LXXIX. U eht faux que le^moaTement soit essentiel aux corps
Allons encore plus loin. Supposons, par un excès de complaisance, que tous les corps de la nature se meuvent actuellement, s'ensuit-il que le mouvement soit essentiel à toute portion de matière? D'ailleurs, si tous les corps ne se meuvent pas également; si les uns se meuvent plus sensiblement et plus fortement que la autres; si le même corps peut se mouvoir tantôt plus et tantôt moins; si un corps qui se meut communique son mouvonentau corps voisin qui était en repos, ou dans un mouvement teliemeot inférieur, qu'il était insensible, il faut avouer qu'une manière d'être qui tantôt augmente et tantôt diminue dans les corps ne leur est pas essentielle. Ce qui est essentiel à un être est toujours le même en lui. Le mouvement qui varie dans les corps, et qni) après avoir augmenté, se ralentit jusqu'à paraître absolument anéanti; le mouvement qui se perd^ qui se communique, qui passe d'un corps dans un autre comme une chose étrangère, ne peut être de l'essence des corps. Je dois donc conclure que les corps sont par&its dans leur essence, sans qu'on leur attribue aucun mouvement. S'ils ne l'ont point par leur essencCijls ne l'ont que par accident; s'ils ne l'ont que par accident, il faut remonter à la vraie cause de cet accident. Il faut, ou qu'ils se donnent eux-mêmes le mouvement, ou qu'ils le reçoivent de quelque autre être. II est évident qu'ils ne se le donnent point eux-mêmes : nul être ne se peut
THS0L06IE NATURELLE. 333
donner ce qu'il n*a pas en soi. Nous voyons même qu'un corps qui est en repos demeure toujours immobile» si quelque autre corps voisin ne inient Tébranler. Il est donc vrai que nul corps ne se meut par soi-même, et n'est mu que par quelque autre corps qui lui communique son mouvement. Mais d'où vient qu'un corps en peut mouvoir un autre P D'où vient qu'une boule, qu'on fait rouler sur une table unie, ne peut en aller toucher une autre sans la remuer? Pourquoi n'aurait-il pas pu se faire que le mouvement ne se communiquât jamais d'un corps à un autre? En ce cas une boule mue s'arrêterait auprès d'une autre en la rencontrant, et ne 1 ébranlerait jamais.
LXXX. Les règles que les Epicuriens supposent du mouvement ue le rendent
pas pour cela essentiel aux corps.
On me répondra que les lois du mouvement entre les corps décident que l'un ébranle l'autre. Mais où .sont-elles écrites ces lois du mouvement ? qui est-ce qui les a faites et qui les rend si inviolables? Elles ne sont point de l'essence des corps; car on peut concevoir les corps en repos, et on conçoit même des corps dont les uns ne communiqueraient point leur mouvement aux autres, si ces règles, dont la source est inconnue, ne les assujettissait. D'où vient cette police, pour ainsi dire, arbitraire pour le mouvement entre tous les corps ? D'où viennent ces lois si ingénieuses, si justes, si bien assorties les unes aux autres, et dont la moindre altération renverserait tout à coup tout le bel ordre de l'univers? Un corps étant entièrement distingué de l'autre, il est par le fond de sa nature absolument indépendant de lui en tout ; d'où il s'ensuit qu'il ne doit rien recevoir de lui, et qu'il ne doit être susceptible d'aucune de ses impressions. Les modifications d'un corps ne sont point une raison pour modifier de même un autre corps dont l'être est entièrement indépendant de l'être du premier. C'est en vain qu'on allègue que les masses les plus solides et les plus pesantes entraînent celles qui sont les moins grosses et les moins solides; et que, suivant celte règle, une grosse boule de plomb doit ébranler une grosse boule d'ivoire. Nous ne parlerons point du fait : nous en chercherons la cause. Le fait est constant : la cause en doit aussi être certaine et précise. Cherchons-la sans aucune prévention, et dans un plein doute sur tout préjugé. D'où vient qu'un gros corps en entraîne un petit? La chose pourrait se faire tout aussi naturellement d'une autre façon. Il pourrait tout aussi bien se faire que
33^* màoLOGtB nirraRSLciv.
1^ corps le plus solide ne pût jamais ébranler aucciir antre corps^ c'est-à-dire que le monyementfftt Tnconmiunicable; H n'y a que l'habitude qui nous assujettisse à supposer que- la nature doit agir attisi.
LXXXr. P6tir dMHMruae raiaoïrpréoiât^dfi nMntreacnt, il ftnt&éoMsatveiiKiit
ttmvMt À iitt.pne«iitroMiteiMr.
De plus, nous avon6 vu que la matière ne peut être ni infinie lû éfi^nelle. Il faut donc trouver un premier atome par où le mou* vement aura commencé dans un moment précis, et un premier concours des atomes qui aura formé une première combinaison. Je demande quel moteur a mu ce premier atome, et a donné ce premier branle à la machine de Tunivers? H n*est pas permis d'éluder une question si précise par un cercle sans fin. Ce cercle, dans un tout fini, doit avoir une fin certaine; il faut trouver le premier atome ébranlé^ et le premier moment de cette première motion, avec le premier moteur^ dont la main a fait ce premier coup*
LXXXII. Aucune loi du mouyement n'a son fondement dans Tessence du corps;
et la plupart de ces lois ne sont qu'arbitraires*
Parmi les-lois du mouvement, il faut regarder comme arbitraires toutes celles dont on ne trouve pas la raison dans l'essence même des corps. Nous avons déjà vu que nul mouvement n'est essentiel à aucun corps ; donc toutes ces lois, qu'on suppose comme éterneHes et immuables, sont au contraire arbitraires, accidentelles et instituées sans nécessité. Car il n^y en a aucune dont on trouve la i^ison dans l'essence d'aucun corps.
S'il y avait quelque règle du mouvement qui f&t essentielle aux corps, oe serait sans doute celle qui fait que les masses moins grandes et moins solides sont mues par celles qui ont plus de grandeur et de solidité. Or nous avons vu que celle-là même n'a point de raison dans l'essence des corps. Il y en a une autre qui semblerait encore être très-naturelle. C'est celle que les corps se meuvent toujours plutôt en ligne directe qu'en ligne détournée, à m^ins qu'ils ne soient contraints dans leur mouvement par la rencontre d'autres corps ; mais cette règle même n'a aucun fondement l'éel dans l'essence de la matière. Le mouvanent est tellement accidentel et surajouté à la nature des corps, que cette nature des corps ne nous montre point une règle primitive et immuable, sui-
vantiaquâHeil» doivent .se nsDuitmc, et':ei»tor« moins se monmoir $râa»tcârtaiii«a règl^ft. DenièwK qiftfr Les* corps auraient pu ne se mjQuyoivjajuaaS|«Oiii.o€i se OAmanmiqner. jaiDW de monroigiit Ite uns auiL.aiUresy ils- siwaient pxi.aMati m» se- mimtyoic-jainais.^œ lignÊ^eirculaire^ etoemouYemeniaiirait ét»f ^aussî^nsinrel cpiek moit-» YementeB ligne direotaQui eal-OQi^tiiia cfaoûâ enUie ces deux règles également possibles ? Ce que lesseiMie' deS! oorps im décide point ne peut avoir été décidé que par celui qui a donné ava corps le mouvement qu iis n'avaient point par leur essence; d'aiUeursce mouYement en ligne dkeete pourrait être de bas en haut ou de haut en bas, du coté droit au côté gauche, ou du côté, gauche au droit, ou en ligne diagonale. Qui est-ce qui a déterminé le sens dans lequel la ligne droite seraitsume ?
LX)^XIII. Les Epicuriens ne saurairnt rien conclure de tout ce qu'ils supposent,
quand on le leur accorderait.
Ne nous lassons point de suivre les Epieuiiens dans leurs suppositions les plus. fabuleuses. Poussons, la fiction jusqu'au dernier excès de complaisance ; mettosis le mouvement dans lessence des corps^ supposons à leur gré que le mouvement en ligf^e.direete est encore de Tessence de tous les atomes^ donnons aux at^unes. ume intelligence et une volonté, comme les poètes en ope donné aux rochers et aux fleuves; accordonsrleur le choix du. sens dansJa*» quel ils commenceront leur ligne droite. Quel &uit tiveroAt ces philosophes de tout ce que je leur aurai donné contRe toute évidence ? Il faudrait i^ que tous les atomes se mussent de toute élernité; 2® qu'ils se mussent tous égalemenJt.; i^ qails sa HMissent tous en ligne droite; 4" qu-ils le fissent. par une règle immuable^t es* seniielle.
Je veux bien encore, par grâce, supposer que ces atomes. 6((M9t des figures différentes; car je laisse supposer à nos adversaires tout ce qu'ils seraient obligés de prouver, et sur quoi ils n'ont pas même l'ombre d'une preuve. On ne saurait trop donner à des gens qui ne peuvent jamais rien conclure de tout, ce qu'on leur donnera. Plus on leur passe d'absurdités, plus ils sont pris par leurs propres principes.
I^XXIV. Les atomes ne sauraient faire aucune composition avec le mouTcment
que leur donnent les Epicuriens.
Ces atomes de tant de bizarres figures, les uns ronds, les autres
336 THB0I.06IS NATURBLLS*
orochus, les autres en triangle, etc., sont obligés, par leur essence, d'aller toujours tout droit, sans pouvoir jamais fléchir ni à droite ni à gauche. Ils ne peuvent donc jamais s'accrocher, ni faire ensemble aucune composition. Mettez tant qu'il vous plaira les crochets les plus aiguisés auprès d'autres crochets semblables : chacun d'eux ne se meut jamais qu'en ligne vérital)lement directe, ils se mouvront éternellement tout auprès les uns des autres, sur des lignes parallèles, sans pouvoir se joindre et s'accrocher. Les deux lignes droites qu'on suppose parallèles, quoiqu'immédiatement voisines, ne se couperont jamais quand mêm'e on les pousserait à l'infini. Ainsi, pendant toute l'éternité, il ne peut résulter aucun accrochement, ni par conséquent aucune composition de ce mouvement des atomes en ligne directe.
LXXXV. Ce ciinamen, ou inflexioD des atomes, est une chimère qui jette les Epicuriens dans une grossière contradiction.
Les Epicuriens, ne pouvant fermer les yeux à l'évidence de cet inconvénient qui sape le fondement de tout leur système, ont encore inventé, comme une dernière ressource, ce que Lucrèce nomme clinamen. C'est un mouvement qui décline un peu de la ligne droite, et qui donne moyen aux atomes de se rencontrer. Ainsi ils les tournent suivant leur imagination, comme il leur plaît, pour parvenir à quelque but. Mais où prennent-ils cette petite inflexion des atomes, qui vient si à propos pour sauver leur système? Si la ligne droite pour le mouvement est essentielle aux corps, rien ne peut les fléchir ni par conséquent les joindre pendant toute l'éternité ; le clinamen viole l'essence de la matière, et ces philosophes se contredisent sans pudeur. Si, au contraire, la ligne droite pour le mouvement n'est pas essentielle à tous les corps, pourquoi nous allègue-t-on d'un ton si affirroatif des lois éternelles, nécessaires et immuables pour le mouvement des atomes, sans recourir à un premier moteur? Et pourquoi élève-t-on tout un système de philosophie sur le fondement dune fable ridicule? Sans le clinamen la ligne droite ne peut jamais rien faire, et le système tombe parterre; avec le clinamen mvevi\.é comme les fables des poètes, la ligne droite est violée, et le système se tourne en dérision.
L'un et l'autre, c'est-à-dire la ligne droite et le clinamen, sont des suppositions en l'air et de purs songes. Mais ces deux son^ s'entre-détruisent; et voilà à quoi aboutit la licence effrénée que les esprits se donnent de supposer comme vérité éternelle tout ce
que leur îma^natHncd^us fouraii} p«iir au4K>yUrer<^ une faUe, pen» dam quils reéneiit •dd imD^Mtsmtrei îart av!ec *leqi«el 4Qutes les parties^ l'uDÎmars iOBt élé fov0ié«&^ .imae» itaU Imir .pk^e.
CXXXVl. Etrange «bsui^^dee Ejiicurîêns, nui ^reiilciit eipliqucrrAine "
Pour dernierprodigecl^étonnfiiittnt, il &llait que les Epicuriens osassent expliquer encore par le c/mamejiy qui est lui-^méme si inesplicable, ce que nous appelons rame de l'homme, et son libre arUlre. ils sont donc réduits à dire: que *c est dans eemouvement, oùrjes atomes sont dans une ^espèce d équilibre entre la ligne droite et la ligne un peu courbée, que consiste la volonté hu- • maine.
EtBange philosophie! Les. atames, s ils ne vont qu'en ligne droite^ sont inanimée, incapables de tout degré de connaissance et de T^onté : maisles mêmes atomes^ s'ils ajoutent à la ligne droite un peu de déclinaison, devietinent tout à coup animés, pensants et raisonnables. Ils sont eux-mêmes des âmes intelligentes, qui se coanaissent, qui réfléchissent, qui délibèrent, et qui sont libres dana ce qu elles font. Quelle métamorphose plus absurde ! Que dirait-on de la religion, si elle avait besoin, pour être prouvée, de principes aussi puérils que ceux de la philosophie (fm ose la cornbattre^sérieusement ?
LXXXVn.< Les Epicuriens s'aveuglent eox-m^incs, en voulant expliquer la liberté de riiomme par la. déclinaison des atomes.
Msds remarquons à quel point ces philosophes s'imposent à euxmêin^s. Qu'est-ce qu'ils peuvent trouver dans le clinamen qui explique, avec quelque couleur la liberté de l'homme? Cette liberté n'estpoint imaginaire, et il faudrait.douterde tout ce qui nous est le plus intime et le plus ceriain» pour douter de notre libre arbitre. Je sens que je suis, librede 4ex»euF^r;assis, quand je me lève pour marcher. Je le. sens avec une si pleine oe4rtitude, qu'il n'est pas en mouL pouvoir d'en douter jamais: sérieusement, et qne je me démenjLirais moi-mêijafce, si j'osais dire le contraire. Peut-on pousser plusioiu ievidence de la preuve de la religion ? Il fout douter de no^pe Uberté n^ême, pour pouvoir .douter delà Divinité. D'où je coneU^s.4uon.n«.5auriât.douter de la Divinité sérieusement: car pe9$p4Mieki9e peu^entrer-^l^un doujte séirieuat sur sa. propre liberté.
Si au contraire on aToue de bonne foi que les hommes sont vérita' Wement libres, rien n'est plus facile que de montrer que la liberté de la volonté ne peut consista en aucune combinaison des atomes. Supposé qu'il n'y ait aucun premier moteur qui ait donné à la matière des lois arbitraires pour son.mouTement, il faut que le mouvement soit essentiel aux corps, et que toutes les lois du mouvement soient aussi nécessaires que les essences des natures le sont. Tous les mouvements des corps doivent donc, suivant ce système, se faire par des lois constantes, nécessaires et immuables. Ea ligne droite doit donc être essentielle à tous les atomes qui ne sont pas détournés par d'autres atomes. La ligne droite doit être essentielle, ou de bas en haut, ou de haut en bas, ou de droite à eauche, ou de gauche à droite, ou de quelque sens de diagonale qui soit précis et immuable. D'ailleurs, il est évident que nul atome ne peut être détourné par un autre. Car cet autre atome porte aussi dans son essence la même détermination invincible et «ternelle à suivre la ligne directe dans le même sens. D où il sW suit que tous les atomes, d'abord posés sur différentes lignes, doivent parcourir à Vinfini ces mêmes lignes, parallèles, sans s approcher jamais : et que ceux qui sont dans la même ligne doivent se suivre les uns les autres à Finfini, sans pouvoir s'attraper, heclinamen, comme nous l'avons déjà dit, est manifestement impossible. Mais supposant, contre la vérité évidente, qu'il soit possible, il Jaudrait alors dire que le clinamen n'est pas moins nécessaire, immuable et essentiel aux atomes que la ligne, droite. Dira-t-on iiu'une loi essentielle et immuable du mouvement local des atomes explique la véritable liberté de l'homme? Ne voitron pas que le elinamen ne peut pas mieux l'expliquer que la ligne directe même? Ijecf inamen y s'il était vrai, serait aussi nécessaire que la ligne perpendiculaire, par laquelle une pierre tombe du haut d'une tour dans la rue. Cette pierre est elle libre dans sa chute? La volonté d« ïhomme, selon le principe du clinamen^ ne l'est pas davantage. Est-ce ainsi que l'homme ose démentir son propre cœur sur son libre arbitre, de peur de reconnaître son Dieu ? D'un côté, dire «uc la liberté de l'homme est imaginaire, c'est étouffer la voix et le sentiment de toute la Nature; c'est se démentir sans pudeur ; c'est nier ce qu'on porte de plus certain au fond de soi-même; «'est vouloir réduire un homme à croire qu'il ne peut jamais choi- »r entre les deux partis sur lesquels il délibère de bonne foi en toute occasion. Rien n'est plus glorieux à la religion, que de vrfr «u'il faille tomber dans des excès si monstrueux, dès qu'on peut
THEOLOGIB NATURELLE. 33p
révoquer en doute ce qu elle enseigne. D'un autre côté, avouer que Thomme est véritablement libre, c*est reconnaître en lui un principe qui ne peut jamais être expliqué sérieusement par les combinaisons d'atomes, et par les lois du mouvement local, qu'on doit supposer toutes également nécessaires et essentielles à la matière, dès qu'on nie le premier moteur. Il faut donc sortir de toute l'enceinte de la matière, et chercher, loin des atomes combinés, quelque principe incorporel, pour expliquer le libre arbitre, dès qu'on * l'admet de bonne foi. Tout ce qui est matière et atome ne se meut que par des lois nécessaires, immuables et invincibles. La liberté ne peut donc se trouver ni dans les corps, ni dans aucun mouvement local. Il faut donc la, chercher dans quelque être incorporel. Cet être incorporel, qui doit se trouver en moi uni à mon corps, quelle main l'a attaché et assujetti aux organes de cette machine corporelle? Où est l'ouvrier qui Ue des natures si différentes ? Ne faut il pas une puissance supérieure aux corps et aux esprits, pour les tenir dans cette union avec un empire si absolu? Deux atomes crochus, dit un Epicurien, s'accrochent ensemble. Tout cela est &UX selon son système: car j'ai prouvé que ces deux atomes crochus ne s'accrochent jamais, faute de se rencontrer. Mais enfin, après avoir supposé que deux atomes crochus s'upissent en s'ac- Clochant, il faudra que l'Epicurien avoue que l'être pensant, qui est libre dans ses opérations, et qui par conséquent n est point un anias d'atomes, toujours mus par des lois nécessaires, est incorporel, et qu'il n'a pu s'accrocher par sa figure aux corps qu il anime» Ainsi l'Epicurien, de quelque côté qu'il se tourne, renverse de ses propres mains son système. Mais gardons<nous bien de vouloir confondre les hommes qui se trompent, puisque nous sommes hommes comme eux, et aussi capables de nous tromper. Plaignonsles; ne songeons qu'à les éclairer avec patience, qu'à les édifier, qu'à prier pour eux, et qu'à conclure en faveur d'une vérité évidente.
LXXXVIU. Il faut nécessairement recoanattre la main d'une première cause dans
l'univers, sans s'arrêter à rechercher pourquoi cette première cause y a laûsé des défauts.
Tout porte donc la marque divine dans l'univers; les deux, la* terre, les plantes, les animaux, et les hommes plus que tout le reste. Tout nous montre un dessein suivi, un enchaînement de causes subalternes conduites avec ordre par une cause supérieure.
34o THÉOLOGIE NATORBLUI.
Il nest poiqt- question de critiquer ce grand ouvrage. Les défauts qu'on y liouve viennent de la volonté libre et déréglée de Thomme, qui les produit par son dérèglement : ou de celle de Dieu, toujours saipte et toujours juste, qui veut tantôt punir le» hommes infidèles, et tantôt exercer par les méchants les bons quil veut perfectionner. Souvent même ce qui paraît défaut à notre esprit borné, dans un endroit séparé de Touvrage, est un ornement par rapport au dessein général, que nous ne sommes pas capables de regarder avec des vues assez étendues et assez simples, pour connaître la perfection du tout. N'arrive-t-il pas tous les jours qu'on blâme témérairement certains morceaux des ouvrages des hommes, faute d'avoir assez pénétré toute l'étendue de leurs desseins ? C'est ce qu'on éprouve tous les jours par les ouvrages des peintres et des. architectes. Si des caractères d'écriture étaient d'une grandeur immense, chaque caractère, regardé de près, occuperait toute la vue d'un homme; il ne pourrait en apercevoir qu'un seul à la fois, et il ne pourrait Uise, c'est-à-dire rassembler les lettres et découvrir le sens de tous ces caractères rassemblés. Il en est de même des grands traits que la Providence forme daos la conduite du monde entier pendant la longue suite des siècles. Il n'v a que le tout qui soit intelligible ; et le tout est trop vaste pour être vu de près. Chaque événement est comme im caractère particulier qui est trop grand pour la petitesse de nos organes, et qui ne signifie rien s'il est séparé des autres. Quand nous verrons en Dieu à la fm des^ siècles, dans son vrai point de vue, le total des événements dû genre humain, depuis le premier jusqu'au dernier jour de l'univers, et leurs proportions par rapport aux desseins de Dieu, nous nous écrierons : Seigneur, il n'y a que vous de iuste et de sage. On ne juge des ouvrages des hommes qu'en examinant le total. Chaque partie ne doit point avoir toute perfection mais seulement c«lle qui lui convient dans l'ordre et dans la proportion des différentes parties qui composent le tout. Dans un corps humain, il ne faut pas que tous les membres soient des yeux : il faut aussi des pieds et des mains. Dans l'univers, il faut un soleil t>our le}ouB,^i«aisilfa44t aussi «ne lone pour la nmt. N^c tihi occurrit perjiéeta unipenitas^ nisi nbi majora sic presto sunt^ ut minora non desint \ C'est ainsi qu'il faut juger de chaque partie par rapport au tout. Toute autre vue est courte et trompeuse. Mais qu est-ce que les faibles desseins des hommes, si on les com-
* S. Au g., de Lib, arb.
pare arec celai de 1» création et du gouTcrnement de Tunivers? Autant que le ciel' est élevé au-dessus ée la terre, autant, dit Dieu dans les Ecritures, mes voies et mes pensées sont-elles élevées audessus des vôtres. Que Thomme admire donc ce qu'il entend, et qu41 se taise sur ce quil n*entend pas. Mais, après tout, les vrais défauts même de cet ouvrage ne sont que des imperfections que Dieu y a laissées^ pour nous avertir qu'il l'avait tiré du néant. Il n'y a rien dans Funivers qui ne porte et qui ne doive porter également ces deux caractères si opposés; d'un côté le sceau de l'ouvrier sur son ouvrage, de Vautre côté la marque du néant d'où il est tiré, et où il peut retomber à toute heure. C'est un mélafnge incompréhensible de bassesse et de grandeur ; de fragilité dans la matière, et d^artdans la façon. La main de Dieu éclate partout, jusque dans un ver de terre. Le néant se fait sentir partout, jusque dans les plus vastes et les plus sublimes génies. Tout ce qui- n'est point Dieu ne peut avoir qu'une perfection bornée ; et ce qui n'est qu'une perfection bornée demeure «oujoui-s imparfait par l'endroit où- la borne se fait sentir, et atertît que l'on y pourrait encore beaucoup ajeuter; La* créature serait le créateur même, s'^1 ne lui manquait rien : car elle aurait la plénitude de la perfëettoR, qui est la divinité métne. Dès' qu'elle ne peut-être inénie, il faut qu'elle soit- bernée en perfection, c'eat-à-dive imparfaite par quelque -côté. Elle peut avoir plu» ou ineîns d'imperfeetfoufti-mak enfii^ il faui'toujovra qu^le soit imparfilite^ Il flmt qu'on puisse toujours' marquer l'endroit préris w elle «manque, et que* la critique puisse dire : Voilà ce quelle pouvait encove av^oir, etoequ^elle^n'apas ^
LXXXIX. Coroparaison des défauts d'un tableau avec les défauts de runivers.
Concluons-nous qu'un ouvragA de peinture est fait par hasard, quand on y remarque des ombres, ou même quelque négligement de pinceau? Le peintre, dit^on, aurait pu finir davantage ces carnations, ces draperies, ees'loin^ins. Ilesl vrai q««»e0 ftbleau'ii'est point -parfait selon le» règles. Mâts quellé^foHe fl«*ait«'ee' ^âfcre : Oe tableau n'est «oint absolument parAiit; 4oiie*eeïi'esl<^'un amas de couleurs fbniié partle^hasard, el^la mata d^aucun peintre n*7 a travaillé? Ce qu'on 'rougirait à» dinre d'un- tableau mal fait, et presque sans art, on n'a* pas d& honte de le direxcle risobiffirrs^ où éclate une foule de merveilles incompréhensibles, avec tant d'or*
V A.ug., de Ordin.
34^ TtttotMlK SAtimStUB.
dre et de'proportion. Qu*ob étudie le monde tant qu*on voudra; ^'on descende au demîrr détail; qu'on fasse Fanatomie du plus Til animal; qu'on regarde de près le moindre grain de blé semé dans la terre, et la manière dont ce germe se multiplie; quod observe attentivement les précautions avec lesquelles un bouton de rose s'épanouit au soleil, et se referme vers la nuit : on y trouvera plus de soin, de conduite et d'industrie, que dans tous les ouvrages de l'art. Ce que l'on appelle même l'art des bommes n est qu'une faible imitation du grand art qu'on nomme les lois de la nature, et que les impies n'ont pas eu bonté d'appeler le hasard aveugle. Faut- il donc s'étonner si les poètes ont animé tout runi- ▼ers; s'ils ont donné des ailçs aux vents, et des flèches au soleil; s'ils ont peint les fleuves qui se bâtent de se précipiter dans la mer, et les arbres qui montent vers le ciel, pour vaincre le soleil par l'épaisseur de leurs ombrages? Ces figures ont passé même dans le langage du vulgaire. Tant il est naturel.aux hommes de sentir l'art dont toute Ja nature est pleine. La poésie n'a fait qu'attribuer aux créatures inanimées le dessein du Créateur, qui fait tout en elles. Du langage figuré des poètes, ces idées ont passé dans la théologie des païens, dont les théologiens furent les poètes. Us ont supposé un art, une puissance, une sagesse, qu'ils ont nommé numen^ dans les créatures même les plus privées d'intel* ligence. Chez eux les fleuves ont été des dieux, et les fontaines des naïades. Les bois, les montagnes ont eu leurs divinités particulières. Les fleurs ont eu Flore, et les fruits Pomone. Plus on contemple sans prévention toute la nature, plus on j découvre partout un fonds in^uisable^ de sagesse, qui est conune l'àme de Tunivers.
XC. U faut nécessairement conclare quMI y a un premier Être qui a formé
l'uniTera.
Que s'ensuit-il de là ? La conclusion vient d'elle-même. S'il feut tant de sagesse et de pénétration, dit Minucius Félix, même pour remarquer l'ordre et le dessein merveilleux de la structure du monde ; combien à plus forte raison en a-t-il fallu pour le former. Si on admire tant les philosophes parce qu'ils découvrent une partie des secrets de cette sagesse qui a tout fait, il faut être bien aveugle pour ne pas l'admirer elle-même.
. T3liOLp6IB NATUEBLLE» 341
xa. Raisons pour lesquelles les hommes ne reconnaissent pas Dieu dam TunîTers, où il se présente à eux comme dans un miroir fidèle.
Voilà le grand objet du inonde entier, où Dieu, comme dans un miroir, se présente au genre humain. Mais les uns (je parle des philosophes) se sont.évanouis dans leurs pensées ; tout s'est tourné pour eux en vanité. A force de raisonner subtilement, plusieurs d'entre eux ont perdu même une vérité quon trouve naturellement et simplement en soi, sans avoir besoin de philosophie.
Les autres, enivrés de leurs passions, vivent toujours distraits. Pour apercevoir Dieu dans ses ouvrages, il faut au moins y être attentifs. Les passions aveuglent à un tel point, non-seulement les peuples sauvages, mais encore les nations qui semblent les mieux policées, qu'elles ne voient pas la lumière même qui les éclairé. A cet égard, les Egyptiens, les Grecs et les Romains n^ont pas été moins aveuglés et moins abrutis que les sauvages les plus grossiers. Ils se sont ensevelis comme eux dans les choses sensibles, sans remonter plus haut; et ils n*ont cultivé leur esprit (|ùe pour se flatter par de plus douces sensations, sans vouloir remar^quer de quelle source elles venaient. Ainsi vivent les hommes sur la terre. Né leur dites rieii, ils ne pensent a rien, excepté à ce qui flatte leurs passions grossières, ou leur vanité. Leurs âmes s'appesantissent tellement qu'ils ne peuvent plus s'élever à aucun objet incorporel. Tout ce qui n'est point palpable, et qui ne peut être ni vu, ni goûté, ni entendu, ni senti, ni compté, leur semble chimérique. Cette faiblesse de l'âme, se tournant en incrédulité, leur paraît une force, et leur vanité s'applaudit de résister à ce qui frappe naturellement le reste des hommes. C'est comme si ua monstre se glorifiait de n'être pas formé selon les règles communes de la nature, ou comme si un aveugle-né triomphait de ce qu'il serait incrédule pour la lumière et pour les couleurs, que le reste des hommes aperçoit.