‹ Cours de philosophie chrétienneChapitre 26 sur 67 · XXVI. De la génération · texte numérisé non relu

XXVI. De la génération

Qu'y a-t-il de plus admirable que la multiplication des animaux? Regardez les individus, nul animal n'est immortel ; tout vieillit,

THEOLOGIE NATURELLE. aSx.

tout passe, tout dispnraît, tout est anéanti. Regardez les espèces^ tout suÎTsiste, tout est permanent et immuable dans une vicissi-, tude continuelle. Depuis qu'il y a sur la terre des hommes soigneux de conserver la mémoire des faits, on n'a vu ni lions, ni tigres, ni sangliers, ni ours, se former par hasard dans les antres ou dans les forêts; on ne voit point aussi de productions fortuites de chiens ou de chats. Les bœufs et les moutons ne naissent jamais deux-mêmes dans les étables et dans les pâturages; chacun de ces animaux doit sa naissance à un certain mâle et à une certaine femelle de son espèce.

Toutes ces différentes espèces se conservent à peu près de même dans tous les siècles. On ne voit point que depuis trois mille ans aucune soit périe; on ne voit point aussi qu'aucune se multiplie avec un excès incommode pour les autres. Si les espèces des lions, des ours et des tigres se multipliaient à un certain point, ils détruiraient les espèces des cerfs, des daims, des moutons, des chèvres et des bœufs. Ils prévaudraient même sur le genre humain et dépeupleraient la terre. Qui est-ce qui tient la mesure si juste pour n'éteindre jamais ces espèces, et pour ne les laisser jamais trop multiplier ?

Mais enfin cette propagation continuelle de chaque espèce est une merveille à laquelle nous sommes trop accoutumés. Que penserait-on d'un horloger, s'il savait faire des montres qui d'ellesmêmes en produisissent d'autres à l'infini, en sorte que deux pre* mières montres fussent suffisantes pour multiplier et perpétuer l'espèce sur toute la terre ? Que dirait-on d'un architecte, s'il avait Tart de faire des maisons qui en fissent d'autres pour renouveler ihabitation des hommes avant qu'elles fussent prêtes à tomber en ruine ? Voilà ce qu'on voit parmi les animaux. Ils ne sont, si vous • le voulez, que de pures machines comme les montres.; mais enfin l'auteur de ces machines a mis en elles dequoi se reproduire à l'infini par l'assemblage des deux sexes. Dites, tant qu'il vous plaira, que cette génération d'animaux se fait par des moules ou par une configuration expresse de chaque individu. Lequel des deux qu'il vous plaise de dire, vous n'épargnez rien, et l'art de Fouvrier n'en éclate pas moins. Si vous supposez qu'à chaque génération l'individu reçoit, sans aucun moule, une configuration faite exprès^je demande qui est-ce qui conduit la configuration d'une machine si composée, et où éclate une si grande industrie ? Si, au contraire, pour n'y reconnaître aucun art, vous supposez que les moules déterminent tout ; je remonte à ces mouios même. Qui est-ce qui les a préparés?

Ils sont encore bien plus étonnants que les machines qu*0Ti en ▼eut faire éclore.

Qu'on imagine donc des moules dans les animaux qui vivaient il y a quatre mille ans, et qu'on assure, si on le veut, qu'ils étaient tellement renfermés les uns dans les autres à Tinfini, qu'il y en a eu pour toutes les générations de ces quatre mille années, et qu il y en a encore de préparés pour la formation de tous les animaux qui conserveront IVspèce dans la suite de tous les siècles. Ces moules, qui ont toute la forme de l'animal par leur configuration, comme je viens de le remarquer, ont déjà autant de difficulté à être expliqués que les animaux même. Mais ils ont d'ailleurs des merveilles bien plus inexplicables. Au moins la configuration de chaque animal en particulier ne demande-t-elle qu'autant d'art et de puissance qu'il en faut pour exécuter tous les ressorts qui composent cette machine. Mais quand on suppose les moules : i^ il faut dire que chaque moule contient en petit, avec une délicatesse inconcevable^ tous les ressorts de la machine même; or, il y a plus d'industrie à faire un ouvrage si composé en si petit volume, qu'à le faire plus grand ; a? il faut dire que chaque moule, qui est un individu préparé pour une première génération, renferme distinctement au dedans de soi d'autres moules contenus les uns dans les autres à l'infini pour toutes les générations possibles dans la suite de tous les siècles. Qu'y a-t-il de plus industrieux et de plus étonnant, en matière d'art, que cette préparation d'un nombre infini d'individus, tous formés par avance dans un seul, dont ils doivent éclore? Les moules ne servent donc de rien pour expliquer les générations des animaux sans avoir besoin d'y reconnaître aucun art. Au contraire, les moules montreraient un plus grand artifice et une plus étonnante composition.

Ce qu'il y a de manifeste et d'incontestable, indépendamment de tous les systèmes des philosophes, c'est que le concours fortuit des atomes ne produit jamais sans génération, en aucun endroit de la terre, ni lions, ni tigres, ni ourj», ni éléphants, ni cerfs, ni bœufs, ni moutons, ni chats, ni chiens, ni chevaux. Ils ne sont jamais produits que par l'accouplement de leurs semblables. Les deux animaux qui en produisent un troisième ne sont point les véritables auteurs de l'art qui éclate dans la composition de l'animal engendré par eux. Loin d'avoir l'industrie de l'exécuter, ils ne savent pas même comment est composé l'ouvrage qui résulte de leur génération; ils n'en connaissent aucun ressort particulier; ils n'ont été que des instruments aveugles et involontaires, appliqués a

lexécution d'un art merveilleux, qui leur est absolument e'tranger et inconnu. D*où vient-il cet art si merveilleux, qui n'est point le leur? quelle puissance et quelle industrie sait employer, pour des ouvrages d'un dessin si ingénieux, des instruments si incapables de savoir ce qu'ils font, ni d'en avoir aucune vue? Il est inutile de supposer que les bétes ont de la connaissance; donnez-leur en tant qu'il vous plaira dans les autres choses, du moins il faut avouer qu'elles n'ont dans la génération aucune part à l'industrie qui éclate dans la composition des animaux qu'ils produisent.

Allons même plus loin, et supposons tout ce qu'on raconte de plus étonnant de l'industrie des animaux. Admirons, tant qu'on le voudra, la certitude avec laquelle un chien s'élance dans le troisième chemin, dès qu'il a senti que la bête qu'il poursuit n'a laissé aucune odeur dans les deux premiers. Admirons la biche, qui jette, dit-on, loin d'elle, son petit faon, dans quelque lieu caché, afin que les chiens ne puissent le découvrir par la senteur de sa piste. Admirons jusqu'à l'araignée, qui tend par ses filets des pièges subtils aux moucherons pour les enlacer et pour les surprendre avant qu'ils puissent se débarrasser. Admirons encore, s'il le faut, le héron, qui met, dit on, sa tête sous son aile pour cacher dans ses plumes son bec, dont il veut percer Testomac de l'oiseau de proie qui fond sur lui. Supposons tous ces faits merveilleux ; la nature entière est pleine de ces prodiges. Mais qu'en faut-il conclure ? Sérieusement, si on y prend bien garde, ils prouveront trop. Dirons-nous que les bêtes ont plus de raison que nous ? Leur instinct a sans doute plus de certitude que nos conjectures. Elles n'ont étudié ni dialectique, ni géométrie; elles n'ont aucune méthode, aucune science, aucune culture. Ce qu'elles font, elles le font sans l'avoir étudié ni préparé; elles le font tout d'un coup, et sans tenir conseil. Nous nous trompons à toute heure, après avoir bien raisonné ensemble : pour elles, sans raisonner, elles exécutent à toute heure ce qui pourrait demander le plus de justesse. Leur instinct est infaillible en beaucoup de choses; mais ce nom d'instinct n'est qu'un beau nom vide de sens ; car que peut-on entendre par un instinct plus juste, plus précis et plus si\r que la raison même, sinon une raison parfaite? Il faut donc trouver une merveilleuse raison, ou dans l'ouvrage, ou dans l'ouvrier, ou dans la machine, ou dans celui qui l'a composée. Par exemple, quand je vois dans une montre une justesse sur les heures qui surpasse toutes mes connaissances, je conclus que si la montre ne raisonne pas, il faut qu elle ait été formée par un ouvrier qui raisonnait en ce genre plus juste que moi. Tout de même, quand je

vois des bêtes qui font à toute heure des choses ou il parut me industrie plus sûre que la mienne, j en conclus aussitôt que cette industrie si merveilleuse doit être nécessairement ou dans la machine, ou dans Tinventeur qui Ta fabriquée. Est-elle dans ranimai Oiênie.^ Quelle apparence y a*t-il qu'il soit si savant et si infaillible en certaines choses? Si cette industrie n est pas en lui, il faut quelle soit dans l'ouvrier qui a fait cet ouvrage, comme tout Tart de la montre est dans la tête de l'horloger.

XXVII. Quelques fautes que font les bétes n'empêchent pas que leur instinct ne

soit infaillible en bien des choses.

Ne me répondez point que Tinstînct des bêtes est fautif en certaines choses. Il n'est pas étonnant que les bêtes ne soient pas infaillibles en tout; mais il est étonnant qu elles le soient en ploflieurs cas. Si elles l'étaient en tout, elles auraient une raison infiniment parfaite, elles seraient des divinités. Il ne peut y avoir dans les ouvrages d'une puissance infinie qu'une perfection finie, autrement Dieu ferait des créatures semblables à lui ; ce qui est impossible. Il ne peut donc mettre de la perfection, ni par conséquent de la raison dans ses ouvrages, qu'avec quelques bornes. La borne n'est donc pas une preuve que l'ouvrage soit sans ordre et sans raison. De ce que je me trompe quelquefois, il ne s'ensuit pas que je ne sois point raisonnable, et que tout se fasse en moi par un pur hasard. Il s'ensuit seulement que ma raison est bornée et iftiparfaite. Tout de même, de ce qu'une bête n'est pas infaillible en tout par son instinct, quoiqu'elle le soit en beaucoup de choses, il ne s'ensuit pas qu'il n'y ait aucune raison en cette machine. Il s'ensuit seulement que cette machine n'a point une raison sans bornes. Mais enfin le fait est constant, savoir, qu'il y a dans les opérations de cette machine une conduite réglée, un art merveilleux, une industrie qui va jusqu'à l'infaillibilité dans certaines bornes. A qui la donnerons-nous cette industrie infaDlible? A l'ouvrage ou à son ouvrier?

XXVIU* Impossibilité de Tàiue des bet(>8.

Si vous dites que les bêtes ont des âmes différentes de leur machine, je vous demanderai aussitôt de quelle nature sont ces âmes entièrement différentes des corps et attachées à eux. Qui est-ce qui a su les attacher à des natures si différentes ? Qui est-ce qui a eu un empire si absolu sur des natures si diverses pour les nietire dans

THEOLOGIE NATURELLE. ' sSS

une société si régulière, si constante, et où la correspondance eSt si prompte ?

Si, au contraire, vous voulez que la même matière puisse tantôt penser et tantôt ne penser pas, suivant les divers arrangements et configurations des parties qu'on peut lui donner, je ne vous dirai point ici que la matière ne peut penser, et qu'on ne saurait concevoir que les parties d'une pierre pussent jamais, sans y rien ajouter, se connaître elles-mêmes, quelque degré de mouvement et quelque figure que vous leur donniez. Maintenant je me borne à vous demander en quoi consiste cet arrangement et cette configuration précise des parties que vous alléguez? Il faut, selon vous, qu'il y ait un degré de mouvement où la matière ne raisonne pas encore, et puis un autre à peu près semblable. où elle conmience tout à coup à raisonner et à se connaître. Qui est-ce qui a su choisir ce degré précis de mouvement? Qui est-ce qiii a découvert la ligne selon laquelle les parties doivent se mouvoir ? Qui est-ce qui a pris les mesures pour trouver au juste la grandeur et la figure que chaque partie a besoin d'avoir pour toutes les proportions entre elles dans ce tout ? Qui est-ce qui a réglé la figure extérieure par laquelle tous ces corps doivent être bornés? En un mot, qui est-ce qui a trouvé toutes les combinaisons dans lesquelles la matière pense, et dont la moindre ne pourrait être retranchée sans que la matière cessât aussitôt de penser? Si vous dites que c'est le hasard, je réponds que vous faites ce hasard raisonnable jusqu'au point d'être la source de la raison même. Etrange prétention de ce pas vouloir reconnaître une cause très-intelligente d'où nous vienne toute intelligence, et d'aimer mieux dire que la plus pure raison n^est qu'un effet de la plus aveugle de toutes les causes dans un sujet tel que la matière, qui, par lui-même, est incapable de connaissance ! En vérité, il n'y a rien qu'il ne vaille mieux admettre que de dire des choses si insoutenables.

XX IX. Sentiments de quelques auciecs sur l'âme et la connaissance des bétes.

La philosophie des anciens, quoique très-imparfaite, avait néannioins entrevu cet inconvénient; aussi voulait-elle que l'esprit divin, répandu dans tout l'univers, fut une sagesse supérieure qui affît sans cesse dans toute la nature, et surtout dans les animaux, comme les âmes agissent dans les corps, et que cette impression continuelle de l'esprit divin, que le vulgaire nommait instinct sans entendre le vrai sens de ce terme, fut la vie de tout ce qui vit. Us

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ajoutaient que ces étincelles de Tesprit divin étaient le principe de toutes les générations ; que les animaux les recevaient dans leur conception et à leur naissance, et qu au moment de leur mort, ces particules divines se détachaient de toute la matière terrestre pour s'envoler au ciel, où elles roulaient au nombre des astres. C'est cette philosophie, tout ensemble si magnifique et si fabuleuse, que Virgile exprime avec tant de grâce par ces vers sur les abeilles, où il dit que toutes les merveilles qu'on y admire ont fait dire à plusieurs qu'elles étaient animées par un souffle divin et par une portion de la divinité, dans la persuasion où ils étaient que Dieu remplit la terre, la mer et le ciel; que c'est de la que les bêtes, les troupeaux et les honunes reçoivent la vie en naissant, et que c'est là que toutes choses rentrent et retournent lorsqu'elles viennent à se détruire, parce que les kmes, qui sout le principe de la vie, loin d'être anéanties par la mort, s'envolent au nombre des astres, et vont établir leur demeure dans le ciel :

Esse apibus partem divinae mentis, et baustus i£thercos dixere ; Dcum Damque ire per omncs Terrasque, tractusque maris, cœlumqae profundum. Hinc pecudes, armenta, yire5, genus omne ferarum, Quemque sibi tenues nascenteai arcesscrc ^itas. Scilicet bue reddi deisdc, ac resoin ta referri Omnia, nec morti esse locam, sed Yîva Yolare Sideris in numerum, atquealto succedere cœlo '.

Cette sagesse divine, qui meut toutes les parties connues du monde, avait tellement frappé les stoïciens, et avant eux- Platon, quils croyaient que le monde entier était un animal; mais un animal raisonnable, philosophe, sage, enfin le Dieu suprême. Cette philosophie réduisait la multitude des dieux à un seul ; et ce seul Dieu, à la nature qui était éternelle, infaillible, intelligente, toute puissante et divine. Ainsi les philosophes, à force de s'éloigner des poètes, retombaient dans toutes les imaginations poétiques. Ils donnaient, comme les auteurs des fables, une vie, une intelligence, un art, un dessein à toutes les parties de l'univers, qui paraissaient les plus inanimées. Sans doute ils avaient bien senti l'art qui est dans la nature, et ils ne se trompaient qu'en attribuant à l'ouvrage l'industrie de l'ouvrier,

* Virg., Georg.y lib. 4.

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