VII. Troisième comparaison, tirée d'une statue
Qui trouverait dans une île déserte et inconnue à tous les hommes une belle statue de marbre, dirait aussitôt : Sans doute il y a eu ici autrefois des hommes; je reconnais la main d'un habile sculpteur; j'admire avec quelle délicatesse il a su proportionner tous les membres de ce corps, pour leur donner tant de beauté, de grâce, de majesté, de vie, de tendresse, de mouvement et d'action.
Que répondrait un homme si quelqu'un s'avisait de lui dire :
THÉOLOGIE NATUBELLE. â6l
Non, un sculpteur ne fit jamais cette statue. Elle est fîiite, il est vrai, selon le goût le plus exquis, et dans les règles de la perfection; mais c'est le hasard tout seul qui Ta faite. Parmi tant de morceaux de marbre, il y en a eu un qui s'est formé ainsi de luimême; les pluies et les vents l'ont détaché de la montagne; un orage très-violent l'a jeté tout droit sur ce piédestal, qui s'était préparé de lui-même dans cette place : c'est un Apollon parfait comme celui de Belvédère ; c'est une Vénus qui égale celle de Médicis; c'est un Hercule qui ressemble à celui de Farnèse. Vous croiriez, il est vrai, que cette figure marche, qu'elle vit, qu'elle pense et qu'elle va parler; mais elle ne doit rien à -Fart, ot c'est un coup aveugle du hasard qui l'a si bien finie et placée.
VIU. Quatrième comparaison, tirée d'un tableau*
Si on avait devant les yeux un beau tableau qui représentât, par exemple, le passage de la mer Rouge avec Moïse, à la voix duquel les eaux se fendent et s'élèvent comme deux murs, pour faire passer les Israélites à pied sec au travers des abîmes : on verrait d'un côté cette multitude innombrable de peuple plein de confiance et de joie, levant les mains au ciel; de l'autre côté, l'on apercevrait Pharaon avec les Egyptiens pleins de trouble et d'effroi, à la vue des vagues qui se rassembleraient pour les engloutir. En vérité, où serait l'homme qui osât dire qu'une servante barbouillant au hasard cette toile avec un balai, les couleurs se seraient rangées d'elles-mêmes pour former ce vif coloris, ces attitudes si variées, ces airs de têtes si passionnés, cette belle ordonnance de figures en si grand nombre, sans confusion; cet accommodement de draperies, ces distributions de lumières, ces dégradations de couleurs, cette exacte perspective ; enfin tout ce que le plus beau génie d'un peintre peut rassembler? Encore s'il n'était question que d'un peu d'écume à la bouche d'un cheval, j'avoue, suivant l'histoire qu'on en raconte, et que je suppose sans l'examiner, qu'un coup de pinceau jeté de dépit par le peintre, pourrait une seule fois, dans la suite des siècles, la bien représenter. Mais au moins le peintre avait- il déjà choisi avec dessein les couleurs les plus propres à représenter cette écume, pour les préparer au bout du pinceau. Ainsi ce n'est qu'un peu de hasard qui a chevé ce que l'art avait déjà commencé. De plus, cet ouvrage de l'art et du hasard tout ensemble n'était qu'un peu d'écume, objet confus et propre à faire honneur à un coup de hasard;
a6a THÉOLOGIE HATU&XLLE.
objet informe qui ne demande qu un peu de couleur blanchâtre échappée au pinceau, sans aucune figure précise, ni aucune oorrection de dessin. Quelle comparaison de cette écume avec tout un dessin d'histoire suivie, où Timagination la plus féconde et le génie le plus hardi, étant soutenus par la science des règles, suffisent à peine pour exécuter ce qui compose un tableau excellent ! Je ne puis me résoudre à quitter ces exemples, sans prier le lecteur de remarquer que les hommes les plus sensés ont naturellement une peine extrême à croire que les bêtes n* aient aucune connaissance, et qu'elles soient de pures machines. D'où vient cette répugnance invincible en tant de bons esprits? C?est qu'ils supposent avec raison que des mouvements si justes et d une si parfaite mécanique ne peuvent se faire sans quelque industrie , et que la matière seule, sans art, ne peut faire ce qui marque tant de connaissance. On voit par là que la raison la plus droite conclut naturellement que la matièr^e seule ne peut, ni par les lois simples du mouvement, ni par les coups capricieux du hasard, faire des animaux qui ne soient que de pures machines. Les philosophes même, qui n'attribuent aucune connaissance aux animaux, ne peuvent éviter de reconnaître que ce qu'ils supposent aveugle et sans art dans ces machines, est plein de sagesse et d'art dans le premier moteur qui en a fait les ressorts, ei qui en a réglé les mouvements. Ainsi les philosophes les plus opposés reconnaissent également que la matière et le hasard ne peuvent produire sans art tout ce qu'on voit dans les animaux. ,