XLIV. Ce qui est matière ne peut penser
Mais supposons tout ce qu'on voudra, et ne contestons contre aucune secte de philosophes. Voici une alternative que nul philo* sophe ne peut éviter. Ou la matière peut devenir pensante sans y rien ajouter : ou bien la matière ne saurait penser,'et ce qui pense
*Cic., Tusc. quœsi,^\. f. .
2^ THÉOLOGIB IfATURELI^E.
en nous, est un être distingué d'elle, et qui lui est uni. Si la matière peut deyenir pensante sans y rien ajouter, il faut au- moins avouer que toute matière n'est point pensante, et que la matière même qui pense aujourd'hui ne pensait point il y a cinquante ans; par exemple, la matière du corps d'un jeune homme ne pensait point <£x ans avant sa naissance. Il faudra donc dire que la matière peut acquérir la pensée par un certain arrangement, et par un certain mouvement de ses parties. Prenons, par exemple, la matière d'une pierre, ou d*un amas de sable. Cette portion de matière ne pense nullement. Pour la faire commencer à penser, il faut figurer, arranger, mouvoir en un certain sens et à certain degré toutes ses parties. Qui est-ce qui a su trouver avec tant de justesse cette proportion, cet arrangement, ce mouvement en tel sens, et point en mi autre ; ce mouvement à un tel degré, au-dessus et au-dessous duquel la matière ne penserait jamais ? Qui est-ce qui a donné toutes ces modifications si justes et si précises à une matière yile et informe, pour en former le corps d'un enfant, et pour le rendre peu à peu raisonnable? Si au contraire on dit que la matière ne peut être pensante sans y rien ajouter, et qu'il faut un autre être qiû s*unisse à elle ; je demande quel sera cet autre être qui pense, pendant que la matière à laquelle il est uni ne fait que se mouvoir ? Voilà deux natures bien dissemblables ? Nous ne connaissons Tune que par des figures et des mouvements locaux : nous ne connaissons l'autre que par des perceptions et par des raisonnements. L'une ne donne point Ildée de Fautre; et leurs idées nonl rien de commun.
XLT. De VanloD de Ylme et du corps» dont Diea seul peut être Pauteor.
D^où vient que des êtres si dissemblables sonft si intinifineDl «mis ensemble dans l'homme? D'oè Tient que les mouvements do corps donnent si promptement et si infailliblement certaines pensées à l'âme ? D'où vient que les pensées de l'âme donnent si promptement et si infailliblement certains mouvements au corps? D'où vient cette société si régulière de soixante-dix ou quatre* vingts ans, sans aucune interruption? D'où vient que cet assemblage de deux êtres et de deux opératiftiis sî différentes fait «n composé si juste, que tant ée gens sont tentés de croire que c'est lisî totit simple et indivisible? Qnelle wiaîn a pu lier ces deux extrémités ? Elles ne se sont point liées d'elles-mêmes. La matière n'a pu faire pacte avec l'esprit : car elle n'a par elle^flaêrne ni pensée, tu
volonté pour faire ^es conditions. D*un antre côt^, Tesprit ne se souvient point dTaroir fait un pacte avec la matière ; et il ne pourftdt êure assujetti à ce pacte, s'il Pavait oublié. S'il avait résolu librement, et par lui-même, de s'assujettir à la matière, il ne s'y as- Mjettirait que quand il s'en souviendrait, et quand il lui plairait. Cependant il est certain qull dépend malgré lui du corps, et qu*ii ne peut s'en délivrer, à moins qu'il ne détruise ïes orgaties da corps par une mort violente. D'ailleurs, quand même l'esprit Sfe serait assujetti volontairement à la matière, il ne s'ensuivrait pas que la matière fût mutuellement assujettie à l'esprit. L'esprit aurait à' la vérité certaines pensées, quand le corps aurait certains mouvements : mais le corps ne serait point déterminé à avoir à son tour certains mouvements, dès que l'esprit aurait certaines pensées. Or II est certain que Cette dépendance est réciproque. Rien rfest plus absolu que Tempîre de l'esprit sur le corps. L*esprit veut; et tous les membres du corps se remuent àTinstant, comme sUs étaient entraînés par les plus puissantes machines.' D'un autre côté, rien n'est plus manifeste que le pouvoir du corps sur l'esprit. Le corps se meut ^ et à Tinstant l'esprit est forcé de penser avec plaisir, ou avec douleur, à certains objets. Quelle main également puissante sur deux natures si diverses a pu leur imposer ce joug, et les tenir captives dans ime société si exacte et si inviolable ? Dira-t-on que c'est le hasard? Si on le dit, entendra-t-on ce qu on &a, et le pourra-t-on faire entendre aux autres? Le hasard a t-il accpoché par un concours d*atomé6 les parties du corps avec l'esprit? Si Tesprit peut s'accrocher à des parties du corps, il faut qu*ïl ait des parties lui-même, et par conséquent qu il soit un vrai corps : axiquel cas nous retombons dans la première réponse que fai déjà réfutée. Si au contraire l'esprit n'a ppint de parties, rien ne peut l'accrocher avec celles du corps, et le hasard n^a pas de ^uoi les attacher ensemble.
Enfin mon alternative revient toujours, et elle est décisive. Si Tesprit et le corps ne sont qu un tout composé de matière, d'au vient que cette matière, qui ne pensait pas hier, a commence à penser aujourd'hui? Qui est-ce qui lui a donné ce quelle n'avait pas, et qui est incomparablement plus noble qu elle, quand elle est sans pensée? Ce qui lui donne la pensée, ne l'a-t-il point lui-même, et comment la donnera-t-il sans l'avoir ? Supposé même f ue la pensée résulte d'une certain* oonfigumtion, d'un certain arrangement et d'un certain degré de mouvement^ en un certain sens, de toutes les parties de ïa tûAtiète, quel ouvrier a su trouver toutes
3oO TBSOLOGIB NATUESLLB.
ces combinaisons si justes et si précises pour faire une machine pensante ? Si, au contraire, Tesprit et le corps sont deux natures différentes, quelle puissance supérieure à ces deux natures a pu les attacher ensemble sans que l'esprit y ait aucune part, ni qu'il sache comment cette union s'est faite ? Qui est-ce qui commande ainsi, avec cet empire suprême, aux esprits et aux «corps pour les tenir dans une correspondance et dans une espèce de police si incompréhensibles ?
XLVf. L*empire de l'âme sur le corps est souTerain.
Remarquez que l'empire de mon esprit sur mon corps est souverain dans son étendue bornée, puisque ma simple volonté, sans effort et sans préparation, fait mouvoir tout à coup immédiatement tous les membres de mon corps, selon les règles de la mécanique. Gomme l'Ecriture nous représente Dieu qui dit, après la création de l'univers : «Que la lumière soit, et elle fut, » de même la seule parole intérieure de mon âme, sans effort et sans préparation, fait ce qu'elle dit. Je dis en moi-même par celte parole si intérieure, si simple et si momentanée, que mon corps Se meuve, et il se meut. A cette simple et intime volonté, toutes les parties de mon corps trayaillent. Déjà tous les nerfs sont tendus, tous les ressorts se hâtent de concourir ensemble, et toute la machine obéit, comme si chacun de ces organes les plus secret^ entendait une voix souveraine et toutepuissante. Voilà sans doute la puissance la plus simple et la plus efficace qu'on puisse concevoir. Il n'y en a aucun autre exemple dans tous les être.s que nous connaissons. C'est précisément celle que les hommes persuadés de la divinité lui attribuent dans tout l'univers.
L'attribuerai-je à mon faible esprit ou plutôt à la puissance qu'il a sur mon corps, qui est si différente de lui ? Croirai-je que ma volonté a cet empire suprême par son propre fonds, elle qui est si faible et si imparfaite ? Mais d'où vient que parmi tant de corps elle n'a ce pouvoir que sur un seul ? Nul autre corps ne se remue selon ses désirs. Qui lui a donné sur un seul corps ce qu'elle n a sur aucun autre? Osera-t-on encore revenir à nous alléguer le hasard ?
XLVU, La puissance de l'âme sur le corps est non-seulement souveraine, mais
encore awu^.
Cette puissance, qui est si souveraine, est en mênie temps aveu-
THEOLOGIE NATURELLE. 3oi
gle. Le paysan le plus ignorant sait aussi bien mouvoir son corps que le philosophe le mieux instruit de l'anatomie. ]Li*esprit du paysan commande à ses nerfs, à ses muscles, à ses tendons qu'il ne connaît pas et dont il n'a jamais ouï parler; sans pouvoir les distinguer et sans savoir où ils sont, il les trouve, s'adresse précisément à ceux dont il a besoin, et il ne prend point les uns pour les autres. Un danseur de corde ne fait que vouloir, et à l'instant les esprits coulent avec impétuosité, tantôt dans certains nerfs et tantôt en d'autrès; tous ses nerfs se tendent ou se relâchent à propos. Demandezlui quels sont ceux qu'il a mis en mouvement, et par où il a ' commencé à les ébranler; il ne comprend pas même ce que vous voulez lui dire. Il ignore profondément ce qu'il a fait dans tous les ressorts intérieurs de sa machine. Le joueur de luth, qui connaît parfaitement toutes les cordes de son instrument, qui les voit de ses yeux, qui les touche l'une après lautre de ses doigts, s'y méprend. Mais l'âme, qui gouverne la machine du corps humain, en meut tous les ressorts à propos, sans les voir, sans les discerner, sans en savoir ni la figure, ni la situation, ni la force, et elle ne s'y mécompte point. Quel prodige ! Mon esprit commande à ce qu'il ne connaît pas et qu'il ne peut voir, à ce qui ne connaît point et qui est incapable de connaissance, et il est infailliblement obéi ! Que d'aveuglement ! que de puissance ! L'aveuglement est de l'homme; mais la puissance, de qui est-elle? A qui rattribueronsnous, si ce n'est à celui qui voit ce que Thomme ne voit pas, et qui fait en lui ce qui le surpasse ? Mon âme a beau vouloir remuer les corps qui l'environnent et qu'elle connaît très-distinctement, aucun ne se remue ; elle n'a aucun pouvoir pour ébranler le moindre atome par sa volonté. Il n'y a qu'un seul corps, que quelque puissance supérieure doit lui avoir rendu propre. A l'égard de ce corps, elle n'a qu'à vouloir, et tous les ressorts de cette machine qui lui sont inconnus se meuvent à propos et de concert pour lui obéir. Saint Augustin, qui a fait ces réflexions, les a parfaitement exprimées. « Les parties internes de nos corps, dit-il, ne peuvent être vivantes que par nos âmes; mais nos âmes les animent bien plus
facilement qu'elles ne peuvent les connaître L'âme ne connaît
point le corps qui lui est soumis Elle ne sait point pourquoi elle
ne met les nerfs en mouvement que quand il lui plaît, et pourquoi au contraire la pulsation des veines est sans interruption, quand même elle ne le voudrait pas. Elle ignore quelle est la première partie du corps qu elle remue immédiatement pour mouvoir par celle-là toutes les autres Elle ne sait point pourquoi elle sent
3a9 TWQi^QO^Q irATOUPUA.
malgré elle,, et ne meut laç membres ^ue (fimd il lui plaît» Ca»t elle qui fait ces choses dans U corp$^ P'qù Tient (ju'elle ne ^oi ce (pi^'elle fait^ ni comment elle le fait? Ceu-i; qui s'iQsUui3€t»t de Tanatomie, dit encore ce Père^ apprepQeot d'aut9*ui ce <{ui se pa3se en eux et qui est fait par eux-mêmesi* Pgurcjuoiy dit-il, n'ai-|e aucun besoin de leçon pour savoir cgi il y a dan$ le ciel^ à une prodigienae distance de moi, un soleil et des étoiles, et pourquoi aige besoin d'un maître pour apprendre par où commence le mouvement ?»• Quand je remue le doigtj je ne sais comment $e fait ce que je fais moi-même au dedans de moi. Nous sommes trop élevés à Tégard de nous-mêmes, et nous ne saurions nous comprendre. »
Xl^vm, L'fjopire 4e TAme sur le eorpt parais anrtoat dans le^ images traoéo
dans le cerveau.
En effet, nous ne saurions trop admirer cet empire absolu de rame 3ur des organes corporeU quelle ne connaît pas^etlusage continuel qu elle en fait sans les discerner. Cet empire se mpntrf
Îrincipalement par rapport aui^ images tracées dans nptre cen^aue çomiai^ toua les corps de Tunivers qui ont frappé mes sens de- ÎWi3 un grand nôn^xe d'années, J'en ai de$ images distinct quinue 19 représentent^ en sorte que je crois le^ voir lors même qu'ils ne SQpt plus. Mon cerveau est comme un cabinet de peintures donttoBs )es tableaux se remueraient et se rangeraient au gré du maître delà maison. Les peintres, par leur art, n'atteignent jamais qu'à uneres* sQU^blance imparfaite. Pour les portraits, que j'ai dans la tête^ib sont si fidèles, que c'est en les consultant que j'aperçois tous les défaut^ de ceux des peintres et que je les corrige en moi-même. Ces images, plus ressemblantes que les chefs-d'œuvre de l'art des peintresj se gravent-elles dans ma tête sans aucun art? Estce un livre dont tous les caractères se soient rangés d'eux-mêmes ? S'il y a de l'art, il ne vient pas de moi; car je trouve au dedans de moi ce recueil d'images, sans avoir jamais pensé ni à les graver, ni à les mettre en ordre. Mais encore toutes ces images se présentent et se retirent comme il me plaît, sans faire aucune confusion ; je les rappelle, elles viennent; je les renvoie, elles se renfoncent je ne sais où; elles s'assemblent ou se séparent comme je le veux. Je ne sais ni où elles demeurent ni ce qu'elles sont. Cependant je les trouvé toujours prêtes» L'agitation de tant d'images anciennes et nouvelles qui se réveillent, qui se joignent, qui ^e séparent, ne trouble point un certain ordre qu'elles ont. Si
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quelques-unes ne se présentent pas au preipier ordre^ du moins je suis assuré qu'elles ne sont pas loin. Il faut qu'elles soient cachées dans certains recoins enfoncés. Je ne les ignore point comme les choses que je n*ai jamais connues; au contraire, je sais confusément ce que je cherche. Si quelque autre image se présente en la place de celle que j'ai appelée, jç la renvoie sans hé"siter, en lui disant : Ce n est pas tous dont j*ai besoin. Mais où sont donc les objets à demi oubliés? Ils sont présents au dedans de moi, puisque je les y cherche, et que je les y trouve. Enfin, coinment y sont-ils, puisque je les cherche longtemps en vain? Où Tont-ils? « Je ne suis plus, dit saint Augustin, ce que j'étais, lorsque je pensais à ce que je n'ai pu trouver. Je ne sais, continoe ce Père, comment il arrive que je sois ainsi soustrait à moi-même, et privé de moi, ni comment est-ce que je suis ensuite comme rap* porté et rendu à moi-même» Je suis comme un autre bomm^i et transporté ailleurs, quand je cherche, et que je ne trouve 'pa« qe que j'avais confié à ma mémoire. Alors nous ne pouvons m^iji^v jusqu'à nous^ nous sommes comme si nous étions de$ étrangers éloignés de nous. Kous n'y arrivons qu« quand .oou^ trouvons ce que Qou&cherchons. Mais où estrce qu« nous cherchop^y si ce ^'est au dedans die nous? £t qu'est-ce que nous cherchons^ 4 ce a'^ noqs^mêmes ?,.« « Une têUe profondeur qouâ étoAaer Je me j^QV^ vieiu distinctement d'avoir connu œ que je ne co&naiis plui ; jie me souviens de mon oubli même ; je me rappelle des portraits de chaque personne, en chaque âge de la vie où je l'^i vue autrefois. Lam&ne personne repasse plusieurs fois, dans m^ t^te. D'abord je la vois enfant, puis jeune, et enfin âgée. Je place des- rides sur le luème visage où je vois d'un autre côté les grâces tendpes de l'enfance. Je joins ce qui n'est plus avec ce qui est encore» sans confondre ces extrémités. Je conserve un je ne sais quoi, qui est tour à tour toutes les choses que j'ai connues depuis que je suis au Qionde. De ce trésor inconnu sortent tous les parfums, toutes les harmonies, tous les goùts,^ tous les degrés de lumière, toutea les couleurs et toutes leurs nuances, enfin toutes les figures qui ont passé par mes sens, et qu'ils ont confiées à mon cerveau. Je rexiauveUe, quand il me plaît, la joie que j'ai ressentie il y a trente ' JUis.£lle revient, mais quelquefois» ce n'est plus elle-mén^; elle parait sans me réjouir. Je me souviens d'avoir été bien aise, et je ne le suis point actuellement dans ce soutenir. D'un autre coté, je renouvelle d'anciennes douleurs. Elles sont présentes, car je les aperçois distinctement telles qu'elles ont été en leur temps ;
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rien ne m'échappe de leur amertume et de la vivacité de leurs sentiments. Mais elles ne sont plus elles-mêmes : elles ne me troublent plus, elles sont émoussées. Je vois toute leur rigueur sans la ressentir, ou, si je la ressens, ce n*est que par représentation; et cette représentation d'une peine autrefois cuisante n*est qu'un jeu : l'image des douleurs passées me réjouit. Il en est de même des plaisirs. Un cœur vertueux s'afflige en rappelant le souvenir de ses plaisirs déréglés. Ils sont présents, car ils se montrent avec tout ce qu'ils ont eu de plus doux et de plus flatteur. Mais ils ne sont plus eux-mêmes, et de telles joies ne reviennent que pour affliger.