‹ Cours de philosophie chrétienne (volume 2)Chapitre 28 sur 41 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

DB.LA CBATITUDS»

• De tout ce qpie «ou» venova dediie, il r^uite que l'affimaiioBa du moins quelquefois le caractère de la certitude. C'est ce que doit avouer tout homme qui se tient dans la sphère du bon sens^ <f^

cherche de boime foi la vérité, et qui ne. fait pa» comme les 80-' phistes le vil métier de disputer sans jamais rien conclure.

ARTICLE I. — NotioD de la certitude.

Or, afin de bien éclaircir toutes choses, rappelons-nous que la raison n a pas toujours besoin d'affirmer de la même manière. Dans les choses qu die n'a pas éclaircies, et quelle affirme conditionnellem€nt,reconnaissant que le contraire peut être vrai ,1e jugement qu elle porte n'est qu'une op/w/o/î. Dans les choses'qu'elle a examinées, mais dont elle n'a pas acquis une. conviction parfaite, le jugement n'est que 7>raisemblable ou probable. Dans les choses dont elle perçoit clairement l'existence ouïes rapports, tout en conservant la liberté de suspendre son adhésion bu son affirmation, le jugement qu'elle porte est l'effet de la com^icCion. Quand elle arrive au point de ne plus pouvoir douter sans abuser de sa liberté, et sans douter pareillement des autres jugements qu elle porte dans le même ordre de conception, sa conviction est devenue certitude.

Ainsi, la certitude est radhésion de notre esprit àun jugement dont il ne peut douter sans douter de tous les autres qui ont rapport aux objets de même nature. Cest la conviction élevée à sa pi us haute puissance. Alors l'union de la raison avec la vérité produit la certitude, comme l'union du rayon Iimiineux avec l'œil produit la vision organique. L'entendement humain ne va pas plus loin, et il serait absurde ^*iî Tonlftt se démontrer lui-même. Les tentatives faites dans ce genre finiraient toujours et nécessairement par le scepticisme.

Mais pour adhérer de la sorte à ses jugements, il faut des motifs, des raisons de croire. Ces motifs sont, dans Tordre physique, la relation àes sens ; dans Tordre métaphysique, Tévidence ^ dans Tordre moral on historique, le témoignage des hommes.

$ t •»• De lâ rrIrtioR des sens;

Dana toute sensation^ il y a troi» ehofies i Tactioi^ des objets sur nots organes; la commotion de ces or^an^s quienrésiikêy^el; qmcai. traosoûse an siège de la pensée par Tappareil HcarveiDi; la percqp» tion de ce niCMXKenieE^Tovganii{fte.

Cest donc pas notre corps que mms samœe» mîfl en oonomum^ cation avee las aiati^s corps. Ls, laisAiï. ne borm en dëiaanjtre ni Texistence, ni les propriétés à priori, L'egtiataace de» eorps est. une chose tout à fait contingente, qui pouvait être ou ne pas être. C'est en vertu de sa sensibilité natMrelle qttel*Lommeen acquiertla

38o PEIHCIFBS VOHDAMBHTAUX

connaissance certaine. Il connaît aussi, par la même source, leurs propriétés générales, telles que Tétendue, la divisibilité, la pesanteur, et leurs propriétés accidentelles, qui sont la figure, le repos, le mouyement, les couleurs, les sons, les saveurs, etc. Enfin, par l'induction, il s*élève à ]a connaissance des lois qui régissent le monde matériel, ce qui est lobjet propre de la physique.

La sensation n'est pas dans les objets, c'est-à-dire qu'il n'y a rien en eux de semblable au sentiment qu'ils nous font éprouver. Nul homme de bon sens ne l'a jamais pensé. Malebranche a donc exagéré en supposant ce préjugé dans la plupart des hommes '. On sait très-bien que le sentiment de chaleur n'est pas dans le feu conune dans l'individu qui l'éprouve. Les objets matériels ont seulement la propriété de nous faire éprouver ces sentiments, sans que nous puissions jamais pénétrer ce secret de la nature.

La sensation n'est pas non plus dans l'ébranlement de l'appareil nerveux, divisible et passif de sa nature, tandis que le moi^ l'unité individuelle qui perçoit et compare, est en même temps doué d'une activité dont Thomme a la conscience indestructible.

La sensation est donc essentiellement constituée, ou terminée, par Ta perception du mouvement organique.

« Il ne peut y avoir erreur dans la sensation elle-même, puisque l'homme éprouve certainement ce qu'il éprouve. L'erreur n'est que dans le jugement qui en est la conséquence, et par lequel l'entendement réfère à la réalité externe l'origine des impressions sensibles. Sous ce rapport, Thomme peut se tromper; qui en a jamais douté ? Mais il ne se trompe pas toujours, et il peut, dans certains cas, affirmer les faits matériels avec une entière certitude. L'impossibilité et la folie du scepticisme étant reconnues, il s'ensuit qu'on doit tenir pour rêveurs ceux qui regarderaient comme une perpétuelle illusion les phénomènes de l'ordre physique. Ne roe demandez i^îis pourquoi ni comment il existe des corps, ni comment ces corps agissent l'un sur l'autre, ni comment cette action détermine en nous les impressions dont nous avons la conscience journalière. Ce sont là des mystères impénétrables que la raison doit admettre, parce qu'il lui' est absolument impossible d'en douter. Elle ne les démontre pas, mais elle les sent d'une manière invincible. «Cette impuissance de douter est ce qu'on nomme pl^ne conviction. Voilà, pour ainsi dire , le bout de la raison humaine ;St ne peut aller plus loin \

* Recherche de la vérité^ 1. I, ch. ir.

■ FéneloDy Lettres sur l'existence <ie Dieu,

DB PHILOSOPHIB GHRBTISITNB. J8l

Quand est-ce donc que le rapport des sens nous donne une telle certitude? Je réponds que c'est quand Fobjet est à une distance convenable pour être à la portée de nos organes; quand rien ne nous fait penser que les organes sont viciés; quand Fimpression produite par les objets est constante; quand nos différents moyens de perception physique s'accordent et se fortifient l'un et l'autre p^r la conformité de leur rapport; enfin, quand nous sommes tellement dominés et maîtrisés par l'impression sensible, qu'il nous est impossible de nous soustraire au jugement qui en dérive. Le concours simultané de ces circonstances porte la certitude à son plus haut degré, en sorte qu'on regarderait comme un fou celui qui douterait, par exemple, de l'existence des objets matériels, de leur étendue, de leur mobilité et des autres qualités sensibles que l'observation constante nous y fait découvrir. Ce sont là des premières vérités qu'on ne peut ni démontrer ni contredire.

Je vois briller le feu, je m'en approche, et je sens la chaleur ; j'y porte la main, et je me sens brûler ; j'y jette des matières combustibles, et je les vois bientôt après réduites en cendres. Ne serai -je pas msensé si je nie l'existence du feu? Il en est de même pour les autres perceptions physiques, soit qu elles produisent chez tous les hommes un effet identique, soit qu'elles produisent un effet variable, selon le tempérament, l'âge, les habitudes et le développement des organes.

Mais dès lors que je puis constater un fait, je puis en constater plusieurs avec la même certitude. Je puis donc, en observant les mouvements de la nature, m'élever par Finduction, jusqu'à la connaissance des lois qui la régissent. Ces lois étant constantes parce qu!onscdty dit Bossuet, que la nature va toujours un même train ', je puis les exprimer par des formules générales, ou des principes ; je puis soumettre au calcul les règles que suivent les corps isolément pris ou considérés dans l'action qu'ils exercent les uns sur les autres. Ainsi se développe la suite des vérités de l'ordre logique qui somTobjet de la science.

Tout homme n'atteint pas la ^cif/ic^, mais tout homme doué d'un organisme sain et complet, quelque ignorant ou grossier qu'il puisse être, peut constater les faits et connaître les lois générales de la nature. Ces connaissances premières, faciles, universelles, font partie du bon sens populaire contre lequel rien ne peut prévaloir. Dites, par exemple, aux hommes pris en masse qu'il n'y a pas de mouvement ni d'ordre dans l'univers; dites-leur que la matière peut se donner le

* La hgique, li?. lil, ch. 21.

'nKMifewem è eUe^méim; qu'un beau chlteau a pn se bâtir tout seul; que la résarrection d'un mort est un tait naturel comme la mort d'nn virant, el qu 9 peut avoir lieu sans rinterveniiondela puissance cKvine : qudles que soient les subtilités scientifiques dont TOUS cherchiez à les étourdir, ces ignorants secoueront la tête en disant : Voila un savant qui, à force d'étudier, a perdu fesprit.

Ainsi, dans Tordre matériel, l'entendement est mis en rapport avec la vérité par le moyen des organes. La relation des éem est donc un motif dé certitude.

§ II* — De Tévidence, et du sens commun,

La certitude dans Tordre métaphysique se nomme Tévidence. Il y a peu de sujet sur lequel on ait plus discouru , sans toutefois le rendre plus clair. Le nom indique mieux la chose que toutes les explications. Evidence signifie vue claire et distincte de Veisprit C est la perception claire et distincte Jun rapport de convenance ou de disconvenance entre deux idées. Que notre esprit ait de telles perceptions, c'est un fait dont on ne peut disconvenir quand . on a la conscience de ses facultés intellectuelles. Gomment Ihonime s'élève-t-il à cette région ? Gomment, enchaînée dans les sens, la pensée humaine s'en dégage-t-elle pour s'élancer à cette hauteur où elle contemple Têtre, la vérité, le droit, Tinfini? Nous avons vu à combien de curieuses recherches les hommes se sont livrés pour expliquer ce grand phénomène si digne de leurs méditations. Quoi qu'il en soit du résultat de ces recherches, le fait est incontestable : notre entendement est mis en rapport avec la vérité pure dans un ordre de conception qui se dérobe aux sens.

' Je ne répéterai point ici l'exposition des premiers principes, ou axiomes, que j'ai feite dans la seconde partie de ce livre. Je pars de là comme dune chose convenue, et je dis : Hy a dans Tordre métaphysique des idées qui se joignent ou s'excluent d'une manière tellement claire et distincte, que la raison n'est plus libre de nier ou d'affirmer dès qu'elle les aperçoit. L'aj^rition de ces idées à noire esprit' est comme une illumination soudaine qui le subjugue et le ravit. Dans cet ordre de conception, nous voyons non-seulement que la chose est ainsi, comme quand il s'agit du feit matériel, mais nous voyons aussi qu'elle doit être ainsi, et qu'elle ne peut être autrement. Gette plénitude dé conviction, que Ton appelle évidencéi nous fait croire quelquefois que la certitude est plus grande dans Tordre intellectuel que dans Tordre physique. Gepeiidant, il n'en

DB #«iui66»Hifi esiu&nsinfE. 383

est lien. Be p»t et d mfre, la oeititcide «st hi néme ; e'est le point fixe, absolu, faovs duquel il n y a plus que probabilité; cVst Fflagle droit fosm^ poir deux lignes, qui ne peuvent être d^htcées sans former un angle aigu ou obtus. Mais ce qui produit en nous <^te impnession, c'est que Tentendement satisfait et ravi se repose avec une quiétude parfaite dans la vérité acquise, sans être troublé pm: réterqelle mobâité <ie8 (onaes «ensibles. Akira seulement Tbomme sent sa dignité ; il plane au^ssus de Tunivers, et lit au sein de Dieu la vérité qui se réfléchit des milliers de fois dans les vastes champs de la création. Platon, «aint Augqstin, Deseartes, Malebranche, Bossuet, Leibnitz, Fénelon, méditant sur les idéesy quel plus grand spectacle peut s'offrir au philosophe? La nature humaine n eùt-dle pas d'autre gloire, on se réjouirait, malgré ses innombrables misères, de lui appartenir*

La raison peut donc, au moins dans certains cas, affirmer avec certitude dans l'ordre intellectuel. Quoi que je fasse, par exemple, il m'est impossible de douter si'la même chose peut être et ne pas être en même temps ; si un effet peut exister sans cause 5 si un être peut ou ne peut pas se donner l'existence; si le tout est plus grand que la paitie, etc. Demandez-vous pourquoi il en est ainsi ? Je répondrai que je l'ignore ; mais je suis certain qu'il ne peut en être autrement. Ces vérités ne sont pas démontrables, puisqu'elles servent de base à toute démonstration. Ce sont les racines de la raison humaine, qui s'enfoncent dans les profondeurs impénétrables de l'inteiligenoe divine.

J'en dis autant des vérités de fait qui ont rapport à la vie intime de l'hurnsmité. Je pense, je veux, je conçois, je raisonne, je suis libre, j'éprouve de la joie ou de la tristesse ; il est impossible que cela no soit pas ainsi. Le plus acharné sceptique ne peut au moins dooler s'il doute. Quand même il le dirait, nul homme de bon sens ne pourrait le croire. Enfin, les mathématiques, qu'on peut appeler la métaphysique de la matière, empruntent leurs premières données à Tordre intellectuel aussi bien qu'à l'ordre sensible; puis, par une suite dje raisonnements rigoureux, où l'identité primitive se re|Ht)dint sttns cesse, elles transfusent l'évidence des premiers axiomes jusqu'aux dermères conséquences. C'est pourquoi, dès qu^on jMsrd ««e proposition inm^miédiaire, on ne peut plus suivre le^ dbs idées et l'encbatuement des démonstrations.

« D'où vietttque je m'imagine que le néant ne saurait penser? Je me répcMods aussitôt à moi-même : c'^t que qui dit néant, exclut sans réserve Mme propriété, tQUlejMnton, toute manière d*être, et

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par conséquent la pensée; car la pensée est une manière d*ètre et d'agir. Cela me paraît clair. Mais peut-être que je me contente trop aisément. Allons donc plus loin, et voyons précisément pourquoi cela me paraît clair.

' » Toute la clarté de ce raisonnement roule sur la connaissance que j*ai du néant| et sur celle que j'ai de la pensée. Je connais clairement que le néant ne peut rien, ne fait rien, ne reçoit rien, et n'a jamais rien : d'un autre côté, je cpnçois clairement que penser c'est agir, c'est faire, c'est avoir quelque chose : donc je conçois clairement que la pensée actuelle ne peut jamais convenir au néant. C'est l'idée claire de la pensée qui me découvre l'incompatibilité qui est entre le néant et elle, parce qu'elle est une manière d'être; d'où il s'ensuit que quand j'ai une idée claire d'une chose, il ne dépend plus de moi d'aller contre l'évidence de cette idée. L'exemple sur lequel je ^uis le montre invinciblement. Quelque violence que je me fasse, je ne puis parvenir à douter, si ce qui se passe en moi existe : il n'est donc question que d'avoir des idées bien claires conune celles que j'ai de la pensée ; en les consultant, on sera toujours déterminé à nier de la chose ce que son idée en exclut, et à affirmer de cette même chose ce que son idée renferme clairement....

» Je conclus donc trois choses sur l'idée claire que j'ai démon existence par ma pensée : la première est que nul homme de bonne foi ne peut douter contre une idée entièrement claire ; la seconde, que quand même nos idées seraient trompeuses, elles nous enchaîneraient invinciblement toutes les fois qu'elles. auraient cette clarté parfaite ; la troisième, que nous n'avons rien en nous qui nous mette en droit de douter de la certitude de nos idées claires. Ce serait douter sans savoir pourquoi, et ce doute n'aurait rien de vraisemblable ; car toute l'étude de notre raison, loin de nous révolter contre nos idées, ne consiste qu'à les consulter comme une règle supérieure et immuable.

» Je sais bien que ceux qui se plaisent a douter confondront toujours les idées entièrement claires avec celles qui ne le sont pas, et qu'ils se serviront de l'exemple de certaines choses dont les idées sont obscures, et laissent une entière liberté d opinion,^ pour combattre la certitude des idées claires sur lesquelles on n'est point libre de douter; mais je les convaincrai toujours par leur propre expérience, s'ils sont de bonne foi. Pendant qu'ils doutent de tout, je les défie de douter si ce qui doute en eux est un néant. Si la croyance que je suis parce que je doute est une erreur, non-seulement c'est une erreur sans remède, mais encore une erreur de la-

DE PHILOSOPHIE CHRÉTIENXE. 385

quelle la raison n'a aucun prétexte de se défier '. »

» Notre raison ne consiste que dans nos idées claires. Or, nous ne pouvons que les consulter attentiyement| pour conclure qu!uiie proposition est vraie ou fausse. Il ne dépend pas de nous de croire que le oui est le non, qu un cercle est un triangle, qu'une vallée est une montagne, que la nuit est le jour. D'où vient qu'il nous est absolument impossible de confondre ces choses? c'est que l'exercice de la raison se réduit à consulter nos idées, et que Fidée. d'un cercle est absolument différente de celle d'un triangle, que celle d'une vallée exclut celle d'une montagne, et que celle du jour est opposée à celle de la nuit. Raisonnez tant qu'il vous plaira, je vous défie de former aucun doute sérieuic contre aucune de vos idées claires. Yous ne jugez jamais d'aucunes d'elles, mais c'est pai* celles que vous jugez, et elles sont la règle immuable de vos jugements. Vous ne vous trompez qu'en ne les consultant pas avec assez. d'exactitude. Si vous n'affirmiez que ce qu elles présentent, si vous ne niiez que ce qu'elles excluent avec clarté, vous ne tomberiez jamais dans la moindre erreur^ vous suspendriez votre jugement, dès que l'idée que vous consulteriez ne vous ])araîtrait pas assez claire, et vous ne vous rendriez jamais qu'à une clarté invincible. £ncore,.une fois, tout l'exercice de la raison se, réduit à cette consultatioa d'idées. Ceux qui rejettent spéculativement cette règle ne s'entendent pas eux-mêmes, et suivent sans cesse par nécessité, dans la pratique, ce qu'ils rejettent dans la spéculation. Le principe fondamental de toute raison étant posé, je soutiens que notre libre. arbitre, est une de ces vérités dont tout homme qui n'extrayague pas a une idée si claire, que l'évidence en est invincible. On peut bien disputer du bout des lèvres, et par passion, contre cette vérité, dans une école, comme les Pyrrhoniens ont disputé ridiculement sur la vérité de leur propre existence, pour douter de tout sans exception j mais on peut dire de ceux qui contestent le libre arbitre ce qui a été ditdes Pyrrhoniens : c'est une secte,non de philosophes, mais de menteurs. Ils se vantent dedouter, quoique le doute ne soit nullement en leur pouvoir. Tout homme sensé qui se consulte et qui s'écoute, porte au dedans de soi une décision invincible en faveur de sa liberté. Cette idée nous représente qu'un homme n'est coupable que quand il fait ce qu'il peut s'empêcher de faire, c'est-à-dire, ce qu'il fait par le choix de sa volonté, sansy être détermînéinévitablement et invinciblement par quelque autre cause distinguée de sa volonté. Voilà, dit S. Augustin *,

* Fénelon, de l* Existence de Dieu, 2* part., ch. 1.

• De Duab, Anim., contra ^Janich ^ c. x, xi, n" 14. 15.

386 raiNCipBs voNOÂMsiiTAirx

une vérité pour réclaircissement de laquelle on n a aucun besoin d'approfondir les livres. Cestice que la nature crie; cest ce qui est empreint au Ccmdde nos cœurs par la libéralité de la nature; c'est ce qui est plus clair que le jour; c'e!st ce que tous les bommes ' connaissent, depuis Técole où les enfants apprennent à lire jusqu'au trône du sage Salotnon ; c'est ce que les bergers chantent sur tes montagnes, ce que les évéques enseignent dans les fieux sacrés, et 'que le genre humain enseigne dans tout l'univers '. «

On voit avec quelle hauteur de raison le grand archevêque de

ICambvai touche la question qui nous occupe, et puis avec quelle

Yorce imposante il applique le principe fondamental de la certitude

à l'une de ces vérités de fait qui se révèle invinciblement par la

'conscience humaine.

Uévidênce est donc, dans les choses hitellectueHes, le criterîmn iJe la 'vérité.

Cependant, le scepticisme triomphe; voyez, dit-il, combienre tearactère eàt indéterminé par lui-même, puisque chaque indîviâu isg[i peut itdre une appKcsttion arbitraire, et qu'en effet les hommes «6 som de tout temps disputés* sur les choses les plus claixes, chacun revendiquant pour soi l'évidence qùil refusait aux autres. U "fiiut donc lin second critérium potur vérifier le premier, et ainsi "ijusqû'à rinfifni ; et en attendant, le monde rou/era £3{^i»2r un (xréle d^évtdenves contradictoires.

Non, répoiîdrai-je à cette objection que je liens de prcââKdre ^'dâns tome sa force, le caractère de l'évidence ii'est pas indéterminé par 4ui-même,^uisqii'it suppose des idées tellement claires «t distinctes, des rapports si bien perçus par la raison, qu'elle ne soit plus Kbre de les admettra ou deles rejeter. A laTerité, les esprits «ont tous différents comme les visages, mais ils ont* tous le même ifond,le même besoin de la vérité, la même aptitude à la saisir, 4dans1es degrés proportionnés à' leur développement. Ainsi, je n'exigerai pas quun laboureur s'élève à lathauteur d'un Newton, ni qu'il entasse dans sa tête le même nombre d'idées. Mais telle n'est point la question; elle roule sur les premiers objets de nos connaissances, sur les choses qu'il faut percevoir pour conserver la vie physique^et la vie morale. Or, je dis que ces objets, le laboureur les saisira aussi bien et aussi invinciblement que le philosophe. Il saura moins, mais il saura aussi bien, et quoiqu'il ne puisse pas raisonner sur les lois qui régissent l'entendement humain, quoique souvent, par précipitation ou par ignorance, il joigne à ses juge-

> Fénelou, 2" Lettre sur la Religion^ ch. m, n° 3.

DS PHILOSOPHIE GHRBTIEHNE. 887

ments ceitains d'autres jugements erronés, toujours est-il vrai que révidenee des premières vérités et de leurs conséquences im- «édiates le subjuguera, pour peu qu'il soit initié à la vie intellectuelle. Souvent même Finstinct dune raison" simple le conduira mieux que totftes les subtilités philosophiques dans le labyrinthe de la vie. Donc, l'évidence n est pas une chose élastique qui s'éteiide et se resserre selon Texigence des esprits. Le point essentiel est -^pie chacun ^nee qu'il peut se tromper, et qu'il doit conduire sa raison avec une sage mesure, pour éviter d'admettre comme certaines les choses douteuses, ou de rejeter comme douteuses les choses certsûnes.

Non, les hommes n'ont pas de tout temps disputé sur les chosçs les pkis dsôres. Il faut savoir que le nombre des disputants ^a .touJ€Nirs été infiniment petit, en comparaison de l'immense majorité ^9 genre humnin, dont' la raison s'ç^t ral^tachée çiux prin- ><»pes>fixes <>t îndestrudtibles. De tout temps ces principes ont fait >ia:vieet'laforce<Ie l'intéNigence.Moins développées autrefois.qi^e dansf' les temps modesnes/les vérités deTordre physique, métaphy- ««ique-etf^moral n'avaient pas encore élevé l'humapité à la même hauteur^A»îourd*hut, en dehors de la dvilisationçhrélieune, on trouve encore sur le globe des nations placées et conune pétrifiées sur dif- HKmBts degrés de' l'ordre social, correspondant aux degrés de développement qu'a subis leur'intellig^nce; mais elles s'appuient sur le^ «mênied^bases; toute 'la difFérence en treilles et nous, c^est que noi^s possédons la vérité plus dévelpppée. X<e peuple moins parfait ^ne-iiie pas la perfection des autres, it l'ignore ;.mai3 il possède Içs •éléments^ laraison, de la religion, de la morale, de la socia- 4riMté. C'est 'ce que toutes 'les langues expriment dans les deux hémisphères. 'Eh ! que «sont, dans . l'immensité des siècles, C0S quelques raisonneurs, ces sceptiques dont nous avons parlé? ont-ils -empêèhé le monde de croire à l'évidence? Non; les contradictions, au contraire, ont fait jaillir une lumière plus abondante, et ont prouvé que le sophisme ne peut vaincre la nature. •Que dans les écoles on ait construit des théories intellectuelles; qu'on ait cherché, par mille discussions subtiles, à fixer le degré ppécis où finit le doute et où commence la certitude; qu'on ait caractérisé révidence de manière à la rendre impossible ou inapplicable; il n'en est pas moins vrai que dans la pratique on tju toujours un même train^ et que les vainqueurs aussi bien que les vaincus se sont rattachés aux mêmes principes quand ils n'ont pas voulu abjurer la raison.

388 PEIRCIPBft FOirDAMBHTACX

Voilà donc à quoi se réduisent ces disputes sans fin ; Yoilà à quoi se réJuit ce fantôme (Tépidenceê contradictoires^ par lequel on voulait nous effirayer, comme si Ton devait douter d*une vérité dès quelle a souffert la contradiction! Mais, dira-t-on encore, mal. gré le critérium de l'évidence, il y aura toujours des erreurs parmi les hommes. Assurément, les sources d'erreurs sont trop nombreuses pour que les ssk^es eux-mêmes ne se trompent pas quelquefois. Mais, de deux choses l'une : ou vous ne voulez aucune règle de certitude, et alors nous n'aurons d'autre partage que d'errer sans remède, ou d anéantir notre raison par le sccptidsoie: ou vous voulez une règle plus parfaite; mais cette règle, Thomme la prendra-t41 en lui-même ? Il ne le peut, puisqu'il est imposnble^ de reculer au delà de l'évidence. La prendra-t-il hors de lui? ce sera donc dans la raison de tous, la raison universelle^ le sens commun*

Ceci me conduit à l'examen d'une question orageuse qui divisa naguère le monde philosophique, et jeta la perturbation au sein du clergé. Celui qui. l'avait soulevée, emporté maintenant par le flot de la tempête, se fatigue à ramer vers des plages inconnues. Cependant, tous les amis de la religion et de la société, partagés entre la crainte et l'espérance, tournent les yeux vers le rivage pour voir s'il ne reviendra pas bientôt.

Après bien des discussions sur le sens qu'il fallait donner au second volume de Y Essai sur Vindifférence^ et autres écrits philosophîqaes produits ensuite par le même auteur et par les honunes distingués de son école, il est resté démontré que le système de la raison générale reposait sur deux principes: \^ l'impossibilité absolue pour la raison individuelle d'obtenir la certitude, soit par le moyen des sens, soit par l'évidence, soit par )e sentimejit, soit par le raisonnement; 7.^ la certitude, ou pour mieux dire, Tinfail* Ubilité de la raison générale ou du sens commun. On s'efforça de prouver la première de ces propositions parles incertitudes et les contradictions de la philosophie, non-seulement sur les objets de nos connaissances, mais encore sur le fondement même de la certitude. Tel était le but de la défense de 1! Essai surVindiJférence,0^ voulut montrer la vérité de la seconde par l'accord des traditions humaines sur les points fondamentaux de la religion et de la morale. Cette polémique donna lieu à de grandes recherches, dont les résultats, fort curieux en eux-mêmes, sont consignés ddns les deux derniers volumes de Y Essai,

La raison individuelle, disaient encore les défenseurs de cette hypothèse, n'a pas les conditions requises pour fonder la certitude.

DE PHILOSOPHIB CHBBTIBNNB. 889

Ses. droits ne sont appuyés sur aucun titre, puisqu*elle ne se peut prouver elle-même; elle nest ni constante, ni invincible, ni à la portée de tout le monde. Et d'ailleurs, elle repose sur des principes qu'il faut admettre sans discussion^ d'après Tautorité. Le raisonnement commence par la foi. En outre, ce critérium est rejeté en pratique et par les savants et par les ignorants, puisquen résumé, on se conduit toujours d'après Fautorité générale. En admettant cette règle de Tévidence privée, on ouvre la voie à toutes les erreurs, et il devient même impossible de convaincre un homme de folie. Enfio, en admettant le critérium individuel, on tombe dans le pyrxhonismé, soit parce qu'il faudrait que la raison démontrât tout, soit parce qu'en supposant que tous les hommes réunis peuvent se tromper, on n'a pas soi-même le droit d'afBrmer.

Je crois avoir reproduit fidèlement la substance des raisons qui furent développées par celte école avec une grande supériorité de talent, pour faire triompher le système du sens commun^ dont nous avons vu le principe énoncé par Heraclite et par ^nésidème.

Cette théorie, vivement combattue, et soutenue d'une autre part dansle Mémorialcatholique^ puis ensuite dans V Avenir ^ produisit une effervescence et une aigreur difficiles à décrire.. Je n'empiéterai pas sur la tâche de l'historien. Je me contenterai de dire qu'au jugement des hommes sages, le système du ^^/iJco/7i/7i£i/i, tel qu'il était présenté par l'auteur de YEssaiy était la plus vaste et la plus dangereuse forme du scepticisme. Avant d'exposer leurs raisonnements, qu'il me soit permis de bien éclaircir la question. Je dirai donc:

i^ L'autorité de la raison générale n'est pas plus susceptible d'être démontrée que celle de la raison individuelle. Sous ce rapport, l'auteur de Y Essai ne faisait que reculer la difficulté. De part et d'autre, il faut partir d'un principe qu'on ne prouve pas, autrement rétemité ne suffirait point à établir le fondement de là certitude. '.

2® Le sens commun a certainement une grande force et une grande prépondérance dans les choses humaines. Il doit en être ainsi, car l'erreur a toujours un caractère individuel ; il y a autant de manières d'errer qu'il y a d'esprits faux, et c'est par hasard quand deux jugements erronés se rencontrent dans une identité parfaite. Leca-. ractère propre de la vérité est donc de réunir par son ascendant et sa clarté. pénétrante la majorité des esprits. L'universalité se termine nécessairement à l'unité^ Mais ce n'est point la majorité des juge-, ments uniformes qui est le. principe de l'évidence; c'est, au contraire, l'évidence intrinsèque qui est le principe, la caiise efficiente de cette maiorité. Chaque raison individuelle, cédant à la clarté de»

390 wmmcïïÈUÊ' wimBàmmKmMgx^

idées, se trouve aroenée au centre comman parler bon usftge èes» piropre force. C'est ce qui expli^ie Fautorité du>.Mit9 commun^ s«i» anéantir nos facukés individudles de connaitre. En effet, voyon»ce qui arrive dans Fusage ordinaire de la vie. Lor^ue Fittdividu piNrte un jugement sur deœc idées olaîres.ec distinctes, il ne" se -met pas en voyage poor s*assurer si tout Futifvers pense eonMAe lui; il adhère à Févidence, et il se trouve nalun^ment en rapporrt avec les autres inlelligences, qui toute» onr jugé' eémnM lui. . Le sens commun, loin de détruire les raisons imUviduette^ lèf suppose donc au conuraire; il en est Fexpre^siow coHecCire, eXcetlt' ce qui lui donne une grande foirce probative. lia raison généhale devient Fappui des raisons pardcuiières, comme lar puissance pu» blique, résultat de la force de tous, devient Fappui de clMMîutt. Cest- Jans ce sens qu'une multitude d autemrs en ont parié. Les esprits malais, les insensés, sortent de Fordre comrauir; it n'est donc pas étonnant qu'ils soient condannnés par le sens coiMmu», comme ib^le sont par chaque individu qui se trouve â^Fétat normal.

Bossoet a donc pu dire avec raison : « Le sentiment du getfte humain est considéré comme la vont de toute la nature, et en quelques fieioon comme erile de Dieu, c'est pourquoi la preui^est in-vincible*: par exemple, parmi tant de moêurs et de sentiments contraires qui partagent le genre humaiw, o» n'a point ehoote trouvé de nation si barbeau qui n'ait quelque idée de la Divinité; ainsi, nier la Divinité, c'est combattre la nature même. On voit ausrà toutes les nations, du moins celles qui ne sont pas tout'à foit savrmges, eonvenii* d'un gouvernement; on doit donc croire, sans hésiter, que rien^ n'est plus oonrefiable a«i genre bumieân K «

1^ En quoi connste le ridicule? A quoi précisément se réduiSdl? A choquer l^e sens- c<mtrmm^ dira quelqu'un. Mais qu'est«ce que le sen8 commun? PTest^ce pas les premières netions que tous les hommes ont également des mêmes dioses? Ce senif commun^ qui est toujours et partout le même, qui prévient tout examen, qui rend- Feisamen même de certaines questions ridicule, qui fait que malgré jioi on rit au lieu d'examiner, qui réduit l'homme à ne pouvoir douter, quelque effort qu'il fît pour se mettre dans un vrai dbute; ce sen» commun qui est c^ui de to^t homme; ce sens qui n'attend que d^être consulté, qui se montre au premier coup d'oeil, et qui démontre aussitôt Févidence ou Fabsurdité de la question, n'est-ce pas ce que j'aj^elle mes idées claires? Les- voilà donc ces idées ou

* La Logique, Ht. m, cb. xxn. Ce raisonnement est le même que cetui dt Ctcére»;

Tant lesquelles, au contraire, j'examiiM eli je diéciide tout^ en sonet q«c^je ris, àuiieu d^.i^pon(k0>.l»9Msiaft:foi3 quWme pfopose ce qjoi e9t cbi^6mentop|K>9é,àc9!<|«e.«fia idédaiiomjiidUes me reprér* sei^iit'. »

Ce»- o^iscrv^tipiiâ suffiswl, j« crcii% pcMir répondtf^ aux, reprAt> elles qu'on a^ adressés aiuiiddjrivsswesid^laiiaiiydle: éeole, de. piQr^ socice le. sens cQniioun*

Et. maÎAtjenan^ si ms^u^.oQus^adressôns^ aux partisans^de la roir* s(m fffinéraley nousleur^diron» : Ou Yom ai^eorderez h Tindividu la< po&nbilité de Goimaitre quelque diose ave€certitude,,et alors vous, ne^dites que ce que dAutres ont répétéavant vous^ ce n était pas.la. prâte de faire tant.de firaeas, et de tou^ envelof^r d'une obscurité mystérieuse; ou. vous rejetterez: toule certitude individuelle CQnuiie oaa jugé que vous le. faisiez^ et: alors, v<^i les conséquenees de votre théorie :

i^ Q est in^oasible à l'honime dd; connaître ayec certitaide s'il, y a d'autres hommes, et, à plus forte raison, s'il y si ufie raison g^. n^le;

^^ Il est. imposable à Thomine de; vérifier avec certitude où se tr^Hive cette autorité générale, et par. quels organjes elle s'exprime;,

3^ La; raison, générale, ou le s^u commun^ n'étant .que la réunion des raisons individuelles^ elle participe^, nécessairement k leur infirmité, et elle. ne pourra étce infaillible;

4^ Si le sens- commun est la seule règle de nos jugements, la vé^ rilé sera donc soumise aux changements divers que le sens commun, éprouveia selon les lieux et les ^>oques. Ainsi, il faudrait dii^: qula^utrefois le polythéisme était une v^i té !

5^ Enfin, l'évidence,, la ccMiscienc^ des^ &its intimeS;, le rapport,

* FéaelOD, de l'JËxistfince de Dieu,

v Testimoniuni humani generis, in se consideraliam, et indepeadenter ab ejQS enusis, sumniae est auctoritatis re»|>ectu cujascumqHe privatî, nec sioe jnpgfia arrogantia.et stultiUa çootemoi potf»| ; nain, ut oU^^vavit Arl«totetei^ in TopiciSy verUimile est quod aliquihus sapiciUibus vcrum vidclur ; id roajorem habet probabilitateni quod saptentibus plerisque reptum videtur; id ma^ joren mHlto habet vcriaimilltudinem, in qtio dwctt siniu4 et iodocti consentiimt; id deoique, juxta eamdem re|^aiB, cen.semluni, e^t bAberc iiiaxiiiiaip^ probabi4itaten[i, et esse moraliter certum, in quo omncs omnioo conseiiliunt.

«Certe in oinni fita bas régulas sequi necesse est omnes bominrs, et itlas ipsi seifauatar atbaei; namomms vatia, institutioitiievitae in homiiium auctoritafe^ ▼carjMtiM?* Et vero, aot aliqua est judicii bumani auctoritas, aut omnino nulla.;, boc posterius non contenduot ipsi athaei, et nimis certe intolerabilc foret pro* nontiare genus Ironrinum non esse rattonale. v (Hoock, Theol, naéural, principe, t.;l^p*.a8«Faris» 1774.)

39^ PRINGIPBS FOlTDÂMBirrAnX

des sens, tout est invoqué en doute, et la nature entière est détruite par la théorie du sens commun.

« D après M. de La Mennais, Fautorité doit être la règle unicjue de nos jugements. A son défaut, il n y a que des jugements er- ' ronés ou douteux, ou plutôt il n'y a pas de jugement; et les idées que nous devons au sens, au sentiment, à la raison, ne sont que de vaines perceptions et des vues perdues de Fesprit : tout ce qui nous paraît alors en nous et hors de nous, le monde moral et le monde physique, les êtres, leurs propriétés et leurs rapports, la vérité en un mot, tout cela n'est rien pour nous; il n'y a moyen d'y croire que quand nos semblables ont parlé et sanctionné de leur parole nos perceptions et nos conclusions personnelles; en soite que, quand un objet s'offre à nos yeux, il est fort inutile d'y appliquer nos facultés, et d'en juger d'après nos lumières naturelles : c'est peine et temps perdus. La seule chose que nous ayons à faire, c'est de recueillir et d'adopter les décisions de l'autorité : Ecoutez ceux qui savent, tel est le seul principe de la science et de la foi,

» Ecoutez ceux qui savent! il y a donc des gens qui savent? mais- alors comment savent-ils ? parce qu'ils ont eux-mêmes écouté des gens qui savaient. Mais si ces maîtres, et les maîtres de ces maîtres, et tous ceux qui ont reçu leur science de l'autorité, n ont eu qu'à écouter pour apprendre, les premiers maîtres, ceux qui n'ont eu personne avant eux, comment ont-ils appris? doù leur sont venues leurs connaissances? d'eux-mêmes, il le faut bien; à moins qu'on ne dise qu'ils les ont reçues toutes faites de Dieu; et dans ce cas, il faut encore reconnaître la nécessité des sens, du sentiment et de la raison, comme moyens de recevoir et de comprendre l'enseignement divin. Ainsi, dans les deux cas, les premiers maîtres en ont été réduits à s'en rapporter à leurs propres impressions ; et, comme d'après les prétentions de M. de La Mennais, ces impressions sont incertaines et trompeuses, voilà l'autorité corrom- . pue dans sa source, et le témoignage attaqué dans son principe : voilà le scepticisme.

» Ce n!est pas tout. Pour écouter des témoins, il faut savoir qu'ils témoio^nent. Or, nous ne le pouvons savoir qu'en percevant les mots qu'ils prononcent, et en trouvant un sens à ces mots : de là, nécessité de l'ouïe par la perception du son; nécessité de la raison par rintelligence du sens ; nécessité de la conscience par l'exercice de la raison. En effet, avant de comprendre ce qu'on nous dit, nous devons d'abord sentir en nous des idées, saisir le rapport de ces

DB PHILOSOPHIE CHRÉTIBHKE. 3^3

idées aux termes qui les rendent^ entendre nos semblables, employer des termes identiques ou analogues, et enfin, conclure en eux, sur la foi de cette identité ou de cette analogie verbale, les mêmes idées, les mêmes sentiments qu'en nous. Sans cela, nous ne concevons ni la parole, ni le témoignage d' autrui. Or, selon M. de La Mennais, la faculté de sentir, de percevoir et de raisonner, est trompeuse. La croyance de Tautorité, dont elle est le principe nécessaire, est donc aussi trompeuse? Nous devons douter de Fautorité comme de toute autre chose : voilà encore le scepticisme.

» Le scepticisme, en effet, sort de toute part de la philosophie professée dans le livre de \ Indifférence. Elle n'explique ni comment ceux dont la parole doit faire foi ont le droit d'être crus, ni comment ceux pour lesquels cette parole doit être une règle de jwge-' ment peuvent la comprendre et s'y fier; elle n'explique ni la science des 'maîtres, ni Fintelligence des élèves; elle suppose qne les uns savent et que les autres apprennent, mais après leur avoir contesté la faculté de savoir et d'apprendre '. »

S m. — Du témoignage des homniea.

Le témoignage des hommes peut-il fonder une véritable certitude? Quelles conditions doit-il avoir pour cet effet? Les règles de la certitude historique sont-elles applicables aux faits qui dérogent à l'ordre naturel, et qu'on nomme yîi//y miraculeux? Telles sont les questions importantes qui s'offrent maintenant à nos méditations.

La certitude testimoniale est fondée : i^ sur la relation des sens par laquelle on peut avoir, dans certains cas, l'assurance parfaite de ' ce qui se passe hors de nous; a^ sur l'ordre moral qui régit Thu- manité, et d'après lequel on peut prononcer infailliblement, dans certains cas, que les témoins d'un fait ne sont ni trompés ni Irom peurs. ^

Les faits sont contemporains, c'est-à-dire présents ou passés. Les faits présents qui ont eu lieu hors de notre portée, nous sont con- ' nus par le témoignage des hommes qui en ont eu la certitude physique. Les faits passés nous sont connus par les différents moyens qui nous transmettent ce témoignage, c'est-à-dire, présents, par Vhîs toire, la tradition et les monuments.

Je ne puis mieux fairif*, pour tous ces détails, que de reproduire

* Damiron, Ess sur Vhist, de la philos.^ 1. 1", p' 335, 336, 337.

uaesLtrah'dfe 1» fteoande Distertationf^ur lardigicMy pur SLde Là^ LuMnie:

SXTUiaV I» M.. SA LA' LmSMII««

Notion delà œrtltade,

L La faculté principale de nocne esprit est le jugement» Son obr jet est de discerner ce qpii est Yrai de ce. qui. est fawKkll.jug^ daa. olgets a;vec plus ou moins de clarté^YCO plus. ou moins* dlassurance. Qpand nos jjugements sont portés.au plus haut, degré desûret^.iU, forment la certitude. Quand' ils yjpignent le plus haut degn^.dfiL, clarté, ils forment révidence. Ainsi la véritér est c^iposée à TeireuEy , larCertitude au doute, Téridence à Txibsouriité.

II. La certitude. est Texclusion de tout doute: tant qui! reste, du doute sur une question, il n'y &• pas de certitude : dès que le., doute expire, la certitude naît. Je negarde en conséquence la cer* titude comme un point fixe dans lequel iln^y a pas de plus ou de moins : je doute tout à fait, ou je ne doute pas du tout. Le degré de certitude, s'il pouvait en exister, serait proportionné au degré de doute qui me resterait. Qr^.si j'avaisle plus, léger doute, je n'aurais pas de certitude. La certitude n'a donc pa» de degré : elle eat : aussi pleine, aussi entière qu'elle puisse être, ou elle est nulle*.

: Cette idée n est pas celle de tout le monde. On ^itend dire tous les jours et on répète sol-nième, qu'on est plus ou raoinacertain de. telle vérité. L'illusion à cet égard vient de deux causes : i® onoon-* fond la certitude morale, avec la très-grande vraisemblanGe. La vraisemblance a une m^titude de degi^; et quand elle est parteeà. un très-haut point, on trouve qu'elle sqpproche de' la certitude, quoiqu'elle en soie essentiellement distante, la nature de l'une» supposant le doute, et la nature de l'autre l'e^^luant^A^ on confond encore les motifs de certitude avec les degrés de certitude. Baioe qu'on acquiert qudquefois de nouvelles saisons diétm. certain d'une véirité, on ccoiten avoir acquis une pies grande certitude. Gela n'est* pas exact. On ne doutait pas plus avant d'avoir, connu les nouvelles relisons, qu'on ne doute après les avoir, reçues» On était donc éga* lement certain*

III. Le mot certitude peut être pris dans deux sens, parce qu'il peut être appliqué, ou à la chose qm en est l'objet, ou à l'espritqui la conçoit. Je puis parler de la certitude de telle proposition, ou de la certitude que j'en ai; je dis avec une égale exactitude^ /ei!&. W-

DE VBIMMOflBBai CaBSTIBillS, 3^?

rite e»t cmrtedney ^Je suis certaiwde telie writè. Cette double ae« ceptîon f<«nne la distiiiction connue dans l'école sous les noms ée certitude de V objets et de ceiftitae/e du sujet La^première a Jieu quand une vérité, est teHement prouvée, qulon ne: peat^pas en douter : la* secïonde existe dans ceiui>^uii est teilenent pcnuadé d'un«:vmté) qtt*il n'en domé nullement.

IV'* Mais 1» <&ttnotion' la plvs importante et la-plus* retative à- DoCre »ijet est eelle de la oertitoide. métaphysique, de la certituât» physK^fue.et de la certitude morale. Il y a trois sortes d'cAjets dia nos connaissaaces' : les objets purement intellectuels, les objeiis'de' Tordre plly8^»e,Jeft objets de l'ordre moral; La Providenee- a adapté les trtna genres de certitude à oes trois e^èoM de connais*

Y^ La certitude méti^faysique nous fait oonnaître les <d>jets intdlectuds; mais nousne connaissons avec celte certitude (pie l^es^ senoe dies choses. Tout objet intellectuel, qui^ n'est pas essentiel^ n'est pos mâaphysiquement. certain, et reste dans la classe de hr probabiËté. Pour donner un exemjde de cette certitude^ c'est par elle qmrnoua sommes assurés des axiomes et des théorèmes de la gpéocnétrie, qui sont des vérités essenddles.

YL La certitude physique porte sur les <^jets de l'ordre phy«siopte^ c'estp4-dke sur ceux que nous découvrons par nos propres' sensû' Ainsi je sma physiquement certain que j'ai devant moi un b^mme,. quand, je le vois, lentends et le touche. Je- suis fis même certain que demain le soleil se lèvera à l'orient, querTminée prochaine lesathres porteront de nouvdles feuilles; pavcecpie j'ai tu constamment ces effets résulter de l'ordre phyaque etdu cours de la.nacnae*

y IL La certitude morale est. celle qui est: fondée sur l'c^ntlre mo^ rai, c'est-à-dire sur la nature de l'eqfnit humain et sur le caractère général de l'homme* Gomme c'est ici. le point de la difficulté, il faut le développer plus amplement. J'ayertis que je ne m^'occupe pas en*^ core de prouver Vexistenœ de la ceriitiide morale; je me contente d'en esfdiquer la nature.

YUL Je ne puis pas douter que la Providenee n'aît établi un ordre moral pour la direction de£ esprits» comme un ordre pbys»< que qui dirige les coips. Je fogd de cet ordre physique parce que je vois tous les êtres qui con^esentla natm^ suivre un cours rég^é, tenir constamment une .marche uniforme; d'où je conclus que le mondepbystque cdséte à une loi supérieure quiadétevmtné ce ocnim, qui a tracé cette nrarchew La> même expérience me Bût. eennaître^

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