U0 COURS DE PHILOSOPHIE
commencer par l’industrie. Changer les conditions du travail, faire disparaître l’opposition des intérêts, pourv oir à la subsistance matérielle et à l’éducation des individus, c’est avoir commencé par le commencement, surtout lorsqu’il s’agit de donner aux hommes le bonheur terrestre. Aussi Fourier borne-t-il son œuvre à établir l’association en travaux de culture, fabrique, ménage, commerce, éducation. Sa découverte est un procédé de travail, et ce procédé s’applique également à la répartition cl à la consommation des richesses, à la conciliation des intérêts, à l’harmonie des caractères.
Dans l'association fouriériste, la distribution des grades a lieu par le vote des coïntércssés. La répartition des produits s’opère par lots de séries, lots de groupes, lots individuels, et porte sur les trois forces nécessaires à la production : travail, capital et talent. La répartition a lieu encore par le vote des coïntércssés.
La justice dans la distribution des grades et dans la répartition des produits se trouve garantie par I’intérct individuel lui-même. Chacun étant intéressé à titre de travail, de capital ou de talent à presque toutes les séries et à presque tous les groupes, on ne peut chercher à s’avantager d’un côté sans se nuire de l’autre. Ainsi, c’est l’intérêt personnel lui-même qui fait contre-poids à l’intérêt personnel, pour le maintenir en équilibre avec l’intérêt social. Ce point est le nœud gordien de l’association, et la théorie de Fourier prétend l’avoir dénoué au profit de la liberté et de la justice.
Ce qui m’a heurté le plus dans ce système, c’est le type de la société fouriériste, le phalanstère , qui rappelle malencontreusement le monastère, et dans lequel on voudrait faire entrer l'humanité tout entière. Néanmoins, il est à désirer, que
le gouvernement lui-méme encourage la fondation d’un établissement phalanstéricn. Quel échec pour les novateurs, si alors une expérience sérieuse venait à échouer; mais aussi quel trait de lumière, si elle venait à réussir (1)1
Les disciples de Fourier commettent, à mon avis, la même erreur que les saint-simoniens, en criant à tue-tête : L’avenir est à nous! L’avenir n’appartient à aucun système, mais tous les systèmes appartiennent à l’avenir. Ils ont tort aussi de se constituer en dehors de la société pour réformer la société, de vouloir toujours tailler en plein drap, comme ils disent (2). Ils me semblent d’autant plus répréhensibles sous ce rapport que leurs idées de réorganisation industrielle, le fond de leurs doctrines, peuvent, si elles sont bien présentées, s’appliquer à la société actuelle sans inconvénient, c’est-à-dire sans dépouiller personne, sans léser aucun des droits acquis; et, je le répète, c’est là que réside, selon moi, la solution du difficile problème de l’amélioration physique des classes ouvrières, problème qui agite si profondément la société et dont j’ai parlé dans la dernière leçon.
(1) B langui , t. II, p. 532-353.
(2) «L’école sociétaire, dit M. Blanqui, eût fait beaucoup plus de prosélytes, si Fourier n’avait pas affecté un si profond dédain pour tous les écrivains du monde , en manquant au premier devoir de tout homme de sens , au respect des aïeux. On a des aïeux dans la science comme dans la nature, et c’est une preuve de mauvais goût ou de mauvais principes que de manifester du mépris pour eux. Le travail de ces aïeux, qui est celui des siècles, quelque défectueux qu’il ait pu être, ne se défait pas d’ailleurs dans un jour, et ce fut l’erreur de Fourier d’imaginer qu’il y parviendrait tout d’une pièce en dépit des institutions, des habitudes et des préjugés. » (Ouvrage cité, t. II , p. 531 et 532.)
En effet, les économistes les plus avancés (le la France et de l’Allemagne reconnaissent unanimement qu’il est temps enfin de faire participer les ouvriers d’une façon ou d’autre aux bénéfices des entreprises industrielles auxquelles ils coopèrent, et de transformer ainsi ces serfs du corps en hommes libres, en associés. Sous ce rapport, la théorie de Fourier me paraît un chef-d’œuvre. Et de fait, il est sensible que pour se mettre en mesure de créer des produits, il faut des terres, des instruments de travail, des avances en denrées, en numéraire, etc., toutes choses que l’on peut comprendre sous la désignation de capital (i).
Il est sensible au même degré que, pour mettre en valeur le capital, il faut agir sur lui par le travail (2).
Il est sensible enfin que l’action du travail sur un capital donné deviendra d’autant plus productive qu'elle sera conduite avec plus de talent (3).
La capital, le travail et le talent sont donc les trois puissances, les trois facultés industrielles de l’homme, ses trois modes de concours à la production. Les bénéfices obtenus devront donc se diviser en trois lots, puis chacun des lots sera distribué entre les individus. Fourier trouva que, dans ces bénéfices, 4/12 doivent être affectés au capital, S/12 au travail de la main-d’œuvre et 3/12 au talent, en ayant soin de calculer toujours en raison composée de la quantité de capital, de travail et de talent que chaque participant aura fournie (4).
(1) Considérant, 1. I, p. 301.
(2) I tient, ibitl.
(3) Idem , ibid.
(1) Idem, ibid., p. 301 et 302, cl Encyclopédie des i/ens du monde, arl. Fourier.
DE L’HISTOIRE. 1(H
Cette solution du problème peut engendrer de nombreuses difficultés dans la réalisation pratique; mais on ne saurait méconnaître qu’elle peut améliorer d’une manière équitable le sort matériel des classes inférieures. Remarquez, en outre, messieurs, que, dans ce système, il n’y a plus de salariés ; il ne reste que des associés, et ainsi l’accord de l’intérét individuel avec l’intérêt général se trouve réalisé. Hors de cette disposition, c’est-à-dire quand le revenu du capitaliste peut croître en même temps que celui du travailleur peut rester stationnaire ou décroître, il est évident qu’il y a divergence d’intérêts, et par suite, collision et discordance sociale (1).
Quoi qu’il en soit, toutes ces tentatives théoriques ou pratiques indiquent que la science sociale a fait de grands pas et qu’elle tend à se substituer à la politique hostile des partis. C’est aux générations du xix° siècle d’accomplir cette transformation immense, qui sera la fin des haines et des commotions civiles.
(1) Considérant, t. 1, p. 303.
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