SEPTIÈME LEÇON
9 mars 1840.
Troisième âge de l’humanité. — Mouvements en Orient. — Description du troisième âge. — Nécessité de proclamer les doctrines de cet âge. — Naissance et influence des nouvelles idées religieuses. — Disparition du mal. — Résumé. — Grande puissance de l’association. — Tentatives d'association : les armées, les couvents, les frères moraves, les jésuites, les quakers. George Fox, Robert Owen, Henri Saint-Simon et ses disciples ; Charles Fourier et son école. — C’est aux générations du xix e siècle de résoudre le grand problème de l’association.
Messieurs,
Nous sommes arrivés au troisième âge principal de l’humanité, à l’âge de la plénitude, de l’harmonie, à l’âge de l’avenir. Non-seulement l’Occident achève le second âge et se prépare au troisième , mais l’Orient aussi a fait un pas vers cette époque. Les Afghans, les Seikhs, les Wahabites, ne sont pas restés stationnaires; l’Inde orientale même, l’Inde britannique, a été récemment agitée par le brahmine Rammohun-lloy, mort le 27 septembre 1833, à Londres, où il s’était rendu pour ré-
clamer de la chambre des communes une loi tendant à assurer au peuple indou le droit de propriété et la liberté de la presse (1). En Perse, les sofis prêchent l’unité de Dieu et la fraternité universelle (2). La Chine même, la vieille Chine, malgré ses institutions qui semblent la condamner à ne jamais entrer dans la voie du progrès social, aura, sans doute, un jour son époque de lutte dans laquelle l’humanité tentera de conquérir quelques-uns de ses droits. Déjà l’on sait qu’il existe dans ce pays plusieurs sociétés secrètes : celle de la Triade et celle du Nénufar blanc reconnaissent un chef chinois que la police mandchoue n’a pu encore découvrir. Ces sociétés ont pour but de secouer le joug des barbares et de faire régner la liberté. La Providence n’a pas condamné l’espèce humaine à gémir et à ramper sans cesse sous la verge du despotisme (3).
Après que, dans l’àge précédent, l’humanité s’est posée et développée en tous sens , dans ce troisième , elle réunit synthétiquement ses membres épars et se constitue en un organisme où les besoins et les intérêts physiques, intellectuels et moraux trouveront satisfaction et apaisement. L’humanité sera une, mais elle ne sera pas uniforme, c’est-à-dire qu’elle n’étouffera pas brutalement les individualités nationales; mais elle les combinera, elle les fondra harmoniquement. On comprendra que l’homme étant l’être intelligent et puissant par
(1) Voir la dissertation de ce hrahminc sur les Védas, dans le Monthly Magasine, numéro de juin 1817.
(2) Malcom, History of Pertia, et Account of the Sooffies, t. II, I>. 382-426.
(3) Voir mon Histoire ancienne, article Chine, et la Géographie de Malte-Brun.
DE L’HISTOIRE
excellence au milieu des autres êtres qui l’environnent, il est, par le fait, sur son globe, la créature rcctrice ; que c’est à lui de présider au développement de cette vie terrestre, d’embellir la planète qui lui a été confiée; qu’il a reçu toutes les facultés pour parer son noble domaine , pour tirer du sein fécond de la nature toutes les richesses qu’elle recèle et que le génie humain est appelé à faire éclore; enfin, on aura reconnu que la destinée terrestre de l’homme est la gestion de son globe. Sur ce globe, un gouvernement unitaire serait le centre des grandes opérations de toute espèce exercées par les nations des différents continents. Puis vous verriez autour du gouvernement central des gouvernements du second ordre, qui présideraient à l’administration des divers continents; puis des gouvernements du troisième ordre à la tête de ces nouvelles circonscriptions; puis dans ceux-ci des gouvernements centraux, et au-dessous, les administrations provinciales et communales (I).
II faut remarquer que tous ces centres d’administration , dont l’ensemble formerait sur le globe la grande hiérarchie sphérique, ne seraient tous que des congrès de différents ordres, nommés par les populations dont ils auraient à traiter les affaires (2).
En matière de religion, si, dans le second âge, c’est d’abord l’idolâtrie qui a régné , puis l’idée de Dieu comme Être suprême existant au-dessus et en dehors du monde et de l’humanité ; dans ce troisième âge , Dieu sera considéré comme renfermant en lui, sous lui et par lui, la raison, la nature et
(1) Considérant, 1. 1, p. 21.
(2) Idem, ibid., p. 26.
l'humanité , et comme étant le seul Être qui contient organiquement la vie de la raison , de la nature et de l’humanité , comme vivant harmoniquement , mais à titre d’Étre primordial, de la triple vie de la raison, de la nature eide l’humanité. Cette idée conduira le genre humain à la religion universelle et complète, à la seule religion digne de lui; et contre celle-là, je vous l’assure, ne prévaudront ni les portes de l’enfer ni les portes de l’obscurantisme.
Les conceptions religieuses de ce troisième âge, ces conceptions inspirées à la fois par la tête et le cœur, par l’intelligence et le sentiment , réagiront avec force sur la science , notamment sur la science philosophique de l’histoire, à laquelle elles révéleront son premier et son deritier mot. L’humanité étant reconnue comme un être vivant en Dieu, elle comprendra qu’elle est un membre actif et puissant du seul règne infini de Dieu, et que chaque partie de l’humanité, c’est-à-dire tout individu , est appelée à s’unir à Dieu dans cette vie.
C’est à ceux qui maintenant partagent déjà ces opinions de s’entendre entre eux pour les proclamer du haut des toits, dans les livres , dans les journaux ; de descendre dans le peuple, non pour exciter ses mauvaises passions ou pour lui prêcher de nauséabondes vieilleries, mais pour lui annoncer cette bonne nouvelle et le préparer à un meilleur avenir ; car ne l'oublions pas, c’est une philosophie surnaturelle qui a enseigné le christianisme; et ce sont des hommes qui ne savaient ni lire ni écrire qui ont mis cet enseignement en pratique. C’est aux hommes sympathiques, aux hommes qui se sont intimement pénétrés du sentiment religieux, à ceux dont le cœur déborde d'amour, dont les moindres paroles exhalent
DE L’HISTOIRE
comme un parfum de douceur et de bonté, de se répandre dans toutes les classes de la société, de s’asseoir dans le cœur de l’homme même pour en chasser l’égoïsme, la bassesse et la méchanceté , ces éternels ennemis de tout véritable progrès, et contre lesquels tous les changements politiques sont radicalement impuissants. Cette mission est difticile , trcs-difficile ; c’est tout un martyre, il n’y a pas là des haines à fomenter, des ambitions à assouvir, des places à convoiter, mais il y a des habitudes mauvaises à changer, des mœurs vicieuses à transformer, des peuples tout entiers à améliorer.
Vous qui vous dites apètres de l’avenir, et qui avez toutes les souillures du présent; vous qui parlez de fraternité, et qui n’avez que des idées de haine et de vengeance, avez-vous jamais fait attention à cette grande réforme du christianisme? Les disciples de Jésus ont-ils, comme vous, semé le vent pour récolter la tempête? Non, ils ont laissé là les vieilles idées, ils se sont dit : Réformons les idées, corrigeons les mœurs, et tout sera fait. Eh bien ! vous aussi qui vous posez en amis ardents de la vertu et de la vérité, prouvez que vous êtes sincères , prouvez que vous ne voulez pas troubler la société dans votre intérêt personnel , mettez-vous à l’œuvre, laissezlà le bagage de tous les vieux systèmes, et réformez les idées et les mœurs; mais, je le répète, c’est une tâche bien pénible, vous n'aurez d’autre perspective que la croix du Christ , le bâton blanc de saint Pierre et la couronne d'épines du martyre; mais voyez devant vous, et du haut des deux brillent déjà les palmes delà récompense; regardez derrière vous, et des générations tout entières s’agenouillent aux pieds des impérissables monuments que vous élève leur reconnaissance.
Messieurs, Dieu étant conçu de la manière dont nous venons de le dire , il est impossible qu’il y ait sur le globe plus d’une religion et que l'humanité se morcelle en mille individualités hostiles. Une lumière nouvelle viendra à naitre sur ces grandes questions. On comprendra que les hommes doivent vivre dans la vie de Dieu , en reconnaissant et en pratiquant ce qui est éternellement vrai (le vrai absolu), éternellement bien (le bien absolu) dans toute la pureté de leur cœur, c’est-à-dire sans expectative de récompenses matérielles. Toutes les idées révolutionnaires qui s’agitent actuellement sur la surface du globe ne tendent qu’à contrarier, qu’à neutraliser le mal : cercle vicieux où elles tournent sans issue. Ce n’est pas en faisant opposition au mal qu’on parviendra à le déraciner; mais c’est en faisant fructifier le bien, c’est en l’implantant dans le sol même que l'on fera disparaitre le mal comme des feuilles sèches au premier souffle du vent. Défendez donc vos droits et ceux de vos frères, non pas dans l’attente de belles fonctions administratives, non pas pour faire ce qu’on appelle votre chemin dans le monde, mais comme un sanctuaire inviolable de Dieu et pour Dieu ; ce ne sera qu’alors que vous retrouverez vos véritables droits ainsi que ceux de vos frères. La lutte du christianisme avec le monde plus que diabolique de l’antiquité était une lutte d’amour. Mais, dira-t-on, cela n’a pas empêché le christianisme de produire des secousses, d’amonceler des ruines et des cadavres. Oui , mais le christianisme n’a pas procédé en employant le fer et le feu , il n’a pas fait un appel à la vengeance et au crime; et s’il y a eu des décombres, ce n’est pas lui qui les a faits, c’est Satan dont il devait briser le sceptre et la couronne. ( Voyez l'Épitre de saint Paul aux Romains, chapi-
DE L’HISTOIRE
tre xn ; saint Luc, vi, chap. 29; saint Mathieu, v, chap. 39 et 40.)
L’humanité vivant en Dieu, tout homme tient de Dieu ses droits imprescriptibles et sa valeur individuelle, qui doivent être respectés et consacrés ; et , dès lors , tomberont , dans ce troisième âge , tous les despotismes , despotisme de rois , despotisme de peuples , despotisme d’aristocrates , despotisme de prêtres. Nos adversaires comprennent si bien que leur domination dépend du maintien des vieilles doctrines religieuses qu’ils mettent tout en œuvre pour nous décrier comme des athées et des panthéistes. Il y aurait là de quoi nous étonner si nous ne savions tous par expérience combien il entre de fiel dans l’âme des dévots.
Je ne crains pas de le dire, pas de réforme possible sans réforme religieuse; sans cela, révolutionnez la société tant qu’il vous plaira , elle finira toujours par retomber sur ses vieilles ancres , et il n’y aura jamais qu’un changement de personnes et un surcroît d’impôts. Arrière donc toutes les croyances traditionnelles d’autorité et d’infaillibilité; place aux fortes convictions religieuses qui embrassent tous les hommes et tous les peuples de la terre comme une seule famille vivant en Dieu et n’ayant d’autres règles à suivre que celles que Dieu, notre Père à tous, a gravées en traits ineffaçables dans le cœur de chacun de nous, et que tous nous pouvons lire, et que tous nous pouvons comprendre, sans que l’on ait besoin de nous mettre devant la pensée un alguazil armé de la griffe noire de la censure, ou que des Éminences rouges viennent consommer dans un faste insolent les deniers qui ne devraient être destinés qu’à soulager la misère et à éclairer l’intelligence des enfants du peuple.