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Tout, dans l’humanité, sc constituant, pendant cette période, d’après les idéals divers de l’humanité, le mal finira par disparaître tout à fait, et toutes les tendances seront dirigées vers le bien et le vrai. Que l’on réfléchisse seulement jusqu’à quel point on pourrait bannir le mal même de nos sociétés morcelées par une plus grande diffusion des lumières et par une bonne organisation du travail ! Que serait-ce donc dans un Etat social qui aurait pour résultat d'identifier l’intérêt individuel avec l’intérêt collectif, de telle manière que l’individu ne pût trouver son bénéfice que dans les opérations de la masse entière, et de classer l’intérêt collectif avec l’intérêt individuel, de manière que l'ambition privée ne tendit qu’à l’intérêt collectif, devenu gouvernail de l’intérêt individuel? Ajoutez à cela que le hasard, les inégalités cl les infirmités de la naissance devront disparaitre de la société, et disparaitre sans retour. L’aveugle destin qui règne encore sera forcé de céder le terrain à la divine Providence.
Les idées humanitaires continuant de se répandre durant cet âge sur toute la surface du globe, les peuples s'associeront entre eux, la guerre sera vaincue, Bellonc enchaînée. On dirigera dans toutes les directions des armées industrielles, dont les immenses travaux et les pacifiques conquêtes auront pour but d’opérer sur la terre de profondes modifications, comme les reboisements des chaînes de montagnes effritées, la fertilisation agricole des vastes déserts, l’établissement des routes de premier ordre, irradiant de la capitale du globe aux capitales continentales et reliant celles-ci entre elles (t).
(1) Considérant, t. I, p. 2!5.
I)E L’HISTOIRE
Ce troisième âge, cet âge d’harmonie, avant d’atteindre son apogée, passera nécessairement par différents degrés de préparation, par différentes périodes, qu’ii nous est impossible de décrire dès à présent.
Résumons-nous plutôt.
Le globe est confié à l’humanité comme un domaine à la gestion duquel elle est préposée. C’est là sa destinée terrestre. Or, elle ne peut accomplir cette gestion ni pendant son enfance ni pendant sa jeunesse , car on conçoit qu’elle doit avoir conquis, pour être apte à pareille œuvre, de la sève et de la force : il faut qu’elle se soit créé des instruments, des moyens de puissance, qui ne lui viennent qu’à la suite du développement des arts, des sciences et de l’industrie (f).
Donc, pendant son premier et son second âge, l'humanité n’est pas dans sa vraie destinée ; il ne peut dès lors y avoir aucune combinaison humanitaire entre les individus, les tribus et les races, et l'homme ne saurait trouver le bonheur dans l’incohérence des premières sociétés : c’est pendant la durée de ces sociétés limbiques ou subversives que la terre est réellement une vallée de larmes (2).
On conçoit que mille circonstances peuvent favoriser ou contrarier le mouvement d’ascendance. Une découverte dans les arts ou les sciences l’accélère, comme une guerre, une catastrophe opère une rétrogradation. Mais enfin l’humanité, lorsqu’elle a subi ses initiations successives et traversé les époques douloureuses, atteint les époques harmoniques ; elle arrive à son état normal et conquiert le bonheur. Puis, elle
(1) Considérant, 1. 1, p. HO.
(2) Idem, ibid., p. 110 et Ht.
suit régulièrement alors la loi de son mouvement, qui est ascensionnel jusqu’à ce que le globe sur lequel elle est placée, après avoir acquis sa plénitude de vie, vienne à perdre peu à peu sa force végétative et productive. La vieillesse du globe et son appauvrissement entraînent un décroissement social, très-lent, il est vrai, et insensible par rapport à une vie d’homme, mais qui n’en amène pas moins la caducité, la destruction de l’harmonie et la chute en incohérence ou subversion postérieure. Puis la race humaine, perdant peu à peu ses forces et ses traditions, retombe dans l’enfance , jette une dernière lueur et s’éteint comme un vieillard accablé sous les ans, chez qui la vie se retire après l'affaissement de toutes les facultés. Et cette fin est le commencement d’une existence nouvelle, d’un ordre nouveau (I).
Mais, messieurs, nous sommes loin, très-loin encore du troisième âge, de l’àge d’harmonie, et nous n’y arriverons qu’après bien des combats et bien des tempêtes ; seulement, depuis ces derniers temps, les tentatives d’association se sont multipliées et l’idée elle-même en a été élaborée à tel point qu’il en existe aujourd'hui une science dont tous les efforts sont tournés vers la recherche et l’application des véritables lois de l’association. C’est là un heureux présage, c’est le plus bel acheminement vers un meilleur avenir.
Il existe un beau travail sur l'association par M. Jules Le Chevalier (2). II me servira littéralement de guide dans l’examen de cette importante question.
(1) Considérant, 1. 1, p. 141 cl 143.
(2) Voyez Encyclopédie des gens du monde, l. Il, deuxième parlie. p. 421-430.
Envisagée dans toute son étendue et dans toute sa profondeur, dit M. Le Chevalier, l’idée d’association exprime la coordination régulière de plusieurs forces différentes ou même divergentes, et leur direction vers un même but. A ce compte la formule élémentaire de l’association est un théorème de statique ; mais cependant il est d’usage de n’employer le mot association que lorsqu’il s’agit de forces humaines. Les forces humaines sont la volonté et le travail. Le caractère et l’aptitude de tous les individus, voilà les parties intégrantes de la société humaine. Emploi de tous les caractères différents et opposés pour le maintien de l’ordre et de l’harmonie ; direction des efforts isolés de chaque individu vers un but utile à tous; direction des travaux de la masse vers le bien de l’individu; voilà, ]>our la société humaine, ses vraies conditions de stabilité etde perfectionnement.
On voit par là que l’idée d’association se rapporte, avec une analogie parfaite, à tous les travaux, à tous les faits de la vie sociale. Les sociétés spéciales (scientifiques, industrielles, politiques, morales, religieuses) sont donc des cas particuliers du travail de la grande société qui se compose de l’ensemble des efforts individuels et collectifs. Bien plus, la grande société, l’Etat, n’est qu’une forme spéciale ; et cette forme spéciale est plusou moins bonne, plus ou moins mauvaise, selon sa concordance ou sa discordance avec les principes de la science qui établit les lois de la division et de la combinaison des forces.
Les économistes n’ont longtemps cherché le bonheur de la société que dans la division du travail et dans l’extension du commerce ; mais ces deux points ne supposent pas la solidarité et la participation, tandis que l’association repose nécessairement sur ces deux conditions. Partout où il n’y a ni solidarité, ni participation, les efforts partiels ne concourent qu’in-
directement au but général ; l’intérêt individuel ne s’accorde qu'indirectcment avec l’intérêt social. Partout où la solidarité pour les pertes et la participation aux profds sont établis dans une sphère quelconque, l’association existe avec ses immenses avantages pour l’augmentation des produits et l’économie des dépenses; tous les efforts partiels concourent directement au but général, l’intérêt individuel est identifié aussi complètement que possible avec l’intérêt social.
Il est bien entendu que la communauté absolue des biens est diamétralement opposée à l’association telle que nous la concevons; car la communauté c’est l’absorption des intérêts individuels dans un prétendu intérêt social, qui n’est au fond que l’intérêt des chefs de la communauté. D’ailleurs, ce qui condamne sans appel la communauté, c’est qu’elle n’a jamais reçu nulle part une application même partielle, sans que cette application fût forcée : jamais communauté n’a subsisté que par un effet de discipline ou de misère, que par le despotisme politique ou religieux. L’association, au contraire, c’est la coopération et la participation de chaque individu, avec toutes les chances d’inégalités qui se rencontrent dans la nature différente des associés et dans leur position respective. Ce procédé produit tous les bienfaits d’activité, d’émulation, de bonne gestion, d’union de l’intérêt individuel à l’intérêt collectif.
Il est évident que l'association ainsi entendue n’a été réalisée dans aucune des sociétés qui jusqu’ici se sont établies sur le globe : ce n’est donc encore qu’une grande conception théorique dont l’exécution n’aura pas lieu sans difficulté, mais qui ne saurait être reléguée dans le domaine de l’utopie. L’histoire nous montre, au contraire, que les hommes ont eu recours à
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DE L’HISTOIRE
l’association toutes les fois qu’ils ont été forcés d’organiser un système quelconque de travaux ; et, qui mieux est, toutes les fois qu’il se sont proposé de régler et d’ordonner la vie des individus par rapport à un but. Nous n’en voudrions pour exemple que l’organisation militaire et l’organisation des couvents. Les couvents et les casernes sont, en effet, les premiers germes d’association directe que nous trouvons dans l’histoire. Sans doute, ces germes sont grossiers, mais ils suffisent pour constater deux grands effets d’association : 1° l’augmentation du produit et la précision dans l’exécution ; 2“ l’économie de la main-d’œuvre et des dépenses. Et cependant, comme il y a loin de la vie monastique ou militaire au régime de vraie association! L’organisation militaire, fondée sur la guerre et le despotisme, ne donne à l’homme que la plus petite partie des jouissances sociales : famille, intérêts industriels et civils, il faut tout quitter pour le régiment, il n’y a là ni répartition proportionnelle ni liberté individuelle. Le ménage d’un régiment est une administration unitaire de la substance; ce n’est pas une association domestique. Pourtant, il faut le dire, la vie militaire, avec tout ce qu’elle a d’incomplet et même de contraire à la destination naturelle de l’homme, est une condition bien supérieure à celle des salariés de l’industrie agricole et manufacturière.
11 en est de même de la vie monastique. Son but est presque aussi étranger au bonheur terrestre de l'homme que le but de la guerre; néanmoins, et abstraction faite du temps perdu dans une mystique contemplation, les travaux de science, d’art ou d’industrie exécutés dans les couvents leur donnent une grande supériorité sur le militarisme. Pour la subsistance, pour l’administration des intérêts domestiques,
18fi COUBS DE PHILOSOPHIE
pour la rétribution et la propriété, tout ce que nous avons blâmé dans le système militaire se retrouve dans la vie monastique ; la compression de la liberté individuelle y est poussée à l’extrême, et le fait générateur de la société humaine, le mariage, en est complètement exclu. On n’y retrouve que quelques avantages collectifs : ordre, prévoyance, emploi régulier du temps, garanties contre la maladie et la misère. Or, il ne faut pas oublier que tous ces avantages ne sont pas échus aux travailleurs dans nos sociétés morcelées et insolidaires.
Il a existé et il existe encore en dehors de la nouvelle science d’association, plusieurs institutions plus rapprochées de l’association directe et intégrale. Nous voulons parler des sociétés dites des Frères moraves et des établissements fondés par les jésuites au Paraguay. Le caractère distinctif de ces sociétés, c’est d’avoir pour but la production industrielle et pour principe générateur le mariage. C’est par là qu’elles se séparent du monastère et embrassent presque tous les faits de la vie sociale.
Plusieurs associations de moraves existent et prospèrent en Hollande, dans la haute Lusace, en Amérique. Dans ces réunions pacifiques et laborieuses, l’homme ne connait presque aucune des douleurs physiques et morales qui sont aujourd’hui le partage de tous ceux qui travaillent, soit physiquement soit intellectuellement. Toutefois, ce n’est pas là encore ce que la science appelle l’état sociétaire. D’abord l’application unitaire du principe d’association n’a pas été faite entre les différents établissements : les moraves de Hollande sont étrangers aux moraves de Lusace, ceux de Lusace à ceux d’Amérique. La société est fondée sur l’égalité de partage ; les femmes y sont encore dans une position subalterne ;
les vraies joies sociales en sont bannies. Tristesse, monotonie et atonie morale forment le caractère général et les habitudes des sociétés de ce genre : l’individualité se trouve encore sacrifiée en principe collectif.
On a assez longtemps déclamé contre les jésuites pour que ce soit aujourd’hui un devoir rigoureux de rendre justice à leurs grandes institutions. Les colonies du Paraguay présentent, sans contredit, un des plus beaux faits sociaux qui aient été produits. Jamais l’industrie civilisée n’a tiré autant de parti de populations sauvages et indisciplinées, sans employer les voies de contrainte et d’asservissement. Cependant les fondations du Paraguay sont bien plutôt des exemples d'administration individuelle que des exemples d'association: rien n’est plus opposé à l’association que les relations qui existaient entre la compagnie de Jésus et les populations indigènes ; car, en définitive, c’était pour les jésuites que tout le travail s’exécutait par les Américains. Seulement ces travailleurs étaient beaucoup mieux traités que les esclaves des colons, et même que les salariés ou les paysans de l’Europe.
L’unique progrès social dont les moraves et les habitants du Paraguay aient véritablement donné l’indice, c’est la possibilité d’organiser, sur une grande échelle, le travail industriel. Comme transition aux diverses conceptions sociétaires, ce fait est d’une haute importance.
Quant aux quakers, ils ne se rattachent que de bien loin à la série d’idées que nous suivons ; ils forment plutôt une secte et une corporation qu’une société, puisque, parmi eux, chaque famille travaille pour son compte, et que la base du ménage est le foyer domestique. La principale valeur de celte institution, c’est d’avoir montré les bons effets du principe religieux,
lorsqu’il sort du mysticisme et du dogmatisme pour s'appliquer dans toute sa rigueur et dans toute sa charité au travail social et à l’industrie.
Aussi George Fox , le fondateur de cette secte , peut-il servir de modèle à ceux qui se sentent appelés à la grande réforme de la société. Fox, dans sa jeunesse, avait été gardien de troupeaux, et son ignorance dans les lettres ne l’empêcha pas plus que les premiers chrétiens, de produire une profonde sensation. Il prêcha sa doctrine partout, dans les places publiques, dans les tavernes, et jusque sous les verrous. Quand il tonna contre l’ivrognerie, la populace voulut l’assommer. Fox n’y fit pas attention et continua de tonner, et lorsque, sur son refus de prêter serment, il fut envoyé à l’hôpital des fous pour y être fouetté, il loua le Seigneur, remercia ses bourreaux, se mit à les prêcher et les convertit. C’est du saint Paul. En 1C74, ayant refusé de payer la dime pour engraisser le clergé anglican, il fut attaché au pilori. Loin de se laisser abattre, il harangua le peuple avec tant de force et agit si bien sur ses auditeurs, qu’ils allèrent chercher le curé anglican dont le crédit avait fait condamner Fox, et qu’on le piloria en sa place. Cependant Fox réprouvait toute violence ; il reprocha «à Cromwell son régicide, et fort de sa cause et de ses convictions, il soutint que l’on peut tout obtenir des hommes par la seule puissance de la parole et de la pensée.
De ces efforts constants de l’humanité pour chercher les v éritables lois de son travail, du développement de tous les éléments de la vie s :ciale (arts, sciences, industrie, grandes découvertes nautiques et mécaniques), de la complication introduite dans les sociétés modernes par l’accroissement de la
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population et l’anarchie industrielle dite concurrence, il devait résulter une nouvelle conception du génie humain sur les relations sociales, soit en ce qui concerne la combinaison des travaux, soit en ce qui concerne le règlement des intérêts d’individu à individu, de commune à commune. Et, vu l’état actuel des esprits et le nouveau sentiment social né des doctrines chrétiennes, cette conception ne pouvait être autre chose que Vassociation ; car cette idée implique la paix et le progrès, l’ordre et la liberté. Or, évidemment, ce sont là les vœux les plus élevés que les particuliers et les sociétés puissent former pour leur bonheur, et, par conséquent, pour arriver au troisième âge de l’humanité.
Mais, afin de passer de ces vœux à la réalité, il faut des moyens d’exécution, c’est-à-dire des solutions scientifiques et des applications pratiques ; et c’est ici qu’a commencé dans la science un travail tout à fait nouveau.
Les premiers efforts qui soient arrivés à une grande publicité et à un commencement d’exécution sonteeux deRobertOwcn, en Angleterre. Tandis que Malthus effrayait l’Europe savante de scs théories sur la disproportion entre l’accroissement de la population et la production des subsistances, démontrant, tant bien que mal, que la population suivait, dans son progrès, la proportion géométrique et que la production, au contraire, arrivait à grand’ peine à la proportion arithmétique, Robert Owen comprit que la plaie sociale était bien plutôt dans la concurrence hostile des producteurs, se faisant entre eux la guerre au 'profit des consommateurs, et dans les abus criants des spéculations commerciales; il déclara que la seule solution possible et efficace serait celle qui procurerait un grand accroissement de produits en faisant cesser la lutte des travail-
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leurs et qui, d'autre part, mettrait au plus bas prix les objets de consommation. Le mal, disait-il, vient de la compétition, de la concurrence anarchique des travailleurs ; le remède sera la coopération ou l’organisation du travail , de manière que tous les efforts soient coordonnés ou régularisés. Il s'agit donc de fonder la société d’après les lois physiologiques de la nature humaine, et par conséquent de rechercher ses lois. Jusque-là c’était bien, et la question était posée; mais, au lieu de demander avec patience à la science la solution du problème le plus difficile qu’elle puisse résoudre, Robert Owen voulut trop tôt s’engager dans la pratique. Il provoqua la fondation d’établissements fort bien nommés par lui sociétés coopératives ; plusieurs essais ont été faits à New-Lanark en Écosse, à New- Harmony aux États-Unis. Ces essais ont faiblement réussi et n’ont pas résolu le problème de l’association. Pour le résoudre, d’ailleurs, il aurait fallu en poser tous les termes, et les vices de la méthode de Robert Owen sont tels qu’on peut dire qu’il a opéré en tâtonnant et au hasard, et non en suivant les voies de la science.
En premier lieu, remarquons qu’Owen n’a pas tenu compte d’un élément essentiel de la vie sociale, la religion. La puissance morale du devoir est pourtant d’autant plus nécessaire que la société est plus neuve et constituée sur de plus larges bases; car, à moins da la découverte d’une solution destinée à satisfaire tous les intérêts individuels, comment maintenir l'ordre entre un grand nombre d’individus opposés de caractère, d’àge, d’aptitude, si l’on n’appelle pas à son secours la seule force compatible avec l’idée d’association, la puissance de la foi religieuse? Les sociétés coopératives manquaient encore à l’association en isolant les travaux agricoles des travaux
manufacturiers, et en se bornant quelquefois à une seule branche de travail. L’établissement de New-Lanark , par exemple, était une filature. La répartition et le classement avaient lieu d’après le principe niveleur de l’égalité absolue. Les travailleurs, condamnés à un labeur peu attrayant, étaient encore privés des deux stimulants les plus énergiques de l’activité humaine, la gloire et l’intérêt. Quant au mariage, liberté sans règle et sans contre-poids, c’est-à-dire désordre, débauche, et par suite satiété et dégoût.
Malgré le faible succès de ses premières tentatives, Robert Owen continue avec une constante énergie à poursuivre le but qu’il se propose. Depuis quelques années, il se montre plus préoccupé des grandes recherches théoriques nécessaires à la fondation du régime sociétaire. Il a publié, à cet égard, plusieurs essais remarquables.
C’est cette préoccupation des questions scientifiques qui distingue les travaux de Henri Saint-Simon et de son école. En même temps qu’Owen , et avant lui , Saint-Simon avait pris pour point de départ de ses travaux ce grand principe que, depuis le XVI" siècle, il s’agit d’une rénovation sociale, et que tous les éléments de la société humaine doivent être constitués sur de meilleures bases. Art, science, industrie, religion, morale, gouvernement, tout fut par lui soumis à l’application du nouveau principe, et sa vie fut une longue expérimentation qui avait toujours pour principe et pour fin la fondation d’une ère sociale nouvelle. Les bommesqui se sont présentés comme lesdisciples de SaintrSimon se sont tellement éloignés de lui par leurs prétentions et par les questions qu’ils ont posées et prétendu résoudre, qu’il y a justice à détruire la solidarité établie dans les idées vulgaires entre Saint-Simon et les Saint-Simoniens.
Les principales idées de Saint-Simon furent : {" La réorganisation de la société européenne; 2° l’organisation des travaux industriels et scientifiques; 3“ la superposition des forces productives ct'la destruction définitive du régime féodal; 4° l’installation des banquiers comme directeurs du travail social.
Un point essentiel à constater, c’est que Henri Saint-Simon n’a jamais mis ses idées en opposition avec les forces sociales constituées. S’agit-il de tentatives.de réorganisation scientifique, il s’adresse au bureau des longitudes. S’agit-il d’industrie, il s’adresse aux banquiers. Pour toutes les questions gouvernementales, c’est au roi constitutionnel lui-même qu’il envoie ses mémoires, lui présentant la constitution d’une aristocratie industrielle comme le seul moyen de consolider son trône. Lorsqu’il parle de réforme religieuse, il écrit le Nouveau Christianisme , et il le présente au pape, comme au chef de la plus ancienne et de la plus nombreuse communion chrétienne.
L’école qui s’est fondée au nom de Saint-Simon a pris tout d’abord un autre caractère. Association universelle pour le progrès de l’art, de la science et de l’industrie, et pour l’amélioration des classes les plus pauvres et les plus nombreuses, voilà, en un mot, \' intention du saint-simonisme; il a manqué le but qu’il se proposait d’atteindre. La grande valeur du saintsimonisme lui vient de ce qu’il a achevé de poser la question «l’association dans toute son étendue et dans toute sa profondeur et qu’après avoir mis le problème en équation, il a tenté de le résoudre. Son erreur, c’est d’avoir cru et fait croire à une solution définitive et complète, lorsqu’à peine les premiers termes en étaient posés. Ordre religieux, ordre moral , ordre politique, ordre civil, ordre industriel, classement des travailleurs, répartition des richesses, tout a été mis en ques-
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(ion, tout a été résolu au nom de l’association. Mais, sous les apparences les plus brillantes, rien n'était plus faux, au fond, que les diverses solutions proposées par les saint-simoniens ; ils semaient l’association pour recueillir le despotisme, et le despotisme le plus complet qui ait jamais été conçu.
On a souvent répété que les saint-simoniens n’avaient rien trouvé de neuf. Pour les procédés de gouvernement et d’administration, en effet, ils ont tout emprunté au catholicisme et à la féodalité , mais l’application qu’ils ont faite de ces procédés était vraiment nouvelle, en ce sens qu’ils rapportaient au système productif ce qui, jusqu’à eux, n'avait servi qu’à constituer le système défensif. Sous ce rapport, on peut dire que le saint-simonisme, bien loin de détruire la forme catholique et féodale, ne faisait que la restaurer et l’universaliser, en la dirigeant vers les travaux de sciences, d’industrie et de beaux-arts. A la vérité, les prétentions des saint-simoniens étaient de reproduire aussi les institutions modernes conservatrices de la liberté et des droits de l’individu; ils voulaient concilier le catholicisme et la philosophie , le pouvoir d'un seul avec les intérêts de tous, le califat avec la république ; mais ce n’était là qu’une prétention illusoire. En réalité, le saint-simonisme a tenu du principe libéral et du principe catholique; mais il ne s’est jamais servi du principe libéral que pour détruire, et c’est toujours au principe catholique qu’il a rapporté ses moyens d’édification.
Nous ne terminerons pas cette analyse de la doctrine saintr simonicnnc sans appeler votre attention, messieurs, sur un résultat bien singulier. Le saint-simonisme a été en quelque sorte constitué et détruit par les mêmes hommes, et la société
n’afailquelc regarder passer devant elle, en crianlau scandale.
Convenons toutefois avec M. Blanqui aîné(I) qu’en faisant le départ de l’alliage, on trouve beaucoup de métal pur au fond du creuset saint-simonien. Ce sont eux qui en réhabilitant, soit par leurs prédications, soit par leurs analyses, le culte du travail, ont appelé sur les classes laborieuses la sollicitude trop longtemps indifférente du pouvoir et des classes élevées. Leurs savantes expositions de la théorie des banques, leurs vues originales sur le régime hypothécaire, sur l’insuffisance de l’instruction publique, etc., etc., ont familarisé les hommes les plus étrangers à la science économique avec les principes fondamentaux de cette science. Tandis que les économistes dissertaient sur les théories, les saint-simoniens abordaient avec courage les hasards de la pratique et faisaient, à leurs risques et périls, les expériences préparatoires de l’avenir.
La dernière théorie d’association arrivée à la publicité est celle de Charles Fourier.
Fouricr, si remarquable par la hardiesse de ses vues et par la noble constance de son caractère, avait été frappé de bonne heure des mensonges de convention dont l’ordre social est infecté. Il avait vu l’enfance aux prises avec des passions impérieuses et des maîtres exigeants; plus tard, dans le monde, sa probité s’était révoltée à l’aspect des fourberies du commerce, des discordes de la famille et des corruptions de la politique. Avant que sa raison lui eût démontré que la Providence devait avoir eu des vues plus hautes, son cœur avait gémi des contradictions et des désappointements amers de notre société. Quoi donc ! en présence de ce
(1) Histoire de l'économie politique , t. II. [>. 317-318.
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magnifique spectacle de la nature, de ce soleil qui luit pour tous, de ces fruits si abondants et si savoureux, de ces fontaines si limpides, il y a des hommes qui vivent dans les ténèbres, qui languissent dans les hôpitaux, dans les prisons, qui meurent de faim et' de soif! Il y a des hommes mille fois plus malheureux que les bêtes, puisqu’ils ont à subir la torture morale, outre la souffrance physique ! Tout marcherait d’un pas régulier dans ce monde créé pour l’homme, excepté l’humanité elle-même. La maison ne serait si belle et la lumière des astres si brillante, que pour contenir et éclairer les douleurs ineffables du maitre, quel blasphème et quelle absurdité (I)!
Frappé de ce contraste comme d’une révélation, Fourier en rechercha la cause avec la sagacité persévérante et profonde qui le distinguait. Il lui sembla que les passions, chargées de tout le poids de nos iniquités, pouvaient servir à nous conduire au bien et qu’il était facile de les utiliser comme toute force vive, en leur assignant un emploi intellectuel et raisonnable ; c'est ainsi qu’il jeta les fondements de son système dans le premier de ses ouvrages, la Théorie des quatre mouvements. Ce qu’il dit des enfants surtout est d’une exactitude, d’une fraicheur et d’une délicatesse admirables. Il atla. che avec raison un prix infini à leur éducation, et quoique le système qu’il propose paraisse irréalisable , il n'en faut pas moins convenir qu’il renferme les vues les plus ingénieuses qu’on ait jamais publiées sur cette matière difficile (2).
D’après Fourier, l’exécution du procédé d'association doit
(1) Itlunqui, Histoire de l’Économie politique, t. Il, p. 52i.
(2) Itlnn, ibiit., p. 532.