‹ Cours de philosophie chrétienne (volume 2)Chapitre 30 sur 41 · LX. Je nie d'abord formellement la proposition, que nous ne · texte numérisé non relu

LX. Je nie d'abord formellement la proposition, que nous ne

tura facit, sed quia ista quae quotidie liant, tanquam natoralî cursù pcraguntur; illa Tero efticacia potentiae tanquam praesentis exliibita yidentur ocuiis liominum. Diximus, sicut meministis, resurrexit unus mortuus; obstupuerunt liomines : cum quotidle nasci qui non erant, nemo miretur. Sic aquam in vinum conTersam, quis non miretur? cum lioc annis omnibus Deus in \itibus faciat^ oemo. 5. Aug, in cap. 11 evang, Joan.f tractai, ix, n" 1.

4ù^ fHMCIinB V0tlKk!ÊÊBÊÊf9àXtX

ôonnaissons les attribuU de Dieu que-par rexpérience. Qcielle^expérience nous fait connaître son éternité, son immensité, son im* mutabilité? Les attributs mêmes de la diyinité qui sont rekti&t nous, tels que sa bonté et sa justaoe, nous les coramssons detnême que les autres par la ndson, et surtout par la rérélation; Oo pour» ndt, avec phis de vraisemblance, dire que IVnpérienee Bonsdcmie ridée de sa puissance, puisque nous en- ^mmTons les e£fets; nais eUe ne nous donne pasj die ne peut pas nous donner la ixmaish auàce de la tontefnissance. Si nous' ne* saffiena, de là poissaiior divine,. que oe que rexpérienee nous- en dit, nous n aurions aucinie ittiaon pour ovoiie que Dieu peut* fiûre autre chose qnece ija'8 1 fiiit, et même pour croire quil a finit aittre ciiose que ce^pienocfr voyons : notre expérience étant nécessairement bornée, notre idée de la puissance cËvine le serait aussi. Dieu peut évidemment feirr pfaia que oe que notre e&pétience nous rapporte', donc nous nr pouvons pas dire que nous ne* oonnidssons sa puinance qae par l'ezpmence, d'on il s «n^uit ukérieurément qu'il est souveraine* ment déraisonnable de nier une œuvre de Dieu, sur le-fiiniIeoieBt de notre expmance.

L'expérienee, ajoute*t-on^ nous fait connaître le -cours de la nature et non son interversion* Tout ce qu'on poiuraif en condons, <fest que l'expérience ne peut pas nous fiûre conni^tre un niiiaclè. S'^nsuivraittÛ de là qu'on ne peut pas le connaître d\me autre manière ?

LXI. Maisrc'est^ je le prétends^^ une^ venté incontiestable, qoe l'expérience nous conduit à la connaissance certaine du Biiiade. Rappelons*noos ce qui a été exposé plus- haut, qu'il j a dans la nature un ordre moral comme un^ordre physique*; que rexpérienee nous fait connaître l'un de même que l'autre, et qu'elle nous leafiùt connaître avec une égale assurance. Je suis certain que dès hommes placés dans les circonstances et doués des qnriités que j'ai indignées, ne peuvent ni être trompés, ni tromper, de même que je suis certain du lever et du coucher réguliers du soleil. Oh peut déno ditv avec vérité que Fexpérienoe du cours de la nature, mais de son cours moral, nous mène à la certitude des miracles, en ce qu'dle nous fait connaître certainement la véracité de ceux qui les rapportent.

•'BIc si ratio qaaeHtur, non crît mirablle ; si exemplum poscitiir^ non erit ria- ^tàre. DemnsDetitn aliqaid posse, qvod nos fatemur iarestigare non posse-ia taiibasedlmr rebn», totik ratio facti est ?oIuntas facientis. S, Jug. epist. CXXXTU* aiias ui, ad Folusian-^ n® 8.

Oh dît qu'il n'y a rien de si commun que de "voir dës tëmoins »r tromper. L*équivoque de ce sophisme est dans le mot témoin. Si on parié des témoins en général, le principe est vwn; mais îK ne prôuye rien contre nous, puisque ceti'estque de quelques témoins, que des témoins revêtus de ceitaines qualités que nous assuronv' rinfaillible véracité. On voit souvent des témoins se tromper ; donc tek témoins sonr sujets à erreur: voilà l'objection; Elle soit donc évidemment de l'état de la question ; elle applique à un témoignagcr* ce que nous disons d'un autre.

LXir. On oppose l'expérience de l'ordre physique à ceBè dfeî Tordre moral: on prétend quecdle-là est plus certaine quecehii-^i J'observerai d'abord que cettie objection peut être proposée W^eù' atutant de force contre la eertitude physique que contre la certiMdè* morale. C'est sur l'expérience de k fidélité des sens qu'est fondée* là certitude physique. On pourrait opposer à cettfe expérienoej comme à celle de l'ordre moral, l'expérience qui apprend que les? mort^ ne ressuscitent pas; et si le raisonnement était juste, il em^ pêclwTait de croire au miracle que l'on voit, comme à celui qu^ôneutefnd rapporter.

ISTais non, il n'y a pas dé conflit entre l'expérience qui n/appwmd* que les morts ne ressuscitent pas, et celle qui me garantit qu\e dés* témoinis idoines ne me trompent pas. Qu'est-ce gue nons apprend^ et que peut nous apprendre l'expérience relativement àlarésurrec^ tibn des morl^P Cest que, selon le cours ordinaire de la nature, k»r ihorts ne ressuscitent jamais; Qu'est-ce que, de leur côté, déclarent les témoins, en déposant qu'ils ont vu le mirade d'une résurrec* tion.** C'est qu'ili ont vu,horsdiicour»de lanature et par ime interversion de ce cour», un mort rendu à la vie. Ces deux choses ne» siont pas contradictoires, si elles peuvent étre^ vraies toutes^ lesr deux. Or, comme nous l'avons prouvé dans tout le premier chapitre dé cette dissertation, il est Vrai que, selon les lois physiques données à la nature parle Législateur suprême, les morts ne reviennenf jamais à la vie; et cependant il est également vrai que ce législk*tcur, suspendant momentanément sa loi, peut foire revivre un mort. Quelle contradiction y a-t41 entre cette proposition :îl n'y a pasdb force naturelle capable de ressusciter un mort; et cette autre : un' mort a été ressuscité par une puissance surnaturelle ? Dès qu'il n'y a pas de contradiction entre ces deux propositions, dès que Fiine el^ l'autre peuvent être vrai^ je peux lés croire toutes les deiïXjet* l'expérience constante que les mort^ ne ressuscitent pas ne doit pas m'empêcher d^ajouter foi aux témoins d'une résurrection, pou0^

4^8 PRINCIPES FONDAMBHTAUX

que leur relation soit revêtue de caractères qui y impriment la certitude.

D'après ce qui vient d*étre dit, il n est pas difficile de répondre à ce que dit fauteur des Pensées philosophiques, que Terreur de tout un peuple n est pas un prodige. Je soutiens, au contraire, que le faux témoignage de tout un peuple sur une résurrection serait un prodige aussi grand et plus incroyable que celui d*une résurrection.

LXIII. Premièrement, prodige aussi grand. Dira-t-on qu'un peuple entier a été induit en erreur sur un fait qu'il a vu et entendu, et qu'il a pu toucher ? Mais pour faire que la totalité d'un peuple soit trompée par le rapport unanime de tous ses sens, il faut une interversion de toutes les lois physiques, aussi forte que pour rendre un mort à la vie. Aimera- t-on mieux prétendre que tout ce peuple a intention de tromper ? Mais le complot formé pour mentir, par un peuple nombreux, tel que celui de la ville de Paris, par un peuple composé de personnes dont la plupart ne se connaissent pas, dont quelques-unes se haïssent, qui d'ailleurs ont toutes des préjugés, des passions, des intérêts, des manières de voir de divers genres, et même contraire ; un tel complot est aussi opposé aux lois de l'ordre moral, que la résurrection d'un mort à celles de l'ordre physique. Pour entraîner un peuple entier, soit de bonne ou mauvaise foi, dans un faux rapport sur un fait passé sous ses yeux, pour intervertir ou les lois physiques sur lesquelles est fondée l'autorité des sens, ou les lois morales qui dirigent toutes les actions humaines, il faut une cause : il n'y a que la puissance qui a donné des lois à l'ordre physique et à l'ordre moral, qui ait le droit de les suspendre, comme il n'y a que cette même puissance qui ait la force de ressusciter un mort; ainsi, d'un côté comme de l'autre, il faut un égal miracle.

LXIV. Secondement : mais, comme j'ai dit, prodige bien moins croyable. Dans l'œuvre de la résurrection je vois le but moral du miracle; il s'agit de confirmer une grande vérité par un acte que Dieu seul puisse opérer. Dans l'interversion des lois de l'ordre physique ou moral. Dieu n'aurait d'autre but que d'entraîner ses créatures dans l'erreur. Il est conforme à la notion que j'ai de Dieu, qu'il daigne, pour instruire le genre humain, faire des œuvres extraordinaires ; il répugne à toutes les idées que Dieu les opère pour le tromper. L'un des deux est donc croyable, l'autre ne Test pas.

LXV. « Supposons (ce raisonnement est d'un célèbre incrédule) » que tous les écrivains de l'histoire d'Angleterre s'accordassent à

DE PHILOSOPHIB CHRETIEITNB. 4^9

» dire que la reine Elisabeth mourut le i^' janvier 1600; qu'elle fut » rue devant et après sa mort par ses médecins et par toute sa cour, » conmie l'usage le veut à Fégard des personnes de son rang; que » son successeur fut reconnu et proclamé par le parlement, et » qu'après avoir été enterrée pendant l'espace d'un mois, elle re- » parut, se remit en possession du trône, et gouverna l'Angleterre > peitdant trois ans. J'avoue que je serais surpris du concours de « tant de circonstances étranges, sans cependant me sentir la moin- « dre inclination à croire un événement aussi miraculeux. Je ne » douterais ni de la prétendue mort de cette reine, ni des autres

V circonstances publiques qui l'auraient suivie; je me contenterais « de soutenir que cette mort n'était que feinte, et qu'elle n'était ni » ne pouvait être réelle. En vain m'objecterait-on la difficulté, l'im- » possibilité même de tromper le monde dans une aflaire^de cette » importance ; en vain ferait-on valoir la sagesse et l'intégrité de » cette grande reine, le peu d'avantages qu'elle eût pu recueillir d'un » si pitoyable artifice, ou son entière inutilité, tout cela serait ca- » pable de m'étonner; mais je répondrais encore que la fourberie

V et la folié des hommes sont des phénomènes si communs, que » j'aimerais toujours mieux attribuer à leur concours les événements » les plus extraordinaires, que d'admettre une aussi singulière viola- » tion des lois de la nature. »

LXVI. Considérons la manière de raisonner de nos adversaires. Nous disons qu'il est impossible qu'un fait attesté par des témoins placés dans les circonstances, et doués des qualités requises, soit faux. Pour détruire ce principe, on suppose un fait miraculeux qui soit faux, et qui cependant soit attesté de cette manière. Il est évident que c'est là iwe pétition de principe. Ce n'est point par une supposition gratuite qu'on peut établir que le témoignage, tel que nous le demandons, peut être faux : il faudrait alléguer un fait attesté de la même manière, qui se fôt trouvé faux; citer le temps, le pays. où on a dit qu'il s'était passé; indiquer les témoins qui l'ont certifié; c'est ce que nos adversaires ne peuvent pas produire; et la preuve qu'ils n'ont aucun fait pareil à nous opposer, c'est qu'ils recourent à des suppositions, à des fictions. S'il se trouvait dans rhistoire des siècles un seul événement attesté par des témoins tels que nous les demandons, et qui ne fât pas véritable, imagineraientils une hypothèse sans réalité ?

On ne donne pas à ce raisonnement plus de force, en disant que la fourberie et la folie des hommes sont des phénomènes communs. Il y a des fourbes, il y a des fous : mais des témoins, tels que nous

.43o ^mamntk wanBJkmmtAtoi

les demandons, peuvent^ils être des fourbe» ou des fous ? Voilà ce

qu'il Vagirait de pro wrer. Que Ton nous indique une cause Aatu- .jrelle<qui puisse rendre de tels témoins fourbes ou insensés. LXYIL « DIeuy disent encore des înerédules, a*>t*il hesoiD^pour

1^ jiotifier.ses yolonlés aux.hoannes, du ministère daulres<hmniBes?

A Jl % dit-on, parlé auxibommes ; pourquoi nen. ai-^jeirien entendu?

«» Pourquoi faut-il qu!il j ait deaintermédîaires. entre JDieu et Bioi?> ULYIU» Ce serait une témérité^ mus doute, de prétendre que

JDieu, pour se.roanifesleraux: bommes, abeeûia du miiôstire dau-

Ires hommes; mais cest une autre témérité aussi réprébensiblede 4ui' disputer le pouvoir d'empl<^er ce .ministère. Au déiste ipi dermmde pourquoi des intermédiaires entre Dieu et lui, je desundeà .mon tour: Et pourquoi ny en aurait-il pas? Dieu doiti^ilà-diafie tjkomme de se révéler à lui en particulier? Xie'doit*il spécialement i 4«|daon 'du degré dlnerédidité qu'on lui témoigne? Il esitiadubitadilementle.maitre de me parler par^ies^enToyés, ou de me fiiireei^ «fefindce sa tqîx. Je m'ai pas besoin de oonnaitre les moti& qui lui idbotpiéféEeri'un.de ces deux iiH>yens. Dès que }e reconnais dm desmiraele la lettre de créance par lacpielle Dieu: accrédite sou eu- ^vojéyinoB.deymr est d'ajouter. à ;Qet-CBY(^é.une!foLentiière.

Jllaislainodf qui a déterminé Dieu i se onani&ster aux honuvtf par des ministres dont les miracles atteslenct.laaniasion,;n'€St|Wsle jMCBBt'de^ sagesse. J'ai snontré^quetoeanoyien, très-digne de k myusié.dt IMeu, esttràs^onfovmesà sa sagesse, et^'ilest trèstadaplé ji^la .nature de l'homme. J'ai examiaé les divers, autres majens qu'il jueratt pu enqdoyér pour notifier ses .volontés. H est iniUile de.i^ •Ipéfter ce que jai.dit; j'ajoulecai seulement ici.un<mot« Ia révéktios fiSlt un fait. Il est donc simpl^i, il .est donc na^prel, il est parfiût«r <ment conforme à «la divine sagesse d'employer, pour nous le&iri connaître^ le même moyen par lequel nous croyons les autres &ili% .c'est*à-dire la rehûon de ceux qui en ont été témoins.

LXIX. «^ C'est, disent d'autres incrédules, ime tentation bien fo^ « que celle de passer pour l'envoyé céleste, et .de jouer dansk ^.monde ce grand rôle. Que de gens ne craindraient pas, pour fi€ • parer d'un titre aussi pompeui^, d'essuyer des difficultés et des » dangers !»

LXX. Il peut y avoir des imposteurs qui, pour se &ire croire les envoyés du ciel,* supposent des miracles. Il ne résulte de là qu une «hose; c'est qu'il faut examiner avec soin ceux qui s'annoncent pour opérer des miracles au nom de Dieu. Mais de ce qu'il peut y avoir,

de ce qa'il y a dans le. monde deaimposleupsi conclure que tous; les hommes le sont^est une absurdité.

LKXI. « Il n j a rien, ajoutentrnos adversaires, de plus, aisé que » de faire adopter, même à des nations entières, des>mivacles qui ne » sont que des tours dadresse. On connaît le &it de L'imposteur » Alexandre, qui^ après avoir dupé par. ses prestiges les Paphlago- « niens, parvint à tromper les philosophes greQ$, des personnes de

> kt plifô.haute.oonsidération, et jusqu'à Fempereur Marc-Aurèle.

> Un joueur de gobelets -étant allé exereer son.métîer chesK unpe»- » pie qui n avait jamais rien vu de. semblable, fut- r^ardé unani- «mcjnent. comme sorcîeir, et eùtété condamné comme tel, &11 ne ^ se fût.soustraitau supplice par la fuite. Un autre, homiw, aux-be

> deS} persuada à un peuple <nond>reux;qu il jéi^iit l'envoyé du ciel, » en faisant, par ,un procédé trèsrconnu dans nos> climats, de ila » glace, que ce.peuple ne. connaissait; pas. De.Qes ^exemples, auivr » quels on pourrait ajouter beaucoup dautros, « il résul^j quil m'est * nullement difEcÛe.d'en imposer sur les;mimcle$,^méme aux pei^- » sonnes leamieux disposées, même à de&jnultitudes entiétes^»»

liXXII.. J'observe quccette difficulté ^attaque idÊcetftemeat, *xmi la eertitude.morale des miracles, mais la certiuidej>hysiquie» SiiTH veut .l'admettre, . il &ut en tirer la ^ conséquence >\ftérilât^, ^et cmi- .dure, non pas, que les témoignf^ jdes homiiies JQnt ineertaioSi •mais que la.relation des^sens.n'e&t pas,ass|iréç)cet qiiionfneidcûjtptts croire .même, le . miraclei dont on rest ténKÔn.

devenons. à.la distinction que j ai exposée ci-des^is.-^lre leifiût etlajqualité dûiait. Le.&itseulest l'objet du. témo%nage*iDaa»sie jugement de l'ordre judiciaire que prononce un ji^;e,' les témoins ne déposent que du fait qu'ils ont vu; quant aux conséqiiences de ce faitj c'est le juge qui, d'après l'examen des dépositions, les^dÀtermine. De même, dans le ji^ement de l'ordre intellectuel que nous foiinons sur le.roiiacle, les témoins n'attestent. que le &it,.fur le^el.nous jugeons ensuite s'il est naturel ou surnaturel. Pour d'assurer du fEÛt, il ne faut que des sens, et un esprit qui ne soit pas aliéné : pour juger si un fait est naturel ou miraculeux, il faut plus de lumières. Il n'est pas impossible, sans doute, de tromper un peuple, et surtout un peuple simple et peu instruit, sur les causes d'un fait qu'il voit pour la première fois; mais ce qui est physiquement impossible, c'est de le tromper sur la vérité même de ce fait. Quelque simple, quelque grossier, quelque ignorant que soit un peuple, on ne lui persuadera jamais qu'il a vu, entendu, touché des choses qu'il n'aura ni vues, ni entendues, ni touchées. Ainsi, lors-

432 PRINCIPBS FONDAMENTAUX

qu'un peuple entier me dira qu'il a tu un homme faire des tours de gobelets, qu*il en a tu un autre Tenant à bout de consolider de l'eau, je le croirai sans difficulté, parce qu'il a tout ce qu'il faut pour s'assurer de ces faits. Mais lorsqu'il ajoutera que c'est par so^ tilége ou par miracle que ces choses ont été faites, je ne lui ajouterai plus la même foi, parce que la Terité de cette seconde assertion dépend de connaissances que ce peuple peut fort bien ne pas aToir. Ce n'est plus un simple fait qu'il me présente à croire, c'est un raisonnement qu'il Tcut me faire adopter. Je suis certain qu'il a TU le fait; je ne suis pas sûr qu'il ait bien raisonné.

Ce que je dis des deux exemples allégués, est également vrai pour le troisième, et le serait pour tous ceux qu'on pourrait de même nous objecter. Les tours d'adresse de l'imposteur Alexandre étaient réels ; les Paphlagoniens et les autres qui en avaient été abusés, les avaient tus ; leur erreur n'était que dans la conséquence qu'ils en tiraient, les uns par simplicité, les autres pour n'avoir pas assez attentiTcment considéré. Lucien lui-même, qui le démasqua, aTait TU les faits, et ne les nie pas ; mais aTcc plus d'esprit et d'attention que les autres, il découTrit la fraude que cachaient ces tours. Au reste, cet exemple me paraît prouTcr la difficulté, et même Fimpossibilité qu'un fourbe parvienne à en imposer longtemps, par de faux miracles, à des hommes éclairés. Si pendant quelque temps il en abuse quelques-uns, il en Tient bientôt de plus clairvoyants qui détrompent le public. Lucien, qui dévoila l'imposture d'Alexandre, était ennemi de la religion chrétienne, dont il parle avec légèreté et mépris ^ voit-on qu'il ait entrepris de démontrer la fausseté des miracles chrétiens ?

LXXIU. « Il n'y a pas de miracles (c'est ici une nouvelle objec- » tion) qui ne soient combattus par un nombre infini de témoins. r> En fait de religion, toutes les différences sont des contrariété*. » Il serait impossible que la religion de l'aneienne Rome, celle des » Turcs, celle de Siam, celle des Chinois et la nôtre, fussent toutes » solidement établies sur de légitimes fondements. Or, chacune de » ces religions produit des miracles opérés en sa faveur, et dans la » vue directe de confirmer la doctrine qui lui est propre. Tout m»- » racle qui appuie l'une, est un démenti formel aux miracles vantes « par les autres. »

LXXIV. On confond ici deux choses : ceux qui nient un fint? et ceux qui se portent comme témoins de sa fausseté; ceux qui '^ combattient par des raisonnements, et ceux qui l'attaquent par le rapport de leurs sens. Celui qui croit aux miracles d'Esculape, par

JOL FHILOSOPHIB GHEiTIBURE. 4^3

cela même ne croit pas aux miracles des autres religions ; mais il n'est pas pour cela un témoin de leur fausseté. Il dit : Mes miracles sont vrais, donc les vôtres sont faux. Il ne dit pas : Je suis témoin de la fausseté des vôtres; j'étais sur le lieu où vous dites qu'ils se sont passés, et j'atteste que j'ai vu le contraire. Il oppose à la relation des miracles étrangers sa croyance^ et non son témoignage. Il n'infirme donc pas cette relation. Malgré ces dénégations] respec* tives, tous les témoignages conservent leur force. La dénégation du Siank>is n'infirme pas l'histoire des miracles du Turc. D'après cela, l'objection tombe. Les divers témoignages n'étant pas détruits par des témoignages contraires, il reste à examiner quels sont tous ces témoignages, quels sont ceux qui sont rendus par des témoins revêtus des qualités propres à imprimer à leur déposition le caractère de certitude. Quand j'ai trouvé un témoignage de ce genre, je dois le croire. Il est très-indifférent alors que dans d'autres religions on croie d'autres miracles. La fausse relation d'un miracle ne diminue pas plus la certitude de la relation véritable, que la fausse monnaie n'altère la confiance due à la vàritable.

Je terminerai ce que j'ai à dire sur ce sujet important, par la reproduction d'un article de Y Encyclopédie, dd à la plume de l'abbé de Prades, et dirigé spécialement contre l'auteur des Pensées philosopàiques.

ARTicLB casBTrrcoE BXTEAiT DE h Encyclopédie.

Le pyrrbonisme a eu ses révolutions ainsi que toutes les erreur». D'abord plus hardi et plus téméraire, il prétendit tout renverser; il poussait l'incrédulité jusqu'à se refuser aux vérités que l'évidence lui présentait La religion, dès ces premiers temps, était trop absurde pour occuper l'esprit des philosophes : on ne s'obstine point à détruire ce qui ne paraît pas fondé; et la faiblesse de l'ennemi a souvent arrêté la vivacité des poursuites. Les faits que la religion des païens proposait à croire pouvaient bien satisfaire l'avide cré^ dulité du peuple; mais ils n'étaient point dignes de l'examen sérieux des philosophes. La religion chrétienne parut. Par les lumières qu'elle répandit, elle fit bientôt évanouir tous ces fantômes que b superstition avait jusque-là réalisés : cefut.sans doute un spectacle bien surprenant pour le monde entier que la multitude des dieut qui en étaient la terreur ou l'espérance, devenus tout à coup son jouet et son mépris : la face de l'univers, changée dans un si court espjice de temps, attira l'attention des philosophes : tous portèrent c. G, a8

Â3k/i PlïffffilWtf WOÊÊOÉeMMMmAJOL

kurs regards sur cette iwltgîoii BduveUis qui n{^9i^mtfià»ifaém leur soumission que oeUe'dupeuple^

Ils Jie fureat pas loogfteiiq)S à s'aperae.¥air qu elle étaa i^iaci paiement «ppii^ëe sur des laiiis, extraordînaicesà la véméyiiUBi^qiii mentaient bien d'étsetdisoutés par les preu^cM&dairt Us étaient soutenus. La dispule chi^ea donc; Jes aseptiques jrfîcanauceDt les droits des ventés mélapkysi^|aes et géométriques sur notce.ei^pâcit, et les philosophes .incrédules tournèrent leui-s ;aanes contre les faits. Cette matière, depuis si longtosips agitée, aurait été plus éclaircie, sî, avant que de plaider departetd'autr^l!on>fut con?eDu .d'un tribunal où Ton pût ^ être jugé. Pour ne pas tomber dans cet inconvénient, nous disons aux sceptiques : « Vous reconnaissez certains faits pour vrais. L'existence de la ville de Rome dont vous ne sauriez douter suffirait pour vous convaincre si votre' bonne foi ne vous assurait cet aveu : il y a donc des marques qui vous font connaître la vérité d'un fait^ et s'il n'y en avait point, que serait la société? Tout y roule, pour ainsi dii*e, sur des faits. Parcourez toutes les sciences, et vous verrez du premier coup dlœil qu'elles exigent qu'on puisse s'assurer, de certains iai^s : vous ne seriez Jamais guidé par la prudence dansl^xécution de vos desseins j car qu'est-ce que la prudence ? sinon cette prévoyance qui, éclairantrhoniniesur tout ce qui s'est passé et se passe actuellement, lui sumèare les moyens les plus propres pour le succès de son entreprise, et lui fait éviter les écueils oùdl^pourrait échouer. Là prudence,5'il est permis de parler ainsi, n'est qu'une conséquence dont le présent et le passé sont les prémioss : eUe est donc i^ppuyée sur. des ,SBii»,:le ne dois point insister davant^i^ jur une vérité que tout la jiH>nde avoue'; Je m'attache mûqueoKttt <a fixer aux incrédules «ces marques qui caractérisent un fait vj^aL Je doi& leur faire voir qu'il y en a non-seulement pour ceux qui arrivent de nos jours, et,:paur ainsi dire^ sous nos yeux.; mais enoore pour ceux qui se passent dasis des ^ys tiès éloignt^, ou t^ui, par leur antiquité, traversenjt i'espaee immense des sièoles.: voUà le tribunal ^pM-nous-chercdions, et,^ui doit décider sur tous Jas faits que nous pr^enterons.

Les faits se passent à la vue d'unie ou de plusieurs jiersQmies : ce qui est à l'epitérieur «et^qui frappe tes sens appartient -au fait; les conséquences <|u'on eu. p9pt Mrer jsontdu ressort du.philosorpbe qui le suppose œrli^in. Les yeui^jonl, .pour les témoins oculaires, des juges irr^pr^chahlcys dootonne manque januûs de suivre la décision; maisjûles&ûtsse passant à mille Jieues^denouSyXMisicesom des événements aivivésil y ^a plusieurs jsiècle^déjgueljnogreonous

âexTÎvoQ^iious peur y atlseiadre ? IVuii oôlë, pM«e ^uHk Be tiennent à auciuie vérité nécessaire, ils se dérOhheiit à tiotre esprit; et ^e Tautra, soit qu'ils a exiateot pltif o« ,qy{ii& uriveat dans des contrées fort âoignées4e noU% iU échappentà nos &en8.

Quatre choses se présentent à nous : la déposition des témoins oculaires o^^contempo3^ain«, la tradition orale, Thittoire et les mor numents. Les témoins oculaires ou contemporains parlent dans rhistoîre; la tradition orale doit nou$ faire remonter jusqu'à eux, et les monuments aachaînen^ s'il est permis de parler ainsi, leur témoignage. CcÂOBt les fondements inébranlables delà certitude morale : par là nous pouvons rapprocher les objets les plus éloignés, peindre et donner une espèce de corps à ce qui n'est plus visible, réaliser enfin ce qui n'existe plus.

On doit distinguer soigneusement dans la recherche de la vérité surles faits, la probabilité d'avec le souverain degré de la certitude, et ne pas s'imaginer en ignorant que celui qui renferme la probabilité dans sa sphère conduise au pyrrhonisme ou même donne la plus légère atteinte à la certitude. J'ai toujours cru, après une mare réflexion, que ces deux choses étaient tellement séparées, que l'une ne menait point à lautre. Si certains auteurs n'avaient travaillé sur cette matière qu'après y avoir bien réfléchi, ils n'auraient pas dégradé par leurs calculs la certitude morale. Le témoignage des hommes est la seule source d'où naissent les preuves pom^les faits éloignés; les différents rapports d'après lesquels vous le considérez vous donne ou la probabilité- ou la certitude. Si voiis examinez le témoin en particulier pour voua assurer de sa probité, le fisût ne vous deviendra que probable ; et si vous le combinez avec plusieurs autres avec lesquels vous le trouviez d'accord, vous parviendrez bien» tôt à la certitude. Voua me proposez à croire un fitit éclatant et intéressant^ vous avez plusieurs témoins qui déposent en sa faveur ; vous me parlez de leur probité et de leur siacérité; vous cherchez à descendre dans leurs cosurs pour jToir k découvert les mouvements qui les agitent : j'approuve cet examen ; maïs si j'assumis a¥ttc vous qud<pie clnise sur ce aeul fimd^neiit, je eraindnûs que ce ne fikt plutôt une conjecture de mon espni qu'use découverte réelle. Je n^ <;ro»s point quoa émpt appuyer unt démonstration sui* la ieule eonnaissande du amxc de td où tel homme en particu» lier.; j'ose dire quil est impossible de prouirer cl'une démonstration morak^qui puisse équivaloir à la certitude méiaphysiqOe que Catcin eut <ki preibftté que son siècle et la poslcnté lui aoçoràmt : sa reputs^km.etf m Ââl qi» on peut démoati^.} liiMs^sur «a-pmbit^ il

436 PRINCIPES FOHDAMBIfTAUX

faut malgré nous* nous livrer à nos conjectures, parce que n étant que dans Tintérieur de son cœur, elle fuit nos sens, et nos regards ne sauraient y atteindre. Tant qu'un homme sera enveloppé dans la sphère de T humanité, quelque véridique quil ait été dans tout le cours de sa vie, il ne sera que probable qu^il ne m'en impose point sur le fait qu'il rapporte. Le tableau de Gaton ne vous présente donc rien qui puisse vous fixer avec une entière certitude. Mais jetez les yeux, s'il m'est permis de parler ainsi, sur celui qui repre'sente l'humanité en grand; voyez-y les différentes passions dont les hommes sont agités; examinez ce contraste frappant; chaque passion a son but et présente des vues qui lui sont propres. Vous ignorez quelle est la passion qui domine celui qui vous parle; et c'est ce qui rend votre foi chancelante : mais sur un grand ncjiibre d'hommes vous ne sauriez douter de la diversité des passions qui les animent; leurs faibles mêmes et leurs vices servent à rendre inébranlable le fondement où vous devez asseoir votre jugement. Je sais que les apologistes de la religion chrétienne ont principalement insisté sur les caractères de sincérité et de probité des apôtres, et je suis bien éloigné de faire ici le procès à ceux qui. se contentent de cette preuve ; mais comme les sceptiques de nos jours sont très-difficiles sur ce qui constitue la certitude des faits, j'ai cru que je ne risquais rien d'être encore plus difficile qu!eux sur ce point, persuadé que les faits évangéliques sont portés à un degré de certitude qui brave les efforts du pyrrhonisme le plus outré.

Si je pouvais m'assurer qu'un témoin a bien vu, et qu'il a voulu me dire vrai, son témoignage pour moi deviendrait infaillible : ce n'est qu'à proportion des degrés de cette double assurance que croît ma persuasion ; elle ne s'élèvera jamais jusqu'à une pleine démonstration, tant que le témoignage sera unique, et que je considérerai le témoin en particulier ;i3arceque, quelque connaissance que j'aie du cœur humain, je ne le connaîtrai jamais assez parfaitement pour en' deviner les divers caprices et tous les ressorts mystérieux qui le font mouvoir. Mais ce que je chercherais en vain dans un témoignage, je le trouve dans le concours de plusieurs témoignages, parce que Thumanité s'y peint; je puis, en conséquence des lois que suivent les écrits, assui«r que la seule vérité a pu réunir tant de personnes, dont les intérêts sont si divers, et les passions si opposées; l'erreur a différentes formes, selon le tour d'esprit des hommes, selon les préjugés de religion et d'éducation dans lesquels ils sont nourris : si dôiic je les vois, malgré cette prodigieuse variété de pi^^jug^ qui différencient si fort les nations, se réunir

DB naiiu>soPHix grrbtieiine. 4^7

dans la déposition d'un même fait, je ne dois nullement douter de sa réalité : plus vous me prouverez que les passions qui gouvernent les hommes sont bizarres, capricieuses et déraisonnables, plus vous serez éloquent à m'exagérer la multiplicité d'erreurs que font naître tant de préjugés différents; et plus vous me confirmerez, à votre grand étonnement, dans la persuasion où je suis qu'il n'y a que la vérité qui puisse faire parler de la même manière tant d'hommes d'un caractère opposé.

Nous ne saurions donner l'être à la vérité, elle existe indépendamment de l'homme : elle n'est donc sujette ni de nos passions ni de nos préjugés : l'erreur, au contraire, qui n'a d'autre réalité que celle que nous lui donnons, se trouve, par sa dépendance, obligée de prendre la forme que nous voulons lui donner : elle doit donc être toujours par sa nature marquée au coin de celui qui l'a inventée; aussi est-il facile de connaître la trempe de l'esprit d un homme aux erreurs qu'il débite. Si les livres de morale, au lieu de contenir les idées de leurs auteurs, n'étaient, comme ils doivent être, qu'un recueil d'expériences surTesprit de Thomme, je vous y renverrais pour vous convaincre du principe que j'avance.

Choisissez un fait éclatant et qui intéresse, et vous verrez s'il est possible que le concours des témoins qui l'attestent puisse vous tromper. Rappelez- vous la glorieuse journée de Fontenoy, pîitesvous douter de la victoire signalée remportée par les Français, après la déposition d'un certain nombre de témoins ? vous ne vous, occupâtes dans cet instant, ni de la probité ni de la sincérité des témoins ; le concours vous entraîna et votre foi ne put s'y refuser. Un fait éclatant et intéressant entraîne des suites après lui, ces sui* tes servent merveilleusement à confirmer les dépositions des témoins ; elles sont aux contemporains ce que les monuments sont à la postérité : comme des tableaux répandus dans tout le pays que vous habitez, elles représentent sans cesse à vos yeux le fait qui vous intéresse: faites-les entrer dans la combinaison que vous ferez des témoins ensemble et du fait avec les témoins ; il en résulte ra une preuve d'autant plus forte, que toute entrée sera fermée à l'erreur, car ces faits ne sauraient se prêter aux passions et aux intérêts des témoins.

Vous demandez, me dira-t-on, pour être assurés d'un fait invariablement, que les témoins qui vous le rapportent aient des passions opposées et des intérêts divers; mais si ces caractères de vérité, que je ne désavoue point, étaient uniques, on pourrait douter de certains faits qui tiennent non-seulement à la religion, mais qui

438 nuxcim FORDAnBinciLiKx

même en sont la ham. Les apôtres n avaient ni des passions opposées ni des intérêts dirers : Totre combinaison, oontimiera-t^o», de* Tenant par là impossible, nous ne pourrons point nous assurer des faits qu'ib attestent.

Cette difficulté serait sans doute mieux placée ailleurs ou je discuterai les faits de rEvangile, mais il faut arrêter des soupçons injustes ou ignorants. De tous les faits que nous croyons, je n en connais aucun qui soit plus susceptible de la combinaison dont je parle que des faits de TEvangile. Cette combinaison est raêniie ici plus frappante, et je crois quelle acquiert un degré de force, parce qu'on peut combiner les témoins entre eux et encore avec les faits. Que veut-on dire, lorsqu'on avance que les apôtres n'avaient ni des passions opposées ni des intérêts divers, et que toute eorabinaison par rapport à eux est impossible ? A Dieu ne plaise qae je veuille prêter ici des passions à ces premiers fondateurs d une religion certainement divine; je sais qu'ils n'avaient d'antre intérêt que celui de la vérité; mais je ne le sais que parce que je suis convaincu de la vérité et de la religion chrétienne, et un hommequi fait les premiers pas vers cette religion peut, sans que le chrétien • qui travaille à sa conv^i^ion doive le trouver mauvais, raisonner sur les apôtres comme sur le reste des hommes. Pourquoi les apôtres n'étaient-ils conduits ni par la passion ni par lintérêt? C'est parce qu'ils défendaient une vérité qui écartait loin d'elle et la passion et l'intérêt. Un chrétien instruit dira donc à celui qu'il veut convaincre de la religion qu'il professe : Si les faits que les apôtres rapportent n'étaient point vrais, quelque intérêt particulier ou quelque passion favorite les auraient portés à défendre si opiniâtrement l'imposture, parce que le mensonge ne peut devoir son origine qu'à la passion et à l'intérêt; mais, continuera ce chrétien, personne n'ignore que sur un certain nombre d'hommes il doit s*y trourer des passions opposées et des intérêts divers ; ife ne s'aecordenrient donc point s'ils avaient été guidés par la passion et par l'intérêt; on est donc forcé d'avouer que la seule vérité ferme cet accord. Son raisonnement recevra une nouvelle force, lorsq» après avoir comparé les personnes entre elles, il les rapprochera des faits. D s'** percevra d'abord qu'ils sont d'une nature à ne favoriser auciioe passion, et qu'il ne saurait j avoir d'autre intérêt que celui de la vérité qui eût pu les engager à les attester.

Je ne dois pas étendre davantage ce raisonnement, il snfific qir on voie que les feîts de la religion chrétienne sonU susceptiHes-des ca* MÇtères de vérité que nous assignons.

Quelqu'un me dira peut-être enoore : Pourquoi vous obstinez* vous à séparer la probabilité de la certitude ? Pourquoi ne convenez* vous point avec tous ceux qui ontécritsur levidence. morale, qu elle n est qu'un amas de probabilités?

Ceux qui me font cette difficulté nont jamais examiné de bien près cette matière. La certitude est par elle*méme indivisible; on ne saurait la diviser sans la détruire* On Taperooit dans un certain point fixe de combinaison, et c'est celui où vous avez assez de témoins pour pouvoir assurer quil-y a des passions opposées ou des intérêts divers, ou si Ton veut encore, lorsque les faits ne peuvent s'accorder ni avec les passions ni avec les intérêts de ceux qui les rapportent; en un mot, lorsqi:^ du côté des témoins ou du côté du faîl OD' voit évidemment qu'il ne saurait y avoir unité de mo» tif. Si vous ôtez quelque circonstance nécessaire à cette combinaison, la oeartitude du fait disparaîtra pour vous. Vous serez obligés de vous^ rejeter sur Texamea des témoins qui restent, parce que n'en ayant pas assez pour qu'ils puissent représenter le caractère de- rhumanité, vous êtes obligés d'examiner chacun en particu* heVé Or, voilà la différence essentielle entre la probabilité et la ceriâtude; celle-ci prend sa source dans les lois générales que tous les hommes suivent, et l'autre dans l'étude du cœur de celui qui TOUS parle: l'une est susceptible d'accroissement et l'autre ne l'est point. Vous ne série» pas plus certain de l'existaice de Rome qa»nd même vous- l'auriez sous> vos yeux; votre certitude ôhan-» gérait de nature, puisqu'elle serait physique, mais votre croyance n'en devieodrait pas plus inébranlable.

Vous me présentez plusieinps témoins et vous me faites part de l'eKamen réâéehi que vous avez fait de ehacun en particulier; la probabilité sera plus ou moins grande, selon le degré d'habileté que je voiis conniais à pénétrer les hommes. Il est évident que ces examens particuliers tiennent toiqours de la cen^ture : c'est uiifi t«che dont on ne peut les laver. Multipliez tant que vous voudresi ces exsunens; si votre tête rétrécie ne saisit pas la loi que suivent les esprits, vous augnientarez, il est vrai, le nombre de vos proba* habilités, mais vons n'aieipierrez;jamaîs la certitude. Je sens biénoe qui Élit dire que la eestîiiiide n'est ifdxÂn, ansis de ppobabffîtés^. c'est parce iqu'on peut, possor des probabililiés à la certitude^ non qu'elle en soit peov .amsî dire f «mp^sée, mois, parce cfu un grand nbmlMse deprobabiiitési, demandant pteAud^témok»,. vows met à la portée^ ea kiasantles idées perdenlières, de farter vos nwes sur rhoiusM tout emîer*, Bien loin cpr laLeevtitucb molle: de ces probabilité^,

44o MtltGil»ISâ i>OHDÂllBH9Ara

TOUS êtes obligé) comme tous Toyez, de châtier d'objet pour y atteindre. £n un mot, les probabilités ne serTent à la certitude que parce que, par. les idées particulières, tous passez aux idées générales. Après ces réflexions, il ne sera pas difficile de sentir la yanité des calculs d'un géomètre anglais, qui a prétendu supputer les différents degrés de certitude que peuvent procurer plusieurs témoins : il suffira de mettre cette difficulté sous les yeux pour la faire évanouir.

Selon cet auteur, les divers degrés de probabilités nécessaires pour rendre un fait certain, sont conune un chemin dont la certitude serait le terme. Le premier témoin, dont Tautorité est assez grande pour m'assurer le fait à demi, eu sorte qu'il y ait égal pan à faire pour et contre la Tenté de ce qu'il m'annonce, me fait parcourir la moitié du chemin. Un témoin aussi croyable que le premier, qui m'a fait parcourir la moitié de tout le chemin, par cela même que son témoignage est du même poids, ne me fera parcourir que la moitié de cette moitié, en sorte que ces deux témoins me feront parcourir les trois quarts du chemin. Un troisième qui surviendra ne me fera avancer que de la moitié sur l'espace restant, que les deux autres m'ont laissé à parcourir; son témoignage n'excédant point celui des deux premiers, pris séparément, il ne doit, comme eux, me faire parcourir que la moitié du chemin, quelle qu'en soit l'étendue. En voici la raison, sans doute; c'est que chaque témoin peut seulement détruire dans mon esprit la moitié des raisons qui s'opposent à l'entière certitude du fait.

Le géomètre anglais, comme on voit, examine chaque témoin en particulier, puisqu'il évalue le témoignage de chacun pris séparément; il ne suit donc pas le chemin que j'ai tracé pour arriver à la certitude.

Le premier témoin me fera parcourir tout le chemin, si je puis m'assurer qu'il ne s'est point trompé, et qu'il n'a pas voulu m'en imposer sur le fait qu'il me rapporte. Je ne saurais, je l'avoue, avoir cette assurance; mais examinez-en la raison, et vous vous convaincrez que ce n'est que parce que vous ne pouvez pas connaître les passions qui l'agitent ou l'intérêt qui le £adt agir. Toutes vos vues doivent donc se tourner du côté de cet inconvénient. Vous passez à l'examen dii second témoin; ne deviez-vous pas vous apercevoir que, devant raisonner sur ce second témoin comme vous avez fait sur le premier, la même difficulté reste toiijoiurs? Aurez- vous recours à l'examen d'un troisième, ce ne seront jamais que des idées particulières. Ce qui s'oppose à votre certitude, c'est le cœur des

DB mfLO^^ttlB CHBBTIBNNE. 44 1

témolbs que vous ne connaissez pas. Cherchez donc un moyen de le £nre paraître, pour ainsi dire, à vos yeux. Or, c'est ce que procure un grand nombre de témoins. Vous n en connaissez aucun en particulier; vous pouvez pourtant assurer qu'aucun complot ne les a réunis pour vous tromper. L'inégalité des conditions, la distance des lieux, la nature du fait, le nombre des témoins vous font connaître, sans que vous puissiez en douter, qu'il y a parmi eux . des passions opposées et des intérêts divers. Ce n'est que lorsque vous êtes parvenu à ce point que la certitude se présente à vous, ce qui est, comme on voit^ totalement soustrait au calcul.

Prétendez-vous, m'a-t-on dit, vous servir de ces marques de vérité pour les miracles comme pour les faits naturels? Cette question m'a toujours surpris. Je réponds à mon tour : Est-ce qu'un miracle n'est pas un fait? Si c'est un fait,. pourquoi ne puis-je pas me servir des mêmes marques de vérité pour les uns comme pour les autres ? Serait-ce parce que le miracle n'est pas compris dans l'enchaînement du cours ordinaire des choses ? Il faudrait que ce en quoi les miracles diffèrent des faits naturels ne leur permît pas d'être susceptibles des mêmes marques de vérité, ou que du moins elles ne pussent pas faire la même impression. En quoi diffèrentils donc? Les uns sont produits par des agents naturels, tant libres que nécessaires; les autres par une force qui n'est point renfermée dans l'ordre de la nature. Je vois donc Dieu qui produit l'un, et la créature qui produit l'autre (je ne traite point ici la question des miracles); qui ne voit que cette différence dans les causes ne suffit pas pour que les mêmes caractères de vérité ne puissent leur convenir également? La règle invariable que j'ai assignée pour s'assurer d'un fait ne regarde ni leur nature, c'est-à-dire s'ils sont naturels ou surnaturels, ni les causes qui les produisent. Quelque différence que vous trouviez donc de ce côté-là, elle ne saurait s'étendre jusqu'à la règle qui n'y touche point. Une simple supposition fera sentir combien ce que je dis est vrai : qu'on se représente un monde où tous les événements miraculeux qu'on voit dans celui-ci ne soient que des suites de l'ordre établi dans celvii-là. Fixons nos regards sur le cours du soleil pour nous servir d'exemple : supposons que dans ce monde imaginaire, le soleil suspendant sa course au commencement des quatre différentes saisons de l'année, le premier jour en soit quatre fois plus long qu'à l'ordinaire. Continuez à faire jouer votre imagination, et transportez-y les hommes tels qu'ils sont,. ils seront témoins de ce spectacle bien nouveau pour eux. Peut-on nier que sans changer leurs organes ils fussent en état de

44^ PRI1ICIPS5 FOmiikKSlfTJLUX

s*a89iirer de la longueur de ce jour? Il ne s'agit encore, conune ob Toit, que de témoins oculaires, c est^à-dire si un homme peut voir atissi facilement un miracle qu un fuit naturel; il tombe éga^meat sous le sens : la difficulté est donc leTée quant aux témoins ocu- .laires. Or, ces témoins^ qui nous rapportent un fait nâraculeux, onMis plus de faculté pour nous en imposer que sur tout autre fait ? et les marques de vérité que nous avons assignées ne re- Tiennent*elles point avec toute leur force? Je pourrai condiiner également les témoins ensemble ; je pourrai connaître si quelque passion ou quelque intérêt commun les fait agir; il ne txaànj en un mot, qu'examiner Thomme, et consulter les lois générales qu il suit ; tout est égal de pari et d'autre.

Vous allez trop loin, me dira-t*on, tout n'est point égal ; je sais que les caractères de vérité que vous avez assignés ne sont poiiit inutiles pour les faits miraculeux : mais ils ne sauraient faire la même impression sur notre esprit. On vient m'apprendre quW homme célèbre vient d'opérer un prodige ; ce récit se trouve revêtu de toutes les marques de vérité les plus frappantes, tdles, en un mot, que je n'hésiterais pas un instant à y ajouter foi si c'était un; fait naturel ; elles ne peuvent pourtant servir qu'à me faire douter de la réalité du prodige. Prétendre, continuera*t-<m^ que par là je dépouille ces marques de vérité de toute la force qu ell^ doireirt avoir sur notre esprit, ce serait dire que de deux poids égaux mis dans deux balances différentes, l'un ne pèserait pas autant que l'autre, parce qu'il n'emporterait pas également le côtté qui lui est opposé, sai» examinrer si tous les- deux n'ont pas les méoies (^stades à vaincre< Ce qui vous paraît être un paradoxe va se développer clairement à vos yeux. Les marques de vérité ont la même force panr les deux faits. Mais dans l'un il y^ a ue obstacle à sunaoBter, et dans l'autre il nj en a point ; dans le lait surnatiwel, je voÎJ i'ifl^ possibilité physique qui s'oppctse à l'impression que feraient sur mm ees marques de vérité f elle agit si fortement snr mon espit <pi'elle le laisse en snspens^ il se tromte comme entre deux forces qui se combattent; il ne peut le nier, les marques de vérité dont il est revêtu ne le lui permettent pas ; il ne peut y ajouter foi, l'iiBpossibiitlé physique qu'il vok,, l'arEêtcAinsî.^ en accordant aux caraetères de vérité que, vous avez assignés^ toute la £orce qoi v«ms leur donnez^ ils ne suflsent pas po«r ne détenniaer àenûif miBiiraele.

Ce raisonnement frappexa sans doule tout lionmie qui le fat iâptdemeni jacns l'approlondir : mais le plua Léger examen safl^

DE P«ILOi809BXX CHSISISBIIE. 443

pour en fiùre ap^'eevoir tout le faux; semblable à ces fantômes qui paraissent durant la' unit et se dissipent à notre approche. Descendez, jusque dans les abîmes du néant, vfvus y verrez les faits ndturela et surnaturels confondus ensonble, ne tenir pas plus à 1 être les uns que les autres. Leur degré de possibilité, pour sorûr de ce gouffre et paraître au jour, est précisément le même ; car il est plus fecile à Dieu de fendre la vie à un luort, que de la con« server à un vivant. Profitons maintenant <le tout ce qu on noua accorde. Les niarques de vérité que nous avons assignées sont, dit-oB, bonnes, et ne permettent pas de douter d*un fait naturel qui s'en trouve revêtu. Ces caractères de vérité peuvent même convenir aux faits surnaturels; de. sorte que s'il ny avait aucun obstacle à surmonter, point de raisons à combattre, nous serions aussi assurés d'un fait miraeuleux que d'un fait naturel. Il ne s'agit donc plus que dé savoir s'il y a des raisons dans un fait surnaturel qui s'opposent à Tim^Nression que ces marques devraient faire^ Or, j'ose avaiieer qu'il en est précisément de même d'un fait surnaturel que d'un fait naturel; c'est à tort qu'on s'imagine toujours voir l'impossibilité physique d'un fait miraculeux combattre toutes les raisons qui concourent à nous en démontrer la réalité. Car qu'estce que l'impossibilité physique? c'est l'impuissance des causes naturelles à produire un tel effet ; cette impossibilité ne vient point. du côté du fait même qui n'est pas plus impossible que le fait naturel le pkfô ample. Lorsqu'on vient vous apprendre un fait miraculeux, ou ne prétend pas vou^ dire qu'il a été produit par les seules forces des causes naturelles; j'avoue qu'alors les raisons qui jH'Ouveraient ce fait seraient, non-seulement combattues, mais même détruites, non par l'impossibilité physique, mais par une impossîhilîté absolue : ear îX est absolument impossible quime cause naturelle avec ses seules forces produise un fait surnaturel. Vous devez donc, lorsqu'on vous apj»%nd un fait miraculeux, joindre la cftiise qui peut le produire avec le fait même, |et alors lim*possibiliié physiqtaene pourra nullement s'opposer aux raisons que vaos aiftrei de croire ce iàîiu Si plusieurs personnes vous disent ^'elles viennent de roix une pendde remarquable par Texactitude aiv«e laKjuette elle marque jusqu'aux tierces^ douterlez-vous dq fitil parce cpie tous lies serruriers que vous coixnaîssezzie sauraûent l'avenir fait^ et qu'ils sont dans une espèce dlrapQsnbilité physique d'eaaéculcs' un td ouvrage? Cette qta9estio& vous surprend, sans dou^, et avec raison; pouirqum donc, qpsand on vous, apprend ira Êiît mîracideux, voiiilez*vas&.en doivter parce qu'une eiiuse naturelle

444 PAIHCI9BS POKDAMBIITÂITX

n'a pu le produire? L'impossibilité physique où se trouve la créature pour un fait surnaturel, doit-elle faire plus d'impression que Timpossibilité physique où se trouve ce serrurier d'exécuter cette admirable pendule ? Je ne vois d*autres raisons que celles qui naissent d'une impossibilité métaphysique qui puisse s'opposer à la preuve d'un fait ; ce Taisonnement sera toujours invincible. Le fait que je vous propose à croire ne présente rien à l'esprit d'absurde et de contradictoire : cessez donc de parler avec moi de sa possibilité ou de son impossibilité, et venons à la preuve du fait.

L'expérience, dira quelqu'un, dément votre réponse; il n'est personne qui ne croie plus sûrement un fait naturel qu'un miracle. Il y a donc quelque chose de plus dans le miracle que dans le fait naturel ; cette difficulté à croire un fait miraculeux prouve trèsbien que la règle des faits ne saurait faire la même impression pour le miracle que pour un fait naturel. Si l'on voulait ne pas confondre la probabilité avec la certitude, cette difficulté n'aurait pas lieu. J'avoue que ceux qui, peu scrupuleux sur ce qu'on leur dit, n'approfondissent rien, éprouvent une certaine résistance de leur esprit à croire un fait miraculeux ; ils se contentent de la phis légère probabilité pour un fait naturel ; et comme un miracle est toujours un fait intéressant, leur esprit en demande davantage. Le miracle est d'ailleurs un fait beaucoup plus rare que les faits naturels : le plus grand nombre de probabilités doit donc y suppléer; en un mot, on n'est plus diflicile à croire un fait miraculeux qu'un fait naturel que lorsqu'on se tient précisément dans la sphère des probabilités'; il a moins de vraisemblance, je l'avoue, il fsxA donc plus de probabilités, c'est-à-dire que si quelqu'un ordinairement peut ajouter foi à un fait naturel, qui demande six degrés de probabilités, il lui en faudra peut-être dix pour croire un fiiit miraculeux; je ne prétends point déterminer ici exactement la proportion; mais si, quittant les probabilités, vous passez dans le cercle qui mène à la certitude, tout sera égali Je ne vois qu'une différence entre les faits naturels et les miracles : pour ceux-ci on pousse les choses à la rigueur, et on demande qu'ils puissent subir Texamcn le plus sévère; pour ceux-là, au contraire, on ne va pas à beaucoup près si loin. Cela est fondé en raison, parce que, comme je l'ai déjà remarqué, un miracle est toujours un fait très-intéressant, mais cela n'empêche nullement que la règle des faits ne puisse servir pour les miracles aussi bien que pour les faits naturels, et si on veut examiner la difficulté présente de bien près, on verra quelle nest fondée que sur ce qu'on se sert de la règle des faits pour examiner

DB PHILOSOPHIE CBliiTIBHirE. 44^

un miracle, et qu'on ne s* en sert pas ordinairement pour un &it naturel. S'il était arrivé un miracle dans les champs de Fontenoy, le jour que se donna la I>ataille de ce nom, si les deux armées avaient pu l'apercevoir aisément, si en conséquence les mêmes bouches qui publièrent la nouvelle de la bataille l'avaient publiée ; s'il avait été accompagné des mêmes circonstances que cette bataille et qu'il eût eu des suites, quel serait celui qui ajouterait foi à la nouvelle de la bataille, et qui douterait du miracle ? Ici les deux faits marchent de niveau, parce qu'ils sont arrivés tous deux à la certitude.

Ce que j'ai dit jusqu'ici suffit sans doute pour repousser aisément tous les traits que lance l'auteur des Pensées philosophiques contre la certitude des faits surnaturels; mais le tour qu'il donne à ses pensées les présente de manière que je crois nécessaire de nous y arrêter. Ecoutons-le donc parler lui-même, et voyons comme il prouve qu'on ne doit point ajouter la même foi à un fait surnaturel qu'à un fiiit naturel : « Je croirais sans peine, dit-il, un seul honnête » homme qui m'annoncerait que Sa Majesté vient de remporter une ^ victoire complète sur les Alliés ; mais tout Paris ni'assurerait qu'un » mort vient de ressusciter à Passy, que je n'en croirais rien. Qu'un * historien nous en impose ou que tout un peuple se' trompe, ce ne » sont pas là des prodiges. » Détaillons ce fait; donnons-lui toutes les circonstances dont un fait de cette nature peut être susceptible, parce que, quelques circonstances que nous supposions, le fait demeurera toujours dans l'ordre des faits surnaturels, et, par conséquent, le raisonnement doit toujours valoir ou ne pas être bon en lui-même.

C'était une personne publique, dont la vie intéressait une infinité de particuliers, et à laquelle était en quelque façon attaché le sort du royaume. Sa maladie avait jeté la consternation dans tous les esprits, et sa mort avait achevé de les abattre. Sa pompe funèbre fut accompagnée de cris lamentables de tout un peuple, qui retrouvait en lui un père; il fut mis en terre, à la face du peuple, en présence de tous ceux qui le pleuraient; il avait le visage découvert, et déjà défiguré par les horreurs de la mort. Le roi nomme à toua ses emplois et les donne à un homme qui, de tout temps, a été lennemi implacable de la famille de l'illustre niort; quelques jours s'écoulent, et toutes les affaires prennent le train que cette mort devait naturellement occasionner : voilà la première époque du fait. Tout Paris va l'apprendre à l'auteur des Pensées philosophiques, et il n'en doute point; c'est un fait naturel. Quelques jours après,

ttû boniina,iqtn «e dit èbroyé de Dieu^ te^éseiite, anaùBoe queiqaeê véritëft ; et, poilr piî>ttv«ria dt^innédlé^sâlégalîmi, UaîscDible un peuple nombr^ix^attiombeau de oet k6in»e|^doiift ils pkneat la mort «î amèMiiMiit. A m toîx» k fonbeaK/^fl 'navre, k jitiameur horrible qui «exhale dâx- (OkJ^ve iafeote lea aêrs* Le oiikirre hideux, ce Bïétne cadavre dont fai vue k» lâitC^pàlîriiMts, sûMne ses cendres fjnoides â la Toe de itout Pazia^ipiî^âârpariadu.^iSKJI^, reeoauaît Tenroyé de Dieo.

Une foule de témoitta octdatres^ tpii- ont manié Ifi Duart.wssaS" cité, qui lui ont parlé plusieurs fois, attestent ce fait à notre seep» tique^ et lui disent que rhomme doBt on lui uTait appris. la mort peu de jours avaat, est plein de vie. Que répond à cela notre sceptique, qui est déjà assuré de sa. mort? Je ne puis ajouter foi à cette ré* surrection, parce qu'il est plus possible que tout Paris se soit trompé, ou qu'il ait voulu me tromper,- qu'il n'est possible que cet homme soit ressuscité.

Il y a deux choses à remarquer dans la réponse de notie ■ sceptique : 1° la possibilité que tout Paris se soit tnmipé; 2^ qu'il ait YOùlu tromper. Quant au premier membre de la réponse, il est évident que la résurrection dé œ mort n'est {las plusimp<iâsible,<qtt'il l'est que tout Paris se soit trompé; car l'une et l'autre in^iossifatlàé sont renfermées dans Tordre i^iysique. En effet, il .n'est pas mottis contre les lois de la nature que tout Parés croîa voir un homme qu'il ne voit point ; qu'il croie l'entendre parler et ne Fentende point; qu'il croie k toucher et ne letoiushe point,.qu'il Test qu'on mort ressuscite.

Oserait-onnousdire que dans la nature il n'yapasdes lois pour les s^is P Et s'il y en a, conune on nen petit drâtear^ n'en est-oe point une pour la vue, devoir im objet qui est à portée d'iêâre vu ? Je sâb que la vue^oomme krremannque ti*es-biea l'auteur çxe. nous oom* battons, est un sens superficiel; aussi ne rjonployons^nons que penir la superficie des corps, qui seule. suffit. pocn* Jes fiuve distkiguer. Mais si à la vue et à l'onle noia\joîgiH>iisle'tûuêbar,«e8easphilD«>> phe et profond^ comme k TOanarqiieeoéore k mètoe ««Mur,pe«A vosd^iM>us craindre de nous tromper ? Ne &udrait4).pas pour oek renverser ks lois de la. nature, nelâtijveB à ces .sens? Tout Pm»4 pu s!assurerdelamortdeeesi;hamme, k sceptique l'avûmej ihpemtdem de même s'assurer de sa vk, et par conséquent des» lÀuflvitctkHi.

Je puis donc conclure contre lanftsur desPemtéee pAii^sipAi'' quesy que k résuxrectîoti dé ne nuit n'est pas plas impossible q«e l'arreûr de toiit.Pasis sur icettB:rBsiinoti»a;>E9Î4oe un moindre mi»

racle d'animer un fantôme) de lui donner une ressemblance qui puisse tromper tout un peuple, que de rendre la vie à lui mort? Le sceptique doit donc êlx*e certain que tout'Paris n a pu se tromper. 5on doute^^s'il lui en reste encore, ne peut donc étrefondé que sur ce que tout Pari5 aura pu vouloir le tromper j or, il n'en sera pas. plus heureux dans cette seconde supposition. En -effet, qu'il me soit permis de lui dire : « JN'avez-vous point ajouté foi à la mort de cet homme sur le témoignage de tout Paris, qui vous l'a apprise? Il était pourtant possible que tout Paris voulût vous tromper (du moins dans votre sentiment) ; cette possibilité n'a pas été capable de vous ébranler. » Je le vois, c'est moins le canal de la tradition, par où un fait passe jusqu'à nous, qui rend les déistes si défiants et si soupçonneux, que le merveilleux .qui y est emprdint. Mais du moment que ce merveilleux est possible, leur doute ne doit point s'y arrêter, mais seulement aux apparences et aux phénomènes qui, s'incorporant avec lui, en attestent la réalité; car voici comme je raisonne contre eue, en la personne de notre sceptique : « Il est aussi impossible que tout Paris ait voulu le tromper sur un fait miraculeux, que sur un fait naturel. » Donc une possibilité ne doit pas faire plu^,d'tmpresision sur lui que Vautre. Il est donc aussi mal fondé à vo))loir douter de la résurrection que tout Paris lui confirme, sous prétexte que tout Paris aurait pu vouloir le tromper, qu'il le serait à vouloir douter de la mort d'un homme, sur le témoiffoaige unanime de cette grande ville. Il nous dira peut-être : Le dernier fai^n'est point impossible physiquement; qu'un homme soit mort, il Vy a rien là qui m'étonne; mais qu'un homme ait été ressuscité, itoilà ce qui révolte et effarouche ma raison; en un mot, voilà pourquoi la possibilité que tout Paris ait voulu me tromper sur la résurrection de cet homme me fait une impression dont je ne sauraiil me défendre : au lieu que la possibilité que tout Paris ait voulu ^l'an impeser jsur sa mort ne me frappe nullement. Je ne lui répéterai pointée que je lui ai déjà dit, que ces deux faits étaient égakment imypossibles ; il ne doit s'arrêter qu'aux marques extérieures qui l'accompagnent et qui nous guident dans la connaissance des événements; en sorte que si un £ût surnaturel a plus de ces marques extérieures qu'un fait naturel, il me deviendra dès lors plus probable. Mais exaxninons le merveilleux qui effarouche sa raison, et faisons-le di$panutre à ses yeux*

Ce n'est, en effjet,' qu'un fait naturel que tout Paris lui propose à croire : jsavoiir, que cet homme est pkin de vie. Il est vrai qu'étant déjà assuré de sa mort, sa vie présente suppose une résurrection.

Mais s'il ne peut douter de la vie de cet homme sur le témoignage de tout Paris, puisque c'est un fait naturel, il ne saurait donc douter de sa résurrection, l'un est lié nécessairement avec l'autre. Le miracle se trouve renfermé entre deux faits naturels; savoir : la mort de cet homme et sa vie présente. Les témoins ne sont assurés du miracle de la résurrection que parce qu'ils sont assurés du fait naturel; ainsi je puis dire que le miracle n'est qu'une conclusion des deux faits naturels. On peut s'assurer des faits naturels, le sceptique l'avoue; le miracle est une simple conséquence des deux faits dont on est sûr : ainsi le miracle que le sceptique me conteste se trouve, pour ainsi dire, composé de trois choses qu'il ne prétend point me disputer; savoir : la certitude de deux faits naturels, la mort de cet homme et sa vie présente, et d'une conclusion métaphysique que le sceptique ne me conteste point. Elle consiste à dire : cet homme qui vit maintenant était mort il y a trois jours; il a donc été rendu de la mort à la vie. Pourquoi le sceptique veutil plutôt s'en rapporter à son jugement qu'à' tous ses sens ? Ne voyons-nous pas tous les jours que sur dix hommes il n'y en a pas un qui envisage une opinion de la même façon ? Cela vient, me dira-t-on, de la bizarrerie de ces hommes et du différent tour de leur esprit : je l'avoue ; mais qu'on me fasse voir une telle bizarrerie dans les sens. Si ces dix hommes sont à portée de voir un même objet, ils le verront tous de la même façon, et on peut assurer qu'aucune dispute ne s'élèvera entre eux sur la réalité de cet objet. Qu'on me montre quelqu'un qui puisse disputer sur la possibilité d'une chose quand il la voit. Je le veux, qu'il s'en rapporte plutôt à son jugement qu'à ses sens; que lui dit son jugement sur la résurrection de ce mort ? Que cela est possible : son jugement iie va pas plus loin ; il ne contredit nullement le rapport de ses sens, pourquoi veut-il donc les opposer ensemble ?

Un autre raisonnement propre à faire sentir le faible de celui de l'auteur des Pensées philosophiques^ c'est qu'il compare la possibilité que tout Paris ait voulu le tromper, à i'impossibilité de la résurrection. Entre le fait et lui il y a x\n vide à remplir, parce qu'il n'est pas témoin oculaire : ce vide, ce milieu, est rempli par les témoins oculaires. Il doit donc comparer d'abord la possibilité que tout Paris se soit trompé avec la possibilité de la résurrection, il verra que ces deux possibilités sont du même ordre, comme je l'ai déjà dit.

Il n'y a point ensuite à raisonner sur la résurrection, mais seulement à examiner le milieu par où elle parvient jusqu'à lui. Or,

rejcamen ne peut être antre que lappUcalioB des règks que j*ai do«nées, mo jennast lesquelles on peut s'assurer que ceux qui tous rapportent un feit ne vous en imposent point; ear il ne s'agit ici que de vérifier le témoignage de tout Paris. On pourra donc se (firé conune pour lès faits naturels : les témoins n'ont ni les mêmes passions, ni les mêmes intérêts; ils ne se connaissent pas; il y en a même beaucoup qui ne se sont jamais vus: donc il ne saurait y avoir entre eux aucune collusion. D'ailleurs, concevra-t-on aisément comment Paris se déterminerait, supposé le complot possible, à en imposer à un honniip sur un tel fait; et serait-il possible qu'il ne transpirât rie»d'un tel complot? Tous les raisonnements que nous avons '&its sur les faits naturels reviennent comme d*enx>mêmes se présenter ici, poiir mnis faire sentir qu'une telle imposture est impossible. J'avoue au sceptique que nous combattons, que là possibilité que tout Paris veuille le tromper est d'un ordre différent de la possibilité de la résurrection. Mais je hii soutiens que le complot d'une aussi graade ville que Paris, Ibnné sans raisons, sans intérêts, saii? motifs, entre des gens qui ne se eonnaissent pas, fiûts même par leur naîssanee pour ne pus se connaître, ne soit plus difficile à croire que la résurrection d'un mort, Li résurrection est contre les lois du monde physique ; ce eomplot est contre les lois du monde moral. U faut un prodige pour l'un comme pour l'autre, avec cette difCérence que l'un serait beaucoup plus grand que l'autre. Que disje, l'us, parce qu'il n'est étaibli- que sur des lois arbitraires, et dès là soumÂses à pouvoir souverain, ne répugne pas à la sagesse de Dieu; l'autre, parce qu'il est foncbésur des lois moins arbitraires, je veux dire celles par lesquelles il gouverne le monde moral, ne saurait s'allier avec les vues de cette sagesse suprême; et par conséquent il est impossible que Dieu ressnscite un mort pour manifester sa/ bonté, ou pour sceller quelques gr»id!es vérités ; là je reconnais une puissance infinie^ dirigée par une sagesse comme elle infinie : noais (pi« Dieu bouleverse Tordve de la société; qu'il suspende Tactioades eauses «orales ; qu il force les bomnfes, par une impression mii^a^uleiise, àm^ler touMsles r^es délemr conduite ordinaire, et G^la puour en jsnposer à un- simple* particulier; j'y reconnais, à la ^ésiijé^ s» puissance infinie, mais: je n^'y rds point la sagesse qui le guide dalMikses opénukiottsi : donc tl esc phis facile qu'un mort ressuscite, qu'il ii'«st.p9aiibte que toot Paris n'en impose sur ce prodige. Nous nniMMiiiinwm à présent l» vègle delà vérité qui peut servir aux floâtainyQf ■îmsrponrrfttsaiireg dfes feît!» qu'ils se communiquent entre eux,* de <y lahy w ifMiÊce qrfils siwwt, em naturels, ou surnatuc. c. ^ ag

45o MIHCIPBS FOHDAMBlITÀtJX

rels. Cela nesuffitpas,il faut encore que, tout abîmés qu*ilssont dans la profondeur des âges, ils soient présents aux yeux de la postérité même la plus reculée. C'est ce que nous allons maintenant examiner.

Ce que nous avons dit jusqu'ici tend à prouver qu'un fait a toute la certitude dont il est susceptible, lorsqu'il se trouve attesté par un grand nombre de témoins, et en même temps lié avec un certain concours d'apparences et de phénomènes qui le supposent comme la seule cause qui les explique. Mais si ce fait est ancien, et qu'il se perde pour ainsi dire dans l'éloignement des siècles, qui nous assurera qu'il soit revêtu des deux caractères ci-dessus énoncés, lesquels par leur union portent un fait au plus haut degré de certitude? Comment saurons-nous qu'il fut autrefois attesté par une foule de témoins oculaires, et que ces monuments qui subsistent encore aujourd'hui, ainsi que ces autres traces répandues dans la suite des siècles, s'incorporent avec lui plutôt qu'avec tout autre? L'histoire et la tradition nous tiennent lieu de ces témoins oculaires qu'on paraît regretter. Ce sont ces deux canaux qui nous transmettent une connaissance certaine des faits les plus reculés; c'est par eux que les témoins oculaires sont comme reproduits à nos yeux, et nous rendent en quelque sorte contemporains de ces faits. Ces marbres, ces médailles, ces colonnes, ces pyramides, ces arcs de triomphe, sont comme animés par l'histoire et la tradition, et nous confirment, comme à l'envi, ce que celles-là nous ont déjà appris. Comment, nous dit 4e sceptique, l'histoire et la tradition peuvent-elles nous transmettre un fait dans toute sa pureté.^ Ne sontelles point comme ces fleuves qui grossissent et perdent jusqu a leur nom à mesure qu'ils s'éloignent de leur source.^ Nous allons satisfaire à ce qu'on nous demande ici : nous commencerons d Sabord par la tradition orale; de là nous passerons à la tradition écrite ou à l'histoire, et nous finirons par la tradition des monuments. Il n'est pas possible qu'un fait qui se trouve comme lié et enchaîné par ces trois sortes de traditions puisse jamais se perdre, et même souffrir quelque altération dans l'immensité des siècles. La tradition orale consiste dans une chaîne de témoignages, rendus par des personnes qui se sont succédé les unes aux autres dans toute la durée des siècles, à commencer au temps où un fait s'est passé. Cette tradition n'est sûre et fid^e que lorsqu'on peut remonter facilement à sa source, et qu'à travers une suite non interrompue de témoins irréprochables, on arrive aux premiers témoins qui sont contemporains des faits • Car, si l'on ne peut s'assu-

DB PHILOSOPHIE CHEBTIBNirB. 45 1

rer que cette tradition, dont nous tenons un bout, remonte effectivement jusqu'à répoque assignée à de certains faits, et qu'il n'y a point eu, fort en deçà de cette époque, quelque imposteur qui se soit plu à les inventer pour abuser de la postérité; la chaîne des témoignages, quelque bien liée qu'elle soit, ne tenant à rien, ne nous conduira qu'au mensonge.

Or, comment parvenir à cette assurance? voilà ce que les Pyr« rhoniens ne peuvent concevoir et sur quoi ils ne croient pas qu'il soit possible d'établir des règles, à l'aide desquelles on puisse discerner les vraies traditions d'avec les fausses. Je ne veux que leur opposer la suivante. On m'avouera d'abord que la déposition d'un grand nombre de témoins oculaires ne peut avoir que la vérité pour centre : nous en avons déjà exposé les raisons. Or; je dis que la tradition, dont je touche actuellement un des bouts, peut me conduire infailliblement à ce cercle de témoignages rendus par uue foule de témoins oculaires. Voici comment : plusieurs de ceux qui ont vécu du temps que ce fait est arrivé, et qui, l'ayant appris de la bouche des témoins oculaires, ne peuvent en douter, passent dans l'âge suivant, et portent avec eux cette certitude. Ils racontent ce fait à ceux de ce second âge, qui peuvent faire le même raisonnement que firent ces contemporains, lorsqu'ils examinèrent s'ils devaient ajouter foi aux témoins oculaires qui le leur rapportaient. Tous ces témoins, peuvent-ils se dire, étant contemporains d'un tel fait, n'ont pu être trompés sur ce fait. Mais peut-être, ont- ils voidu nous tromper : c'est ce qu'il faut maintenant examiner, dira quelqu'un des hommes du second âge, ainsi nommé relativement au fait en question. J'observe d'abord, doit dire notre contemplatif, que le complot de ces contemporains pour nous en imposer aurait trouvé mille obstacles dans la diversité des passions, de préjugés et d'intérêts qui partagent l'esprit des peuples et les particuliers d'une même nation. Les hommes du second âge s'assureront, en un mot, que les contemporains ne leur en imposent point, comme ceux-ci s'étaient assurés de la fidélité.des témoins oculaires : car partout où l'on suppose une grande quantité d'hommes, on trouvera une diversité prodigieuse de génies et de caractères, de passions et d'intérêts, et par conséquent on pourra s'assurer aisément que tout complot parmi eux est impossible } et si les hommes sont séparés les uns des autres par Tinterposition des mers et des montagnes, pourront-ils se rencontrer à imaginer un même fait et à le faire servir de fondement à la fable dont ils veulent amuser la pos- ' térité? Les hommes d'autrefois étaient ce que nous sommes aujour-

d'huî. En jiig«a«td eux par notis-iBéaiMyiiouB knitoos b natune fdl agit d*une maBÎère mûform*, àam% ki pvodttelion deskoount» it tous les temps. Je sais qu*ûii distingtie iia aièele de Tinttre kwH certaine tourmire d'eaprit, «t a des nMiarsmiéme dîfffiéfeR«es;ai aorte cpie si .oapmifvaitfiùre xeparaitEe un liomine de dMMpe siècle, ceux qui seraient au fait de rhiaioiiie, en les noyant, les ratwgv^ raient dans une ligne, chncim tenam la place de san siècle, sans se tromper. Mais une d^ose en ipioi tons lea sièdes sont unifernles, c'est la diversité <yai règne entre les hcnnmes du même temps : et qui suffit pour ce que nous demandons, et pour assurer ceux du second âge, que les contemporains n'ont pu conrenir entre eux pour leiu* en imposer. Or ceux dn troisième âge pourront feire, par rapport à ceux du second âge qui leur rapporteront ce (ait, le même raisonnement que ceux-ci ont fait par rappc»:*! aux contemporains qui le leur ont appris : ainsi on traversera facilement tous les

siècles.

Pour faire senûrde plus en plus combien est pur le canal d'une tradition qui nous transmet un fiait public et éclatant (car je déclare que c'est de celui4à seul que j'entends parler, convenant <faii^ leurs que sur un fait secret et s«lle«nent intéressant, une tradition ancienne et étendue peut être fansae), jenai que ce seul raisonnement à faire : c'est qiie je défie qu'on m assigne, dans cette longue MÛte d'âges, im temps ou ee £ati aurait pu être supposé, et avoir par conséquent une fwusse or^îne; car, où. la tnouver cette souree erronée d'une tradition revètwe de pareils cavactèrei? Sera-ce parmi les contemporains? il nj a nulle appairenee. Bn effet, quand auraient-ils pu tramer le «on^ot d'en imposa- aux âges suivants sw ce fait ? Qu'on ; prenne gairde : on passe d'jine manière insensitJe d'un siècle à l'autre, h^ âge» se succèdent sans qu'on piùsse s'en apercevoir. Les coQtemporains dont il est ici question se trouvent dans l'âge qui suit qehu ou ils ont appris^ee fint, qa'ils pensent toujours être au n^ilieu des témoins ocnlaires qui ie leor avaient raconté. On ne pas$e pa^ d'un àge^ l'autre, comme cm ferait d'une place puhliqiie dans un palais; on peut; par esenipk, «ramer daiK un palais le oomplot d'en in^poser siii! un^préleBiiv fiiit, a tont un peuple rassemblé dans une fitme rpubUque; parce que entre le plais et la pl^ce pi4>lique. il y ^ ^i}mmr vm: aan èe eéporatÎMi, qui rompt toute conuaiiuiiiif^li^.arVie^ IfÀ iiaiset Icaautvesiçrinais on ne trouve rien dans M pa^i^e 4'ii>î^;4g^À Vouire q»i eoupefoiis les canaux par où iW .p<^uiT«i^ iif^if$mmvfÊm ensemble; St <bm: dans le premier âg^ il se faitquelqjii^fmudë^ii finii:!

DE miLCMnnfi cttusTiErmE. 4^^

que le second âge en soit instruit. La raison de cela, c'est qu'un grand noml»*e de ceux qui composent le premier âge entre dans la oon^yosition du second âge, et de plusieurs autres suivants, et que presque tous ceux du second âge ont vu ceux du premier ; par conséquent, tons ceux qui seraient complices de la fraude forment le second âge. Or, il n*est pas vraisemblable que ces hommes qu'on suppose être en grand nombre, et en même temps être gouvernés par des passions différentes, s'accordent tous à débiter le même mensonge et à taire la fraude à tous ceux qui sont seulement du second âge. Si quelques-uns du premier âge, mais contemporains de ceux du second, se plaisent à entretenir chez eux l'illusion, croit- on que tous les autres qui auront vécu dans le premier âge, et qui vivent actuellement dans le second, ne réclameront pas contre la fraude? U faudrait pour cela supposer qu un même intérêt les réunit tous pour le même mensonge. Or, il est certain qu'un grand nombre dliommes ne sauraient avoir le même intérêt à déguiser la vérité : doncil n'est pas possible quela fraude du premier âge passe d'une voix unanime dans le second, sans éprouver aucune contradiction. Or, si le second âge est instruit de la fraude, il en instruira le troisième, et ainsi de suite, dans toute l'étendue des siècles. Dès là qu'aucune barrière ne sépare les âges les uns des autres, il faut nécessairement qu'ils se la transmettent tour à tour. Nul âge ne sera donc la dupe des autres, et par conséquent nulle fausse tradition ne pourra s'éta* bJir sur un fait public et éclatant.

Il n'y a pas de point fixe dans le temps qui ne renferme pour le moins soixante ou quatre-vingts générations à la fois, à conimencer depuis la jH^emière enfance jusqu'à la vieillesse la plus avancée. Or, oe mélange perpétuel de tant de générations enchaînées les unes dans les autres rend la fraude impossible sur un fait public et intéressant. Voulez-vous, pour vous en convaincre, supposer que tous les hommes âgés de quarante ans, et qui répondent à un point déternûné du temps, conspirent contre la postérité pour la séduire sur un fait? Je veux bien vous accorder ce complot possible, quoique tout m'autorise à le rejeter; pensez-vous qu'en ce cas tous les hommes qui composent les géfiérations,depuis quarante ans jusqu'à quatre-vingts, et qui répondent au même point du temps, ne réclameront pas, qu'ils ne feront pas connaître l'imposture P Choisissez si VOUA voulez la dernière génération, et supposez que tous les hommes âgés de quatre-vingts ans forment le cotnplot d'en imposer sur un fitit à la postérité. Dans cette stipposiiion méme^ qui est certainement ia plus airantageuse qu'on puisse faire, îitnposture ne ssu*

454 »atNClPB& POHDAMSHTAUX

Tait si bien se cacher qu'elle ne 9oit déyoilëe; car les hommes c[ui composent les générations qui les suivent immédiatement pourraient leur dire : nous avons vécu longtemps avec vos contemporains; et voilà pourtant la première fois que nous entendons parler de ce fait : il est trop intéressant, et il doit avoir fait trop de bruit pour que nous nen ayons pas été instruits plus tôt. Et s'ils ajou* taient à cela qu'on n'aperçoit aucune des suites qu'aurait dû entraîner ce fait, et plusieurs autres choses que nous développerons dans la suite, serait-il possible que le mensonge ne fût point découvert? et ces vieillards pourraient-ils espérer de persuader les autres hommes de ce mensonge qu'ils auraient inventé? Or, tous les âges se ressemblent du côté du nombre des générations; on ne peut donc en supposer aucun où la fraude puisse prendre. Mais si la fraude ne peut s'établir dans aucun des âges qui composent la tradition, il s'ensuit que tout fait que nous amènera la tradition, pourvu qu'il soit public et intéressant, nous sera transmis dans toute sa pureté.

Me voilà donc certain que les contemporains d'un fait n'ont pas pu davantage en imposer sur sa réalité aux âges suivants, qu'ils ont pu être dupés eux-mêmes sur cela par les témoins oculaires. Enefïet (qu'on me permette d'insister là-dessus), je regarde la tradition comme une chaîne, dont tous les anneaux sont d'égale force, et au moyen de laquelle, lorsque j'en saisis le dernier chaînon, je tiens à un point fixe qui est la vérité, de toute la force dont le premier chaînon tient lui-même à ce point fixe. Voici sur cela quelle est ma preuve : la déposition des témoins oculaires est le premier chaînon ; celui des contemporains est le second ; ceux qui viennent immédiatement après forment le-troisième par leur témoignage, et ainsi de suite, en descendantjusqu au dernier, quejesais. Si le témoignage des contemporains est d'une force égale à celui des témoins oculaires, il en sera de même de tous ceux qui se suivront, et qui, par leur étroit entrelacement, formeront cette chaîne continue de tradition. S'il y ayait quelque décroissement danscette gradation de témoignages qui naissent les uns des autres, cette raison aurait aussi lieu par rapport stU témoignage des contemporains, considéré respectivement à oeltiî des témoins oculaires, puisque l'un des deux est fondé sur l'autre. Or, que le témoignage des contemporains ait par rapport à moi autant de force que celui des témoins oculaires, c'est une chose dont je ne puis douter. Je serais aussi certain que Henri IV a fait la conquête de la France, quand même je ne le saurais que des contemporains de ceux qui ont pu voir ce grand et bon roi, que je le sois

DB ' PHILOSOPHIE CHRBTIBiniE, 4^5

que son trône a été occupé par Louis le Grand, quoique ce fait ne me soit attesté que par des témoins oculaires.

En voulez-vous savoir la raison ? c'est qu'il n'est pas moins in^possible, que des hommes se réunissent tous malgré la distance des lieux, la différence des esprits, la variété des passions, le choc des intérêts, la diversité des religions, à soutenir une même fausseté, qu'il l'est que plusieurs personnes s'imaginent voir un fait, que pourtant elles ne voient pas. Les hommes peuvent bien mentir, comme je l'ai déjà dit, mais je les défie de le faire tous de la même manière. Ce serait exiger que plusieurs personnes, qui écriraient sur les mêmes sujets, pensassent et s'exprimassent de la même façon; que mille auteurs traitent la même matière, ils le feront tous différemment, chacun selon le tour desprit qui lui est propre. On les distinguera toujours à l'air, au tour, au coloris de leurs pensées. Comme tous les hommes ont un même fonds d'idées, ils pourront rencontrer sur leur route les mêmes vérités : mais chacun d'eux les voyant d'une manière qui lui est propre, vous les représentera sous un jour différent. Si la variété des esprits suffit pour mettre tant de différence dans les] écrits qui roulent sur les mêmes matières, croyons que la diversité des passions n'en mettra pas moins dans les erreurs sur les faits. Il paraît par ce que j'ai dit jusqu'ici qu'on doit raisonner sur la tradition comme sur les témoins oculaires. Un fait transmis par une seule ligne traditionnelle ne mérite pas plus notre foi, que la déposition d'un seul témoin oculaire ; car une ligne traditionnelle ne représente qu'un témoin oculaire; elle ne peut donc équivaloir qu'à un seul témoin. Par où, en effet, pourriez-vous vous assurer de la vérité d'un fait qui ne vous serait transmis que par une seule ligne traditionnelle? Ce ne serait qu'en examinant la probité et la sincérité des hommes qui composeraient cette ligne ; discussion, comme je l'ai déjà dit, très-difficile, qui expose à mille erreurs, et qui ne pro* duira jamais qu'une simple probabilité. Mais si un fait, comme une source abondante, forme différents canaux, je puis facilement m'as«surer de sa réalité. Ici, je me sers de la règle que suivent les esprits, comme je m'en suis servi pour les témoins oculaires. Je combine les différents témoignages de chaque personne qui représente sa ligne; leurs mœurs différentes, leurs passions opposées, leurs intérêts di* vers me démontrent qu'il n'y a point eu de collusion entre elles pour m'en imposer. Cet examen me suffit, parce que par là je suis assuré qu'elles tiennent le fait qu elles me rapportent de celui qui les précède immédiatement- dans leur ligne. Si je remonte donc

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jusqu'au fait sur le aiéme noinbre de lignes traditionBeliea, je saurais douter de la réalité du fait auquel toutes ces lignes n < condi|it; parce que je Ferais toujours le même raisoDneme nt sur tous les hommes qui représentent leur ligne dans quelques point» du temps que je la prenne.

Il y a dans le monde, me dira quelqu'un, un si grand nombre de fausses traditions, que je ne saurais me rendre à vos preuves. Je suis comme investi par une infinité d erreurs qui empécbent qu'elles ne puissent venir jusqu'à moi; et ne croyez pas, conti«> nuera toujours ce Pyrrhonien, que je prétende parler de ces fidJes^ dont la plupart des nobles flattent leur orgueil; je sais qu'étant renfermées dans une seule famille, vous les rejetez avec moi. Maïs je veux vous parler de ces faits qui nous sont transmis par un grand nombre de lignes traditionnelles, et dont vous reconnaissez pourtant la fausseté. Telles sont, par exemple, les fabuleuses dj» nasties des Egyptiens, les histoires des dieux et demi-dieux des Grecs; le conte de la louve qui nounit Rémus et Romulus; tel est Je fameux fait de la papesse Jeanne qu'on a cru presque universellement pendant très-longtemps, quoiqu'il fût très*récent. Si on avait pu hd donner deux mille ans d'antiquité, qui est-ce qui aurait seulement osé l'examiner.^ Telle est encore l'hiâtoire de Im sainte ampoule qu'un pigeon apporta du ciel pour servir au sacre de nos rois ; ce fait n'est«il pas universellement répandu en Franoe, ainsi que tant d'autres que je pourrais citer? Tous ces faits suffisent pour faire voir que Terreur peut nous venir par plusieurs lignes .traditionnelles. On ne saurait donc en faire un caractère de vériié pour les faits qui nous sont ainsi transmis.

Je ne v(»s pas que cette difficulté rende inutile ce que j'ai die : elle n'attaque nullement mes preuves parce qu'elle ne les prend qu'en partie ; car j'avoue qu'un fait, quoique £aiux, peut m'étre atr testé par un grand nombre de personnes qui représenteront diffé* rentes lignes traditionnelle«s; mais voici la différence que je mets «ntrel'erreur et la vérité : celle-ci, dans quelque point du temps que vous la preniez, se soutient, elle est toujaurs dé&ndue par un gnoMl nombre de ligues traditionnelles qui la mettent à l'abri du fjnhm^ nisme, et qui vous conduisent dans des sentiers claiis jusqu^ao ùàt même. Les lignes, au eootraire, qui nous transmettent une enreur, sont toujours couvertes d'un certain voile qm les fiùt râé» mffiit recoimaitre. Plus vous les suivez en remontant, plus kiir nombre diminue ; et, ce qui est le caractère de Terreur, vous en «Ctoignez le bout sans que vous soyez arrivé au iûtqii'ettea vous

DB FHf|.OSC>PH!£ CIlAÉîXEimS. 4^7

irausuieli^it. Quel fUit que les dynaslics des Egyptiens! elles re- DiODbiieiit à plusieurs milliers dannées; mais il s*en faut bien que les liants traditionDelles les conduisent jusque-là. Si on y pretiait garde, oo verraU que ce nest point un fait qu on nous objecte ici, mais une opinion, à laquelle l'orgueil des Egyptiens avait donné naissance. Il ne faut pas confondre ce que nous appelons fait, et dont nous parlons ici, avec ce que les différentes nations croient sur l^u* origine. Il ne faut qu un savant, quelquefois un visionnaire, qui prétende, après bien des recherches, avoir découvert les vrais fondateurs d'une nionarchie ou d'une république, pour que tout un pays y ajoute foi; surtout si cette origine flatte quelqu'une des passions des peuples que cela intéresse : mais alors c'est la découverte d'un savant ou la rêverie d'un visionnaire, et non un fait. Gela sera toujours problématique^ à moins que ce savant ne trouve le moyen de rejoindre tous les différents fils de la tradition, par la décou verte de certaines histoires ou de quelques inscriptions qui feront parler une infinité de monuments qui avant cela ne nous disaient rien. Aucun des faits qu'on cite n'a les deux conditions que je demande, savoir : un grand nombre de lignes traditionnelles qui nous les transmettent, en sorte qu'en remontant au moins par la plus grande partie de ces lignes nous puissions arriver au fait. Quels sont les témoins oculaires qui ont déposé pour le &it de Romulus et de Rémus? Y en a-t-il un grand nombre, et ce fait nousa*t-il été transmis sur des lignes fermes, qu'on me permette ce terme? On voit que tous ceux qui en ont parlé l'ont fait d'une manière douteuse. Qu'on voie si les Romains ne croyaient pas différemment les ac- ^ns mémorables des Scipions. C'était donc plutôt une opinion chez eux qu'un fait. On a tant écrit sur la papesse Jeanne, qu'il se; rait plus que superflu de m'y arrêter. Il suffit d'observer que cette fable doit plutôt son origine à l'esprit de parti qu'à des lignes traditionnelles. Et qui est-ce qui a cru l'histoire de la sainte ampoule ? Je puis dire au moins que si ce fait a été transmis comme vrai, il a été transmis comme faux on même temps; de sorte qu'il n'y a qu'une ignorance grossière qui puisse faire donner dans une pareille superstition.

Mais je voudrais bien savoir sur quelle pretnre le sceptique qoe je combats regarde les dynasties des Egyptiens comme fabuleuses, et Kxus les autres faits qu'il a cités ; car il faut qu'il puisse se transporter dans les temps où ces différentes erreurs occupaient l'esprit des peuples; il faut qu'il se rende pour ainsi dire leur contem* ponîn* afin que, partant de ce point avec eax, il puisse voir qu'ils

4^8 PRIirCIPSS FOKDAMBlfTÀtnt

suivent un chemin qui les conduit infailliblement à FeiTeur, et que toutes leurs traditions sont fausses. Or, je le défie d*y parvenir sans le secours de la tradition; je le défie encore bien plus de faire cet examen, et de porter ce jugement, s'il n*a aucune règle qui puisse lui faire discerner les vraies traditions d'avec les fausses. Qu'il nous dise donc la raison qui lui fait prendre tous ces faits pour apoeryphes, et il se trouvera que, contre son intention, il établira ce qu'il prétend attaquer. Me direz-vous que tout ce que j'ai dit peut être bon lorsqu'il s'agira de faits naturels, mais que cela ne saurait démontrer la vérité des faits miraculeux ? qu'un grand nombre de ces faits, quoique faux, passent à la postérité sur je ne sais combien de lignes traditionnelles ? Fortifiez si vous voulez votre difficulté par toutes les folies qu'on lit dans FAlcoran, et que le crédule mahométan respecte; décorez-la de l'enlèvement de Romulus qu'on a tant fait valoir; distillez votre fiel sur toutes ces fables pieuses, qu'on croit moins qu'on ne les tolère par pur ménagement : que conclurez-vous de là? qu'on ne saurait avoir des règles qui puissent faire discerner les vraies traditions d'avec les fausses sur les miracles. Je vous réponds que les règles sont les mêmes pour les faits naturels et miraculeux. Vous me posez des faits, et aucun de ceux que vous me citez n'a les conditions que j'exige. Ce n'est point ici le lieu d'examiner les miracles de Mahomet, ni d'en faire le parallèle avec ceux qui démontrent la religion chrétienne. Tout le monde sait que cet imposteur a toujours opéré ses miracles en secret. S'il a eu des visions, personne n'en a été témoin; si les arbres, par respect devenus sensibles, s'inclinent en sa présence, s'il fait descendre la lune en terre, et la renvoie dans son orbite, seul présent à ces prodiges, il n'a point éprouvé de contradicteurs. Tous les témoignages de ce fait se réduisent donc à celui de l'auteur même de la fourberie ; c'est là que vont aboutir toutes ces lignes traditionnelles dont on nous parle : je ne vois pas là de foi raisonnée, mais la plus superstitieuse crédulité. Peut-on nous opposer des faits si mal prouvés, et dont l'imposture se découvre par les règles que nous avons nousmêmes établies? Je ne pense pas qu'on nous oppose sérieusement l'enlèvement de Romulus au ciel, et son apparition à Proculus. Cette apparition n'est appuyéeque sur la déposition d'un seul témoin, dépo* sition dontlepeuple seulfutladupe :lessénateursBi*entàcetégardce que leur politique demandait. En un mot, je défie qu oiyme cite un fait qui dans son origine se trouve revêtu des caractères que j'ai assignés, qui soit transmis à la postérité sur plusieurs lignes collatérales qui commenceront au fait même, et qu'il se trouve pourtant faux.

Vous avez raison, dit M. Craig; il est impossible qu on ne con* naisse la vérité de certains faits, dès qu'on est voisin des temps on ils sont arrivés: les caractères dont ils sont empreints sont si frappants et si clairs, qu'on ne saurait s'y méprendre ; mais la durée des temps obscurcit et efface pour ainsi dire ces caractères : les faits les mieux constatés dans certains temps se trouvent dans la suite réduits au niveau de l'imposture et du mensonge ; et cela parce que la force des témoignages va toujours en décroissant; en sorte que le plus haut degré de certitude est produit par la vue même des faits; le second, par le rapport de ceux qui les ont vus; le troisième, par la simple déposition de ceux qui les ont seulement ouï ra* conter aux témoins des témoins; et ainsi de suite à l'infini. Les faits de César et d'Alexandre suffisent pour démontrer la vanité des calculs du géomètre anglais; car nous sommes aussi convaincus actuellement de l'existence de^es deux grands capitaines, qu'on l'était il y a quatre cents ans; et la raison en est bien simple, c'est que nous avons les mêmes preuves de ces faits qu'on avait en ce temps-là,

La succession qui se fait dans les différentes générations de tous les siècles ressemble à celle du corps humain, qui possède toujours la même essence, la même forme, quoique la matière qui le compose à chaque instant se dissipe en partie, et à chaque instant soit renouvelée par celle qui prend sa place. Un homme est toujours un tel homme, quelque renouvellement imperceptible qui se soit fait dans' la substance de son corps, parce qu'il n'éprouve point tout à la fois de changement total : de même les différentes générations qui se succèdent doivent être regardées comme étant les mêmes, parce que le passage des unes aux autres est imperceptible. C'est toujours la même société d'hommes qui conserve la mémoire de certains faits; comme un homme est aussi certain dans sa vieillesse de ce qu'il a vu d'éclatant dans sa jeunesse, qu'il rétait deux ou trois ans après cette action. Ainsi, il n'y a pas plus de différence entre les hommes qui forment la société de tel et tel temps, qu'il y en a entre une personne âgée de vingt ans et cette même personne âgée de soixante; par conséquent le témoignage des différentes générations est aussi digne de foi, et ne perd pas plus de sa force, que celui d'un homme qui à vingt ans raconterait un fait qu'il vient de voir, et à soixante le même fait qu'il aurait vu quarante ans auparavant. Si l'auteur anglais avait voulu dire seulement que l'impression que fait un événement sur les esprits est d'autant plus vive et plus profonde que le fait est

4fio vamciFES vonoamentaux

pliis rëoent, il n amniit rien dit que de très-vru. Qui ne sait quônest faten moins touché de ce qui se passe en récit, que de ce qui efit exposé sur la scène aux yenx des spectateurs ? L'homme que son imagina* tion servira le mieux à aider les acteurs à le tromper sur la réalité de Taction qu'on lui représente, sera le plus touché et le plus viremc^nt ému. La sanglante journée de la Saint-Barthélémy, ainsi que l'assassinat d*un de nos meilleurs rois, ne fait pas à beaucoup près sur nous la même impression que ces deux événements en firent autrefois sur nos ancêtres. Tout ce qui n est que de sentiment passe avec lobjet qui l'excite, et s*il lui survit, c'est toujours en s'affaiblissant jusqu'à ce qu'il vienne à s'épuiser tout entier : mais pour la convicdon qui nait de la force des preuves, elle subsiste universel^ lemenr. Un fait bien prouvé passe à travers l'espace immense des siècles, sans que la conviction perde l'empire qu'elle a sur notre osptit, quelque décroissement qu'il éprouve dans l'impression qu'il &it sur le cœur. Nous sommes en effet aussi certains du meurtre de Henri le Grand que l'étaient ceux qui vivaient dans ce temps-là; mais nous n'en sommes pas si touchés.

Ce que nous venons dç dire en faveur de la tradition ne doit point nous empêcher d'avouer que nous saurions fort peu de faits, si nous n'étions instruits que par elle, parce que cette espèce de tradition ne peut être fidèle dépositaire que lorsqu'un événement est assez important pour faire dans l'esprit de profondes impres- Mons, et qu'il est assez simple pour s'y conserver aisément : ce n'est pas que sur un fait chargé de circonstances, et d'ailleurs peu intéressant, elle puisse nous induire en erreur; car alors le peu d'accord qu'on trouverait dans les témoignages nous en mettrait à couvert : seule elle peut nous apprendre des faits simples et éclatants; et si elle nous transmet un fait avec la tradition écrite, elle s«rt à là confirmer : celle-ci fixe la mémoire des hommes, et conserve jus» qu'aux plus petits détails, qui sans elle nous échapperaient* C'est le second moyen propre à transmettre les feits, et que nous allonsmai ntenant développer.

On dirait que la nature, en apprenant aux hommes Tart de conserver leurs pensées par le moyen Je diverses figures, a pris plaisô^ à Élire passer dans tous les siècles des témoins oculaires des fidts qui sont les plus cachés dans la profondeur des âges, afin qu'on n^n poisse douter. Que diraient les sceptiques si, par une espèce dWatchaD4;eiBent, des témoins oculaires étaient comme détachés de har aièck pour parcourir ceux où ils ne vécurent pas, afin de scd* Inr àé vive voix la vérité de ceitains faits? Quel vespeet n'aunâent^

DX FHTLOSOFBIB GHmÉxmfWE. 4&

ib^pomt povrle JMioignage de ces vénérables vietUards ! PoaiTaient* ûs douter de ce qu'ils leur diraient? Telle est Tinnocente magie que l'histoire se propose parmi nous : par elle les témoins «int-mémes sembleiit fraoclnr Fespace immense qui les sépare de nous; ils traversent ka sièdes, et attestent dans tous les temps la Térité de ce qxLiU ont écrit II y a pluâ, j aime mieux lire un fait dans pin- * fiîeiirs liisstorieDs qui s'accordent, que de l'apprendre de la bouche neiénie de ces vénérables vieillards dont j'ai parlé : je pourrais Élire mille conjectures sur leurs passions, sur leur pente natin*elle à dire des choses extraordinaires. Ce petit nombre de vieillards^ qui seraient doués du privilège des premiers patriarches pour vivre si longtemps, se trouvant nécessairement unis de- la plus étroit» amitié^ et ne craignant point d'un autre côté d'être démentis par des témoinâ oculaires ou contemporains, pourraient s'entendre facilement pour se jouer du genre humain ; ils pourraient se plaire à racon* ter grand nombre de prodiges faux dont ils se diraient les témoins^ s'ûnaginant partager avec les fausses merveilles qu'ils débiteraient) fadnnration qu'elles font naître dans l'âme du vulgaire crédule; ils ne poinrraient trouver de contradiction que dans la tradition qui aurait passé de bouche en bouche. Mais quels sont les hommes qui, n »yai»t appris ces faits que par le canal de la tradition, oseraient disputer contre une troupe dé témoins œulakres, dont les^ rides, d'ailleurs vénérables, feraient tme si grande impression siir les eS' pritsPOn sQUt bien que peu à peu ces vieillards pomrraient faire ehmiger les traditions : mais ont-ils »ne fois parlé dans des écrits, ils ne sont pkis libres de parler atitrement. Les faits qu'ils ont, pœr ainsi dire, enchaînés dans les différentes figures qu'ils ont tracées passent à la postérité la plus reculée. E^ ce qui les justifie, ces faits, et met en méngie t^nps rhist(»re au-dessusde témoignage qu'ib rendraient aujourd'hui de bouche, c'est que dans les temps qn'ili les écrivirent, ils étsàfent entourés de témoins ecalaires et contemporains, qui auraient piutes démentir facilemeot s'ils avaient altm la vérité. No«is joinsso»^ eu égurd aux historieiis, des mêmes privilèges ck)nt joiiissaiieiit les témoins oeulaires des fiiits <|a*Us racontent; or, il est certain qu'un historien ne saorak en imposer s^ox témoins oculaires et contemporains. Si' quelqu'un faisait paraître au|fourd^hm vme histoire remplie de feits éclatants et in^ téveasants «rrivés de nos jovifiB et dont personne n*eàt entencUi/ parier avant cette histoire; peiiscs-vous quelle passât à kt poseérité snns eolitraxKctioi»? le ro^ri» ^ku^ lequel eUe tomberait suffirait s^ul pour poéservev la^posievilié die^ it&postures qn'eile eoniieiidratt.

L'histoire a de grands avantages, même sur les témoins oculaires : qu'un seul témoin vous apprenne un fait; quelque connaissance que TOUS ayez de ce témoin, comme elle ne sera jamais parfaite, ce fait ne deviendra pour vous que plus ou moins probable ; vous n'en serez assuré que lorsque plusieurs témoins déposeront en sa faveur, et que vous pourrez, comme je l'ai dit, combiner leurs pas* sions et leurs intérêts ensemble. L'histoire vous fait marcher d'un pas plus assuré : lorsqu'elle vous rapporte un fait éclatant et inté* ressaut, ce n est pas l'historien seul qui vous l'atteste, mais une infinité de témoins qui se joignent à lui. En effet, l'histoire parle à tout son siècle, ce n'est pas pour apprendre les faits intéressants que les contemporains la lisent, puisque plusieurs d'entre eux sont les auteurs de ces faits; c'est pour admirer la liaison des faits, la profondeur des réflexions, le coloris des portraits, et surtout son exactitude. Les histoires de Mainbourg sontmoins tombées dans le mépris par la longueur de leurs périodes, que par leur peu de fidélité. Un historien ne saurait donc en imposer à la postérité, que son siècle ne s'entende pour ainsi dire avec lui. Or quelle apparence? ce complot n est-il pas aussi chimérique que celui de plusieurs té» moins oculaires? C'est précisément la même chose. Je trouve donc les mêmes combinaisons à faire avec un seul historien qui me rap* porte un fait intéressant, que si plusieurs témoins oculaires me l'attestaient. Si plusieurs personnes pendant la dernière guerre étaient arrivées dans une ville neutre, à Liège, par exemple, et qu'elles' eussent vu une foule d'officiers français, anglais, allemands, hol* landais, tous pêle-mêle confondus ensemble; si à leur approche elles avaient demandé chacune à leurs voisins de quoi on parlait, et qu'un officier français leur eût répondu : On parle de la victoire que nous remportâmes hier sur les ennemis^ ou les Anglais surtout furent entièrement défaits; ce fait sera sans doute probable pour ces étrangers qui arrivent ; mais ils n'en seront absolument assurés que lorsque plusieurs officiers se seront joints ensemble pour le leur confirmer. Si, au contraire, à leur arrivée un officier françaisy élevant la voix de façon à se faire entendre de fort loin, leur ap* prend cette nouvelle avec de grandes démonstrations de joie, ce fait deviendra pour eux certain ; ils ne sauraient en douter, parce que les Anglais, les Allemands et les Hollandais qui sont présents déposent en faveur de ce fait, dès qu'ils ne réclament pas. GesK^e que fait un historien quand il écrit; il élève la voix et se fait en* tendre de tout son siècle qui dépose en faveur de ce qu'il raconte d'intéressant, S'i^ ne réclame pas^ ce n'est pas un seul homme qui

PB PHILOSOPHIE CHE3&tIENNE. 4^3

parle à l'oreille d'un autre, et qui peut le tromper, c'est un homme qui parle au monde entier, et qui ne saurait par conséquent tromper. Le silence de tous les hommes dans cette circonstance les fait parler comme cet historien; il n'est pas nécessaire que ceux qui sont intéressés à ne pas croire un fait, et même à ce qu'on ne le croie pas, avouent qu'on doit y ajouter foi et déposent formellement en sa faveur; il suffit qu'ils ne disent rien et ne fassent rien qui puisse prouver la fausseté de ce fait. Car, si je n'ai que des raisonnements contre un fait, quand on aurait pu dire ou laisser des preuves invincibles de l'imposture, je dois invariablement m'en tenir à l'historien qui me l'atteste. Et croit-on, pour en revenir à l'exemple que j'ai déjà cité, que ces étrangers se fussent contentés des discours vagues des Anglais sur la supériorité de leur nation au-dessus des Français, pour ne pas ajouter foi à la nouvelle que leur disait d'une voix élevée et ferme l'officier français, qui paraissait bien ne pas craindre des Contradicteurs? Non, sans doute; ils auraient trouvé les discours déplacés, et leur auraient demandé si ce que le Français disait était vrai ou faux, qu'il ne fallait que cela à présent. Puisque un seul historien est d'un si grand poids sur des faits intéressants, que .doit-on penser lorsque plusieurs historiens nous rapportent les mêmes faits ? Pourra-t-on croire que plusieurs personnes se soient donné le mot pour attester un même mensonge et se faire mépriser de leurs contemporains? Ici on pourra conibiner et les historiens ensemble, et ces mêmes historiens avec les contemporains qui n'ont pas réclamé. Un livre, dites- vous, ne saurait avoir aucune autorité, à moins que l'on ne soit sûr qu'il est authentique. Or, qui nous assurera que ces histoires qu'on nous met en main ne sont point supposées, et qu'elles appartiennent véritablement aux auteurs à qui on les attribue ? Ne sait-on pas que rimposture s'est occupée dans tous les temps à forger des monuments, à fabriquer des écrits sous d'anciens noms, pour colorer par cet artifice, d'une apparence d'antiquité, aux yeux d'un peuple idiot et imbécile, les traditions les plus fausses et les plus modernes ?

Tous ces reproches que l'on fait contre la supposition des livres sont vrais, on en a sans doute supposé beaucoup. La critique sévère et éclairée des derniers temps a découvert Timposture ; et à travers ces rides antiques dont on affectait de les défigurer, elle a aperçu cet air de jeunesse qui les a trahis. Mais malgré la sévérité qu'elle a exercée, a-t-elle touché aux Commentaires de César, aux poésies de Virgile et d'Horace ? Comment a-t-on reçu le sentiment du P. Hardouin, lorsqu'il a voulu enlever à ces deux grands

hommes ces chefe-d œwre (^ui immorlalkeiit le sîèele d'Auguite ? qui u a point senli que le silence du cloître n étaii; pas propre à ces tours fins et délicats qui décèlent Tbomme du grand monde ? La critique, eniaisant disparaître plnsieuis ouirrages apoerypkes et en les précipitant dans Voubli, a confirmé dans leur antique posses> sion ceux qui sont légitimes, et a répandu sur eux un nouveau jour. Si d*ttne main elle a renversé, on peut dire que de Tauti^e elle a bâti. A la lueur de son flambeau^ nous pouvons pénétrer jusque dans les sombres profondeurs de l'antiquité, et dtscemec par ses propres règles les ouvrages supposés d avec les oavrages auUienti' ques. Quelles règles nous donne-t-elle- pour cel^ ?

I® Si un ouvrage n a pas été cité par les contemporains decdui dont il porte le nom, qu'on n*y aperçoive pas même son canic^ tère, et qu on ait eu quelque intérêt, soit réel, soit appajrent, à sa supposition, il doit alors nous paraître su^ect? Ainsi un Artapan, un Mercure Trismégiste,et quelquesautcesauteiurs de cette trempe, cités par Josèphe, par Eusèbe, et par Georges SynceU<&, ne portent point le caractère de païens, et dès là ils portent sur le«rs Ironts leur propre condamnation. On a eu le même intérêt à les supposer, qu à supposer Aristée et les Sibylles, lesquelles, pour me servir des termes dun homme d'esprit, ont parlé si clairement de nos BÊjatères, que les prophètes des Hébreux, en comparaison d'elles^ uV entendaient rien.

2? Un ouvrage porte avec lui des marqnes de sa suj^position, lorsqu'on n'y voit pas empreint le caractère du siècle où il passe pour avoir été écrit. Quelque difïerence qu'il y ait dans tous les esprits qui composent un méoia siècle, on p«9ut pouFtnnt. dise qu'ils ont quelque chose de plus propre que les esprilis des autres siècles, dans l'air, dans le tour, dans le coloria de la pensée, dans certai* nés comparaisons dont on se sert plus Créquemmenc, et àsoB^milie autres petites choses qu'on remarque aisément lorsi^'on eumàne. de près les ouvrages •^

3° Une autre marque de supposition, c'est quand ua livre Iak allu^n à des usages qui n'étaient pas encore oonaus au temps où Ton dit qu'il a été écrit ; ou <^'on. y i^emarque quekpms iraîis des systèmes postérieurement inventés,, .quoique caelN3& et p<HV aiasi dire déguisés «ous un style plus ancien. Ainsi, les ouvsagea d^Mer^ cure TrismégisteQe ne parle pas de ceux qui furent auppeséa par les chrétiens: j'en ai fuix mention plus l^ujc^^mais de^ ceus 911 k furent par les païens eux-même9»^pour se dé&udre eo9lr# les attaques de ce& premiers), pac cela iaême:qailsvSoiit teints de la doc-

DB PHILOSOPHIE CHESTIS5NB, 4^5

trine sublile et raffinée des Grecs, ne sont point authentiques. S'il est des marques auxquelles une critique judicieuse reconnaît la supposition de certains ouvrages, il en est d'autres aussi qui lui servent, pour ainsi dire, de boussole, et qui la guident dans le discernement de ceux qui sont authentiques. En effet, comment pouvoir soupçonner qu'un livre a été supposé lorsque nous le voyons cité par d'anciens écrivains, et fondé sur une chaîne non interrompue de témoins, conformes les uns aux autres, surtout si cette chaîne commence au temps où Ton dit que ce livre a été écrit et ne finît qu'à nous ? D'ailleurs, n'y eût-il pas d'ouvrages qui en citassent un autre comme appartenant à tel auteur, pour en reconnaître l'authenticité, il me suffirait qu'il m'eût été apporté comme étant d'un tel auteur, par une tradition orale, soutenue, sans interruption depuis son époque jusqu'à moi, sur plusieurs lignes collatérales. Il y a outre cela des ouvrages qui tiennent à tant de choses, qu'il serait fou de douter de leur authenticité. Mais, selon moi, la plus graride marque de l'authenticité d'un livre^ c'est lorsque depuiis longtemps on travaille à saper son antiquité pour l'enlever à l'auteur à qui on l'attribue, et qu'on n'a pu trouver, pour cela, que des raisons si frivoles que ceux mêmes qui sont ses ennemis déclarés à peine daignent s'y arrêter. Il y a des ouvrages qui intéressent plusieurs royaumes, des nations entières, le monde même, qui par cela même ne sauraient être supposés. Les uns contiennent les annales de la nation et ses titres ; les autres, ses lois et ses coutumes ; enfin il y en a qui contiennent leur religion : plus on accuse les hommes en général d'être superstitieux et peureux, pour me servir de l'expression à la mode, plus on doit avouer qu'ils ont toujours les yeux ouverts sur ce qui intéresse leur religion. L'Alcoran n'aurait jamais été transporté au temps de Mahomet, s'il avait été écrit longtemps après sa mort. C'est que tout un peuple ne saurait ignorer l'époque d'un livre qui règle sa croyance, et fixe toutes ses espérances. Allons plus loin : en quel temps voudrait- on qu'on pût supposer une histoire qui contiendrait des faits très-intéressants, mais apocryphes? Ce n'est point, sans doute, du vivant. de l'auteur à qui on l'attribue et qui démasquerait le fourbe; et si l'on veut qu'une telle imposture puisse ne lui être pas connue, ce qui, comme on voit, est presque impossible, tout le mond^ ne s'inscrirait-il pas en faux contre les faits que cette histoire. Contiendrait? Nous avons démontré plus haut qu'un historien ne saùraiten imposer à son siècle. Ainsi, un imposteur, sous quelque nom qu'il mette son histoire, ne saurait induire en erreur les témoins ocu-

laires ou contcroporainis ; sa fourberie passerait à la postérité, fl faut donc qu on dise que longtemps après la mort de l'auteur prétendu, on lui a supposé cette histoire. Il sera nécessaire pour cela qu on*dise aussi que cette histoire a été longtemps inconnue, auquel cas elle devient suspecte si elle contient des faits intéressante et qu'elle soit l'unique qui les rapporte : car si les mêmes fait3 qu'elle rapporte sont contenus dans d'autres histoires, la supposition est dès lors inutile. Je n'imagine pas qu'on prétende qu'il soit possible de persuader à tous les hommes qu'ils ont vu ce livre-là de tout temps, et quHl ne paraît pas nouvellement. Ne sait-on point avec quelle exactitude on examine un manuscrit nouvelle^ ment découvert, quoique ce manuscrit ne soit souvent qu'une copiç de plusieurs autres qu'on a déjà? Que ferait-on s'il était uniqw dans son genre? Il nest donc pas possible de fixer un temps ou certains livres trop intéressants par leur nature aient pu être supposés. ., AP » •

Ce nest pas tout^ me direz- vous; û ne sufht pas quon pui«« s'assurer de V authenticité d un livre, il faut encore qu'on soit certain qu il est parvenu à nous sans altération. Or, qui me garantira qu« Thistoire dont vous vous servez pour prouver t^ fiait soit venue jusqu'à moi dans toute sa pureté? La diversité des manuscriis ne seo>ble-t-eUe pas nous indiquer le? changements qui lui sont arrivés? Après cela quels fond^ voulez-vous que je fasse sur les Éaitç qy e cette histoire me rapporte ?

U n'y a que la longueur des temps et lamultipUcité des copies tpi puissent occasionner de l'altération dans les manuscrits. Je ne cro» pas qu'on me conteste cela. Or, ce qui procure le mal, nous ipui^e en même temps le remède ; car s'il y a une infinité deniasuscrits, i est évident que tout ce qui s'accorde, c'est le texte original. Vow ne pourrez donc refuser d'ajouter foi à ce que tous ces maou«m€^ rapporteront d'un concert unanime» Sur les variantes vous êt^ libre, et personne ne vous dira Jamais que vous êtes obligé àe Yorn conformer à tel manuscrit plutôt qu'à tel autre, dès qu'ils ont mm les deux la même autorité. Prétende*-vou3 qu un fourbe puisse aïr térer tous les manuscrits? H faudrait pour cela pouvoir marfim l'époque de cette altératien. Mais peut-être (jpie personne ne se

cer»

aperçu delà fraude? Quelle apparence surtout si ce livre estexlrè meiuént répandu^ s'il intéresse des natioos, entières,» ce livre s$ trouve k règle de leur conduitse, ou si par le goût exquis qui y lèfoe il bil tes délices des honnêtes gens : serak-U possible àun honoM» ^l^ puissance qu'au lui auiçose^ de défigurer le&v«^d»lQ»»

DB. ^lULOftOPiUS GHBSTlEIfNE. 4^y

gile ou de chûnger ies faits iiitërejsants de Thistoire romaine que nou3 lîsoiis dans Tite-Live et dans les autres historiens? Fût^on asse^ adroit. pour altérer en secret toutes les éditions et tous les manuscrits, ce qui est impossil)le, on découvrirait toujours rim* posture, parce quil faudrait déplus altérer tous les mémoires : ici la tradition orale défendrait la yéritable histoire, on ne saurait tout d'un coup faire chariger les hommes de croyances sur oer** tains f^its.' Il faudrait encore de plus renverser tous les monuméats, comme on verra bientôt; les monuments assurent la vérité de riiistoire, ainsi que la tradition orale. Arrêtez ;voâ yeux sur TAlcoran et x^erchcz un temps où ce livre .aurait pu être altéré depuis IVIahomet jusqu'à nous. Ne croyez-vous pas que nous l'avons tel, au iooins quant à la substance, qu il a été donné par cet imposteur? Si ce livre avait été totalement bouleversé, et que Taltératioa en eût fait un tout différent de celui que Mahomet a écrit^ nous devrions voir -aussi une autre religion chez les Turcs, d'autres usages et même d'autres mœurs; csu* tout le monde sait combien la rel^ion influe sur les mœurs. On est surpris, quand on développe ces choses-là, comment quelqu'un peut les avancer. Mais comment ose-^t-an naos l'aire tant valoir ces prétendues aU térations? Je iléfie qu'on nous faj»se voir un livre connu et intérêt santtqui soit altéic de façon que les différentes copies se contre* diseBtdauis les&its qu'eQes raf^tortent, surtout s'Us sont essentiels. Tous les BflsmuBGrits et toutes les éditions de Virgile, d'Horaee ou de Cicéron se ^^ssemblent^ à quelque légère différenct près. Oa peut dke de xfiéuie de tous ks livres. On verra dans le premier livre de cet ouvrage en quoi consiste l'altération qu'on reproche au Baiitateuqpe, et 4emt on a prétendu pouvoir par là renverser r,a«Uori£(é. Tout se réduit à d)es dbangements de certains mots qui ne 4etruisem f>oiot le ûôt, e ta des eKplications différentes des mè» Bftes aM>ts:taiH il est vrai que l'ahération essentielle est idifEcîle ttanS'dii fivve intér^fisaiit ; car de l^^cveu ^e tout le monde, le Pei^ taS^i<{tte est ua vdes £in*es las fins anciens que nous connaissioiiA» Ijes«è|)eS'que la oriti^pteoous fournit pour connaître la sujq^ ÀsigBfA ^l'aharaAfOQ des livres ne suffisent point, dira quelqu'un,, «Ufi -skôt eoCMe diDUS en feunûr pocr nous ppémmûr contre le nieo> SMi|^ ;si-iârittDa«re aux histoijeiis^ L'htsioire,, «i ef fet^ que nous regmtioi^^ 'Comme le ge^guMe éeM événements des sièdes pas^és^ it'499l^lé.f>lnS'So«i»«»t,jien.nioms qi» cela. Au lieu de fait» vérfe» >ril>rt\ rllo iwysfî rlir fiMri norrr fnllr curiosité. Celle Jespremiei;s. siA^to» oiMOviwvto de.mm§<is-j«Qeaoiit j^ur nous des terre&incoiif .

4^8 PRIHCIPBS FOHDAMBirTAVX

nues où nous ne pouvons marcher qu'en tremblant. On se trompe^rait si Ton croyait que les histoires qui se rapprochent de nous sont pour cela plus certaines. Les préjugés, Fesprit de parti^ la vanité nationale, la différence des religions, Famour du merveilleux, voilà autant de sources ouvertes, d'où la fable se répand dans les^ annales de tous les peuples. Les historiens, à force de vouloir em- ^ bellir leurs histoires, et y jeter de l'agrément, changent très- souvent les faits, en y ajoutant certaines circonstances ; ils les défigurent de fiiçon à ne pouvoir pas les reconnaître. Je ne m'étonne plus que plusieurs, sur la foi de Cicéron et de Quintilien, nous disent que l'histoire est une poésie libre de la versification. La différence de religion et les divers sentiments qui,. dans les derniers siècles, ont divisé l'Europe, ont jeté dans l'histoire moderne autant de confusion que Fantiquité en a apporté dans Fancienne. Les mêmes faits, les mêmes événements deviennent tous différents, suivant les plumes qui les ont écrits; le même homme ne se ressemble point dans les différentes vies qu'on a écrites de lui. Il suffit qu'un fait soit avancé par un catholique pour qu'il soit aussitôt démenti par un luthérien ou par im calviniste. Ce n'est pas sans raison que Bayle dit de lui qu'il né lisait jamais les historiens dans la vue de s'instruire des choses qui se sont passées, mais seulement pour Savoir ce que Fon disait dans chaque nation et dans chaque parti. Je ne crois pas, après cela, qu'on puisse exiger la foi de personne sur de tels garants. On aurait dû encore grossir la difficulté de toutes les fausses anecdotes et de toutes ces historiettes du temps qui court, et conclure de là, que tous les faits qu'on lit dans l'histoire romaine sont pour le moins douteux.

Je ne comprends pas comment on peut s'imaginer renverser la foi historique avec de pareils raisonnements; les passions qu'on Abus oppose sont précisément le plus puissant motif que nous ayons pour ajouter foi à certains faits. Les protestants sont extrêmement envenimés contre Louis XIV. Y en a*t-îl un qui, malgré cela, ait osé désavouer le célèbre passage du Rhin? Ne sont-ils pas d'ac- Cord avec les catholiques sur les victoires de ceV^rand roi? Ni les préjugés, ni Fesprit de parti, ni la vanité nationale, n'opèfent rien sur des faits éclatants et intéressants. Les Anglais pourront bien dire qu'ils n'ont pas été secourus à la journée de Fontenoy. La vanité nationale pourra leur faite 'diminuer le prix de la victoire, et hi compenser, pour ainsi dire, par le nombre ; mais ils ne désavoueront jamais que les Français soient restés victorieux. Il faut donc bien distinguer les faits que l'histoire rapporte d'avec les ré-

DB PHILOSOPHIE GHBÉTIEHNE. 4^9

flexions de Thistorienj celles-ci yarient selon ses passions et ses intérêts; ceux-là demeurent invariablement les mêmes. Jamais per-r sonne n a été peint si différemment que lamiral Coligny et le duc de Guise. Les protestants ont chargé le portrait de celui-ci de mille traits qui ne lui convenaient pas, et les catholiques, de leur côté^ ont refusé à celui-là des coups de pinceau qu'il méritait. Les deux partis se sont pourtant servis des mêmes faits pour les peindre; car, quoique les Calvinistes disent que l'amiral Coligny était plus grand homme de guerre que le duc de Guise^ ib avouent pourtant que Saint-Quentin, que Famiral défendait, fut pris d*assaut, et qu'il y fut lui-même fait prisonnier ; et, qu'au contraire, le duc de Guise sauva Metz contre les efforts d'une armée nombreuse qui l'assiégeait, animée de plus par la présence de Charles-Quint ; mais, selon eux, l'amiral fit plus de coups de maître, plus d'actions de cœur, d'esprit et de vigilance, pour défendre Saint-Quentin, que le duc de Guise pour défendre Metz. On voit donc que les deux partis ne se séparent que lorsqu'il s'agit de raisonner sur les faits, et non sur les faits mêmes; ceux qui nous font cette difficulté n'ont qu'à jeter les yeux sur une réflexion de l'illustre M. de Fontenelle, qui, en parlant des motifs que les historiens prêtent à leur héros, nous dit : « Nous savons fort bien que les historiens les ont devinés, comme ils ont pu, et qu'il est presque impossible qu'ils aient deviné tout à fait juste. Cependant nous ne trouvons point mauvais que les historiens aient recherché cet embellissement, qui ne sort point de la vraisemblance; et c'est à cause de cette vraisemblance, que ce mélange de faux que nous reconnaissons, qui peut être dans nos histoireSy ne nous les fait pas regarder comme des fables. » Tacite prête des vues politiques et profondes à ses personnages, où Tite-Live ne verrait rien que de simple et de naturel. Croyez les faits qu'il rapporte, et examinez sa politique ; il est toujours aisé de distinguer ce qui est de l'historien d'avec ce qui lui est étranger; si quelque passion le fait agir, elle se montre, et aussitôt que vous la voyez elle n'est plus à craindre. Vous pouvez donc ajouter foi au fait que vous lisez dans une histoire, surtout si ce même fait est rapporté par d'autres historiens, quoique sur d'autres choses ils ne s'accordent point. Cette pente qu'ils ont à se contredire les uns les autres vous assure de la vérité des faits sur lesquels ils s'accordent.

Les historiens. Aie direz-vous, mêlent quelquefois si adroitement les faits avec leurs propres réflexions, auxquelles ils donnent l'air de faits, qu'il est très-difficile de les distinguer. Une saurait jamais être difficile de distinguer un fait éclatant et intéressant des propres ré-

47<^ PAIlfCIPES FOUDASnBlITAtnc

flexions de rhistorieD ; et d'abord, ce qiii est prédiément rapporté de même par plusieurs historiens est évidemment un ixiit, parce que plusieurs historiensne sauraient faire précisément la même réflexion. Il faut donc que ce en quoi ils se rencontrent ne dépende pas d'eux, et leur soit totalement étranger. Il est donc facile de dlstingoer les faits d'avec les réflexions de l'historien, dès que plusieurs historiens rapportent le même fait. Si vous lisez ce fait dans une seule histoire, consultez la tradition orale ; ce qui vous viendra par elle ne sau^ rait être à l'historien, car il n'aurait pas pu confier à la tradition cpi le précède ce qu'il n'a pensé que longtemps après. Voulez vous vous assurer encore davantage, consultez les monuments, troisième espèce de tradition propre à faire passer les faits à la postérité.

Un fait éclatant et qui intéresse entraîne toujours des suites après hii ; souvent il fait changer la face de toutes les affaii-es d'un trèsgrand pays ; les peuples, jaloux de transmettre ces faits àl^ postérité, emploient le marbre et Tairnin pour en perpétuer la mémoire. On peut dire d'Athènes et de Rome, qu'on y marche encore aujourd'hui sur des monuments qui confirment leur histoire : cette espèce de tradition, après la tradition orale, est la plus ancienne ; les peuples de tous les temps ont été très-attentifs à conserver la mémoire de certains faits. Dans ces premiers temps voisins du chaos, un monceau de pierres brutes avertissait qu'en cet endroit il s'était passé quelque chose de très-intéressant. Après la découverte des arts, on vit élever des colonnes et des pyramides pour immortaliser certaines actions ; dans la suite, les hiéroglyphes les dcMgnèrent plus particulièrement: l'invention des lettres soulagea la mémoire et l'aida à porter le poids de tant de faits qui l'auraient enfin accablée. On ne cessa pourtant point d'ériger des monuments; car les temps où l'on 'a le plus écrit, sont ceux où l'on a fait les plus l>eaux monuments de toute espèce* Un événement intéressant qui fait prendre la plume à riristorien, met le ciseau à la main du sculpteur, le pinceau à la main du peintre; en un mot, échauffe le genit de presque tous les artistes. Si l'on doit interroger l'histoire pour savoir ce que les monuments représentent, on doit aussi consulter les monuments pour savoir s'ils confirment l'histoire. Si quelqutm Voyait les tableaux du célèbre Rubens,qui font l'ornement de la galerie du palais du Luxembourg, il n'y apprendrait, je l'avoue, aucun fait distinct : ces tableaux l'avertiraient seulement d'admiwr les chefs-d'œuvre d'un des plus grands peintres; mais si, apre« avoir lu l'histoire de Marie de Médicis , il se transportait dans cette galerie, ce ne seraient plus de simples tableaux pour nu;

ici, il verrait la céréhiofite du mariage de Henri le Crand avee cette princesse ; là, cette reine pleurer avec la France la mort die ce grand roi. Les monuments muets attendent que Vhiâtoire ait parlé pour nous apprendre quelque chose ; l*histoire détermine le héros des exploits qu'on raconte, et les monuments les confirment. Qitclquefois tout ce qu'on voit sous ses yeux sert à attester une histoire qu'on a entre les mains : passez en Orient, et prenez la vie de Mahomet} ce que vous verrez et ce que vous lirez, vous iustruirofit également de la révolution étonnante qu'a soufferte cette partie du monde; les églises changées en mosquées vous apprendront la nouveauté de la religion mahométane. Vous y distinguerez. les restes de l'ancien peuple de ceux qui les ont asservis; aux beaux morceaux que vous y trouverez, vous reconnaîtrez aisément que ce pays n'a pas toujours été dans la barbarie où il est plongé : chaque turban, pour ainsi dire, servira à vous confirmer l'histoire de cet imposteur. Nous direz-vous que les erreurs les plus grossières ont leurs monuments ainsi que les faits les plus avérés, et que le monde entier était autrefois rempli de temples, de statues érigées en mémoire de quelcpie action éclatante des dieux que la superstition adorait? Nous opposerez-vous encore certain s. faits de Thistoire ronàaine, comme ceux d'Attius Navius et de Curtius ? Voici comme Tite-Iive raconte ces deux faits : Attius Navius étant augure, Tarquinius Priscus voulut faire une augmentation à la cavalerie romaine; il n'avait point consulté le vol des oiseaux, persuadé que la feîbl.esse de sa cavalerie, qui venait de paraître au dernier combat contre les Sabins, l'instruisait beaucoup mieux sur la nécessité de son augmentation que tous les augures du monde; Attîus Navius, augure zélé, l'arrêta et lui dit qu'il n'était point permis de faire, aucune innovation dans l'Etat, qvi'elle n'eût été désignée par les oiseaux.Tarquin, outré de dépit, parce que, comme on dit, il n'ajoutait pas beaucoup de foi à ces sortes de choses : « Eh bien, dit-il à l'augure, vous qui connaissez l'avenir, ce que je pense est-il possible? » Celui-ci, après avoir interrogé«on art, lui répondit que ce qu'il pensait était possible. « Or, dit Tarquin, coupez cette pierre avec votre rasoir; car c'était la ce que je pensais. » L'augure exécuta sup-le-champ ce que Tarquin désirait de lui. En mémoire de cette action, on érigea sur le lieu même où elle s'était passée, à Attius Navius, une statue dont la tête était couverte d'un voile, et qui avait à ses pieds le rasoir et la pierre, afin que ce monument fît passer le fait à la postérité. Le fait de Curtius était aussi très^céïèbre. Un tremblement de terre, ou je ne sais quelle aulre cause,

4j^ PEIHCIPSS FONDAMENTAUX

fit entr ouvrir le milieu de la place publique, et y forma un gouffre d*une profondeur immense. On consulta les dieux sur cetëvénement extraordinaire, et ils répondirent qu inutilement on entreprendrait de le combler ; qu il fallait y jeter ce qu on avait de plus précieux dans Rome, et qu'à ce prix le gouffre se refermerait de lui-même. Curtius, jeune guerrier, plein d*audace et de fermeté, crut devoir ce sacrifice à sa patrie, et s'y précipita ; le gouffre se referma à l'instant, et cet endroit a retenu depuis le nom de lac Curtius : monument bien propre à le faire passer à la postérité.Yoilàles faits qu'on nous oppose pour détruire ce que nous avons dit sur les monuments. Un monument, je l'avoue, n'est pas un bon garant pour la vérité d'un fait, à moins qu'il n'ait été érigé dans le temps même où le fait est arrivé, pour en perpétuer le souvenir : si ce n'est que longtemps après, il perd toute son autorité, par rapport à la vérité du fait : tout ce qu'il prouve, c'est que du temps où il fut érigé la créance de ce fait était publique : mais comme un fait, quelque notoriété qu'il ait, peut avoir pour origine une tradition erronée, il s'ensuit que le monument qu'on élèvera longtemps après ne peut le rendre plus croyable qu'il l'est alors. Or, tels sont le^ monuments qui remplissaient le monde entier, lorsque les ténèbres du paganisme couvraient toute la face de la terre. Ni l'histoire, ni la tradition, ni ces monuments ne remontaient jusqu'à l'origine des faits qu'ils représentaient; ils n'étaient donc pas propres à prouver la vérité du fait en lui-même; car le monument ne commence à servir de preuve que du jour où il est érigé : l'est-il dans le temps même du fait, il prouve alors sa réalité, parce qu'en quelque temps qu'il soit élevé, on ne saurait douter qu'alors le fait ne passât pour constant : or, un fait qui passe pour vrai dans les temps mêmes qu'on dit qu'il est arrivé, porte par là un caractère de vérité auquel on ne saurait se méprendre, puisqu'il ne saurait être faux, que les contemporains de ce fait n'aient été trompés, ce qui est impossible sur un fait public et intéressant. Tous les monuments qu'on cite de l'ancienne Grèce et des autres pays ne peuvent donc servir qu'à prouver que dans le temps qu'on les érigea, on croyait ces faits, ce qui est très-vrai; et c'est ce qui démontre ce que nous disons, que la tradition des monuments est infaillible, lorsque vous ne lui demandez que ce qu'eUe doit rapporter, savoir : la vérité du fait, lorsqu'ils remontent jusqu'au fait même, jet la croyance publique sur un fait, lorsqu'ils n'ont été érigés que longtemps après ce fait. On trouve, il est vrai, les faits d'Attius Navius et de Curtius dans Tite-Live; mais il ne faut que lire cet historien, pour être con-

vaincu qu'ils ne nous sont point contraires. Tite-Live n a jamais vu la statue d'Âttius Navius, il n en parle que sur un bruit populaire , ce n'est donc pas un monument qu'on puisse nous opposer, il faudrait qu'il eût subsisté du temps de Tite-Live : et d'ailleurs, qu'on compare ce fait avec celui de la mort de Lucrèce, et les autres faits incontestables de Tbistoire romaine ; on verra que dans ceux-ci la plume de l'historien est ferme et assurée; au lieu que dans celui-1^ elle cbancelle, et le doute est comme peint dans sa narration : Id quia inaugiirato Romulus feceraty negai^it Attius Naviusj incljrtus ea tempesiate augur, neque mutari, neque noçum constituiy nisi aves addixissenty posse. Ex eo ira régi tnota elu" dereque artem {ut Jerunt) agendum^ inquity divine tu, inaugura, fieri ne possit quod nunc ego mente concipio ? Cum ille in augurio rem expertusprofectofuiuram dixisset; atqui hœc animo agitai^i, te noifacula cotem discissurum : cape hœc, et perage quod aves tuœ fieri posse portendunt. Tum illum haud cuncianter discidisse cotem Jerunt. Statua jittii posita, capite velato, quo in loco res acta est, in comitio, in gradibus ipsis adlœ\>am curiœ fuit ; cotem quoque eodem loco sitam fuisse memorant, ut esset ad posteros miraculi ejus monumentum. (Titus Liv., lib. i, Tarq, Prise, reg.)

Il y a plus, je crois que cette statue n'a jamais existé; car enfin, y a-t-il apparence que les prêtres et les augures, qui étaient si puissants à Rome, eussent souffert la ruine d'un monument qui leur était si favorable? Et si dans les orages qui faillirent eîngloutir Rome, ce monument avait été détruit, n'auraient-ils pas eu grand soin de le remettre sur pied dans un temps plus calme et plus serein ? Lé peuple lui-même, superstitieux comme il l'était, l'aurait demandé. Cicéron, qui rapporte le même fait, ne parle point de la statue, ni du rasoir, ni de la pierre qu'on voyait à ses pieds; il dit au contraire que la pierre et le rasoir furent enfouis duns la place où le peuple romain s'assemblait. Il y a plus, ce fait est d'une autre nature dans Cicéron que dans Tite-Live : dans celui-ci, Attius Navius déplaît à Tarquin, qui cherche à le rendre ridicule aux yeux du peuple par une question captieuse qu'il lui fait : mais l'augure, en exécutant ce que Tarquin demande de lui, fait servir la subtilité même de ce roi philosophe à lui faire respecter le vol des oiseaux qu'il paraissait mépriser. Ex quo factum est, ut eum {Attium Naviuirt) adserex Priscus, accerseret, Cujus cum tentaret scientiam auguratus, dixit ei se cogitare quiddam : id posset ne fieri consuluit, Ille, inaugurio acto, posse respondit : TarquiniiCs autem dixit se cogitasse cotem nos>acula posse prœcidi, Tum Attium Jussisse ex^

4^4 VKIlfOIP» FONDAMBlITÂlrX

perifiy ita cotem in comiiî&m allatam, inspectante et rege et populoy nùifacula esse rliseissam. In eo epenit ut et Tarquinius augure Attio Nauio uteretitr, et populiis de suis rébus ad eum referret Cotem autem îllam et novaculam defossam in comitiOy supraque impositum puteal accepimus. (Cicer., de Dlviniî.^ lib. i .)

Dans celui-là Attius Navius est une créature de Tarquîn, et Finstrument dont il se sert pour tirer parti de la superstition des Romains. Bien loin de lui déplaire eu 8 ingérant dans les affaires d*Etat, c'était ce roi lui-même qui Tavait appelé auprès de sa personne, sans doute pour ly faire entrer. Dans Cicéron, la question que Tarquih fait à Taugure n'est point captieuse, elle paraît au contraire préparée pour nourrir et fomenter la superstition du peuple. Il la propose chez lui à Attius Navius, et non sur la place publique en présfnce du peuple, sans que f augure s'y attendit. Ce n'est point la première pierre qui tombe sous la main dont on se sert pour satisfaire à la demande du roi ; l'augure a soin de l'apporter avec lui : on voit, en un mot, dans Cicéron, Attius Navius d'intelligence avec Tarquin pour jouer le peuple : l'augure et le roi paraissent penser de même sur le vol des oisenux. Dans Tite-Live, au contraire, Attius Navius est un païen dévot qui s'oppose avec zèle à l'incrédulité d'un roi, dont la philosophie aurait pu porter coup aux superstitions du paganisme. Quel fond peut-on faire sur un fait sur lequel on varie tant, et quel monument nous oppose-t-on? ceux dont les auteurs qui en parlent ne conviennent pas; si on écoute l'un, c'est une statue; si on écoute l'autre, c'est une couTcrture. Selon Tite-Live, le rasoir et la pierre se virent longtemps, et selon Cicéron, on les enfouit dans la place : Cura non deesset, si qua adverum "via inquirentem ferrety nunc fatna rerum standuni est y ubi certam derogat vetustas fidem ; et lacus nomen ah hac recentiore insigjiîtius fabula est, (Tit. Liv., lib. vu. Q. serv. L.) le fait de Cmtius ne favorise pas davantage les sceptiques. Tite-Live lui -même qui le rapporte nous fournit la réponse. Selon cet historien, il serait difficile de s'assurer de la vérité de ce fait si on voulait la rechercher. Il sent qu'il n'a point assez dit; car bientôt après il le traite de fable. C'est donc avec la plus grande injustice quon nous l'oppose, puisque du temps de Tite-Live, par qui on le sait," n'y en avait aucune preuve : je dis plus, puisque du temps de cet historien il passait pour fabuleux.

Que le Pyrrhonien ouvre donc enfin les yeux à la lumière, et qu'il reconnaisse avec nous une règle de vérité potrr les faits. Peut-il en nier l'existence, lui qui est forcé de reconnaître pour vrakcer-

DE ratioflCMMis CBnmzmie. 4?^

udns Sait», quoique sa vanité^ son mlérét, Coûtée ^espassiODS} enxta mot, paraissent conapirer^nsemble pour lui en déguiser la Terîté^ Je ne demande pour jiig« entre laves moi que so» semknent kitimc. S*îl esaaie de douter de la vérité de certains fuits, n épreuve*>t-il pas de la pari de sa raison la même résistanceque s'il tentait de^ douter des propositions les plus évidentes? et â*il jette les yeux sur la so* ciété, il achèrem de se conTaincre, puisque sans une règle de vérité pour les faits, elle nç saurait subsister.

£st-il assuré de la réalité de la règle, il ne sera pas longtemps à s'apercevoir en quoi elle consiste. Ses yeux toujours ouverts sur quelque objet, et son jugement toujours conforme à ce que ses yeux hii rapportent, lui feront connaître que les sens sont pour les té* moins oculaires la règle infaillible qu'ils doivent suivre sur les faits. Ce jour mémorable se présentera d'abord à son esprit, où le mo~ narque français, dans les champs de Foatenoy, étonna par son i utrépidite et ses sujets et ses ennemis. Témoin oculaire de cette bonté pater nellequi fit chérir Louis aux soldats anglais même, encore tout fumant» du sang qu'ils avaient versé pour sa gloire, ses entrailles s'émurent et son amour redoubla pour un roi qui, non content de veiller au salut de l'Etat, veut bien descendre jusqu'à veiller sur celui de chaque particulier. Ce qu'il sent depuis pour son roi lui rappelle à chaque instant que ces sentiments sont entrés dan^son cœur sur le rapport de ses sens.

Toutes les bouches s'ouvrent pour annoncer aux contemporains des faits si éclatants. Tous ces différents peuples, qui, malgré leurs intérêts divers, leurs passions opposées, mêlèrent leurs voix 3u concert de louanges que les vainqueurs donnaient à la valeur, à la sagesse et à la modération de notre monarque, ne permirent pus aux contemporains de douter des faits qu'on leur apprenait. C est rooins le nombre des témoins qui nous assure ces faits, quui la combinaison de leurs cara4;tères et de leurs intérêts, tant entre eux qu'avec les faitsmêmes. Le témoignage de six Anglais, sur les vie* toires de Melle et de I^uffekl nve fera plus d'impression que celui de douze Français. Des faits ainsi constatés dans leur origine ne peuvent manquer ^d 'aller à la postérité. Ce point d'appui est trop ferme pour qu'on doive craindre que la chaîne de la tradition en soit jamais détachée. Les âges ont beau se succéder, la société reste toujonrs la même, parce qu'on ne saurait fixer un temps où tous les hommes puissent changer. Dans la suite des siècles, quelque distance qu'on suppose, il sera toujours aisé de remonter à cette époque, où le nom flatteur de Bien-Aimé fut donné à ce roi qui

4y6 PEIHCIPBS FONDUHENTAUX

porte la couronne, non pour enorgueillir sa tête, mais pour mettre à l'abri celle de ses sujets. La tradition orale conserve ces grands traits de la vie d'un homme, trop frappants pour être jamais oubliés; mais elle laisse échapper, à travers l'espace immense àe& siècles, mille petits détails et mille petites circonstances toujours intéressantes lorsqu'elles tiennent à des faits éclatants. Les victoires de Melle, de Raucoux et de Lauffeld passeront de bouche en bouche à la postérité; mais si l'histoire ne se joignait à cette tradition, combien de circonstances glorieuses au grand général que le roi chargea du destin de la France se précipiteraient dans l'oubli ! On se souviendra toujours que Bruxelles fut emporté au plus fort dellÛTer ; que Berg-op*Zoom, ce fatal écueil de la gloire des Requesen, des Parme et des Spinola, ces héros de leur siècle, fut pris d'assaut; que le siège de Maëstrich termina la guerre ; mais on ignorerait, sans le secours de l'histoire, quels nouveaux secrets de l'art de faire la guerre furent déployés devant Bruxelles et Berg-op-Zooni, et quelle intelligence sublime dispersa les ennemis rangés autour des murailles de Maëstrich, pour ouvrir, à travers leur armée, un passage à la nôtre, afin d'en faire le siège en sa présence.

La postérité aura sans doute peine à croire tous ces hauts faits; et les monuments quelle verra seront bien nécessaires pour la rassurer. Tous les traits que l'histoire lui présentera se trouveront comme animés dans le marbre, dans l'airain et dans le bronze : ïécole militaire lui fera connaître comment, dans une grande âme, les vues les plus étendues et la plus profonde politique se lient naturellement avec un amour simple et vraiment paternel. Les titres de noblesse accordés aux officiers qui n'en avaient encore que les sentiments, seront à jamais un monument authentique de son estime pour la valeur militaire. Ce seront comme les preuves que les historiens traîneront après eux pour déposer en faveur de leur sincérité dans les grands traits dont ils orneront le tableau de leur roi. Les témoins oculaires sont assurés par leurs sens de ces faits qui caractérisent ce grand monarque, les contemporains ne peuvent en douter à cause de la déposition unanime de plusieurs témoins oculaires entre lesquels toute collusion est impossible, tant parleurs intérêts divers que par leurs passions opposées; et la postérité, qui verra venir à elle tous ces faits par la tradition orale, par l'histoire et par les monuments, connaîtra aisément que la seule vérité peut réunir ces trois caractères.

DB PHII.080PHIB CHHSTIBNHS. 4j2

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