voir la faiblesse des opinions, étant porté avec tant d'avantage dans le doute universel, qu'il s*j fortifie également par son triomphe et par sa défaite.

C'est dans cette assiette, toute flottante et toute chancelante qu'elle est, qu'il combat avec une fermeté invincible, et foudroie Impiété horrible de ceux qui assurent que Dieu n*est point. Il les entreprend particulièrement dans l'apologie de Raimond de Sebonde; et, les trouvant dépouillés volontairement de toute révéla tien, et abandonnés à leur lumière naturelle, tout fait mis à part, il les interroge de quelle autorité ils entreprennent de juger de cet Être souverain, qui est infini par sa propre définition, eux qui ne connaissent véritablement aucune des moindres choses de la nature. Il leur demande sur quels principes ils s'appuient, et il les presse de les lui montrer. H examine tous ceux qu'ils peuvent produire, et il pénètre si avant par le talent où il excelle, qu'il montre la vanité de tous ceux qui passent pour les plus éclairés et les plus fermes. Il demande si l'âme connaît quelque chose, si elle se connaît elle-même, si elle est substance ou accident, corps ou esprit ce que c'est que chacune de ces choses, et s'il n'y a rien qui ne soit quelqu'un de ces ordres; et si elle connaît son propre corps,, si elle sait ce que c'est que matière; comment elle peut raisonner, si elle est matière , et comment elle peut être imie à un corps particulier, et en ressentir les passions, si elle est spirituelle. Quand a-t-elle commencé d'être? avec ou devant le corps? Finit-elle avec lui ou non? Ne se trompe-t-elle jamais? Sait-elle quand elle erre, vu que Fessence de la méprise consiste à la méconnaître ? Il de mande encore si les animaux raisonnent, pensent, parlent; qui peut décider ce que c'est que le temps y \ espace^ Xétenduey le mouifement^ Vunitéj toutes choses qui nous environnent, et entièrement inex- . pHcables; ce que c'est que santé, maladie, mort, Die, bien, mal,

36o PRINCIPES FONDAMEirrAUX

justice^ péché j dont nous parlons à toute heure; si nous avons en nous des principes du vrai, et si ceux que nous croyons, et quon appelle axiomes, ou notions communes à tous les hommes, sont conformes à la vérité essentielle. Puisque nous ne savons que par là seule foi qu un Etre tout bon nous les a donnés véritables, en nous créant pour connaître la vérité, qui saura, sans cette lumière de la foi, si, étant formées à l'aventure, nos notions ne sont pas incertaines, ou si, étant formées par un être faux et méchant, il ne nous les a pas données fausses pour nous séduire ? Montrant par là que Dieu et le vrai sont inséparables, et que si Tun est ou n est pas, s*îl est certain ou incertain. Vautre est nécessairement de même.Qui sait si le sens commun, que nous prenons ordinairement pour juge du vrai, a été destiné à cette fonction par celui qui Ta créé? Qui

' lit •

sait ce que c'est que vérité, et comment on peut s assurer de 1 avoir sans la connaître? Qui sait même ce que c'est qu'un être, puisqu'il est impossible de le définir, qu'il n'y a rien de plus général, et qu'il faudrait, pour l'expliquer, se servir de l'Etre même, en disant :C est telle ou telle chose? Puis donc que nous ne savons ce que cest c^âmcy corps j temps ^ espace j moui^ementj uéritéy bieriy ni même ïétre^ ni expliquer l'idée que nous nous en formons, comment nous assurons-'nous qu'elle est la même dans tous les hommes. Nous n'en avons d'autres marques que l'uniformité des conséquences, qui n'est pas toujours un signe de celle des principes; car ceux-ci peuvent bien être différents, et conrduire néanmoins auxwemes conclusions, chacun sachant que le vrai se conclut souvent duiaui» Enfin Montaigne examine profondément les sciences : la géométrie, dont il tâche de montrer l'incertitude dans ses axiomes et dans les termes qu elle ne définit point, comme d'étendue, de wottf«ment, etc.; la physique et la médcjcinc, qu'il déprime en une infinité de façons; l'histoire, la politique, la morale, la jurisprudence et le reste : de sorte que, sans la révélation, nous pourrions croire, selon lui, que la vie est un songe dont nous ne nous éveillons qu a la mort, et pendant lequel nous avons aussi peu les principes ou vrai jue durant le sommeil naturel. C'est ainsi qu'il gourmande si fortement et si cruellement la raison dénuée de la foi, que, lui faisant douter si elle est raisonnable, et si les animaux le sont ou non, ou plus ou moins que l'homme, il la fait descendre de rexcellencc qu elle s'est attribuée, et la met, par grâce, en parallèle avec les bêtes, sans lui permettre He sortir de cet ordre jusqu'à ce quel e soit instruite, par son créateur même, de son rang quelle ignore» 4a menaçant, §i elle gronde, de la mettre au-dessous de toutes, ce

qui liii parait aussi facile que le contraire, et ne lui donnant pouvoir d'agir cependant que pour reconnaître sa faiblesse avec une humilité sincère, au lieu de s élever par une sotte vanité. On ne peut voir sans joie dans cet auteur la superbe raison si invinciblement froissée par ses propres armes, et cette révolte si sanglante de Thomme contre Thomme, laquelle, de la société avec Dieu où il s'élevait par lesmaximes.de sa faible raison, le précipite dans la condition des bêtes ; et on aimerait de tout son cœur le ministre d une si grande vengeance, si, en suivant les règles d'une bonne morale, il portait ces hommes, qu'il avait si utilement humiliés, à ne pas irriter par' de nouveaux crimes ceîui qui peut seul les tirer de ceux qu'il les a convaincus de ne pas pouloir seulement connaître. C'est ici le faible de Montaigne. Voyons sa morale.

De ce principe, que hors de la foi tout est dans l'incertitude, et considérantcombienily a de temps qu'on cherche le vrai et le bien, sans grand progrès vers la tranquillité, il conclut qu'on en doit laisser le soin aux autres; demeurer cependant en repos, coulant légèrement sur ces sujets, de peur d'y enfoncer en appuyant; prendre le vrai et le bien sur la première apparence,' sans les presser, parce qu'ils sont si peu solides, que, quelque peu que Ton serre la main, ils s'échappent entre les doigts et la laissent vide. Il suit donc le rapport des sens et les notions communes, parce qu'il faudrait se faire violence pour les démentir, et qu'il ne sait s'il y gagnerait, ignorant où est le vrai. Il fuit aussi la douleur, et la mort, parce que son instinct l'y pousse, et qu'il n'y veut pas résister par la même raison; mais il ne se fie pas trop à ces mouvements de crainte, et n'oserait en conclure que ce soient de véritables maux : vu qu'on sent aussi des mouvements de plaisir qu'on accuse d'être mauvais, quoique la nature, dit-il, parle au contraire. « Ainsi je n'ai rien d'extravagant dans ma conduite, poursuit-il, j'agis comme les autres, et tout ce qu'ils font dans la sotte pensée qu'ils suivent le vrai bien, je le fais par un autre principe, qui est que les vraisemblances étant pareilles de l'un et de l'autre côté, l'exemple et la commodité sont les contre-poids qui m'entraînent. » Il suit les mœurs de son .pays, parce que la coutume l'emporte; il monte son cheval, parce que le cheval le souffre, mais sans croire que ce soit de droit; au contraire, il ne sait pas si cet animal n'a pas celui de se servir de lui. Il se fait même quelque violence pour éviter certains vices ; il garde la fidélité au mariage à cause de la peine qui suit les désordres, la règle de ses actions étant en tout la commodité et là tranquillité. Il rejette donc bien loin cette vertu stoïque qu'on

/RINCIPBS VOllDAMEirrAITX

peint ayec une mine sévère, un regard farouche, des cheveux hérissés, le front ridé et en sueur, dans une posture pénible et tendue; loin des hommes dans un morne silence, et seule sur la pointe d'un rocher; fantôme, dit Montaigne, capable d'effrayer les enfants, et qui ne fait autre chose, avec un travail continuel, que de chercher on repos où elle n'arrive jamais : au lieu que sa science est naife,. fiimiUère, plaisante, enjouée, et, pour ainsi dire, folâtre; elle suit ce qui la charme, et badine négligemment des accidents bons et man- ▼ais, couchée mollement dans le sein de l'oisiveté tranquille, d'où eKe montre aux hommes, qui cherchent la félicité avec tant de peine, que c'est là seulement où elle repose, et que rignorancc et rincuriosité sont deux doux oreillers pour une tête bien faite, comme il le dit lui-même ^

Charron (i 54 1 - i 6o3), d'abord avocat au Parlement, quitta lebar- , reau pour la carrière ecclésiastique. Il fut successivement théologal de Bazas, d'Acqs, de Leictoure, d'Agen, de Gahors, de Condom et de Bordeaux : récompenses que les évêques d'alors crurent devoir décerner à son mérite. En effet, il débuta par un écrit intitulé les Tlrois Féritésj dans lequel il combattait i ^ les athées \'i^ les païens, les Juife et les Mahométans ; 3® les hérétiques et les schismatiques. Ce livre lui fit beaucoup d'honneur et fut combattu vainement par les protestants, qui n'avaient ni son esprit méthodique, ni sa vigueur de style. Mais Charron s'était rencontré avec Montaigne; il était devenu son disciple et son ami. Il reproduisit donc une partie de ses paradoxes dans son Traité delà sagesse^ qui fut censuré par la Sorbonne, l'Université, le Parlement et le Châtelet. Sous prétexte de combattre les opinions populaires, ce livre semblait consacrer le principe des Pyrrhoniens. Le Père Garasse a mis Charron au rang de Théophile et de Vanini. Il le peint Iwré a un athéisme Indaly accoquiné à des mélancolies langoureuses et truandes.

Si l'on retranche ce qu'il peut y avoir d'exagéré dans la censure contemporaine, on trouvera encore dans le Traité de la Sagess$ de quoi mettre Charron au nombre des sceptiques.

Bayle (1647-1706) est peut être le plus fécond, le plus subtil et le plus déloyal de tous les sceptiques anciens et modernes. Posses-

' Pensées de Pascal, acl. X. On voit que Pascal se montre moins aéîèrc qw Matebrancbe. Ccîa tient h sa manière de considérer la raison isolée de la Wteua ce rapport» Pascal sfinble quelquefoia se* rapprocbev do tes^e ^ sceptiques, afin de mieux faire sentir combien Tboniuie a besoin d'une réféiatioi»- Nous aurons bientôt occasion d^examiner (fette manière de voir.

DE PIin/>tOFKfB CHHBTIBiniB. 363^

seiir dune immense éntdîtion, il la fit serrir toute sa yie à soutenir toutes les erreurs et à donner de la vraisemblance à tous les para* doxes. D'abord protestant, puis catholique, puis de noureau protestant, y&pro/eifte, dit-il à Tabbé de Polignac, contre tout ce qui se dit et ce qui sejait. fiayle, professeur de philosophie, à Sedan, puis à Bott^nrdam, où il mourut à Tàge de cinquante - neuf ans, s'était rempli la tête des systèmes des anciens philosophes. Il joignait à cette connaîssance celle de l'histoire et des controverses des siècles dirétiens. Mais il ne parait pas avoir été doué de cette force d'es- ' prit qui saisit fortement la vérité et qui la dégage des opinions et* des erreurs qui s'y sont mêlées dans le cours des nècles. Ainsi, oomme il n'y a eu aucune vérité qui n'ait été contestée ou défigurée, tout est également vrai et faux aux yeux de ce philosophe. Lessys* tèraes et les écrivains qu'ils passent en revue ont également raison et également tort. Seulement, lorsqu'il examine une controverse, sa manière ordinaire de procéder consiste à montrer que les meilleures causes ont été défendues par de mauvaises raisons, ce qui équivalut, selon lui, à dire qu'il n'y en a pas de bonnes. Réfugié dans le scepticisme, c'est pour ce système qu'il réserve toutes ses complaisances. Il ne pouvait ni l'inventer ni le perfectionner; nous avons dit pourquoi. Mais il le met en action, pour faire subir à toutes les opinions et à toutes les croyances l'épreuve de son critîoisme et de ses interminables subtilités. Il avait bien raison, lorsqu'il écrivait au père Toumemine : Je ne s^ds que Jupiter assemble-nues. Mon talent est déformer des doutes ; mais ce ne sont pour moi que des doutes. On a dit de lui quHl était Vauoeat général des philosophes y mais quHl ne donnait point ses conclusions. Il portait le doute si loin, qu'au rapport de Le Clerc, il vomlait dans ses vieux jours ergoter même contre les démonstrations géométriques. Un jour, à La Haye, dans une société nombreuse, il soutint gravement que les Français n'avaient point perdu la bataille de Hochstet, Les principaux ouvrages sortis de sa plume sont : i° Pensées dii^erses sur la comète qui parut en 1680; 2° Nouvelles de la r^U" hlique des lettres; 3^ Commentaire philosophique sur les paroles de V Evangile : Compbli.e intrabb ; 4^ Réponses aux questions <Pun provincial; 5^ Critique générale de Vhistoîre du calvinisme, par le P. Maimbourg; 6^ des Lettres dont ta collection forme 5 vol.; ff^ Dictionnaire historique et critique, 4^0]. in-fol. Cest là surtout qu'il a déposé, par ordre alphabétique, tout ce qu'il avait pu recueillir de vrai et de faux, de bon et de mauvais, et qu'il a délaye son pyrrhonisme dans un verbiage immense. Ce dictionnaire eit

^^4 PBINCIPBS FONDAMENTAUX

deyenu le magasin commode où les philosophes du siècle dernier sont allés puiser une érudition toute faite, et des systèmes au choix, dont ils ont plus ou moins rajeuni les formes, selon le goût de leurs naïfs admirateurs. Bayle a été combattu principalement par Dubois de Launay, dans louvrage intitulé : Analyse de Bàyle; par le P. Le Fèvre, dans son Examen critique de Bayle^ et par une société de gens de lettres^ auteurs de La Religion vengée.

Je donnerai ici un court extrait de Y Analyse de Bayle^ qui aidera le lecteur à apprécier pe philosophe d'après le témoignage d'un homme qui l'avait étudié à fond.

' * Bayle n'est ni aussi bon que le prétendent la plupart de ses admirateurs, ni aussi mauvais que le prétendent les adversaires qui s'élèvent contre son enseignement. Nous convenons que lés œuvres de Bayle sont farcies d'impiétés scandaleuses et d'obscénités absolument insupportables aux âmes honnêtes et raisonnables, et quïl mérite, à cet égard, tous les reproches que lui fait l'univers chrétien, et tous les anathèmes dont la frappé l'Eglise catholique. Nous applaudissons à ces reproches trop mérités, et nous souscrivons de cœur à ces anathèmes.

» Mais il ne faut pas pour cela se persuader que l'enseignement de Bayle soit tellement faux, qu'il ne contienne rien de vrai; ni tellement corrompu, qu'on ne puisse y trouver rien de bien et d'utile. On verra au contraire, dans l'analyse nouvelle que nous donnons au public, que la plume de ce philosophe était beaucoup plus libertine que son esprit ; qu'il ne croyait point dans le cœur toutes ces erreurs abominables qu'il débite et qu'il paraît enseigner; et que dans la vérité, il n'enseigne pets Xout ce qu'il semble qu'il enseigne ,

» Quoique Bayle soit un libertin déclaré, ses raisons en faveur de la religion et de la piété ne laissent pas d'avoir du poids; Comme il le disait lui-même : La force ou la faiblesse d'un raisonnement est quelque chose d'interne, et qui ne dépend nullement des vertus et des "Vices de celui qui le propose. Un homme pieux ne rend point solide un mouvais raisonnement : un impie ne rendpomt mauvaises les bonnes raisons ',

« De tout ce que nous avons dit jusqu'ici, il résulte que Bayle n'est qu'un disputeur et n'est pas un philosophe, et que l'honneur de contredire le flattait beaucoup plus que celui de découvrir la vérité et de l'enseigïier; à l'exemple d'Arcésilas, de Carnéade, d'Eu-

• o&uv. rfiv., 1. 111, p.:8iô. : ,

DIC PHILOSOPHIE CHUtlSNNB. 36S

clide. de Philétas, de Chrysippe et des autres sophistes dont il a décrit fort au long les travers, il se piquait d'être un argumentant habile; il se faisait gloire de posséder le dangereux talent d'embrouiller et de confondre toutes les idées. Lui-même, il nous a peint son propre caractère, en traçant celui à!jérc€silas, fondateur delà nouvelle académie. «C'était, nous dit-il ', un homme qui niait » et afiGrmait les mêmes choses. Il se jetait aveuglément à droite > et à gauche; il faisait gloire d'ignorer la différence du bien et du . » mal; il débitait la première fantaisie qui lui venait dans l'esprit, » et tout d'un coup il la renversait par plus de raisons qu'il ne Ta- » vait établie. C'était une hydre qui se déchirait elle-même; il aimait » à discourir du pour et du contre, et à attaquer non-seuïement ceux » de sa secte, mais de toutes lés autres sectes. » •

» Bayle. se connaissait certainement ces défauts; trop de gens lui avaient dit ses vérités pour qu'il pût les ignorer; mais il savait les défendre et leur donner de spécieuses couleurs ^. »

Hume (171 i-i776).étaitd'Edimbourg;ils'adonna successivement au barreau, à la diplomatie, à l'administration publique. Enfin, il quitta tout pour se livrer à la vie indépendante d'écrivain. Les différents ouvrages qu'il a composés sont imprégnés des idées qui avaient 'cours à cette époque parmi les sectaires et les- philosophes d'Angleterre et de France. Il fut très-lié et bientôt brouillé avec J.-J. Rousseau. Le scepticisme fait le fond de toutes ses théories; il rétend jusque sur l'existence de Dieu, le libre arbitre et l'immortalité de l'àme. Les philosophes français ne manquèrent pas de lui faire une grande renommée. Grâce à leurs efforts^ son Histoire (Tjéngleterre ohlml une vogue qu'elle' n'a pu conserver, surtout depuis que le docteur John Lingard a jeté une lumière si vive sur ce grand sujet.

David Hume n'a jamais été, malgré ses prétentions et les flagorneries de ses amis, qu'une individualité fort petite dans le grand drame philosophique du dernier siècle.

Ce serait manquer à la mémoire d'un grand homme que de classer le savant Huet parmi les sceptiques. L'évêque d'Avranches( 1630-172 1 ) fut un des plus célèbres apologistes de la religion chrétienne. Sa Demonstratio Eifangelica est un prodige d érudition, et suffirait pour donner l'immortalité à son auteur. Il composa, sur diverses matières, plusieurs autres écrits

" Déctionn. , art. Arcésilas,

• Jnalyse de Bayle^ Préface, p îIt, iv. xxtyu^ xxxviih xxxix.

366 PHinctfBS VOXDAMSIITÂUI.

qui l'ont mis au premier rang parmi les sayants de scm ëpoque. Cependant le Traité de lajaiblesse de l'esprit humain^ qui est la traduction de la première partie des Qutestiones alnetanœ, semble favoriser le scepticisme. Ce traite a pour objet de montrer que la vérité ne peut être connue de Fentendement humaân, par le secours de la raison seule, avec une parfaite et entière certitude; ce qu'il établit par treiiie preuves, dont la dernière est tirée du témoignage des philosophes les plus célèbres de Fantiqinté. U montre ensuite que la foi supplée à la raison, et rend très-certaines les choses qui n'étaient que probables auparavant. D'où il suit que la foi est le seul fondement de la vraie certitude; qu'il ne faut s'attacher aux opinions d'aucun homme ni d'aucune secte, et que les incertitudes des 'Sciences humaines ne préjudicient en rien contre la religimi; ToutefaÎA, il faut avouer que la religion ne nous étant connue, comme tous les faits, que par les moyens naturels, si ces moyens ne peuvent en aucun cas fonder la certitude, il est difficile de concevoir comment la foi sera certaine. Si le fondement n'a aucune solidité, comment l'édifice sera-tôl inébranlable? On ne comprend donc pas très-bien cette pensée de Huet : « Ma raison ne pouvant me faire connaître avec une entière évidence,^et une parfaite certitude, s'il y a des corps, quelle est l'origine du monde, et plusieurs auti*es choses pareilles, après que j'ai reçu la foi, tous ces doutes s'évanouissent, comme les spectres au lever du soleil ^ .

Pour résoudre la difficulté, Huet distingue entre la certitude humaine et la certitude dit^ine. « Saint Augustin assure que nous pouvons acquérir une science trè&*certaine par la raison : je l'avoue; mais cette science sera très-certaine d'une certitude humaine, et saint Augustin reconnaît ailleurs que cette certitude humaine est faible et imparfaite; que l'entendement humain, plongé dans les ordures de la chair, et enveloppé des ténèbres de l'erreur, ne voit qu'obscurément, et ne peut envisager la lumière de la vérité.

» Si nous n'écoutons pas la raison, dites-vous, vous renversez ce fondement de la religion que la raison a établi dans nôtre entendement ; Dieu est. Pour répondre à cette objection, il faut vous dire que les hommes connaissent Dieu en deux manières. Ils le connaissent par laraison d'une entière certitude humaine; ils le connaissent par la foi d'une entière certitude divine. Quoique parla raison nous

* Traité phHos, de la faiblesse de l'esprit humain^ 1. Il, ch.2.

DE PHILOSOPHIE CHREXlXNfCA. 36^

ne puissions acfjuérir aucune connaissance plus certaine que la connaissance deDieu, de sorte que les arguments que les impies opposent à cette connaissance u ont aucune force, et se réfutent aisément ; néanmoins, cette certitude n est pas entièrement parfaite K »

De deux choses Tune : ou la raison peut donner une certitude ré^ ritable, ou elle ne le peut pas. Si elle le peut,, on a tort de dire que cette certitude est imparfaite^ car la certitude n*admet point de degrés. Si elle ne le peut pas, elle est donc impuissante à démontrer lexistence de la religion, qui repose sur des faits accessibles à la raison. Cest comme si on fermait les yeux pour mieux voir par le moyen du télescope.

Cette théorie, que je laisse au lecteur le soin d apprécier, parait avoir été également celle de Pascal.

En vue d'établir la religion avec plus d'avantage, Pascal pousse la raison jusqu'au néant, et se plaît à fouler aux pieds Torgueil de Thonune, de manière à contester le peu de force et de dignité qui nous est resté depuis la chute originelle. C'est ee qu'on peut voit' à l'article quatrième de ses Pensées^ intitulé : De lincertUutk de nês connaissances naturelles, où il s'exprime ainsi : « L'homme n'est donc qu'un sujet plein d'erreurs; rien ne lui montre la vérité; tout l'abuse. Les deux principes de vérité, la raison et tes sens, outre qu'ils manquent souvent de sincérité, s'abusent réciproquement l'un et l'autre. Les sens abusent la raison par de fausses apparences ; et cette même piperie qu'ils lui apportent, ils la reçoivent d'elle à leur tour : elle s'en revanche. Les passions de l'âme troublent les sens, et leur font des impressions fâcheuses. Ils mentent et se trompent à l'envi. »

Et encore, après avoir parlé des disputes entre les dogmatiques et les Pyrrhoniens, il ajoute : '

<c Qui démêlera cet embrouillement? La nature entend les Pyrrhoniens, la raison confond les dogmatistes. Que deviendrez-vous donc, ô hommes ! qui cherchez votre véritable condition /?ar votre raison naturelle P vous ne pouvez fuir une de ces sectes, ni subsister dans l'autre. »

Cette roideur avec laquelle Pascal traite la nature humaine tient peut-être encore aux principes fondamentaux de la secte avec laquelle il sympathisait.

C'est d'après sa manière de voir sur rinfirmité de la raison, qu'il traite Montaigne avec beaucoup plus de douceur que ne le fait

• Jbhl. fliY. IlIjCb. 14.

368 pamciPES vojxDXUBnrAvx

Malebranche, et qu'il se contente de critiquer la morale de ce philosophe sceptique. Après avoir établi à Tarticle dixième un parallèle entre lui et Epictète, il continue en ces mots :

« C*est donc de ces lumières si imparfaites qu il arrive que, les les uns connaissant rinfirroité, et non le devoir, ils s'abattent dans la lâcheté; les autres connaissant le devoir sans connaître leur infirmité, ils s élèvent dans leur orgueil. On s'imaginera peut-être qu'en les alliant on pourrait former une morale parfaite; mais au lieu de cette paix, il ne résulterait de leur assetnblage qu une guerre et une destruction générale; car les uns établissant la certitude, et les autres le doute, les uns la grandeur de Thonime, les autres sa faiblesse, ils ne sauraient se réunir et se concilier; ils ne peuvent ni subsister seuls à cause de leurs défauts, ni s'unir à cause delà contrariété de leurs opinions.

» Il faut qu'ils se brisent et s^ anéantissent pour faire place à U vérité de la révélation ; c'est elle qui accorde les contrariétés les plus formelles par un art tout divin. Unissant tout ce qui est de vrai, chassant tout ce qu'il y a de faux, elle enseigne, avec une sagesse véritablement céleste, le point où s'accordent les principes opposés qui paraissent incompatibles dans ces doctrines purement humaines. En Voici la raison : les sages du monde ont placé les contrariétés dans un même sujet; l'un attribuait la force à la nature, l'autre la faiblesse à cette même nature, ce qui ne peut subsister; au lieu que là foi nous apprend à les mettre en des sujets différents \ toute l'infirmité appartient à la nature, toute la puissance au secours de Dieu. Voilà l'union étonnante et nouvelle que Dieu seul pouvait faire.

«C'est ainsi que la philosophie conduit insensiblement à la théologie : et il est difficile de n'y pas entrer, quelque vérité que 1 on traite, parce qu'elle est le centre de toutes les vérités : ce qui paraît ici parfaitement, puisqu'elle renferme si visiblement ce qu'il y a de vrai dans ces opinions contraires. Aussi on ne voit pas comment aucun d'eux pourrait refuser de la suivre. S'ils sont pleins de la grandeur de l'homme, qu'en ont-ils imaginé qui ne cède aux promesses de l'Evangile? et s'ils se plaisent à voir l'infirmité de la nature, leur idée n'égale point celle de la véritable faiblesse du péché. Chaque parti y trouve plus qu'il ne désire, et, ce qui çst admirable, y trouve une union solide, eux qui ne pouvaient s'allier dans un degré infiniment inférieur.

» On s'imagine que les chrétiens ont peu de besoin de ces lectures nhilosophiqiies ; on a tort; surtout da^s un siècle commet

DB PHILOSOPHIX CBmÉTIBllirB. 869

nôtre. Epictète a un art incomparable pour troubler le repos de ceux qui le cherchent dans les choses extérieures, et pour les forcer à connaître qu'ils sont de véritables esclaves et de misérables aveugles; qu il est impossible d'éviter Terreur et la douleur qu'ils fuient, s'ils ne se donnent sans réserve à Dieu seul. Montaigne est incomparable pour confondre l'orgueil de ceux qui, sans la foi, se piquent d'une véritable justice, pour désabuser ceux qui s'attachent à leurs opinions, et qui croient, indépendamment de l'existence et des perfections de Dieu, trouver dans les sciences des vérités inébranlables; et pour convaincre si bien la raison de son peu de lumière et de ses égarements, qu'il est difficile après cela d'être tenté de rejeter les mystères, parce qu'on croit y trouver des répugnance^. Mais Epictète, en combattant la paresse, mène à l'orgueil, et pourrait être nuisible à ceux qui ne sont pas persuadés de la corruption de toute justice qui ne vient pas de la foi. Montaigne paraît aussi pernicieux, de son coté, à ceux qui ont quelque pente à l'impiété et aux vices. Ces lectures doivent être réglées avec beaucoup de soin, de discrétion et d'égard à la condition et aux mœurs de ceux qui s'y appliquent. Mais il me semble qu'en les joignant elles ne peuvent que réussir, parce que l'une s'oppose au mal de l'autre. Il est vrai qu'elles ne peuvent donner la vertu, mais elles troublent dans les vices, Thomme se trouvant combattu par les contraires, dont l'un cliasse l'orgueil et l'autre la paresse.»

Parmi les philosophes modernes, nous en remarquons deux qui, sans être sceptiques, ont cependant appliqué à la matière la théorie ilu scepticisme. Ces deux hommes sont Malebranche et Berklei.

A force de spiritualiser sa pensée et de se soustraire à l'empire des sens, l'illustre disciple de Descartes va jusqu'à prétendre que nous ne pouvons rien affirmer sur les qualités sensibles des corps^ et que la révélation seule peut nous assurer de leur existence.

Berklei ou Berklay (i684-i753), né en Irlande, puis évêque de Cloyne, ou Méath, est regardé comme le fondateur de l'idéalisme moderne. Dans ses Dialogues entre Hyias et Philonoiisy il soiitieiit qu'il n'y a que des esprits et pas de corps. Il s'appuie sur ce que les qualités sensibles ne sont pas telles que nous les jugeons d'après les modifications de nos organes : d'où il conclut que nous nous trompons aussi bien sur l'existence même des objets matériels. De là cette distinction qui fut faite plus tard entre le subjectif et l'o&jectif^onr arriver à cette conséquence, que la certitude n'existe pas dans l'ordre de nos perceptions physiques, ou du monde phénoménal.

ce. 24

$70 mtinsifss vwmàngsnrkxai

^D'autres, enfin, 8« sont exeteésfrixm^^tmeiM à ébraiiiler ksfenâements <ie ki «eertitude historiqae. Noos signalerons, sous eette «catégorie, le P. Hordouin ( 1 646- 1 7-29^), qui ptétendait qiie tous . les écrits des anciens -^ient supposés, excepta les ceui^es de Gd- TOVL, FHistoire natandie die Ptine, le« Satipes et les Épttres d'Rorace et les Géorgiques de Vii^le. il disait qi/it ne «e levait psrs à quatre heures du matiii pour penser eonuve les aaitres. Il ajoutait que Dieu lui avait été la foi homaine pour lui domfer une foi divine. Ctst dans son livre -inflitulé : La Ckronolegie rétablie par les médailles^ qu'il délntases paradoxes historiques.

Craig, mathématicien écossais, qui s est Çait un nom par un petit écrit intitulé TAeologiœekristianwprincipiamatkematiWyimpnmè en 1699. ^9 ^' calcule la diminution progressive de la force probative du témoignage humain. Partant du principe faux que tout ce que nous croyons sur le ténwignage des hommes n'est que probable, il suppose que cette probabilité va toujours- en décroissant, à mesure qu'on s*éloigne des faits. Il en conclut que la probabilité de la religion chrétienne peut durer encore quatorxe cent cinquante-quatre ans.

Fréret (1688-1749), secrétaire perpétuel de TAcadémie des belles-lettrés, qui renonça au métier d avocat pour -se Kvrerà Fhistoin^ et à la chronologie. Renfermé à la Bastille patr les ordres du régent, il charma les jours de sa prison par la lecture de Bayle, et s'inocula les idées de ce sceptique^ Il se produisit Im-même coDimc athée et comme sceptique dans ses lettres de Thradbnie àLeucippe, et dans YExamen des apologistes du christianisme, A une mémoire immense^ il joignait une diction nette et méthodique. Il exerça sa plume sur de nombreux «ujets, principalement sur les chronologies lydienne et chinoise, se montrant bien plus crédule sur ces objets nébuleux, qu'il fie se montrait difficile au sujet de la reUgion chrétienne.

Dupuis (f74^-*8o9), membre de Tlnstitirt, qui s'adonna aux mathématiques, cultiva Fastrononrie et devint Fami de Lalande. Il crut bientôt avoir découvert dans leç noms et les figures des constellations l'origine de k mythologie, la clef des mystères Je Vaitiiqviité, et lexplioation ^es histoires religieuses. Ce roman philosophique, ou plut4ft cette plate bovffiranerie, fiât piiMiée en ijgi «ous le titre d'Origine de tmis tes eutteg, dont raoteor donna un abrégé quatre Uns après. Dupuis eU j'nn des hommes du dernier fâècle qui ont 1b pliis t^ me lesjeitnos |;étes, et «nr cette classe moyenne de la société qui sait lire, mais qui manque deeemnaiS"

D£ 'raiLOSOFRIB CHiu&nsrâB. 3^ I

sances et de discernement. Ce fut lui e»€OFe qui éleva, en 1806, une controverse chronologique à propos du zodiaque deDenderah^ laqiKelle est t<mitfëe dans Toubï depuis qve ht fidon^emi^ix flairée a £iit voir conibie&'àaii sboirde rhj^potkèse du pràendu phi- Icist^he. DennèriMnent il a paru une «x^eliente plaisanterie intitulée : Comme quoi Napoléon n'a jamais existé. (Test la seule réfiitaiioB qite siérite \ Origine de tous les cultes,

VoUiejr (1755-1820), qui étudia la médecine et Thîstoîre, fut prot<^é par là baron d'Holbach, et se lia ainsi arec les philosophes de répoque. De retour d'un voyage qu'il fit en Egypte et en Syrie, il en publia le récit, qui eut un grand sux)cès, et le fit connaître dans le monde. Bientôt il prit part aux événements de la révolutioD, et se montra Tun des partisans les plus actifs du mouvement radical. Nommé professeur à l'Ecole normale en 1794 7 son enseignement était un effort continuel pour renverser les anciens monuments historiques dont les faits ont été constatés par les siècles, n avait déjà imprimé, en 1791, ses Ruines^ ou Méditations sur les réi^olutions des empires, ouvrage où il prend à tâche de saper les fondements de toute religion. C'est à l'histoire surtout qu'il en voulait. Dans ses leçons à l'Ecole normale, il la représente comme un amas de faussetés et d'erreurs, comme un tableau fantastique de faits éifonouis^ dressé par des hommes pleins de partialité et de préjugés.

Enfin, après bien des vicissitudes, ce sévère républicain mourut Pair de Erance, à la tête d'une brillante fortune, avec le titre de

comte.

Outre les hommes que je viens de désigner comme partisans du scepticisme uiùversel ou partiel, il fimdrait mentionner encore ici presque tous les philosophes du xvni*' siècle, déistes, athées, matérialistes, qui paprticipèrent ou qui £eigmrent de participer à la prétendue sagesse du doute. Nous avons déjà dit que le caractère dominant de celte époque, autant qu'il est possible de le saisir, fut le sensualisme. A ee trait nous en ajoutons un autre non moins constant) qui est le scepiîcbme. Le génie de Pyrrhon et celui d'Epioure planèrent au'dessua du chaes des tnteHîgiences '.

* Unir a que UsTDharktfans qui soient cer.tat^$, Jfous-me sm'ens ri^ndes^premiers principes. Le doute n'est pas une chose bien agréable^ mois tmsâuttÊmee ^st un ^tvi rrdhtde. {Vo\U\rc^Lcntedn 28 noTcmhre 1770.} Ces paroles peuyeut servir de ddrise à twitela-pérloéa pbitoMi^lqve éont Toltafre fiit le coryphée.

3^ a PRiirciPBà foudamektaux

Abticlb II. — Impossibilité, folie et funestes effets du scepticisme.

Lorsqu'on a parcouru les champs désolés de la philosophie, où se trouvent à chaque pas des ruines entassées sur des ruines, on éprouve une douce jouissance à quitter l'exameii de ces théories. pour rentrer dans la sphère des idées communes et de ce qu*on appelle le bon sens. Gomme nous avions fait un voyage à travers les siècles, en traitant de l'origine de nos connaissances, nous en avons fait un second, pour rechercher les systèmes enfantés par la philosophie andenne et moderne sur les motifs de nos jugements.

Si nous voulons recueillir les résultats généraux de ce coup d œil historique, nous Verrons i® que les sceptiques ont toujours, ou presque toujours, pris pour point de départ le sensualisme, c'est-àdire l'origine de nos idées dans la sensation ; 2® que le scepticisme est tout à la fois la cause et Teffet des subtilités qui s'introduisent dans la philosophie; 3® que cette théorie fut employée par tous les disputeurs qui voulurent se faire un nom ou acquérir de la fortune en se jouant de la vérité; 4® qu'elle fut souvent une réaction de Fesprit humain contre la prépondérance du^ dogmatisme, comme celui-ci, à son tour, se relevait pour réparer les ravages du premier. Ainsi la philosophie de l'antiquité flotta perpétuellement entre ces deux éléments contradictoires. 5o Nous avons vu que le dogmatisme présomptueux du Portique, fondé sur la perception compre' hensiçey offrit un vaste champ aux contradictions du scepticisme académique. Celui-ci isoutenait avec raison que nous ne pouvons comprendre la nature intime des êtres, d'où il concluait, d'après le principe de Zenon, que nous ne pouvons avoir de certitude. On se disputa longtemps avant de convenir qu'il y a un milieu entre ces deux extrêmes, et que l'homme peut avoir la certitude, alors même qu'il ne comprend pas les choses qui en font l'objet, ff^ Enfin, nous avons vu que le doute historique, raisonnable et utile lorsqu'il se renferme dans les limites d'une saine critique, a pris dans les temps modernes des développements qu'il n'eut pas dans Tantiquité. Cette phase nouvelle du scepticisme s'explique fecilcment par l'importance des faits sur lesquels repose la religion chrétienne, qu'on voulait anéantir.

Malgré ses efforts, le doute universel n'étendit pas son voile ténébreux sur l'intelligence humaine. Outre les combats qu'il eut à soutenir au sein des écoles, il avait à vaincre, pour s'établir, la nature, et la raison publique de tous les siècles. L'humanité, étrangère

DS PtllLOSOPHIB CHRiriSHlIB. Sjd

en général aux querelles philosophiques, n'en connaît que le résultat lorsqu'il lui est présenté sous une formule simple et concise. Cest ce résultat qu elle apprécie d'après ses idées dominantes, d'après ses tendances générales, et surtout d'après les faits qui sont la conséquence des systèmes.

n est des principes qui survivent à toutes les révolutions de l'esprit philosophique. Or, l'un de ces principes, c'est que l'homme' peut être certain de quelque chose.

L'impo^ibilité absolue du doute universel est fondée d'abord stu* la nature de Thomme, plus forte que toutes les subtilités philosophiques. Quoi qu'on fasse, on ne peut douter sérieusement si l'on existe, s'il y a quelque chose hors de nous, s'il y a des hommes semblables à nous, avec qui nous commimiquons par le moyen de la parole, s'il y a une différence entre la vie et la mort, si la même chose peut être et ne pas être, si le tout est plus grand que la partie, s'il n'y a pas d'effet sans cause, etc.; s'il y a eu des hommes et des peuples avant nous, si Louis XIV et Napoléon ont existé, etc. Ainsi, dans l'ordre physique, dans l'ordre métaphysique, dans l'ordre historique, il y a des propositions telles/ que nous nous efforcerions en vain de les éluder. L'homme peut bien détruire son corps, mais le suicide de Fintelligence est impossible. L'instinct qui nous porte à conserver notre vie est moins puissant que celui qui nous entraîne à croire quelque chose. Peu importe d où nous vien*' nent nos perceptions, elles existent en nous ; la conscience de nos facultés et de l'exercice de ces facultés est absolument indestructible.

« Que fera donc Thomme en cet état? Doutera-t-il de tout ? Doutera-t-il s'il veille, si on le pince, si on le brûle? Doutera-t-il s'il doute? Doutera-t-il s'il est? On m'en saueait venir la, et je mets en fait qu'il n'y a jamais eu de pyrfhonien effectif et parfait. La nature soutient la raison impuissante, et l'empêche d'extravaguer jusqu'à ce point ^ «

Et ne dites pas que^ pour satisfaire à ce penchant inné, Thomme peut se borner à juger des choses relativement à lui-même, sans prononcer sur la réalité externe. Non, il ne le peut pas. C'est vers la vérité, prise en elle-même, que se dirige sa tendance invincible. La vérité est son premier besoin, c'est la vie de son âme, à moins qu'il ne soit réduit à la condition des brutes. Nous avons dit ailleurs ^ quelle est l'importance de la vérité en toutes choses, quelle

• pensées de PascaL

* Première partie*

sguf&ance la raison épmuTe lossqu «Ue <ti est privée^ (pielUe }Oiûs« sance et quelle force, quand elle la possède. Yoyex les aghaiions nombreuses de rhumaaité; voyez ses ooiid>ats, ses prospérités, ses inîsères; Yoyez les recherches laborieuses des smrants. Tout cela ne se joint-il pas intimement au désir, à. laprivaticm, à larct^erche, aux progrés de la Tenté? Ainst, désespérer de saisir celte vérité en elle-même, c'est donner le démeftti à notre native, c'est anéantir l'humanité.

. Ce n'est pas seulement da»& l'ordre de conception, on des premiers principes, que le vrai peut et doit être peicu^ c'est encore dans l'ordre de déduction. Nous av<His montré qu'il y a des ?énlés logiques aussi incontestables que les axiomes d'où elles sont tirées. Ce sont des effets certains produits par des causes ceftasnes, et Té» rifiés d'une manière sensible par des faits palpables. L'homme n^ peut pas plus les révoquer en doute qu'il ne peut douter de s^ perception, qu'il ne peut douter de son existence^ etc.; d'ail* leurs, ôtez les vérités de dédoclioii, et toute science est anéantie. Cependant, il^faut bien oHkceToir, qu'il y a quelque x:boee de eertain (hqis l'ordre scientifique, ou convenir que tous les travaux des sa» vants ne sont que des rêves. creux; que. les apphcaiions matérielles qui en sont faites par le calcul, par Tindostrie et par tous les arC% ne sont que des fantaisies -y i hut brâtler tons le» hTwe^ désespèer de nous-mêmes, et nous plonger dans la stupidité dés brutes.

Quel homme sera assea forcené pour se condamner lui-flaêsi^ ayec le genre humain, à noe pareille dégradation ?

Vous me demanderez peut-être : qu'est-ce donc que la vérité? Pour toute réponse, je vous citerai deux propositions ccmtradictoires: j'existe, je n'existe pas. L'une de ces deux propositiensest .la vérité, elle exprime ce <pri est; Tautre est l'erreur, elle expri«e ce qui n'est pasw DbrezpvoBsque vous êteslibre de ks admettre tontes d^ttx en même temps, ou d'en dooicr également? Je répondfai (pe vous mentez à votre conscience, et que vous n'êtes pas Kbre ^Ps**

Faites, si vous le Touipm^ sabir à tougvos jttgcmeiitylfé|ffeu»eA' jugemcsiC4xmftradieteire,.et wm« conorrreB faâem^itbi notisa de lairariliéL

Ia foUe du pyndioaienr parait surtouedans^les e$sm»ifsi srnmi^ faîii pûur le mecar&en piatîqiie. Fîga»ex»*Teua u» iMmnie qui ten* tesaitde réahser lescepticisnie dans-tomte^Ia coiidfiite de sa vie,«a homme qui ne jugerait pas, qui ne raisonnerait pas,quine.cboisLrait aucun parti, et qui ne saurait s'il rêve ou s'il vviAe, as niKeo

DE BBIljOâOPHU CaUXISNNS. 3^5.

de ses semblables; Quoi de plus extravagant ? Au mottent même où je coacentre mon attention pour combattre cette chimëri* que théorie, il faut que je doute si elle a existé, il faut que je doute si j'écris^ il faut que je doute si je pense ! Mais, dans le doute, le sage doit s'abstenir; c'est le sceptique lui-même qui le dit. Il s'abstiendra donc de manger quand il aura faim; il s'abstiendra de se détourner à l'aspect d'une bête féroce prête à le dévorer, et à force de philosopher, il se laissera mourir d'inanition, ou il se jettera dans un puits.

Aussi, jamais il n'y eut de philosophe assez fou pour pratiquer le scepticisme. Lesr plus déterminés défenseurs de ce système sont convenus qu'il fallait se conduire d'après la vraisemblance, en sorte qu'ils agissaient comme les dogmatiques. Mais qu'es ttce qu'un système dont l'application rigoureuse ne différerait pas de la folie ? N'est-ce pas une spéculation creuse, ou plutôt un jeu d'esprit, qui n'eut jamais de réalité aux yeux mêmes de ses sectateurs P

£a outre, le motif mis en avant par les sceptiques est la crainte de se tromper. Il est vrai, l'esprit humain est sujet à cette infir* mité; niais l'usage d'une &culté ne peut*il être séparé de l'abus? S'il en était ainsi, il faudrait tout supprimer, et Thotome se trouverait réduit à un état d'inaction complète, de marasme intellectuel et physique, dont on n'a jamais vu d'exemple. L'humanité entière serait une momie. C'est donc une extravaganee que de rejeter Tau-* torité de la raison dans tous les cas, par la crainte de se tromper^ C'est Gonune si l'on disait qu6 la craiute d'être empoisonné doit empêcher l'homBie sage de prendi'e aucune nourriture; que la crainte de tomber doit empêcher l'homme sage de marchev; que 1» crainte d'être écrasé doit empêcher l'honune sage de loger sous un toit; qpe la crainte de l'incendie dmt empêcher l'homme sage de fiiire du £eu; ipie la crainte de se noy^c dok empêcher l'horofliA sage d'approcher de l'eau^

La sag^ssse, au^ contraire, consiste à treuver te* milieu où csli k vérité. La fidlie se trouve dans les exiurêmes; eeux-^Ià sont in*» senaés^ qui appellent vérité tout.ce qu'ils .pensentf ceux-là ne le sont» pas meinAjtffà rejettent tout jugfflu^iit coHuae douteuou Pour dbr cerner entre la vérité et l'erreuryiL y ades rè^e^eemne sens ki venxme bienfiêft*

n Le térooigoagedes sens,ditCicéranyinéritela ooafamte, sikesene eux-mêmes sont Ebnes et sains, si rienoemetabstaeleàlafideliJÉé dès perceptions qu'ils transmettent Autrement, quel usage ferions-nous des notions qui en sont dédeiJesii queLpoernût >êtiel»foBdeaiient

3^6 PRINCIPES PONDAMENTÂUX

ée la mémoire? quelle différence existerait entre le savant et Vîgnorant, entre Thomme habile et Thomme inepte dans les arts? quelle dignité conserverait la raison ? quel usage pourrait-elle faire de ses forces? Le scepticisme est en contradiction avec la nature de rhomme, ses penchants, ses facultés, sa destination. Les désirs, l'exercice de la volonté, supposent des jugements. Si Thomme veut agir, il faut qu'il tienne pour vrai ce qui se présente à lui ; mais surtout la vertu est le meilleur témoin de la certitude des connais* sauces : comment Thomme de bien, qui s'est résolu à souffrir tous les tourmentsj plutôt que de manquer à ses devoirs, s'imposera-t-il des lois si rigoureuses sans y être déterminé par des motifs clairs, fixes, invariables ? Et la sagesse elle-même, qui se méconnaîtrait jusqu'à ne pouvoir distinguer si elle est ou si elle n*est pas la sa* gesse, mériterait-elle ce nom vénérable ' ? »

Voici comment le même philosophe combat la théorie de la vraisemblance présentée par la nouvelle Académie '.«Quelle serait cette règle, si, ne pouvant distinguer le vrai du faux, nous n'avons aucune idée ni de l'un ni de l'autre ? Si nous possédons ime règle, le vrai doit différer du faux, comme ce qui est bon de ce qui est mauvais; si, au contraire, la différence ne subsiste pas, il n'y a plus de règle ; et celui dans la perception duquel le vrai et le faux se confondent, ne peut porter de jugements ni saisir un caractère quelconque de vérité. En vain, en détruisant la garantie du jugement^ prétendonsnous laisser tout le reste ; autant vaudrait dire à un homme, après lui avoir crevé les yeux, qu'on ne lui a point enlevé les objets vbiblés..... Quel est donc ce que vous appelez probable? Si c est ce qui se présente à chacun, ce qui paraît probable au premier aspect, qu y a-t-il de plus frivole ? Si vous exigez, de plus, une révision, une mvestijgation attentive, vous n'échapperez pas à la difficulté. D'abord, en admettant que les perceptions ne portent en elles-mêmes aucun caractère qui les distingue, vous êtes contraint de leur refuser également votre coiifiakice. De plus, comme d'après votre aveu il peu^ arriver au sage, après avoir rempli toutes ces conditions, que lobjet qui lui aura paru vraisemblable se trouve cependant être fort âoigné de la vérité, comment pouvez-vous assurer que cet objet s en rap[Hroche cependant en grande partie, comme vous le prétendez, et qu'il y touche presque ? Car, pour pouvoir jilstifier cette pr«" tention, il feudrait que vous eussiez un signe quelconque de la vérité. Si la vérité est elle-même obscure et cachée, comment

* CMmû^ Jeétd. quœst,^ H, cbap. 7j 8, 9, 12.

DE PHILOSOPRIB CHRjiTIENlTB. iyj

pouvez-Yous savoir quune chose s'en rapproche et y touche ' ? » Eusèbe, dans sa Préparation éi^angelique ', nous a conservé des fragments curieux, des raisonnements d*Aristoclès contre Timon et j£nesîdème. On voit que ce philosophe s'efforce de^ faire ressortir deux choses : les contradictions dans lesquelles tombent les sceptiques, et les funestes conséquences que leur système entraîne pour la pratique.

En effet, ces conséquences sont désastreuses. La religion, la morale, le pouvoir, les lois, tout ce qui rend les hommes bons et vertueux, tout ce qui fait la dignité de la vie humaine, est fondé sur des notions de Tordre spirituel, saisies par Fenténdement. Dans cet ordre de vérités, les sens n'ont point de part, sinon pour leur opposer la plupart du temps des obstacles opiniâtres. Otez ce frein salutaire des vérités métaphysiques; détruisez la croyance en Dieu, la distinction du bien et du mal, du vice et de la vertu, du droit et du devoir; ramenez toutes les questions à un problème insoluble, en déclarant que rien n'est certain ; sapez les fondements de la certitude historique sur laquelle reposent l'établissement des croyances religieuses, les institutions sociales, les titres de propriété, la stabilité des familles, l'autorité judiciaire, etc., à l'instant même vous créez un abîme sans fond où la société humaine va s'engloutir. Le devoir n'a plus de sanction, le crime plus de frein, la vertu plus d'encouragement. Dans ce péle-méle effroyable des intelligences qui se heurtent et se disputent, les principes sont remis chaque jour en question, et la philosophie, après avoir tout détruit, empêche que rien ne se rétablisse.

Qui pourrait peindre les angoisses d'une nation où lé scepticisme pratique règne en religiqn, en morale, en politique, et où les âmes abâtardies ne croient plus qu'à la matière ! Là, comme il n'y a aucun principe fixe, autour duquel les esprits puissent se rallier, tout devient affaire d'opinions, et chaque opinion est représentée par un parti ou par une coterie. Les uns combattent pour conserver le pouvoir, les autres pour le saisir; celui-ci attaque la propriété, celui-là la morale publique et }es lois. Chaque fois qu'une nouvelle faction est victorieuse, les autres se réunissent pour la renverser. De là une guerre interminable au sein de TEtat, guerre où le raisonnement et la force matérielle remportent tour à tour, au grand détriment des peuples, qui finissent par se dégoûter de tous les régimes, et par vivre au gré du hasard. Au milieu de cette

* Cicéron» j4cad, quœst., \\, cli. ii.

»4, XVl;l8,x^

grande perturbatioBy chacun prétead trouver un appui dhns yo{Hnion publique, et Topinion pul>li(}ue, fracûoniiëe à riâfini^doime raison et tort à tout le inonde. Leloge et le blâme ne soni plus distribués selon les princ^>es étemels de la sagesse; mais on approuve et Ton condamne selon les idées de la secte à laquelle on appartient. On se dispute ou Ton s admire, on se panthéouise ou Ton se traîne aux gémonies, d après les théories qu on a adoptées et les succès qu'on a obtenus* La morale privée na pas plus de consistance que la morale publique; partout règne la défiance, parce que nulle part on ne trouve de garantie ; le poison du sceptieisme, versé à grands flots par une littératiu'e effrénée, circule dans toutes les veines du corps sodal, et les nobles insjnrations de la conscience, mises aux rangs des préjugés par des pédsuits libertins, vont séteindre dans les orgies de la débauche.

Telle, et bien plus affreuse encore, est l'image d une soôété rongée par les doctrines du scepticisme, dès qu'une fois il s'est ein|Kiré de l'esprit des peuples. Il se trouvera même des hommes qut se livreront à d'exécrables forfaits, et qui ne se croiront pas déshoBorés> parce qu'ils pourront dire que c'est leur opinion. Le crime, commis par systèipe, cessera d'être crime, et dans le bouleversement de toutes les idées, les gens de bien s'estimeront heureux qu'on veuille bien amnistier la vertu.

n ne m'appartient pas de décider si l'esprit public en Fiance marche vers cette décomposition universelle, ou s'il se retourne vers les principes conservateurs. C'est là une question de Êiit sur laquelle nous avons beaucoup discuté depuis cinq ou six ans. H faut avouer que si l'on s'était mieux entendu, on se serait peut-être trouvé d'accord. Quoi qu'il en soit, le xviii^ siècle nous a légué le scepticisme religieux,; moral et social. C'est là V&jrdredéporeMiedont parle fia7le..Sa faim n'est pa» assouvie; et, si l'on n^'y prend gan^» si tous les hommes généreux i^ s'unissent po«ur reataaier les cvoyanc^s salutaires^ L'ai^nir des nations eucopéenAe» sera ef* fTO}»ble«

Page 1