IV. Les causes finales
Les principes qu'a posés l'abbé Faydit renferment des consé^ jpieuces étranges auxquelles on ne prend pas assez garde. Après avoir détourné les philosophes de la recherche des causes/maies^ ou, ce qui est la même chose, de la considération de la sagesse dir vine dans l'ordre des choses, qui à mon avis doit être le plus grand but de la philosophie, il en fait entrevoir la raison dans un endroit dç se^ principes, où voulant s'excuser de ce qu'il semble avoir attribué arbitrairement à la matière certoines figures et certains mouvements, il dit qu'il a eu droit de le faire,parce que la matière prend successivement toutes les forn^es possibles, et qu'ainsi il a fallu qu'elle soit enfin venue à celles qu'il a supposées. Mais si q% <jtfil dit est vrai, si tout possible doit arriver, et s'il n'y a pas d^ HÇtiQQ , quelque absurde et indigne qu'elle soit, qui n'arrive e^k quelque temps ou en quelque lieu de l'univers, il s'ensuit qu'il n'y a ni choix ni Providence ; que ce qui n'arrive point est impossîble, et que ce qui arrive est nécessaire. Justement comme Hobbes et Spinosa le disent en termes plus clairs.
• Op. Leibn., t. 2, p. 2*4.
384 THA>1SD01S iVATITSBLtiB.
• • . • Si Dieu est auteur des ohoaes, et ft'il eêt souremnement sage, on ne saurait attex bien raisonner de la structure de Tunivers, sans y faire- entrer les Toes de sa sagesse, comme on ne saurait assez bien raisonner sur un bfttiment saas «ntrer dans les fins de l'architecte. Tai allégué ailleurs un excellent picssage du Phédon de Platon (qui est le dialogue de la mort de Socrate), où le philosophe Ânaximandre, qui avait posé deux principes, un esprit intelligent et la matière, est blâmé pour n avoir point employé cette intelligence ou cette sagesse dans le progrès de son ouvragé, s'étant contenté des figures et des mouvements de la matière, et c'est justement le cas de nos philosophes modernes trop matérieb. Biais, dit-on, en physique on ne demande point pourquoi les choses sont, mais comment elles sont. Je réponds qu'on y demande run et l'autre. Souvent par la fin, on peut mieux juger des moyens. Outns que pour expliquer une machine, on ne saurait mieux fajre que de proposer son but et de montrer comment toutes ses pièéirs y servent. Cela peut même être utile à trouver l'origine de l'intention. Je voudrais qu'on se servit de cette méthode encore dans la médecine ; le corps de l'animal est une machine en même temps hydraulique, pneumatique et pyrobolique, dont le but est d'entretenir un certain mouvement, et en montrant ce qui sert à ce but et ce qui nuit, on ferait connaître tant la physiologie que la thémpeutique. Ainsi on voit que les causes finales servent en physique, non*-seulement pour admirer la sagesse de Dieu, ce qui-est le principal, mais enom^ pour cwmiattve les choses et pour les ma« sner. J'ai montré ailleurs que tandis qu'on peut eneore disputer de la 'ORuse efficiente de la lumière, que M. Desoartes n'a pas asses iMen «expliquée, comme les plus intelligents avouent maintenant, h ctttne finale suffit pour deviner les lois qu'elle suit ^ car pourvu ^<on se figure que la natu»e a en pout but de ceadunrè les rayons dlun point donné à un autre point donné par le chemin le plus facile, an trouve admirablement bien toutes ses lois, en employant aeulemeilt quelques lignes d'analyse, comme j'ai faitdalis les acték da Leipzig. M. Molineux m'en a su bon gté dans sa dioptrique, et Uva fort apptKiuvé la remarque que j'avais faite à cette occasion d» bel ustrge des causes finales^ qui nems élève à la-ooasidération de'fai>^ett^muiiie'sagesse,>en nous faisAt oonnui^e^en même temps les lois^de la<natiire qià en scmt-k suit».»... Gomme l'un des meilleurs usages de la véritable philosophie , et pifrtioiiUèremeiiC de la physique, est de nourrir la piété^et de nous élever à Dieu, je ne sais pas mauvais gré à ceux qui m'ont donné cette occasion de
m expliquer d'une manière qui pourra donner de bonnes impressions à quelqu'un '.
V. RépoDse à l'objection tirée des désordres apparents da monde.
Il est bon de considérer non-seulement qu'il valait mieux admettre des défauts et des monstres dans l'univers, que de violer les lois générales, comme raisonne quelquefois le révérend P. Mallebranche; mais aussi que ces monstres mêmes sont dans les règles, et se trouvent conformes à des volontés générales, quoique nous ne soyons point capables de démêler cette conformité. C est comme il y a quelquefois des apparences d'irrégularité dans les mathématiques, qui se terminent enfin dans un grand ordre, quand on a achevé de les approfondir : c'est pourquoi dans mes principes tous les événements individuels, sans exception, sont des suites des volontés générales.
Oh ne doit point s'étonner que je tâche d'éclaircir ces choses par des comparaisons prises des mathématiques pures, où tout va dans l'ordre, et où il y a moyen de les démêler par une méditation exacte, qui nous fait jouir, pour ainsi dire, de la vue des idées de- Dieu. On peut proposer une suite ou série de nombres tout à fait irrégtdière en apparence, où les nombres croissent variablement, sans qu'il y paraisse aucun ordre; et cependant celui qui saura la^ clef du chiffre, et qui entendra l'origine de la construction de cette suite de nombres, pourra donner une règle, laquelle, étant' bien entendue, fera voir que la série est tout à fait régulière , et qu'elle a même *de belles propriétés. On le peut rendre encore plus sensible dans les lignes : une ligne peut avoir des tours et. des retours, des hauts et des bas, des points de rebroussement et des points d'inflexion, des interruptions et d'autres variétés, de sorte qu'on n'y voie ni rime ni raison, surtout en ne considérant qu'une partie de la ligne; et cependant il se peut qu'on en puisse, donner l'équation et la construction, dans laquelle un géomètre trouverait la raison et la convenance de toutes ces prétendues, îi'régularités : et voilà comment il faut encore juger de celles des monstres et d'autres prétendus défauts dans l'univers.
C'est dans ce sens qu'on peut employer ce beau mot de saint Bernard' : Ordinatissimum est, minus interdum ordinate Jieri ail*
* Tome 2, p. 245; Lettre à M. Nicaise.
* epist., 276, ad Eugen. lil.
T. III. a5
TUOIiOGZB NAXVBXLfiB..
quid: il est dans le grand ordre qu'il y ait quelque petit désordre; et l'on peut même dire que ce petit désordre nest qu'apparent dans le tout; et il n'e^ pas même apparent par rapport à la félicité de ceux qui se mettent dans la voie de Tordre.
En parlant des monstres^ j*entends encore quantité d'autres défauts apparents. Nous ne connaissons presque que la superficie de notre globe, nous ne pénétrons guère dans son intérieur au delà de quelques centaines de toises : ce que nous trouvons dans cette écorce du globe parait Teffet de quelques grands bouleversements ^.. Ces bouleversements ont enfin cessé, et le globe a pris la forme que nous voyons. Mais qui ne voit que ces désordres ont servi à mener les choses au point où elles se trouvent présentement, que nous leur devons nos richesses et nos commodités, et que c'est par leur moyen que ce globe est devenu propre à être cultivé par nos soins ? Ces désordres sont allés dans Tordre. Les désordres, vrais ou apparents, que nous voyons de loin sont les taches du soleil et des comètes; mais nous ne savons pas les usages qu'elles apportent,, ni ce qu'il y a de réglé. Il y a eu un temps qfie les planètes passaient pour des étoiles errantes ; maintenant leur mouvement se trouve régulier : peut-être qu'il en est de même des comètes; la postérité le saura.
On ne compte point parmi les désordres Tinégalité des conditions, et M. Jaquelot a raison de demander à ceux qui voudraient que tout fut également parfait, pourquoi les rochers ne sont pas couronnés de feuilles et de fleurs P pourquoi les fourmis ne sont pas des paons P
* Il semble, dit Leibnitz, que ce globe a été ua jour en feu, et que lei rochers qui font la base de cette écorce de la terre sont des scories restées dfune grande fasiou : on trou?e dans leurs entrailles des productions de métaoi et ^e minéraux qui ressemblent fort à celles qui Tiennent de nos fourneaux ; et la mer tout entière peut être une espèce d'oleum per deliquiumy comme l'huile de tartre se fait dans un lieu humide. Car, lorsque la surface de la terre s'était refroidie après le grand incendie, l'humidité que le feu avait poossée dans l'air est retombée sur la terre, en a layé la surface, et a dissous et imbibé le sel fixe resté dans les cendres, et a rempli enfin cette grande cavité de la surface de notre globe pour faire l'Océan plein d'une eau salée.
Mais, après le feu, il faut juger que la terre et l'eau n'ont pas moins fait de rayages. Peut-être que la croûte formée par le refroidissement, qui avait sous elle de grandes cavités, est toaibée, de sorte que noi^s n'Iiabitons que sur des raines, comme, entre autres M. Thomas Burnet, chapelain du feu roi delà Grande-Bretagne, l'a fort bien remarqué : et plusieurs déluges et inondations ont laissé des sédiments, dont on trouve des traces et des restes, qui font voir que la mer a été dans les lieux qui en sont les plus éloignés aujourd'hui. Moïse insinue ces grands changements en peu de mots : la séparation de la lumière et des ténèbres indique la fusion causée par le feu; et la séparation de rhumide çt du sec marque l'effet des inondations.
Je reviens encore à dire qu'il y a sans cloute mille dérèglements mille désordres dans le particulier. Mais il n'est pas possible qu'il y en ait dans le total, même de chaque monade, parce que chaque monade est un miroir vivant de l'univers, suivant son point de vue. Or il n est pas possible que l'univers entier ne soit pas bien réglé la prévalence en perfection étant la raison de l'existence de ce sy^ tèine des choses, préférablementà tout autre système possible. Ainsi les désordres ne sauraient être que dans les parties. C'est ainsi qu'il y a des lignes de géométrie desquelles il y a des parties irrégulières; mais quand on considère la ligne entière, on la trouve parfaitement réglée, suivant son équation ou la nature générale. Donc tous ces désordres particuliers sont redressés avec avantage dans le total, même en chaque monade '.