‹ Cours de philosophie de l'histoireChapitre 12 sur 55 · ISO COURS DE PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

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sur le cadavre de l’Eglise et sur le cadavre de la royauté.

Nul doute qu’il ne faille jeter l'anathème sur les crimes et les folies de cette révolution terrible; mais on ne doit pas oublier les intolérables abus qu’elle avait à détruire, les obstacles inouïs qu’elle avait à vaincre. Si elle a beaucoup démoli, c’est qu’elle avait beaucoup à démolir.

Parmi les sociétés secrètes de celte troisième période, il convient de citer en première ligne la franc-maçonnerie , depuis longtemps en décadence, mais relevée tout récemment chez nous par les inconcevables imprudences de scs absurdes adversaires. Je n’ai pas à examiner ce que la maçonnerie est devenue dans tel ou tel pays, je n’ai pas à m’occuper de la situation des loges maçonniques. La maçonnerie est pour moi de l’histoire ; si elle a dévié de ses principes, cela ne me regarde pas. Or, ces principes étaient saints et sacrés comme les droits imprescriptibles de l’humanité. Le la est si vrai qu’en 1791, la loge des francs-maçons de Paris , nommée le Cercle social, prétendant que la franc-maçonnerie avait le même but que la révolution française, la régénération du genre humain, se constitua en société publique et se proposa de devenir le centre et de prendre la direction de toutes les loges maçonniques de la terre, d’organiser une confédération universelle des francs-maçons ou des amis de la vérité, afin de ne former de tous les peuples qu’une seule famille, de bannir la haine de la terre, et de n’y laisser régner que l’amour, en faisant en sorte que tous les hommes eussent quelque chose, qu’aucun d’eux n’eût rien de trop et mie l’esclavage de ta faim fût aboli.

On a cherché l’origine de la maçonnerie en Orient, en Egypte, en Grèce, que sais-je moi? Rien de plus absurde.

Ce sont les ouvrages de MM. Sulpice Boisserée et Slieglilz

DE L'UISTOIKE. 151

sur l’histoire de l’architeeture qui nous ont fourni les meilleures notions concernant la formation de cet ordre célèbre. Krause a beaucoup écrit sur ce sujet, mais je n’ai pas encore pu me procurer ses écrits maçonniques.

Lorsqu’au xi* et au xu° siècle l’art fut déplacé et passa des mainsdesmoinesdanscelledes laïques, ces derniers, à l’exemple de leurs devanciers, se lièrent entre eux dans tous les pays par une confraternité qui leur assurait aide et secours, ou bien encore, à l’imitation des artistes byzantins et arabes, qui avaient continué les corporations romaines, ils se réunirent en corps et formèrent une confrérie qui se reconnaissait à certains signes et cachait au vulgaire les règles de son art. En Allemagne, cette association, déjà commencée par les architectes de la cathédrale de Cologne , ne se répandit généralement qu’à la fin du xin® siècle. Les membres qui la composaient portaient formellement le nom de francs-maçons, à cause de certains privilèges ou franchises dont jouissait le métier de maçon. Cette association se divisait à son tour en associations particulières qui avaient le titre de loges, du nom donné à l’habitation de l’architecte près de chaque édifice en construction. Les statuts de la franc-maçonnerie étaient tenus secrets ; avant d’être reçus, les frères s’engageaient sous serment à l’obéissance, et à garder un silence absolu sur tout ce qui concernait leurunion. Les maximes de l’art ne devaient jamais être écrites; elles étaient exprimées par des figures symboliques empruntées à la géométrie ou bien aux instruments d’architecture et de maçonnage, et la connaissance de ces symboles n’était communiquée qu'aux seuls initiés. On n’était reçu franc-maçon qu’après avoir fait des preuves de maîtrise. L’esprit mathématique des architectes du moyen âge ne voyant le bien et le

loi

beau de l'ensemble que dans la symétrie, l’ordre et l'harmonie des parties, s’avisa de soumettre à des règles invariables nonseulement la conduite de l’artiste, mais encore la conduite morale des francs-maçons. La vie de chacun devait être religieuse, honnête et tranquille. Far l’étude constante des lois de la nature, les francs-maçons s’élevèrent peu à peu à une connaissance plus épurée des vérités physiques, morales et religieuses, et se dépouillèrent insensiblement des superstitions grossières de l’époque. La confirmation de cette opinion se trouve dans les représentations sculpturales qu’offrent souvent les grandes églises et qui témoignent de l’esprit d’opposition que les loges faisaient au despotisme clérical. Au reste, une croyance plus élevée que celle du vulgaire, une croyance basée sur la législation morale du Christ, avait été admise par la franc-maçonnerie du moyen âge; celte croyance a survécu à l'objet principal et primitif de l’association, et s’est continuée jusqu’à nos jours, au moins pour la forme, dans l’institution de la franc-maçonnerie moderne (1).

Une excroissance de cette société fut celle des niveleurs, fondée en Angleterre , et qui prétendait que tous les hommes doivent être dressés au même niveau.

On reconnaît facilement que, dans l’état de nature, tous les hommes sont égaux. C’est rendre hommage au grand principe d’une justice universelle indépendante des conventions sociales; car c’est le droit qu’on entend ainsi proclamer et non le fait. Si l’clat de nature pouvait être autre chose qu’une abstraction, on comprend que là où il subsisterait, quiconque serait robuste, bien portant, intelligent, brave, aurait à sa

(1) l.ehtis, Histoire •l'Allemagne, t. Il, p. lût et i&i.

merci quiconque serait ou faible, ou malade, ou sans habileté, ou sans courage. L’instinct social, si impérieux chez l’espèce humaine, ne lui a été donné, sans doute, que pour son perfectionnement et pour son bonheur : aussi le résultat de la société doit-il être d’atténuer les effets cruels d’une inégalité extrême. Assurer à chacun des membres du corps social le plus complet développement possiblede ses facultés spontanées ou acquises, tel est le but d’une société bien organisée. C’est assez dire que les supériorités naturelles doivent y être neutralisées en ce qu’elles ont d’agressif contre le bonheur d’autrui , mais reconnues et protégées en même temps contre la coalition de l'envie et de la médiocrité. En d'autres termes, s’il doit être défendu à un homme d’abuser contre un autre ou contre tous de sa supériorité en quoi que ce soit, cet homme doit être non-seulement toléré, mais encouragé, lorsqu’il cherche à la déployer et à l’accroitre en n’en faisant qu’un légitime usage. Car si la société est faite pour garantir la foule des hommes médiocres contre l’abus de la force physique ou intellectuelle du petit nombre des hommes d’élite, elle n’est pas faite pour interdire à ces derniers l’exercice de leurs facultés privilégiées. Autrement elle serait contraire à la liberté naturelle, elle étoufferait le germe du perfectionnement individuel, seul mobile du perfectionnement de l’espèce; elle serait coupable de lèse-humanité.

Mais la société ne peut établir et conserver cet équilibre entre les droits de chacun et ceux de tous qu’en instituant des inégalités nouvelles. Celles-ci sont légitimes quand elles remplissent leur but (tels sont les pouvoirs politiques bien définis), et abusives lorsqu’elles s’en écartent; car elles peuvent devenir presque aussi oppressives et encore plus humiliantes

que les inégalités naturelles qu’elles devraient être destinées à affaiblir. L’esclavage domestique et le servage de la glèbe en offrent de tristes exemples dans l’ordre civil ; le despotisme oriental en offre dans l’ordre politique.

Ce dernier rapprochement, justifié par les principes que je viens de développer, est incompatible, je le sais, avec les doctrines des niveleurs anciens et modernes qui, ne voyant dans l’humanité que la vie matérielle, se persuadentque la fin des sociétés est d’arriver à une si rigoureuse égalisation des facultés individuelles qu’aucun homme ne l'emporte sur un autre, sous quelque rapport qu’on les compare, soit du fait de la société, soit du fait même de la nature, dont on suppose gratuitement qu’on parviendra plus tard à maîtriser les caprices. 11 est clair que si la science sociale devait se proposer ce but et accepter ce programme, l'ostracisme, tel qu’Athènes l’a connu dans ses plus mauvais jours, serait une pratique recommandable.

Mais, comme l’exige la nature des choses, plus inexorable encore que les systèmes, partout et toujours les gouvernements, quels qu'ils aient été, ont reconnu ce qu’il y a d’invincible dans les inégalités naturelles et dans les conséquences sociales qu’elles entraînent. La plus saillante de ces conséquences est l'inégalité des fortunes : nous savons que certaines législations ont favorisé ces inégalités ; mais nous savons aussi que si aucune n’a sérieusement tenté de l’abolir, d’autres, plus humaines et plus parfaites, l’ont formellement restreinte (f).

Dans les temps modernes, messieurs, l’Allemagne a vu se former la grande association des illuminés, aux formules magiques, aux initiations mélodramatiques, empruntées aux tri-

(1) Encyclopédie du gens du monde, art. Égalité.

DE L’HISTOIRE

bunaux secrets de Westphalie, au saint vehmé. La doctrine fondamentale de celle société fut la propagation universelle de la vérité, son rétablissement dans la vie de l’humanité par la liberté, et sans le secours des traditions historiques.

Parmi les sociétés de l’absolutisme, il faut distinguer, pendant cette période, la plus extraordinaire , la plus étonnante de toutes les associations humaines, celle des jésuites. Elle avait pour but le gouvernement, par des voies occultes, de tous les peuples du globe d’après le système théocratique du moyen âge. On a beaucoup parlé pour et contre cet ordre fameux, dont certes il faut condamner les fourberies gouvernementales et le dogme de l’obéissance passive envers la cour de Rome, mais qui, sous bien des rapports, doit être placé plus haut que la secte des jansénistes, leurs implacables ennemis.

Vous connaissez, messieurs, l’éternelle dispute entre le libre arbitre et la prescience ou la grâce de Dieu, abime sans fond où vient se battre comme une mer agitée la pensée de l’homme. Les deux écoles, celle des jésuites et celle des jansénistes, étaient divisées sur cette question , et depuis saint Augustin, les formules de philosophie s’étaient épuisées en explications de cet impénétrable mystère. L’école des jésuites avait admis le libre arbitre, la force de la volonté, la valeur de chacune des actions humaines, mais tout cela dans le cercle tracé par le concile de Trente ; de là cependant cette vie élégante et laborieuse, ce perpétuel mélange de la religion et du siècle. Les jésuites étaient à la tète d’idées larges et humanitaires ; leur organisation était une république élective sous une dictature; mais par cela même elle n’était pas libérale. Fondaient-ils un gouvernement colonial, c’était un magnifique établissement, où jusqu’à un certain point la souve-

raineté du peuple n’avait pas à se plaindre. Se chargeaient-ils de l’éducation publique, rien ne pouvait se comparer à l’ampleur de leurs conceptions, à la puissance de leur enseignement. Mais la vaste initiation par la robe courte , qui les unissait intimement aux sommités politiques, gâtait le bien même qu’ils pouvaient faire (I).

Quant aux jansénistes, ils se composaient de gens honnêtes, mais de celte sévérité rigide qui ne pactise jamais avec la faiblesse de notre nature; comme ils partaient de l’idée que tout provient de la grâce, c’était par la prière, la macération, le jeûne, qu’ils cherchaient cette volonté du Christ qui les dispensait de liberté dans les actions humaines. Beaucoup méditer sur soi, comme les philosophes du paganisme et les Pères de l’Eglise, à la physionomie sévère , à la mise plus que modeste, telles étaient les maximes des jansénistes, professées par leurs plus zélés sectateurs.

Il suffit d’avoir exactement défini ces deux écoles pour comprendre que les jésuites devaient rattacher les esprits élégants, doux, timidement jetés dans le monde, ces caractères croyants et faibles, aimants et secourables, le jeune homme qui se couvre de fleurs, la jeune fille, Madelaine repentante, le courtisan que l’ambition entraine, les gouvernants qui ont besoin de force dans le commandement et de pardon pour les fautes du pouvoir. Les jansénistes, au contraire, appelaient à eux les esprits exacts, mathématiques, les énergiques logiciens de la morale catholique, les consciences sévères, sombres, tourmentées par les dégoûts de la vie. Le jansénisme convenait souvent aux âmes désillusionnées, aux imaginations agitées de

(1) Voyez Cnpefigue, Louis XIV, t. VI, p., 302, éd. de Paris.

DE L’HISTOIHE.

grands doutes, ou à ees cœurs froids, secs, sans entrailles pour pardonner aux autreset à eux-mèmes. Cette différence d’ccoles explique les succès des jésuites auprès du monde et de la cour; on aimait l’indulgente morale qui conciliait le salut avec cette vie de passions et d’entrainement que la nature a placée au cœur de l’homme (4).

Après la révolution française, qui terrassa ces noirs géants, les combats du libéralisme et de l'absolutisme sont devenus patents, publics, et d'autant plus ardents, plus passionnés.

Les absolutistes, pour légitimer leur système, invoquent la religion chrétienne, tandis qu’ils devraient bien savoir que le despotisme s’accorde très-mal avec la morale chrétienne, qui proclame la dignité de l’homme, son inaliénable liberté, l’importance de chaque individu aux yeux de Dieu et relativement à l’espèce ; ou bien ils font reposer leur doctrine sur le droit divin, sur la supposition d’une élection spéciale que Dieu aurait faite de telle maison pour gouverner tel peuple, doctrine aujourd’hui surannée et repoussée par les peuplesqui, témoins journaliers, sinon victimes de faiblesses ou de vices qu’on ne saurait plus leur cacher, prétendent prendre eux-mèmes en mains leurs plus chers intérêts, et pensent qu’avant de disposer de leurs personnes, de leurs enfants , de leurs biens, il faut au moins qu’on les consulte.

Le principe libéral touche incontestablement de plus près à la haute mission de l’humanité; mais il lui manque, généralement parlant, la profondeur de la science sociale , dont il a absolument besoin s’il veutse maintenir avec gloire. Si, philosophiquement parlant, l’absolutisme a pour base le principe historique,

(1) Cape figue, Louis XIV, t. VI, p. 30i.

le slabilisinc de ce qui existe, le libéralisme ne s’appuie que sur une physique et une psychologie expérimentales ; et, par une inconcevable aberration, il tombe souvent dans le despotisme qu’il reproche si violemment à ses adversaires.

Le grand mathématicien-philosophe Wronsky a caractérisé (i) avec sa supériorité habituelle les principes défectueux des deux partis. Voici ce qu’il dit, entre autres : « Les deux partis politiques, les libéraux et les illibéraux, si opposés dans leurs tendances, ne distinguent pas encore, d’une manière didactique, le vrai et le bien, quoique ce soient là manifestement les véritables et uniques buts respectifs de leurs tendances opposées.

« Mais pour peu que l’on cherche à approfondir les conceptions du vrai et du bien, on s’aperçoit bientôt de leur différence caractéristique, provenant de ce que le vrai implique la RÉA- LITÉ DU SAVOIR, et de ce que le bien implique au contraire la RÉALITÉ DE L’ÈTRE; différence que le génie du langage a déjà su distinguer d’une manière positive, en attribuant des mots tout à fait différents à ccs conceptions opposées. Pour mieux faire sentir cette différence essentielle, il nous suffira ici de quelques exemples, afin de montrer que le vrai n’est pas toujours le bien, et réciproquement que le bien n’est pas toujours le vrai. Ainsi, les droits de l’homme, tels qu’ils ont été proclamés dans la révolution française, appartiennent , sans contredit, à ce qui constitue le vrai, puisqu’ils résultent immédiatement de la liberté et de la dignité morale de l’homme, qui sont absolument vraies ; et cependant, la réalisation de ces droits, c'est-à-dire leur application pratique, sous toutes les

(1) Dans son Messianisme ti (laits son Bulletin de l'union antinomie nne.

formes imaginables qu'on a essayées, conduit constamment à l’anarchie et par conséquent à l’injustice, qui n’appartiennent certainement pas à ce qui constitue le bien. Au contraire, les devoirs de l'homme, tels qu’ils sont proclamés par une souveraineté dépendant de la grâce de Dieu, appartiennent sans doute à ce qui constitue le bien, puisqu’ils peuvent seuls, dans toutes les situations des États, réaliser, d’une manière permanente, l’ordre et la justice, par là même qu’ils se rattachent immédiatement au règne de Dieu, qui est institué par l’Église, et qui est éminemment moral ; et cependant, si l’on compare ces devoirs de l’homme, résultant d’une souveraineté divine, avec les droits absolus de l’homme, dont nous venons de parler, et qui sont essentiellement vrais, on trouve qu’ils n’y répondent pas tout à fait, et par conséquent qu’ils n’appartiennent pas complètement à ce qui constitue le vrai (1). »

D’une autre part, messieurs, le libéralisme s’est borné à contester, à nier le passé et à ne rien affirmer, à ne rien construire pour le présent et l’avenir. La liberté dont il a doté le monde est, sans doute, un bienfait immense, un présent des cieux j mais cette liberté porte la marque de toutes les imperfections du principe qui l’a engendrée. Elle n’est que négative, tandis qu’elle devrait être affirmative, c’est-à-dire sociale. Un des grands mérites de Fourier, c’est d’avoir mis le doigt sur cette plaie.

La liberté négative, simple ou corporelle, c’est, dit-il, le sort du pauvre qui a un très-petit revenu, le strict nécessaire, la ration militaire. Il jouit d’une liberté corporelle active,

(1) Hullclin i/o l'union anliiioiniennc, p. 18.

parce qu’il n’est pas forcé au travail , comme l’ouvrier privé de tout revenu. Il est libre, par exemple, d’aller à l’Opéra; mais il faudrait de l’argent pour y entrer ; et il reste à la porte de l’Opéra. Avec sa fierté du beau nom d’homme libre, il n’a que des fumées en fait de liberté sociale , il n’est que membre passif de la société.

Cependant il est bien plus libre que l’honnéte ouvrier réduit à travailler sous peine de mourir de faim et n’ayant, dans la semaine, qu’un jour de liberté corporelle active, le dimanche, auquel certains philanthropes, qui tous les jours assistent aux brillantes réunions du grand monde ou tiennent cercle chez eux, voudraient encore lui interdire de prendre quelque répit. Tous les autres jours, l'ouvrier est en liberté corporelle passive, car l’atelier est pour lui un esclavage indirect; mais, au fait, il est incomparablement plus heureux que l’esclave, qui n’a de liberté corporelle ni en actif ni en passif. Et, remarquez-le bien, messieurs, ce bonheur suprême dont jouit l’ouvrier est le lot de cette immense classe de citoyens respectables, connus sous le nom de gens de lettres, lorsque l’intrigue et la bassesse ne leur ont pas jeté les grosses places et les gros appointements. Le même bonheur est encore celui de cette innombrable catégorie de négociants, marchands, travailleurs utiles, compris dans la désignation générale de petite bourgeoisie.

La liberté active, corporelle et sociale, la véritable liberté suppose unité d’adhésion, le consentement individuel de tous, leur association harmonique pour l’exercice des travaux sociaux et pour le maintien de l'ordre et du progrès, tandis que, dans l’état actuel de la civilisation, le peuple est partout en étal de soulèvement intentionnel, comprimé par la crainte des prisonsetdes galères

l)E L’HISTOIRE. 1f>l

Mais pour que le peuple puisse donner librement son consentement à telle ou telle mesure de la société, pour qu'il puisse voter , sufTrager en connaissance de cause , que lui faut-il ? Il lui faut du bien-être et de l’instruction.

Si donc le libéralisme veut réellement la liberté, s’il appelle de tous ses vœux le développement intellectuel du peuple et l’avénement de la justice sociale, il doit se garder, de toutes ses forces , de rester dans les ornières usées du vieux constitutionnalisme ; mais il ne doit pas non plus se jeter à l’étourtlie dans tout ce qu’on nous présente aujourd’hui comme voie de progrès ; il doit peser la valeur des moyens qu’on propose pour aller au but; il doit s’appliquer à trouver les conditions de l’aisance universelle et individuelle , seules bases possibles de l’indépendance universelle et individuelle , et par conséquent , du développement des droits et des libertés , de la véritable émancipation de tous (I). Il ne faut, messieurs, aux généra- (ions nouvelles ni sans-culottes, ni épiciers, ni république à la Robespierre , ni constitution à l’anglaise : il leur faut une démocratie de dieux terrestres, où régnent l’activité, la probité et le bonheur. Il faut un ordre social qui présente un vaste champ d'exploitation et d’éducation , où toute spécialité trouve sa sphère , toute vocation son développement ; où chacun , sans distinction d’origine ou de fortune , obtienne sans peine des moyens d’existence et d’instruction pour lui et pour sa famille (2).

Qu’ils étaient sages et clairvoyants ces hommes d’honneur, ces hommes de vertu et de probité, qui étaient à la tête du li-

(1) Considérant, Destinée sociale.

(2) Mon Introduction, p. 171.

béralisme français avant l’explosion du volcan de 1789! Écoutons Necker, le banquier Necker : « Qu'importent aux prolétaires, dit-il, vos lois de propriété, ils ne possèdent rien ; vos lois de justice , ils n’ont rien à défendre ; vos lois de liberté, s’ils ne font rien, demain ils mourront de faim (1)! »

Vous parlez de garanties; mais désirez-vous de savoir quelle est la meilleure des garanties, le célèbre ministre deLouisXVI, Turgot, va vous le dire. « Dieu, en donnant à l’homme des besoins, en lui rendant nécessaire la ressource du travail,

A FAIT DU DROIT DE TRAVAILLER LA PROPRIÉTÉ DE TOUT HOMME, et

cette propriété est la première, la plus sacrée , la plus imprescriptible de toutes. Si le souverain doit à tous ses sujets de leur assurer la jouissance pleine et entière de leurs droits, il doit surtout cette protection à cette classe d’hommes qui, n’ayant de propriété que celle de leur travail et de leur industrie , ont d’autant plus le droit et le besoin d’employer dans toute leur étendue les seules ressources qu’ils aient pour subsister (2). » Et Sainl-Just, le fougueux Saint-Jusl, n’a-t-il pas dit que le travail et le pain sont le droit du peuple? Je vais plus loin, moi, et je dis qu’ils sont le droit divin de l’homme (3); mais je vous le demande à vous Saint-Just et aux vôtres, qu’avez-vous fait en réalité pour assurer ce droit au peuple? Rien, absolument rien. Vous avez prononcé de nébuleux et sanglants discours sur la justice, vous avez décrété par assis et levé le Dieu -Nature et les vertus païennes de l’anti-

(1) Mon Introduction, p. 170.

(2) Préambule de t'édit de février 1770.

(3) Mon Introduction , p. 171.

quité(l); et le peuple, nu, affamé, désillusionné, finit par tourner le dos au beau soleil qui, au jeu de paume, avait lui sur sa tête, et se jeta entre les bras du despotisme, qui lui procura ce que n’avaient pu lui donner toutes vos vieilleries renouvelées de Minos et de Lycurgue, c’est-à-dire du pain et des vêtements (2).

(1) Voyez, dans le Moniteur universel, le discours prononcé par Robespierre à la fêle de l’Êlrc Suprême , et un autre sur la théorie du gouvernement révolutionnaire.

(2) Cette opinion, que nous avons déjà émise en 1836, dans notre Introduction à l’histoire, est aujourd’hui confirmée par les plus fougueux apologistes des hommes et des choses de 93. Écoutons : « C’est là peut-être la question fondamentale et capitale ( l’organisation du travail ); c’est celle qui peut avoir le plus d’influence sur les vertus et le bonheur des hommes, sur l'ordre ctJa paix publique; c’est celle qui intéresse le plus la tranquillité des riches, c’est la plus digne des méditations des amis de l'humanité... Car c’est en divisant le peuple que, depuis le commencement du monde, l’aristocratie est parvenue à le maîtriser, c’est en achetant une partie des travailleurs (que la misère expose à se rendre), en la lançant contre l’autre partie, en payant des hommes du peuple pour en faire des mouchards qui les désorganisent , des traîtres qui les livrent et des soldats qui définitivement jettent leurs frères dans les cachots.» (Gabet, Histoire populaire de la Révolution française, t. II , p. 224-234. ) — » Quel malheur pour la France que ces divisions , ces discordes (des Girondins et des Jacobins, puis des Jacobins entre eux-mémes), qui vont tout paralyser et tout arrêter, quand il faudrait ne s’occuper que de la défense du territoire et des améliorations dans la nourriture , le vêtement, le logement et l’éducation du peuple. » (Idem , ibidem , t. III, p. 187.) — L'égalité politique peut s’écrire dans quelques lois politiques ou constitutionnelles; l’égalité sociale ne peut se buriner que dans un ensemble complet de lois civiles , industrielles , financières , territoriales ; elle ne peut être que le résultat d’une vaste science économique , étudiée , créée pour arriver

ir

Le libéralisme, s’il comprend ses devoirs, a une belle mission à remplir : il est appelé à procurer au peuple ce que

à ce but. Pour la classe la plus nombreuse , elle glt presque tout entière dans la question du salaire, question immense qui ne touche pas seulement à la vie matérielle des hommes , mais à leur vie morale , à leur indépendance comme citoyens, à l'éducation intellectuelle et professionnelle de toute la génération qui s’élève par les soins , par le travail de tant de pères de famille, prolétaires laborieux. — La convention se trouva condamnée, lorsqu’elle voulut travailler à fonder l’égalité sociale, à s'appuyer sur les bases d’une économie politique dont la conséquence la plus incontestable était nécessairement l’inégalité la plus absolue. De là l’impuissance de la convention à léguer à l’avenir des améliorations durables en faveur de la classe la plus nombreuse; de là son impuissance, malgré les efforts les plus généreux , à poser les premiers fondements de l'égalité sociale... Que cette leçon ne soit point perdue pour l'avenir. Si nous voulons un jour fonder l’égalité, autant qu’elle peut se réaliser progressivement avec les aptitudes différentes des hommes, commençons par créer , par formuler l’économie politique de l’égalité sociale. C’est le plus beau travail qui puisse appeler les méditations des hommes. » (Fastes de la Révolution française, par à. Marrast et Dupont, t. I, p. 397.) — Le témoignage de M. Louis Blanc n’est pas moins précieux: » Quand les politiques purs parlaient de mettre un consul à la place d’un roi, de substituer le suffrage universel au monopole électoral, de détruire le système bicaméristc , on pouvait leur répondre : « A merveille ! Mais lorsque tout cela sera fait, que ferons-nous? L’ouvrier restera-t-il dans cette servitude qu’on appelle le salaire? Le petit cultivateur continuerat-il à vivre sous cette ignoble souveraineté qu’on appelle l’usure? Le sol continuera-t-il à se morceler, sous les lois de l’exploitation individuelle, jusqu’à ce qu'il soit réduit en poussière? L’industrie conliuucra-t-elle à être un champ de bataille qui ne diffère de l’autre qu’en ce sens que les morts ici ne sont pas même enterrés? Et ne serait-il pas à propos de réfléchir un peu à tout cela, pour n’ètre pas pris à l’improviste? Car malheur au voyageur qui s’engage dans une route qu’il ne connaît pas !

DE L’HISTOIKE.

ne lui ont donné ni 89, ni 93, ni 1830 ; et il lui est possible de le lui procurer s’il veut bien sérieusement s’en occuper. Qu’il ne l’oublie pas : le prolétariat et le paupérisme marchent à grands pas. C’est dans les villes que s’amoncellent ces deux fléaux, que grouillent des armées de barbares vivant au jour le jour, sans qu’il y ait entre eux et leurs maitres le lien qui existait entre le seigneur et son vassal. Ces armées-là sont menaçantes pour la civilisation; car, indépendamment des perturbations industrielles qui arrachent quelquefois subitement à des populations ouvrières le morceau de pain qui les sustente, des crises politiques peuvent exciter des luttes intérieures et des guerres civiles (1).

Ma thèse, d’ailleurs, est appuyée par un triste et douloureux événement contemporain , que je suis forcé de rappeler bien malgré moi, parce qu’on semble l’avoir oublié trop vite (2).

A l’époque des premiers troubles de Lyon , je dis des premiers troubles, c’est-à-dire avant qu’ils n’eussent été exploités par une opposition plus creuse que le crâne desséché d’un squelette de mille ans, par une opposition retentissante comme un tombeau vide ; quelle était le sujet de la querelle? Le sujet

Malheur aux révolutionnaires qui n'ont pas somlé d’avance toute la profondeur du principe qu'ils écrivent sur leur drapeau! C’est parce qu’ils ont été pris à l’ improviste que tous ces géants de 1793 ont péri violemment les uns après les autres , les uns par les autres, et beaucoup stérilement. » Voy. la Revue du Progrès, n° de juin de cette année.

(1) Considérant, Destinée sociale.

(2) Au moment où je corrige les épreuves de cette leçon, le gouvernement français est aux prises avec les coalitions des ouvriers parisiens. Quand donc pcnscra-t-on à appliquer au mal d’autres remèdes que ceux de la bastonnade et de la fusillade?

lOfi COUBS 1>E PHILOSOPHIE

était net et parfaitement dessiné. La querelle était revêtue de son véritable caractère , du caractère industriel , sous lequel elle se révélait si franchement que les insurgés conspuèrent avec un égal mépris le drapeau rouge et le drapeau blanc ; leur drapeau à eux, ce n’était pas non plus le drapeau du milieu, c’était un drapeau noir, et sur ce signe du deuil et du désespoir, il y avait écrit :

Vivre en travaillant, ou mourir en combattant (T)! »

J’ai dit tout à l’heure, messieurs, que le libéralisme, s’il ne veut pas se perdre en présence des principes qui se débattent actuellement dans les pays civilisés de l’Europe, doit éviter deux extrêmes également à craindre. Je m’explique.

Récemment un parti a proclamé comme sa devise : Tout pour le peuple et rien par le peuple ! C’est annoncer qu’il abandonne l’un des deux buts de la société, le perfectionnement. En effet, l'homme qui peut se dire citoyen, l'honunc qui est arrivé aux charges publiques, est, par ce fait seul, un être supérieur à celui qui ne connait que la force d’autrui et sa propre obéissance; de toutes les sciences, la plus relevée, la plus digne de l’attention et de l’étude de tous les hommes, la

(I) Considérant , t. 1 , p. 261. — Déjà on 1789 les masses pensaient à peu près dp même. Dans les journées orageuses du !> et du 6 octobre , le peuple s’étant transporté de Paris à Versailles, envahit la salle de rassemblée nationale . au moment où l'on allait discuter un projet de t ode criminel. Les femmes et les hommes qui remplissaient les galeries et même les bancs , el qui ne comprenaient pas l'opportunité d'une pareille discussion , l'interrompirent en criant : Pu pain ! du pain ! pas tant île tomjs discours.

DE L’HISTOIRE

plus intimement liée au développement moral, à la bienfaisance universelle , c'est celle qui enseigne à rendre les peuples heureux. De tous les exercices de l’esprit, celui qui développe le plus l'intelligence , celui qui exige et fait atteindre le plus de connaissances, c’est le concours aux affaires publiques, disons mieux, aux fonctions sociales. Or, de toutes les fonctions, celle qui ennoblit le plus lecaractère, celle qui donneà l’homme le plus haut sentiment de sa dignité, de la probité qu’on attend de lui, de l’honneur qu’il ne doit jamais compromettre, c’est la participation des citoyens à la souveraineté. Déclarer qu’on ne fera rien par le peuple, c’est annoncer qu’on veut priver l’universalité des membres d’une société de ce puissant stimulant à rechercher la vertu , de cette instruction variée , attachante et toujours nouvelle, de cette dignité de caractère, de cette élévation de sentiments que l’homme ne peut trouver que dans l’exercice de la liberté.

Mais à ce cri de guerre un autre parti a répondu par une autre maxime tout aussi absolue et non moins fausse. Tout pour le peuple et par le peuple! a-t-il dit, faisant voir qu’il a également perdu de vue un des buts de la société. Tout par le peuple! Eh! a-t-on établi que le peuple est préparé à tout? A-t-on démontré que les plus hautes lumières seront adoptées par la foule, que la constance des plus courageux soutiendra son audace, que la prudence des plus habiles réglera son impétuosité? Comment s’est-on assuré qu’on pourra trouver en elle l'unité de dessein, la prévoyance, la persistance, la libéralité pour opérer les grandes choses, l’économie pour ménager et assurer la fortune publique? Certes, ce n’est pas par la théorie qui nous enseigne proverbialement que l’affaire de tous n’est l’affaire de personne ; ce n’est pas non plus par

l’histoire, qui rend témoignage, à chaque page, des préjugés, de l’inconstance , des terreurs paniques , de la témérité , de la versatilité, de l’imprudence, de la prodigalité ou de la lésinerie de la multitude. Si chaque homme tient de la nature le droit de réclamer une participation aux affaires publiques de la société, il est vrai aussi, d’une autre part, que la société ellemème a des droits et des devoirs à remplir, droits et devoirs qui doivent être mis en corrélation avec ceux des individus. La société doit tendre à déférer toutes les fonctions importantes à ceux qui sont les plus propres à s’en bien acquitter, et c’est ainsi qu’elle pourvoit au bonheur de tous. Elle doit organiser le pouvoir pour le plus grand avantage de la généralité, et dans ce but, elle appelle à une influence plus décisive ceux à qui elle reconnaît le plus de talents, de vertus, de lumières et d’expérience ; ceux qui, chargés des destinées d’un peuple, pourront le mieux lui faire accomplir son passage à travers tous les écueils , et le peuple ne doit pouvoir exercer sa liberté que dans le cercle des conditions exigées à cet effet. La société doit fonder des institutions rien que dans le but de former les plus capables et les plus dévoués , et les droits de l’élection populaire devront être restreints dans cette sphère. Que l'on se garde de perdre de vue cette double condition !

Les deux partis opposés que nous venons de signaler ne diffèrent entre eux que sur la forme extérieure du gouvernement, monarchique ou républicaine ; mais, [jour le fond, ils tombent, sans le vouloir, parfaitement d’accord. Examinez de près l’essence de leurs théories et vous trouverez que toute la science sociale, pour eux, consiste dans la séparation hostile ou fout au moins défiante du pouvoir législatif et «lu pouvoir

exécutif. Mais qu’il y ait séparation des pouvoirs , indépendance réciproque, pondération même, et la conséquence des deux systèmes sera, en dernière analyse, l’anarchie, une guerre civile ou une révolution ; et il y aura toujours, comme l’a dit si naïvement M. Guizot, une opposition vivante, ardente, passionnée, qui reprochera au gouvernement toutes les fautes, tous les malheurs, et dont les accusations trouveront toujours créance auprès des masses.

Pour remédier à ces maux que faut-il? Il faut que la machine du gouvernement fonctionne; il faut non pas la séparation des pouvoirs, mais leur coopération pour un même but ; il faut non pas la balance des forces , mais leur union ; il faut qu’une seule volonté résulte toujours du choc et de la fusion des volontés diverses , mais de telle sorte que toutes ces volontés aient été entendues , que tous les intérêts aient été consultés , que toutes les causes aient été plaidées , et que l’expression de la plus haute vertu qu’on puisse trouver dans un pays, éclairée par la plus haute intelligence, prononce enfin sans appel sur toutes les questions. Il faut enfin que le règne de l’harmonie advienne.

Répétons-le, messieurs, pour ne pas l’oublier : la constitution n’est pas une charte monarchique ou républicaine; elle comprend toutes les habitudes d’une nation , ses affections , ses souvenirs , les besoins de son imagination ; puis les grands buts de l’humanité , le développement des sciences , des arts , de l'industrie, au profit de tous (I). Aucun parti politique n’a encore rien tenté pour arriver à ce résultat. Quelques hom-

(I) Encyclopédie tien gens du monde , article Constitution , par M. de Sismondi.

COUflS DE PHILOSOPHIE

mes privilégiés s’en oecupcnt en silence. Mais jetez les yeux autour de vous , et vous verrez quel chaos.

Au défaut d’une pensée générale , directrice, reliante, soutenue par mille autres pensées harmoniquement subordonnées, l’Europe est livrée à un continuel mouvement oscillatoire entre les tentatives d’un pouvoir caduc et les emportements d’une démocratie qui rejette tout frein social et qui ne sait parvenir arien. Le gouvernement, tel qu’il est, n’est l'affirmative d’aucune chose ; l'amour meme de la liberté est devenu un poison fatal , un amour corrosif, venimeux, haineux, implacable; la presse, si grande et si utile d’ailleurs, est toujours la voix négative de tout ; c’est le génie de Goethe qui dit toujours non, der immer vemeint; aucune formule nette de civilisation ni de politique; mille opinions, mille systèmes, mille langages; tout cela va, vient, recule, se contredit, se querelle, se heurte, admet, rejette; c’est un tournoiement perpétuel de formes et de figures étranges; c’est toujours encore cette danse fantastique du moyen âge, où la Mort, menant le branle, entraine dans le même quadrille le pape et l’humble moine , le simple soldat et l’empereur, la princesse et la chambrière(t).

Cependant, messieurs, les croyances ébranlées de l'homme, la perturbation des idées , le vide affreux de l’àme , les révolutions des villes et des empires, les secousses des travailleurs, l’écroulement de toutes les institutions et de toutes les idoles éphémères des partis, les retentissements en Asie en en Amérique, tout nous dit que nous touchons à une des plus grandes et des plus complètes rénovations sociales (2). Mais nos yeux

(1) Mon Introduction , p. 99 et 100.

(2) M . de Lamartine , Voyage en Orient.

DE L’HISTOIRE

ne verront jamais le troisième âge de l’humanité, jamais il ne nous sera donné- de crier comme les nautoniers heureux de Colomb : Terre! terre!

C’est aux jeunes générations de mieux comprendre et le passé et l’avenir : elles pourront ce qu’elles voudront, j’en atteste et les pages de l’histoire, et les cendres des héros de l’humanité, et les monuments de l’admiration et de la reconnaissance des peuples. Ce n’est pas en vain que les mânes des grands hommes des temps passés et des temps modernes voltigent invisibles autour de nous. Pendant leur terrestre activité , ces hommes ont préparé et amené les temps meilleurs dont nous jouissons. La postérité compte sur nous, elle compte que nous aussi nous mériterons bien de l’humanité ; que nous aussi nous saurons agir avec bonne foi , mais avec ardeur, avec dévouement ; que tout en résistant avec énergie aux égarements du siècle , nous aussi nous contribuerons à imprimer à ce siècle un caractère qui pourra servir d’étoile polaire aux générations à venir (1).

A nous donc qui marchons courbés et voûtés comme si les blocs granitiques des siècles pesaient sur nous, à nous donc encore les peines et les souffrances ; à d’autres le bonheur ; à nos descendants à bénir votre avènement, filles du ciel et de la terre, divines harmonies ! « Mais soyez nos guides, vous qui assemblez et divisez les éléments, vous qui formez tous les êtres qui végètent et tous ceux qui respirent. La nature a réuni dans vos mains le double flambeau de l’existence et de la mort... Tour à tour vous donnez la vie et vous la retirez, non pour le plaisir d’abattre , mais pour le plaisir de créer

(!) Mon Introduction, p. 115 et 16.

sans cesse. Sans vous, tout serait dans un éternel repos ; mais partout où vous portez vos douilles flambeaux, vous faites naître les doux contrastes des couleurs, des formes, des mouvements. Les amours vous précèdent et les générations vous suivent. Vous agissez sans cesse, au sein de la terre, au fond des mers, au haut des airs (!).»

(1) Bernardin de Saint-Pierre, Harmonies de la Nature.

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