‹ Cours de philosophie chrétienneChapitre 37 sur 67 · XLIX. Deux merveilles de la mémoire et du cerveau · texte numérisé non relu

XLIX. Deux merveilles de la mémoire et du cerveau

Voilà donc deux merveilles également incompréhensibles, l'une, que mon cerveau soit une espèce de livre où il y ait un nombre presque infini d'images et de caractères rangés avec un ordre que je n'ai point fait, et que le hasard n'a pu faire; car je n'ai jamais eu la moindre pensée ni d'écrire rien dans mon cerveau, ni d'y donner aucun ordre aux images et aux caractères que j'y traçais; je ne songeais qu'à voir les objets lorsqu'ils frappaient mes sens. Le hasard n'a pu non plus faire un si merveilleux livre ; tout l'art même des hommes est trop imparfait pour atteindre jamais à une si haute perfection. Quelle main donc a pu le composer?

La seconde merveille que je trouve dans mon cerveau, est devoir que mon esprit lise avec tant de facilité tout ce qu'il lui plait dans ce livre intérieur. Il lit des caractères qu'il ne connaît point; jamais je n'ai vu les traces empreintes dans mon cerveau; et la substance de mon cerveau elle-même, qui est comme le papier du livre, m est entièrement inconnue. Tous ces caractères innombrables se transposent, et puis reprennent leur rang pour m'obéir. J'ai une puissance comme divine sur un ouvrage que je ne connais point, et qui est incapable de connaissance. Ce qui n'entend rien entend ma pensée, et l'exécute dans le moment. La pensée de l'homme n'a aucun empire sur les corps; je le vois en parcourant toute la nature; il n'y a, qu'un seul corps que ma simple volonté remue comme si elle était une divinité, et elle en remue tous les ressorts les plus subtils sans les connaître. Qui est-ce qui l'a unie à ce corps, et lui a donné tant d'empire sur lui ?

THEOLOGIS RÀTVUELLE. SoS

L. L'esprit de l'homme est mêlé de grandeur et de faiblesse. Sa grandeur consiste en deux points. — Premièrement, l'esprit a l'idée de l'infini.

Finissons ces remarques par une courte réflexion ^ur le fond de notre esprit. J'y trouve un mélange incompréhensible de grandeur et de faiblesse. Sa grandeur est réelle ; il assemble sans confusion le passé avec le présent, et il perce par ses raisonnements jusque dans layenir. Il a lidée des corps et celle des esprits, il a Tidée de TinfiDi même; car il en affirme tout ce qui lui convient, et il «a nie tout ce qui ne lui convient pas. Dites-lui que Tinfini est trian^ gulaire, il vous répondra sans hésiter que ce qui n*a aucunes bornes ne peut avoir aucune figure. Demandez-lui qu il vous assigne la première des unités qui composent un nombre infini, il vous ré* pondra d abord qu'il ne peut y avoir ni conunencement, ni fin, ni nombre dans l'infini, parce que si on pouvait y remarquer une première ou une dernière unité, on pourrait ajouter quelque autre unité à celle-là, et par conséquent augmenter le nombre. Or^ un nombre ne peut être fini lorsqu'il peut recevoir quelque additioui et qu'on peut lui assigner une borne du côté où il peut recevoir un accroissement.

Ll. L'esprit ne connaît le fini que par l'idée de Tinfini.

C'est même dans l'infini que mon esprit connaît le fini. Qui dit un homme malade, dit un homme qui n'a pas la santé; qui dit un homme faible, dit un homme qui n*a pas de force. On ne conçoit la maladie, qui n'est qu'une privation de la santé, qu'en se représentant la santé même comme un bien réel, dont cet homme est privé.On ne conçoit la faiblesse qu'en se représentant la force comme un avantage réel que cet homme n'a pas. On ne conçoit les ténèbres, qui ne sont rien de positif, qu'en niant, et par conséquent en con* cevant la lumière du jour qui est très-réelle et très-positive. Tout de même on ne conçoit le fini qu'en lui attribuant une borne, qui est une pure négation d'une plus grande étendue. Ce n'est donc que la privation de l'infini ; or, on ne pourrait jamais se représenter la privation de Tinfinî, si on ne concevait l'infini même : comme on ne pourrait concevoir la maladie, si on ne concevait la santé, dont elle n'est que la privation. D'où vient cette idée de l'infini en nous?

T. III, ao

3o6 THÉOLOGIE NATURELLE.

LU. Secondement, les idées de Tesprît sont universelles, éternelles

et immuables*

Oh! que Vesprit de l'hoinine est grand! il porte en lui de quoi s*étonner et se surpasser infiniment lui-même. Ses idées sont unlverselles, étemelles et immuables; elles sont universelles, car lorsque je dis : Il est impossible d'être et de n'être pas ; le tout est plus grand que sa partie; une ligne parfaitement drculaîre n'a aucunes parties droites; entre deux points donnés la ligue droite est la plus courte; le centre d'un cercle parfait est également éloigné de tous les points de la circonférence ; un triangle équila- 4 téral n'a aucun angle obtus ni droit : toutes ces yérités ne peuvent souffrir aucune exception. Il ne pourra jamais y avoir d'être, de ligne, de cercle, de triangle, qui ne soit suivant ces règles. Ces fègles sont de tous les temps, ou, pour mieux dire, elles sont avant tous les temps, et seront toujours au delà de toute durée compréhensible. Que l'univers se bouleverse et s'anéantisse, qu'il n'y ait plus même aucun esprit pour raisonner sur les cercles et sur les triangles, il sera toujours également vrai en soi que la même chose lie peut tout ensemble être et n'être pas ; qu'un cercle parfait ne peut avoir aucune portion de ligne droite ; que le centre d'un cercle parfait ne peut être plus près d'un côté de la circonférence que de l'autre. On peut bien ne penser pas actuellement à ces vérités; et il pourrait même se faire qu'il n'y aurait ni univers, ni esprit capable de penser à ces vérités : mais enfin ces vérités n'en seraient pas moins constantes en elles-mêmes, quoique nul esprit ne les connût; comme les rayons du soleil n'en seraient, pas moins véritables, quand même tous les hommes seraient aveugles, et que personne n'aurait des yeux pour en être éclairé. En assurant que deux et deux font quatre, dit saint Augustin, non -seulement on est assuré de dire vrai, mais on ne peut douter que cette proposition n'ait été toujours également vraie, et qu'elle ne doive l'être éternellenient. Ces idées, que nous portons au fond de nous-mêmes, n'ont point de bornes et n'en peuvent souffrir. On ne peut point dire que ce que j'ai avancé sur le centre des cercles parfaits, ne soit vrai que pour un certain nombre de cercles. Cette proposition est vraie par une nécessité évidente pour tous les cercles à l'infini. Ces idées sans bornes ne peuvent jamais ni changer, ni s'effacer en nous, ni être altérées. Elles sont le fond de notre raison. Il est impossible, quelque effort qu'on fasse sur son propre esprit, de parvenir à douter jamais sérieusement de ce que ces idées nous re-

THÉOIiOGIB ITATURELLS. Zoy

présentent avec clarté. Par exemple, je ne puis entrer dans un cloute sérieux, pour savoir si le tout est plus grand quune de ses parties ; si le centre d'un cercle parfait est également éloigné de tous les points de la circonférence. L'idée de Tinfini est en moi comme celle des nombres^ des lignes, des cercles, d*un tout, et d'une partie. Changer nos idées, ce serait anéantir la raison même. Jugeons de notre grandeur par Tinfini immuable qui est empreint au dedans de nous, et qui ne peut jamais y être effacé. Mais de peur qu'une grandeur si réelle ne nous éblouisse, et ne nous flatte dangereusement, hâtons- nous de jeter les yeux sur notre fai* blesse.

LIH. Faiblesse de Tesprit de l'homme.

Ce même esprit qui voit sans cesse Tinfini, et dans la règle de l'infini toutes les choses finies, ignore aussi àTinfini tous les objets qui l'environnent. Il s'ignore profondément lui-même; il marche Comme à tâtons dans un abîme de ténèbres ; il ne sait ni ce qu'il est, ni comment il est attaché à un corps, ni comment il a tant d'empire sur tous les ressorts de ce corps, qu'il ne connaît point ; il ignore ses propres pensées et ses propres volontés; il ne sait avec certitude ni ce qu'il croit, ni ce qu'il veut : souvent il s*imagine croire et vouloir ce qu'il n a ni cru, ni voulu; il se trompe, et ce qu'il a de meilleur, c'est de le reconnaître ; il joint à l'erreur des pensées, le dérèglement de la volonté ; il est réduit à gémir dans Texpérience de sa corruption. Voilà l'esprit de l'homme faible, incertain, borné, plein d'erreurs. Qui est-ce qui a mis l'idée de Finfini, c'est-à-dire du parfait, dans un sujet si borné, si rempli d'imperfection ? Se Test-il donnée lui-même, cette idée si haute et si pure, cette idée qui est elle-même une espèce dmfini en représentation ? Quel être fini, distingué de lui, a pu lui donner ce qui est si disproportionné avec ce qui est renfermé dans quelque borne ? Supposons que l'esprit de l'homme est comme un miroir où l^s images de tous les corps voisins viennent s'imprimer, quel être a pu mettre en nous l'image de l'infini, si l'infini ne fut jamais? Qui peut mettre dans un miroir l'image d'un objet chimérique, qui n'est point et qui n'a jamais été vis-à-vis la glace de ce miroir? Cette image de Tinfini n'est point un amas confus d'objets finis, que l'esprit prenne mal à propos pour un infini véritable. C'est le vrai infini dont nous avons la pensée. Nous le connaissons si bien, que nous le distinguons précisément de tout ce qu'il n'est pas,. et que nulle subtilité ne peut nous mettre aucun objet en sa

3o6 ssw&a^iB a^nniMiU».

place. Nous le connaissons si bien, que nous rqetons de lui toute propriété qui marque la moindre borne. Enfin nous le conoaisioDS si bien, que c*est en lui seul que nous connaissons toul le nste, comme on connaît la nuit par le jour, et la maladie par la saaté. Encore une fois, d*ou vient une image si grande? La prendon dans le néant? Uêtre borné peut-il imaginer et inventer Tinfiiii, si finfini nest point? Notre esprit si faible et si court pe peut se former par Û-mème cette image, qui naurait aucun patron. Aucud des objets extérieurs ne peut nous donner cette image; car ils ne peuvent nous donner Timage que de ce qu*ils sont ; et ils ne sool rien que de borné et d'imparfait. Où la prenons-nous donc oette image distincte, qui ne ressemble à rien de tout ce que nous sommes, et de tout ce que nous connaissons ici-bas bors de nous? D*où nous vient-elle ? Où est donc cet infini, que nous ne pouTons comprendre, parce qu'il est réellement infini, et que nous ne pouvons néanmoins méconnaître, parce que nous le distinguons de tout ce qui lui est inférieur? Où est-il ? S'il n'était pas, pouirait-il se venir graver au fond de notre esprit?

LIV. Lca idées de rhomme sont des rè^es imouiables de son jogencot

Mais outre Fidée de l'infini, j'ai encore des nouons universeBes et immuables, qui sont la règle de tous mes jugements. Je ne puis juger d'aucune cho^e *qu en les consulumt, et il ne dépend pas de moi de juger contre ce qu elles me présentent. Mes pensées, loin de pouvoir corriger ou former cette r^le, sont elles-mêmes cor* rigées malgré moi par cette règle supérieure, et elles sont inTin* ciblement assujetties a sa décision. Quelque effort d*esprit que je fasse, je ne puis jamais parvenir, comme je viens de le remarquer, à douter que deux et deux ne fassent quatre; que le tout ne soit plus grand que sa partie ; que le centre d'un oeide parfait ne soit également distant de tous les points de la circonférence. Je ne suis point libre de nier ces propositions; et si je nie ces vérités, ou d'antres à peu près semblables, j'ai en moi quelque chose qui est au-dessus de moi, et qui me ramràe par forée au but. Getie règle fixe et immuable est si intérieure et si intime, que je s«s tenté de la prendre pour moi-même : mais elle est au-dessus de moi, puisqu'elle me corrige, me redresse, me met en défiance contre moî-ménie^ et m*avertit de mon impuissance. G*est quelque ckos^ qui mlnspire à toute heure, pourvu que je l'écoute ; et je ne 0^ trompe jamais, qu'en nç l'écoutant pas« Ce qui m'inspire me pi^

aervecak asns œsae de tonte erreur^ si fétus cloeile et sans pré* cipitation. Car celte in^iretion intérieure m apprendrait à bien juger des choses qoi sont à Ma porcée, et sur Ic^qoeUesj'ai besoin de Sonner quelque jugement. Pour les antres, elle m^apprendrait à oen juger pas : et cette seconde sorte de leçon n'est pas moins importante que la première. Cette règle intérieure est ce que je iKMmne ma raison. Mais je parle de ma raisoR sans pénétrer la force de ees tenues, cimime je pa<rle de la nature et de l'instincti sans entendre ce que signifient ees eupreesions.

Page 1