VI. Le bien supérieur au mal dans Tunivers
La suprême sagesse de Dieu, jointe à une bonté qui n'est pas moins infinie qu'elle, n'a pu manquer de choisir le meilleur. Car, comme un moindre mal est une espèce de bien, de même un moin« dre bien est une espèce* de mal, s'il fait obstacle à un bien plus grand; et il y aurait quelque chose à corriger dans les actions de Dieu, s'il y avait moyen de mieux faire
Quelque adversaire, ne pouvant répondre à cet argument, répondra peut-être à la conclusion par un argument contraire, en disant que le monde aurait pu être sans péché et sans souffrances; mais je nie qu'alors il aurait été meilleure Car il faut savoir que tout est lié dans chacun des mondes possibles : l'univers, quel qu'il puisse être, est tout d'une pièce comme un océan; le moindre mou-; veraent y étend son effet à quelque distance que ce soit, quoique cet effet devienne moins sensible à proportion de la distance; de sorte que Dieu y a tout réglé par avance une fois pour toutes, ayant prévu les prières, les bonnes et les mauvaises actions, et tout le reste ; et chaque chose a contribué idéalement avant son existence à la résolution qui a été prise sur l'existence de toutes les choses ; de sorte que rien ne peut être changé dans l'univers, non plus que dans un nombre, sauf son essence, ou, si vous voulez, sauf son individualité numérique. Ainsi, si le moindre mal qui arrive dans le monde, y naanquait, ce ne serait plus ce monde, qui, tout compté, tout rabattu, a été trouvé le meilleur par le Créateur qui Ta choisi.
* Jhéodicée^ t. a, p. 206, n* UU
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Il est vrai qu'on peut s'imaginer des mondes possibles^ sans péché et sans malheur, et on en pourrait faire comme des romans, des utopies, des sevarambes ; mais ces mêmes mondes seraient d'ailleurs fort inférieurs en bieii au nôtre. Je ne saurais vous le faire voir en détail; car puis- je connaître et puis-je vous représenter des infinis, et les comparer ensemble ? Mais vous le devez juger avec moi ab effectUy puisque Dieu a choisi ce monde tel qu'il est. Nous savons d'ailleurs que souvent un mal cause un bien auquel on ne serait point arrivé sans ce mal. Souvent même deux maux ont fait un grand bien :
Et si fâta Tolant, bina yenena javant.
Comme deux liqueurs produisent quelquefois un corps sec, témoin l'esprit de vin et l'esprit d'urine mêlés par Yan Helmont; ou comme deux corps froids et ténébreux produisent un grand feu, témoin une liqueur acide et une huile aromatique combinées par M. Hofman. Un général d'armée fait quelquefois une faute heureuse qui cause le gain d'une grande bataille ; et ne chantet*on pas la veille de Pâques dans les églises du rit romain :
O certe necessariam Adse peccatum, ;Q
Quod Ghristi morte deletum est !
O felU cu]pa, quse talem ac tantum
Meruit habere redemptorem ! '^
Les illustres prélats de l'Eglise gallicane qui ont écrit au pape Innocent XII contre le livre du cardinal Sfondrate sur la prédeS' tination, comme ils sont dans les principes de saint Augustin, oot dit des choses fort propres à éclaircir ce grand point. Le cardinal parait préférer Tétat des enfants morts sans baptême" au règne même des cieux, parce que le péché est le plus grand des maux,
et qu ils sont morts innocents du péché actuel MM. les prélats
ont bien remarqué que ce sentiment est mal fondé. « L'Apôtre, disent-ils*, a raison de désapprouver qu'on fasse des maux afin que des biens arrivent ; mais on ne peut pas désapprouver que Dieu, par sa suréminente puissance, tire de la permission des péchés des biens plus grands que ceux qui sont arrivés avant les péchés. Ce n'est pas que nous devions prendre plaisir au péché,- à Dieu ne plaise! mais cest que nous croyons au même Apôtre, qui
« Rom., ni} 8.
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dit^ que là où le péché a été abondant, la grâce a été surabon* dante; et nous nous souvenons que nous avons obtenu Jésus- Christ lui-même à l'occasion du péché. » Ainsi l'on voit que le sentiment de ces prélats va à soutenir qu'une suite de choses où le péché entre a pu être et a été effectivement meilleure qu'une -autre suite sans péché.
On s'est servi de tout temps des comparaisons prises des plaîsiiis des sens^ mêlés avec ce qui approche de la douleur, pour faire juger qu'il y a quelque chose de semblable dans les plaisirs intellectuels. Un peu d'acide, xl'âcre ou d'amer, plaît souvent mieux que du sucre; les ombres rehaussent les couleurs; et même une dissonnance placée où il faut donne du relief à l'harmonie. Nous voulons être effrayés par des danseurs de corde qui sont sur le point de tomber, et nous voulons que les tragédies nous fassent presque pleurer. Goûte-t-on assez la santé, et en rend-on assez grâces à Dieu, sans avoir jamais été malade ? et ne faut-il pas le plus souvent qu'un peu de mal rende le bien plus sensible, c'est-àdire plus grand ?
Mais l'on dira que les maux sont grands et en grand nombre, en comparaison des biens : l'on se trompe. Ce n'est que le défaut d'attention qui diminue nos biens, et il faut que cette attention nous soit donnée par quelque mélange de maux. Si nous étions ordinairement malades et rarement en bonne santé, nous sentirions merveilleusement ce grand bien, et nous sentirions moins nos maux ; mais ne vaut -il pas mieux néanmoins que la santé soit ordinaire et la maladie rare ? Suppléons donc par notre réflexion à ce qui manque à notre perception, aGn de nous rendre le bien de la santé plus sensible. Si nous n'avions point la connaissance de la vie future, je crois qu'il se trouverait peu de personnes qui ne fussent contentes à l'article de la mort de reprendre la vie, à condition de repasser par la même valeur des biens et des maux, pourvu surtout que ce ne fut point par la même espèce. On se contenterait de varier, sans exiger une meilleure condition que celle où l'on avait été.
Quand on considère aussi la fragilité du corps humain, on admire la sagesse et la bonté de Tauteur de la nature qui l'a rendu si durable, et sa condition si tolérable. C'est ce qui m'a souvent fait dire que je ne m'étonne pas si les hommes sont quelquefois malades, mais que je m'étonne qu'ils le sont si peu, et qu'ils ne le
• Rom., V, 20.
j^nt pas toujours. Et c'est aussi ce qui noiis doit feîrè estimer davantage Tartifice divin du mécanisme des animaux, dont TauteuT a fait des machines si frêles et si sujettes à la corruption, et pourtant si capables de se maintenir; car c'est la nature qui nous guérit plutôt que la médecine. Or cette fragilité même est une suite de la nature des choses, à moins qu on ne veuille que cette espèce de créature qui raisonne et qui est habillé^ de chair et d'os ne soit point dans le monde. Mais ce serait apparemment un défaut que quelques philosophes d'autrefois auraient appelé vacuum formarurriy un vide dans Tordre des espèces.^
Ceux qui sont d'humeur à se louer de la nature et de la fortune, et non pas à s'en plaindre, quand même ils ne seraient pas les mieux partages, me paraissent préférables aux autres. Car, outre que ces plaintes sont mal fondées, c'est murmurer en effet contre les ordres de la Providence. Il ne faut pas être facilement du nombre des mécontents dans la république où Ton est, et il ne le faut point être du tout dans la cité de Dieu, où l'on ne le peut êtrfe qu'avec injustice. Les livres de la misère humaine, tels que celui du pape Innocent III, ne me paraissent pas des plus utiles : on redouble les maux en leur donnant une attention qu'on en devrait détourner, pour ]a tourner vers les biens qui l'emportent de beaucoup. J'approuve encore moins les livres tels que celui de l'abbé Esprit, à la Fausseté des f^ertus humaîneSy dont on nous a donné dernièrement un abrégé; un tel livre servant à tourner tout du mauvais côté, et à rendre les hommes tels qu'il les représente.
Il faut avouer cependant qu'il y a des désordres dans cette vie, qui se font voir particulièrement dans la prospérité de plusieurs méchants, et dans Tinfélicité de beaucoup de gens de bien.... Cependant il arrive souvent aussi, quoique ce ne soit peut-être pas le plus souvent.
Qu'aux yeux de TuDhers le ciel se justifie;
et qu'on peut dire avec Claudien :
Abstul't tandem Ruflai pœna tumoltum, AbsoUitque Deos.
Mais, quand cela n'arriverait pas ici, le remède est tout prêt dans l'autre vie. La religion et même la raison nous l'apprennent; el nous ne devons point murmurer contre un petit délai que la Sagesse suprême a trouvé bon de donner aux hommes pour se re-
pentir. Cependant c'est là où les objections redoublent d'un autte côté, quand on considère le salut et la damnation, parce qu'il paraît étrange que, même dans le grand avenir de rétemité, le mal doive avoir l'avantage sur le bien, sous Fautorité suprême de cehn qui est le souverain bien, puisqu'il y aura beaucoup d'appelés et peu d'élus ou de sauvés. Il est vrai qu'on voit, par quelques vers de Prudence (Hjrmn. ante somnuni)^
Idem tamcn benignas
Ultor retundit iram, Paucosquc non piorum Patitur perire in «Tum,
que plusieurs ont cru de son temps que le nombre de ceux qui seront assez mécbants pour être damnés serait très-petit....
En nous en tenant à la doctrine établie, que le nombre des hommes damnés éternellement sera incomparablement plus grand que celui des sauvés, il faut dire que le mal ne laissera pas de paraître presque comme rien en comparaison du bien, quand on considérera la véritable grandeur de la cité de Dieu. Gœlius Secundus Gurio a fait un petîf livre, de Amplitudine Regni cœlestiSy qui a été réimprimé il n'y a pas longtemps; mais il s'en faut beaucoup qu'il ait compris l'étendue du royaume des cieux. Les anciens avaient de petites idées des ouvrages de Dieu, et saint Augustin, faute de savoir les découvertes modernes, était bien en peine quand il s'agissait d'excuser la prévalence du mal. Il semblait aux anciens qu'il n y avait que notre terre d'habitée, où ils avaient même peur des Antipodes; le reste du monde était, selon eux, quelques globes luisants et quelques sphères cristallines. Aujourd'hui, quelques bornes qu'on donne ou qu'on ne donne pas à l'univers, il faut reconnaître qu'il y a un nombre innombrable de globes^ autant et plus grands que le nôtre, qui ont autant de droit que lui à avoir des habitants raisonnables, quoiqu'il ne s'ensuive point que ce soient des hommes. Il n est qu'une planète, c'est-àdire un des six satellites principaux de notre soleil ; et comme toutes les fixes sont des soleils aussi, l'on voit combien notre terre est peu de chose par rapport aux choses visibles, puisqu'elle n'est qu*un appendice de l'un d'entre eux. Il se peut que tous les soleils ne soient habités que par des créatures heureuses, et rien ne nous oblige de croire qu'il y en a beaucoup de damnées ; car peu d'exemples ou peu d'échantillons suffisent pour l'utilité que le bien retire du mal. D'ailleurs, comme il n y a nulle raison
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qm porte à croire qu'il y & des étoiles partout, ne se peat>tt point qu'il y ait un grand eq>aGe au delà de la région des éûnles? Que ce soit le ciel empyrée, ou non, toujours cet espace immense qui environne toute cette région pourra être rempli de bonheur et de gloire. Il pourra être conçu comme TOcéan, pu se rendent les fleuves de toutes les créatures bienheureuses, quand elles seront Tenues à leur perfection dans le système des étoiles. Que deviendra la considération de notre globe et de ses habitants ? Ne sera-ce pas quelque chose d'incomparablement moindre qu'un point physique, puisque notre terre est comme un point au prix de la distance de quelques fixes? Ainsi, la proportion delà partie de l'univers que nous connaissoDS se perdant presque dans le néant au prix de ce qui nous est inconnu, et que nous avons pourtant sujet d admettre, et tous ^les maux qu'on nous peut objecter n'étant que dans ce presque néant, il se peut que les maux ne soient aussi qu'un presque néant en comparaisoa des biens qui sont dans l'univers '.