‹ Cours de philosophie chrétienneChapitre 38 sur 67 · LV. Ce que c'est que U raiMa de rhoanie · texte numérisé non relu

LV. Ce que c'est que U raiMa de rhoanie

A la vérité, ma raison est en moi : car il faïut que je rentre sans

cesse en moi-même pour la trouver. Mais la raison -supérieure qui

me corrige dans le besoin, et que je consulte^ nesl point à moi, et

elle ne fait point partie de moi-même. Cette règle est parfaite et

immuable : je suis changeant et imparfait. Quand je me trompe,

elle ne perd point sa droiture. Quand je me détrompe^ ce n'est pas

elle qui revient au but ; c'est elle qui, sans s'en être jamais écartée,

a l'autorité sur moi de m'y rappeler, et de m'y faire revenir. C'est

un maître intérieur, qui me fait taire, qui me fait parler^ qui me fait

croire, qui me fait douter, qui me fait avouer mes ^rreurs^ ou con- ^

finner mes jugements. En fécoutant, je m'instruis: en m'écoutant

moi-même,, je m'^are. Ce maître est partout; et sa voix se £ût

entendre d*un bout de l'univers à l'autre, à tous les hommes comme

à moi. Pendant qu'il me corrige en France, il corrige d'autres

hommes à la Chine, au lapon, dans le Mexique, et dans le Pérou,

I)ar les mêmes principes.

LVI. La raison est la même dans tons les hommes de tous les siècles

et de fous les pays.

DemL hommes qm ne se sont jamais vus, qui n'ont jamais entendu parler l'un èe l'autre, et qui n'ont jamais eu de liaison avec aucun antre homme qui ait pu leur donner des no«k>ns communes, pvleDtauK deux extrémités de la terre sur un certain nombre de ^'éntés, coname s'ils étaient de concert. On sait infailliblement par avance dans un hémisphère, ce qu'on répondra dans l'autre sur ces véritéa Les hommes de tons les pays et de tous les temps, quelque éducation qs'its aient ve^e, se sentent invinciblement assujettis à penser et à parler de même. Le maître qui nous en* seigne sans cesse nom fait penser tous de la même façon. Dès qoe'

3lO THioLOGIB hatobblle.

nous nous hâtons de juger, sans écouler sa voix avec défiance de nous-mêmes, nous pensons et nous disons des songes pleins d'extravagance. Ainsi ce qui parait le plus à nous, et être le fonds de nous-mêmes, je veux dire notre raison, est ce qui nous est le moins propre, et qu*on doit croire le plus emprunté. Nous recevons sans cesse et à tout moment une raison supérieure à nous, comme nous respirons sans cesse Tair, qui est un corps étranger, ou comme nous voyons sans cesse tous les objets voisins de nous à la lumière du soleil, dont les rayons sont des corps étrangers à nos yeux. Cette raison supérieure domine jusqu'à un certain point, avec un empire absolu, tous les hommes les moins raisonnables, et (ait qu'ils soiit tous d'accord, malgré eux, sur ces points. C'est elle qui tait qu'un sauvage du Canada pense beaucoup de choses, comme les philosophes grecs et romains les ont pensées. C'est elle qui fait que les géomètres chinois ont trouvé à peu près les mêmes vérités que les Européens, pendant que ces peuples si éloignés étaient inconnus les uns aux autres. C'est elle qui fait qu'on juge au Japon comme en France, que deux et deux font quatre ; et il ne faut pas craindre qu'aucun peuple change jamais d'opinion là-dessus. Cest die qui fait que les hommes pensent encore aujourd'hui sur divers points, comme on pensait il y a quatre raille ans. C'est elle qui 'donne des pensées uniformes aux hommes les plus jaloux, et les plus irréconciliables entre eux. C'est elle par qui les hommes de tous les siècles et de tous les pays sont comme enchaînés autour d'un certain centre immobile, et qui les tient unis par certaines règles invariables, qu'on nomme les premiers principes, maigre les variations infinies d'opinions qui naissent en eux de leurs pas« sions, de leurs distractions et de leurs caprices, pour tous leurs autres jugements moins clairs. C'est elle qui fait que les hommes, tout dépravés qu'ils sont, n'ont point encore osé donner ouvertement le nom de vertu au vice, et qu'ils sont réduits à faire semblant d'être justes, sincères, modérés, bienfaisants, pour s'attirer l'estime les uns des autres. On ne parvient point à estimer ce qu'on voudrait pouvoir estimer, ni à mépriser ce qu'on voudrait pouvoir mépriser. On ne peut forcer cette barrière étemelle de la vérité et de la justice. Le maître intériem*, qu'on nomme raison, le reproche intérieurement avec un empire absolu. Il ne le souffre pas ; et » sait borner la folie la plus impudente des hommes. Après taot de siècles de règne effréné du vice^la vertu est encore nommée vertu; et elle ne peut être dépossédée de son nom par ses ennemis les plus brutaux et les plus téméraires. De là vient que le vice, quoi*

THEOLOGIB NATURELLE. 3lX

qae triomphant dans le monde, est encore réduit à se déguiser sous le masque de rhypocrisie ou de la fausse probité, pour s*at* tirer une estime qu il n*ose espérer en se montrant à découvert. Ainsi, malgré toute son impudence, il rend un hommage forcé à la vertu, en voulant se parer de ce qu'elle a de plus beau, pour recevoir les honneurs qu'elle se fait rendre. On critique, il est vrai, les hommes vertueux, et ils sont effectivement toujours répréhensi<* blés en cette vie par leurs imperfections : mais les hommes les plus vicieux ne peuvent venir à bout d'efiacer en eux l'idée de la vraie vertu. Il n'y a point encore d'homme sur la terre qui ait pu gagner, ni sur les autres, ni sur lui-même, d'établir dans le monde qu'il est plus estimable d'être trompeur, que d'être sincère; d'être emporté et malfaisant, que d'être modéré, et de faire du bien.

LVII. La raison est en l'homme indépendante de l'homme, et au-dessus de lui.

Le maître antérieur et universel dit donc toujours et partout les mêmes vérités. Nous ne sommes point ce maître; il est vrai que nous parlons souvent sans lui, et plus haut que lui; mais alors nous nous trompons, nous bégayons, nous ne nous entendons pas nousmêmes; nous craignons même de voir que nous nous sommes trompés, et nous fermons l'oreille de peur d'être humiliés par ses corrections. Sans doute l'homme qui craint d'être corrigé par cette , raison incorruptible, et qui s'égare toujours en ne la suivant pas, n'est pas cette raison parfaite, universelle, immuable, qui le corrige malgré lui. En toutes choses nous trouvons comme deux principes au dedans de nous. L'un donne, l'autre reçoit; l'un manque, l'autre supplée; l'un se trompe, l'autre corrige; l'un va de travers par sa pente, l'autre le redresse. C'est cette expérience mal prise et mal entendue qui avait fait tomber dans l'erreur les Marcionites et les Manichéens. Chacun sent en soi une raison bornée et subalterne,' ^i s'égare dès qu'elle échappe à une entière subordination, et qui ne se corrige qu'en rentrant sous le joug d'une autre raison supé-' rieure, universelle et immuable. Ainsi tout porte en nous la marque dVme raison subalterne, bornée, participée, empruntée, et qui a besoin qu'une autre la redresse à chaque moment. Tous les hommes sont raisonnables de la même raison, qui se communique à eux selon divers degrés. Il y a un certain nombre de sages; mais la sagesse où ils puisent comme dans sa source, et qui les fait ce qu'ils sont, est unique.

OIZ THEOLOGIB HÂTUBEIiLB.

LTID. Cest la TéHté primitiire èHe-méaie qvl éclaire tous ïts esprits en se

OOOMIIIBiqMDt à OHL

OÙ es^elle cette sages&e? Où e&u^le cecie laisoB communie, el supérieure tout ensemble à toutea les raisons boniées el imparfaite! 4u genre humain? Où est-il donc cet oradk qui ne se tait jamaûi et contre lequel ne peuvent jamais^riea tous les vains psqugés iss peuples? Où est-elle cette raison qu'on a sans cesse besoin de consulter^ et qui nous prévient pour nous inspirer Le désir d'eatendre sa voix? Où est-elle celte vive lumière qui «illumine tout bonune qui vient en ce monde?» Où estrcUe cette pure et douce lumière, qui non-seulement éclaire les yeux ourerta^ mais (pii ouvre les yeux fermés^ qui guérit les yeux, malades, qui donna des yeui à ceux qui n'en ont pas pour la voir; enfin qui inspire le désir d être éclairé par elle, et qui se fait aimer par ceux mêmes qui craigoaient de la voir ? Tout œil la voit, et il ne verrait rien s'il ne la voyait pas, puisque c'est par elle, et à la faveur de ses purs rayons, qu'il Toit toutes choses. Comme le soleil sensible édaire tous les corps, de même ce soleil d'intdligence éclaire tous les esprits. La substance de l'œil de l'homme n'est point la liunière ^ au contraire, l'œil emprunte à chaque moment la lumière des rayons du solaL Tout de même, mon esprit n'est point la raison primitive, la vérité univ^selle et immuable; il est seulement l'organe par où passe cette lumière originale, et qui en est éclairé. Il y a un soleil des esprits, qui les éclaire tous, beaucoup mieux que le soleil visible n'édaire les corps. Ce soleil des esprits nous donne tout ensemble) et sa lumière, et l'amom* de sa lumière pour la chercher. Ce soleil de vérité ne laisse aucune ombre, et il luit en même temps dans les deux hémisphères ; il brille autant, sur nous, la nuit que le jour. Ce n est point au dehqrs qu'il répand ses rayons^ il habite en chacun de nous. Un homme ne peut jamais dérober ses rayosis à un autre homme; on le voit également, en quelque coin de TuDiveis qu'ion soit caché. Un homme n'a jamais besoin de dire à un autre: SLetirez-vous pour me laisser voir ce soleil, vous me dérober ces rayons, vous enlevez, la portion qui m'est due. Ce soleil ne se coucbe jamais^ et ne souffre aucun nuage que ceux qui sont formés par nos passions; c'est un jour sans ombre. Il éclaire les sauvages n^me dans les antres les plus profonds et les plus obscurs.. Il n y a, que les yeux malades qui se ferment à sa lumière, et encore même n'y a-t-il point d'homme si malade et si aveugle, qui ne mardie encore à la lueur de quelque lumière sombre qui lui reste, de ce

THEOLOGIE NATURELLE. ako

soleil intérieur des consciences. Cette lumière universelle découvre et représente a nos esprits tous les objets, et nous ne pouvons rien juger que par elle, comme nous ne pouvons discerner aucun corps qu'aux rayons du soleil.

LIX. GVst par les lumières de la yérité primitive que l'homme jage si ce qu'on

lui dit est ^rai, ou faux.

Les hommes peuvent bous parler pour nous instruire ; mais nous ue pouvons les croire qu'autant que nous trouvons une certaine conformité entre ce qu'ils nous disent^ et ce que nous dit le maître intàdeur. Après qu'ils ont épuisé tous leurs raisonnements, il faut taulours revenir à lui, et TeGouter pour la décision* Si un homme nous disait qu'une partie égale le tout dont elle est partie, nous ne pourrions noua empêcher de rire, et il se rendrait méprisable au lieu de nous persuader. C'est au fond de -nous-mêmes, par la coU/* sultatton du maître intérieur, que nous avons besoin de trouver le& mérités qu'on nous enseigne, c'est à«direi qu'on nous ej:pose extérieurement* Ainsi, à proprement parler, il n'y a qu'un seul véritable maître, qui enseigne tout, et sans lequel on n'apprend rien. Les autres maîtres nous ramènent toujours dans cette école intime, où il parle seul. C'est là que nous recevons ce que nous n'avons pas ; c'est là que nous apprenons ce que nous avons ignoré ; c'est là que nous retrouvons ce que nous avions perdu par l'oubli ; c'est dana le fond intime de nons-mêmes qu'il noua garde Certaines connaissances comme ensevelies, qui se réveillent au besoin; c'est là ^e nous rejetons le mensonge que nous aviosis cru. Loin de juger ce. maître, c'est par lui seul que nous sommes jugés souveraine* ment en toutes choses;, c'est un juge désintéressé et supérieur à nous. Nous pouvons refuser de l'écouter, et nous étourdir; maia, en l'écoutant, nous ne pouvons le contredire. Bien ne ressemble moins à l'homme que ce maître invisible qui l'instruîty etqui le juge avec tant de rigueur et de perfection. Ainsi notre raison bornée, incertaine, fautivvC, n'est qu'une inspiration faible et momentanée d'une raison primitive, suprême et immuable, qui se <x>nnnunique avec mesure à tous les êtres intelligents.

ff

LX. La raison supérieure, qui réside dans l'homme, est Dieu même : et tout ce qu'on a découvert ci-dessus dans rhomme sont des traces évidentes de la

On ne peut point dire que l'honmie se donne lui-même les pensées qu'il n'avait pas. On peut encore moins dire qu'il les re-

3l4 UIBOLOGIB HATUmSLLB.

çoive des autres hommes, puisqu'il est certain qu'il n admet, et ne peut rien admettre du dehors, sans le trouver aussi dans son propre fonds, en consultant au dedans de soi les principes de la raison, pour Toir si ce qu'on lui dît y répugne. Il y a donc une école intérieure, où l'homme reçoit ce qu'il ne peut ni se donner, ni attendre des autres hommes qui vivent d'emprunt comme lui. Voilà donc deux raisons que je trouve en moi. L'une est moi-même, l'autre est au-dessus de moi. Celle qui est moi, est très-imparfaite, prévenue, précipitée, sujette à s'égarer, changeante, opiniâtre, ignorante et bornée; enfin elle ne possède jamais rien que d'emprunt. L'autre est commune à tous les hommes, supérieure à eux« Elle est parfaite, étemelle, inunuable, toujours prête à se communiquer .en tous lieux, et à redresser tous les esprits qui se trompent; enfin incapable d'être jamais épuisée ni partagée, quoi* qu'elle se donne à tous ceux qui la veulent. Où est-elle cette raison parfaite qui est si près de moi, et si différente de moi? Où est-elle ? U faut qu'elle soit quelque chose de réel; car le néant ne peut être parfait, ni perfectionner les natures imparfaites. Où estelle cette raison suprême? N'est-elle pas le Dieu que je cherche?

LXI. NouTclIes traces sensibles de la ni?imté en l'homme, * tirées de la connaissance qu'il a de l'unité.

Je trouve encore d'autres traces de la Dirinité en moi : en voici une bien touchante.

Je connais des nonibres prodigieux avec les rapports qui sont entre eux. Par où me vient cette connaissance ? Elle est si distincte que je n'en puis douter sérieusement, et que je redresse d'abord, sans hésiter, tout homme qui manque à la suivre en supputant Si im homme dit que 17 et 3 font 2a, je me hâte de lui dire, 17 et 3 ne font que 20. Aussitôt il est vaincu par sa propre lumière, et il acquiesce à ma correction. Le même maître qui parle en moi pour le corriger, parle aussitôt en lui pour lui dire qu'il doit se rendre. Ce ne sont point deux maîtres qui soient convenus de nous accorder, c'est quelque chose d'invisible, d'étemel, d'immuable, qui parle en même temps avec une persuasion invincible dans tous les deux. Encore une fois, d'où me vient cette notion si juste des nombres? Les nombres ne sont tous que des unités répétées. Tout nombre n'est qu'une composition, ou une répétition d'unités. Le nombre de deux n'est que deux unités ; le nombre de quatre se réduit à un répété quatre fois. On ne peut donc con-

THSOLOGIB NATURELLE. 3l5

cevoit aucun nombre sans concevoir l'unité, qui est le fonde? ment essentiel de tout nombre possible. On ne peut concevoir aucune répétition d'unité, sans concevoir l'unité même qui en est le fond'.

Mais par où est-ce que je puis connaître quelque unité réelle ? Je n'en ai jamais vu, ni même imaginé par le rapport de mes sens. Que je prenne le plus subtil atome, il feut qu'il ait une figure, une longueur, une largeur, \ine profondeur, un dessus, un dessous, un côté gauche, un autre droit; et le dessus nest point le dessous; un côté n'est point l'autre. Cet atome n'est donc pas Téritablement un, il est composé de parties. Or le composé est un nombre réel, et une multitude d'êtres. Ce n'est point une unité réelle, c'est un assemblage d'êtres, dont Tun n'est pas l'autre. Je n'ai donc jamais appris ni par mes yeux, ni par mes oreilles, ni par mes mains, ni même par mon imagination, qu'il y ait dans la nature aucune réelle unité; au contraire, mes sens et mon imagination ne me présentent jamais rien que de composé, rien qui ne soit un nombre réel, rien qui ne soit une multitude. Toute unité m échappe sans cesse; elle me fuit, comme par une espèce d*en* chantement. Puisque je la cherche dans tant de divisions d'un atome, j'en ai certainement l'idée distincie ; et ce n'est que par sa simple et claire idée que je parviens, en la répétant, à connaître tant d'autres nombres. Mais puisqu'elle m'échappe dans toutes les divisions des corps de la. nature, il s'ensuit clairement que je ne Tai jamais connue par le canal de mes sens et de mon imagination. Voilà donc une idée qui est en moi indépendamment des sens, de l'imagination, et des impressions des corps.

De plus, quand même je ne voudrais pas reconnaître de bonne foi que j'ai une idée claire de l'unité, qui est le fond de tous les nombres, parce qu'ils ne font que des répétitions, ou' des collections d'unités; il faudrait au moins avouer que je connais beaucoup de nombres avec leurs propriétés et leurs rapports. Je sais, par e3cemple, combien font 900,000,000 joints avec 800,000,000 d'une autre somme. Je ne m'y trompe point, et je redresserais d'abord avec certitude un autre homme qui s'y tromperait. Cependant ni mes sens, ni mon imagination n'ont jamais pu me présenter distinctement tous ces millions rassemblés. L'image qu ils m'en présenteraient ne ressemblerait pas même davantage à dixsept cents millions, qu'à un nombre très-inférieur. D'où me vient

' S. Au g., 1. 3, de Lib, Jrb,

axa THBQUMIB HATOmUXB.

donc «ne idée «i disûnde des nombres, €foe je n â jamaii pi ot «entir, ni imaginer ? Ces idées, indépeadantes des corps, ne peu* vent ni être corporelles, ni être reçues dans im sujet corporcL Elles me découYrent la nature de mon âme qui reçoit ce qui eat incorporel, et (pn le reçoit an dedans de soi d'une naunèce incorporelle. D'où me vient une idée si incorporelle des corps mêmes? Je ne puis la porter par ma propre nature au dedans ds moi, puisque ce qui connaît en. moi les corps est incorporel; cl qu'il les connaît, sans que cette connaissance lui Tienne par le es* nal des organes corporels^ tels que les sens et l'imagination. H b^â que ce qui pense en moi soit, pour ainsi dire, un néant <fe nature corporelle. Gomment ai-je pu connaître des êtres qui naatancim rapport de nature avec mon être pensant? Il faut sasis doutt qu un être supérieur à ces deux natures si diverses, et qui les rea* ferme toutes deux dans son infini, les ait jmntes d»is mon âm^ et m'ait donné l'idée d*une nature toute différente de odle qui pense en moi.

LXn. Vïéée de l'oiiité proine ^u'il jr a des snbstances qai ne sont poiiit matérielles; et qu'il y a un &tre parCaiteaeat un, qai est Die«.

Pour Ifes unités, quelqu'un dira peut-^tre que je ne les coimais point par les corps, mais seulement par les esprits; et qu'ainsi mon esprit étant un, et m'étant véiitablement connu, c'est par là, et non par les corps que j'ai L'idée de l'unité» Mais voici ma réponse.

II s'ensuivra du moins de là que je confiais des substances qai a ont rien d'étendu ni de divisible^ et qui sont présentes. Voilà déjà des natures purement incorporelles, an nombre desquelles je dois metlse mon ftne. Qui est-ce qui l'a uwè à mon corps? Cette âmd n'est pomtun être infini; eHe n'a pas toujours été, elle pense dans certaines bornes^ qui est-ce qui l'a faite? qm est-ce qui lui hii c<mnaître les corps si différents d'elles ? Qui est-ce qui lui donne tant d'empire sur un certain corps, et qui donne réciproquement à ce corps tant d*eni[nre aur elle? De plust^ comment sais-je si cette âme qui pense est réellement une, ou bien si elle a des parties? Je lie vois point ceUe âme. Dira-t*on que c'est dans une chose si invisible et si impénétrable que je vois eknrement ce que c'est qu'unité?' I^n d'apprendre par mon âne ce que c'est qae d'être ud, c'est au contraire par l'idée claire que j'ai déjà de lunite, que j'examine si mon âme est une ou divisible.

THSOLOCIB HATUBBUUB. 817

Ajoutez k cela, que j*ai au dedans de moi une idée cknre dune unité parfaite, qui est bien au-dessus de celle que je puisse trouret dans mon âme. Elle se trouve souvenl comme partagée entre deuk opinioss, entre deux inclinations, entre deux habitudes contraires. Ce partage, que je trouve au fond de moi-même, ne mafque-t-il point quelque multiplicité ou composition de parties? L'âme, d'ailleurs, a, tout au moins, une composition successive de pensées, dont Tune est trèsdiff(»'ente de l'autre. Je conçois une unité infiniment pkis une, s'il m'est permis de parler ainsi. Je con^ çois un être qui ne change famaîs de pensée, cpà pense toujours toutes choses tout à la fois, et en quoi on ne peut trourer aucune compoâtion, même successive. Sans doute c'est cette idée de la par&ite et suprême unité, qui me fait tant chercher quelque unit« dans les «esprits et même dans les corps. Cette idée, toujours pré^ sente au fond de moi-même, est née avec moi ; elle est le modèle parfait sur lequel je cherche partout quelque copie imparfaite de l'unité. Cette idée de ce qui est un, simple et indivisible par excellence, ne peut être que l'idée de Dieu. Je connais donc Diieu avec une telle clarté, que c'est en le coxmaissant que je cherche dans toutes les créatures et en moi-même quelque image et quelque ressemblance de jsoa imité. Les corps ont, pom: ainsi dire, quelque vestige de cette unité qui échappe toujours dans la division de ses parties, et les esprits en ont une plus grande ressemblance, quoi- ^lls aient une composition successive de pensées.

LXill. Dépendance et indépendance de Thomnie. — Sa dépendance prouTe

l'exLtitenoe de son auteur.

Mais voici un autre mystère que je porte au dedans de moi, et (pà me rend incompréhensible à moi-même : c'est que d'un côté je suis libre, et que de Tautre je suis dépendant. Exaimnons ces deux choses, pour voir s'il est possible de les accorder.

Je suis un être dépendant. L'ind^>endance est la suprême perfection. Être par soi-même, c'est porter en soi-même la source def son propre étne, c'est ne rien emprunter d'aucun être différent de SOL Supposez un être qui rassemble toutes les perfections que vous pourrez oopcevoir, qui sera un être emprunte et dépendant ; il sera moins parfait qu'un autre être en qui vous ne mettrez que la simple indépendance. Car il n'y a aucune comparaison à faire entre un être qui est par soi, et un être qui n'a rien que d'emprunté, et qui n'est en lui que comme par prêt.

3l8 TBMOLOGÏM HATURBLLK.

Ceci me sert à connaître l'imperfection de ce que j*appelléinon âme. Si elle était par elle-même, elle n'emprunterait rien d^aumdi elle n'aurait besoin ni de s'instruire dans ses ignorances, ni de se redresser dans ses erreurs. Bien ne pourrait ni la corriger de ses vices, ni lui inspirer aucune vertu, ni rendre sa volonté meilleure qu'elle ne se trouverait d'abord. Cette âme posséderait toujours tout ce qu'elle serait capable d*avoir, et ne pourrait jamais rien recevoir du dehors. En même temps il serait certain qu'elle ne pourrait rien perdre; car ce qui est par soi est toujours nécessairement tout ce qu'il est. Ainsi mon âme ne pourrait tomber ni dans l'ignorance, ni dans l'erreur, ni dans le vice, ni dans aucune diminution de bonne volonté ; elle ne pourrait aussi ni s'instruire, ni se corriger, ni devenir meilleure qu'elle n'est. Or, je prouve tout le contraire. J'oublie, je me trompe, je m'égare, je perds la vue de la vérité et l'amour du bien, je me corromps, je me diminue ; d'un autre côté, je m'augmente en acquérant la sagesse et la bonne to« lonté que je n'avais jamais eues. Cette expérience intime me convainc que mon âme n'est point un être par soi et indépendant, c'est-à-dire nécessaire et immuable en tout ce qu'il possède. Par où me peut venir cette augmentation de moi-même ? Qui est-ce qm peut perfectionner mon être en me rendant meilleur, et par conséquent en me faisant être plus que je n'étais?

LXIV. La bonne volonté ne peut venir que d*on être sapérienr.

La volonté ou capacité de vouloir est sans doute un degré d*êlre et de bien ou de perfection ; mais la bonne volonté ou le bon vouloir est un autre degré de bien supérieur. Car on peut abuser de la volonté pour vouloir mal, pour tromper, pour nuire, pour faire injustice; au lieu que le bon vouloir est le bon usage de la volonté même, lequel ne peut être que bon. Le bon vouloir est donc ce qu'il y a de plus précieux dans Thomme ; c'est ce qui donne le prix à tout le reste; c'est là, pour ainsi dire, tout l'homme : Hoc est enim omnîs homo ^

Nous venons de voir que ma volonté n'est point par elle-même, puisqu'elle est sujette à perdre et à recevoir des degrés de bien ou de perfection. Nous avons vu qu'elle est un bien inférieur au bon vouloir, parce qu'il est meilleur de bien vouloir qxie d'avoir simplement une volonté susceptible du bien et du mal. Comment

< Eccl.) XII, 23.

THÉOL06IB HÂTUftBLLB. iig

pourrals-je croire que moi, être faible, imparfait, emprunté et dépendant, je me donne i moi-même le plus haut degré de perfection, pendant qu'il est visible que Tinféneur me vient d'un premier être ? Puis-je m'imaginer que Dieu me donne le moindre bien, et que je me donne sans lui le plus grand ? Où prendrais-je ce haut degré de perfection pour me le donner ? Serait-ce dans le néant, qui est mon propre fonds ? Dirai-je que d'autres esprits, à peu près égaux au mien, me le donnent ? Mais puisque ces êtres bornés et dépendants comme le mien ne peuvent se rien donner à euxmêmes, ils peuvent encore moins donner à autrui. N'étant point par eux-mêmes, ils n'ont par eux-mêmes aucun vrai pouvoir, ni sur moi, ni sur les choses qui sont imparfaites en moi, ni sur eux* mêmes. Il faut donc, sans s'arrêter à eux, remonter plus haut, et trouver une cause première qui soit féconde et toute-puissante pour donner à mon âme le bon vouloir qu'elle n'a pas.

LXV. Un être supériear étant la canae de tontes les modifications des créatUtoft il est impossible que la volonté puisse youloir le liien par elle<néme.'

. Ajoutons encore une réflexion. Ce premier être est la cause de toutes les modifications de ses créatures. L'opération suit l'être, comme disent les philosophes. L'être qui est dépendant dans le fonds de son être ne peut être que dépendant dans toutes ses opé* rations. L'accessoire suit le principal. L'auteur du fonds de l'être Test donc aussi de toutes les modifications ou manières d'être des créatures. C'est ainsi que Dieu est la cause réelle et immédiate de toutes les configurations, combinaisons et mouvements de tous les corps de l'univers. C'est à l'occasion d'un corps qu'il a mu, qu'il en meut un autre. C'est lui qui a tout créé, et c'est lui qui fait tout dans son ouvrage. Or le vouloir est la modification des volontés, comme le mouvement est la modification des corps. Dirons-nous qu'il est la cause réelle, immédiate et totale du mouvement de tous les corps, et qu'il n'est pas autant la cause réelle et immédiate du bon vouloir des volontés ? Cette modification, la plus excellente de toutes, sera-t-elle la seule que Dieu ne fera point dans son ouvrage, et que l'ouvrage se donnera lui-même avec dépendance ? Qui le peut penser.»* Mon bon vouloir, que je n'avais pas hier et que j'ai aujourd'hui, n'est donc pas une chose que je me donne. Il me vient de celui qui m'a donné la volonté et l'être.

Gomme vouloir est plus parfait qu'être simplement, bien vouloÎF est plus f arfait que vouloir. Le passage de la puissance à l'acte

3aO THXOLOGIB HATURSLLB.

vertueux est ce qull j a de plus parfait dansThomme. La puissance n'est qu'un équilibre entne la yertu et le vice, qu une suspeDsion entre le bien et le mal. Le passage à Tacte est la décision pour le bien, et par conséquent le bien supérieur. La j^issance susceptible du bien et du mal vient de Dieu. Nous avons fait voir qu on n en pouvait douter. Dirons*nous que le coup décisif qui détermine au plus grand bien ne vient pas de lui, ou en vient moins ? Tout ceci prouve évidemment ce que dit Tapôtre, savoir^ que Dieu donne le vouloir et le faire selon son bon plaisir. Voilà la dépendance de llionmie : cherchons sa liberté.

Page 1