XIX. Des animaux
Mais tournons nos regards vers les animaux, encore plus dignes d'admiration que les cieux et les astres. Il y en a des espèces innombrables. Les uns n'ont que deux pieds, d'autres en ont quatre, d'autres en ont un très-grand nombre. Les uns marchent, les autres rampent; d'autres volent, d'autres nagent; d'autres volent, marchent et nagent tout ensemble. Les ailes des oiseaux et les nageoires des poissons sont comme des rames qui fendent la vague de l'air ou de l'eau, et qui conduisent le corps flottant de Toiseau ou du poisson, dont la structure est semblable à celle d'un navire. Mais les ailes des oiseaux ont des plumes avec un duvet qui s'enfle à l'air, et qui s'appesantirait dans les eaux. Au contraire, les nageoires des poissons ont des pointes dures et sèches, qui fendent l'eau sans en être imbibées, et qui ne s'appesantissent point quand on les mouille. Certains oiseaux qui nagent, comme îe« cygnes, élèvent en haut leurs ailes et tout leur plumage, de peur de le mouiller, et afin qu'il leur serve comme de voiles.' Ils ont l'art de tourner ce plumage du côté du vent, et d'aller, comme les vaisseaux, à la boiiline, quand le vent ne leur est pas
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faYorable. Les oiseaux aquati<{ueSy tels que les canards, ont aux pattes de grandes peaux tpii s étendent et font des raquettes à leurs pieds, pour les empêcher d'enfoncer dans les bords marécageux des rivières.
Parmi ces animaux, les bêtes féroces, telles que les lions, sont celles qui ont les muscles les plus gros aux épaules, aux cuisses et aux jambes : aussi ces animaux sont-ils souples, agiles, nerveux et prompts à s'élancer. Les os de leurs mâchoires sont prodigieux à proportion du reste de leur corps. Ils ont des dents et des griffes qui leur servent d'armes terribles, pour déchirer et pour dévorer les autres animaux. Par la même raison, les oiseaux de proie, comme les aigles, ont un bec et des ongles qui percent tout. Les muscles de leurs ailes sont d'une extrême «grandeur, et d'une chair très-dure, afin que leurs ailes aient un mouvement plus fort et plus rapide. Aussi ces animaux, quoique assez pesants, s'élèventils sans peine jusque dans les nues, d'où ils s'élancent comme la foudre sur toute proie qui peut les nourrir. D'autres animaux ont des cornes. La plus grande force des uns est dans les reins et dans le cou, d'autres ne peuvent que ruer. Chaque espèce a ses armes offensives et défensives. Leurs chasses sont des espèces de guerres qu'ils font les uns contre les autres pour les besoins de la vie. Ils ont aussi leurs règles et leur police. L'un porte, comme la tortue, sa maison dans laquelle il est né; l'autre bâtit la sienne, comme les oiseaux, sur les plus hautes branches des arbres, pour préserver ses petits de linsulte des animaux qui ne sont point ailés. U pose même son nid dans les feuillages les plus épais pour le cacher à ses ennemis. Un autre, comme le castor, va bâtir jusqu'au fond des eaux d'un étang l'asile qu'il se prépare, et sait élever des digues pourlerendreinaccessihle à l'inondation. Un autre, comme la taupe, naît avec un museau si pointu et si aiguisé, qu'il perce en un moment le terrain le plus dur, pour se faire une retraite souterraine. Le renard sait creuser un terrier avec deux issues, pour n'être point surpris, et pour éluder les pièges du chasseur. Les animaux reptiles sont d'une autre fabrique. Ils se plient et se replient par les évolutions de leurs muscles ; ils gravissent, ils embrassent^ ils serrent, ils accrochent les corps qu'ils rencontrent; ils se glissent subtilement partout. Leurs organes sont presque indépendants les uns des autres : aussi vivent-ils encore après qu'on les a coupés. Les oiseaux, dit Cicéi on, qui ont les jambes longues ont aussi le cou long à proportion, pour pouvoir abaisser leur bec jusqu'à | terre, et y prendre leurs aliments. Le chameau est de même.
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L'éléphant, dont le cou serait trop pesant par sa grosseur, s*il était aussi long que celui du chameau, a été pourvu d'une trompe, qui est un tissu de nerfs et de muscles, qu il allonge, qu'il retire, qu'il replie en tous sens pour saisir les corps, pour les enlever et pour les repousser ; aussi les Latins ont-ils appelé cette trompe une main.
Certains animaux paraissent faits pour Thomme. Le chien est né pour le caresser, pour se dresser comme il lui plaît, pour lui donner une image agréahle de société, d'amitié, de fidélité et de tendresse ; pour garder tout ce qu'on lui confie ; pour prendre à la course beaucoup d'autres bêtes avec ardeur, et pour les laisser ensuite à l'homme sans en rien retenir. Le cheval et les autres animaux semblables se trouvent sous la main de l'homme, pour le soulager dans son travail, et pour se charger de mille fardeaux» Ils sont nés pour porter, pour marcher, pour soulager l'homme dans sa faiblesse, et pour obéir à tous ses mouvements. Les bœufs ont la force et la patience en partage, pour traîner la charrue et pour labourer. Les vaches donnent des ruisseaux de lait. Les moutons ont dans leur toison un superflu qui n'est pas pour eux> €t qui se renouvelle, pour inviter l'homme à les tondre toutes les années. Les chèvres même fournissent un crin long qui leur est inutile, et dont Thomme fait des étoffes pour se couvrir. Les peaux des animaux fournissent à l'homme les plus belles four> rures, dans les pays les plus éloignés du soleil. Ainsi l'Auteur de ]a nature a vêtu les bêtes selon leur besoin; et leurs dépouilles servent encore ensuite d'habits aux hommes pour les réchauffer dans les climats glacés. Les animaux qui n'ont presque point de poil ont une peau très-épaisse et très-dure, comme des écailles : d'autres ont des écailles même, qui se couvrent les unes les autre^^ comme les tuiles d'un toit, et qui s'entrouvrent, ou se resserrent, suivant qu'il convient à l'animal de se dilater, ou de se resserrer. Ces peaux et ces écailles servent aux besoins des hommes. Ainsi dans la nature, non-seulement les plantes, mais encore les animaux sont faits pour notre usage. Les bêtes farouches même s'apprivoisent, ou du moins craignent l'homme. Si tous les pays étaient peuplés et policés comme ils devraient l'être, il n'y en aurait point où les bêtes attaquassent les hommes. On ne trouvei-ait plus d^animaux féroces que dans les forêts reculées; et on les réserverait pour exercer la hardiesse, la force et l'adresse du genre humain, par un jeu qui représenterait la guerre, sans qu'on eût jamais besoin de guerre véritable entre les nations. Mais observez
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que les animaux nuisibles à Thomme sont les moins féconds, et que les plus utiles sont ceux qui se multiplient davantage. Oi tue incomparablement plus de bœufs et de moutons qu*on ne tue d'ours et de loups. Il y a néanmoins incomparablement moins d'ours et de loups que de bœufs et de moutons sur la terre. Re» marquez encore avec Cicéron que les femelles de chaque €spèce ont des mamelleSi dont le nombre est proportionné à celui des petits qu'elles portent ordinairement. Plus elles portent de petits, plus la nature leur a fourni de sources de lait pour les allaiter.
Pendant que les moutons font croître leur laine pour nous, les vers à soie nous filent à Tenvi de riches étoffes, et se consument pour nous les donner. Ils se font de leur coque une espèce de tombeau, où ils se renferment dans leur propre ouvrage, et ils renaissent sous une figure étrangère, pour se perpétuer. D'un autre côté, les abeilles vont recueillir avec soin le suc des fleurs odoriféraDtes, pour en composer leur miel ; et elles le rangent avec un ordre qui nous, peut servir de modèle. Beaucoup d'insectes se transfonnent, tantôt en mouches et tantôt en vers. Si on les trouve inutiles, on doit considérer que ce qui fait partie du grand spectacle de la nature, et qui contribue à sa variété, nest point sans usage pour les hommes tranquilles et attentifs. Quy a-t-il de plus beau et déplus magnifique que ce grand nombre de républiques d'animaux si bien policés, et dont chaque espèce est d une construction différente des autres? Tout montre combien la façon de l'ouvrier surpasse la vile matière qu'il a mise en œuvre. Tout m'étonne, jusqu aux moio* dres moucherons. Si on les trouve incommodes, on doit remarquer que l'homme a besoin de quelques peines mêlées avec ses commodités. Il s'amollirait, il s'oublierait lui-même, s'il n'avait rien qui modérât ses plaisirs, et qui exerçât sa patience,
XX. Arrangement admirable de tous les corps qui composent l'anifcrs.
Considérons maintenant les merveilles qui éclatent également dans les plus grands corps et dans les plus petits. D'un côté, je vois le soleil, tant de milliers de fois plus grand que la terre; je le vois qui circule dans des espaces, en comparaison desquels il n'est luimême qu'un atome brillant. Je vois d'autres astres, peut-être en* core plus grands que lui, qui roulent dans d'autres espaces encore plus éloignés de nous. Au delà de tous ces espaces, qui échappent déjà à toute mesure, j'aperçois encore confusément d'autres astrc^s qu on ne peut plus compter ni distinguer. La terre où je suis n est
qu'on point, à proportion du tout, où l'on ne trouve jamais au» cune borne. Ce tout est si bien arrangé, qu on n'y pourrait déplacer UQseul atome, sans déconcerter toute cette immense machine; et il se meut avec un si bel ordre, que ce mouvement même en perpétue la variété et la perfection. Il faut qu'une main à qui rien ne coûte ne se lasse point de conduire cet ouvrage depuis tant de siècles, et que ses doigts se jouent de V univers^ y pour parler comme l'Ecriture.