HUITIÈME LEÇON
16 mars 1840.
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Nécessité d'organiser socialement la commune. — Idée de la constitution organique d’une commune. — Opinion de Lemontey sur l’organisation industrielle. — Impuissance de la politique à remédier aux maux réels de la société. — Aveux des Débat» et du National . — Ce qui manque au siècle, c’est le bonheur moral et religieux. — La philosophie suflirat-elle à l’humanité? — Valeur de nos idées religieuses, confirmées par Fénélon et de Maistre. — Le protestantisme et le catholicisme. — — Besoin d’une révélation nouvelle. — Justification de la Société biblique. — Opinion de Wronskjr sur la réforme religieuse. — Fin de la partie théorique de la philosophie de l’histoire.
Messieurs ,
Nous terminerons aujourd’hui la partie pure de la philosophie de l’histoire, et déjà la prochaine leçon sera consacrée à la vérification de la théorie que nous avons exposée. Nous commencerons alors par l’examen de l’histoire ancienne. Ceux d’entre vous qui ne connaîtraient pas assez bien les faits pour-
raient avoir recours à mon Précis de l’histoire ancienne ( I). Aussi bien nos leçons seront désormais plus sévèrement didactiques qu’elles ne l’ont été jusqu’ici.
Je reviens encore une fois au sujet que nous avons entamé dans la séance du 9. Quand on veut faire un voyage, il est bon, avant de partir, de savoir où l’on veut aller, de préciser et de déterminer exactement le but vers lequel on veut se diriger.
Dans l’association telle que nous la comprenons, en dehors des fonctions gouvernementales, administratives et moralisatrices, il ne resterait plus que les opérations productives des richesses, les travaux domestiques, agricoles, manufacturiers, scientifiques et artistiques. Or, ces travaux où s’opèrent-ils? où se produisent et se consomment les richesses? où vit l’agriculteur, le manufacturier, le savant, l’artiste? — Dans la commune. La commune est l’atelier social , l’élément alvéolique de la province, de la nation, de la société générale ; et ce n’est pas sans raison que la commune joue un si grand rôle dans l’histoire des temps modernes (2).
Le berceau du tiers état fut dans les communes. A la suite du grand naufrage de la civilisation , quand tous les liens sociaux furent brisés, quand le monde, rétrogradant vers la barbarie , fut livré comme une proie à la force brutale et au désordre des violences individuelles, la commune fut le premier moyen de réorganisation, le premier pas vers une recomposition sociale. Les plus indispensables garanties, la sûreté, la liberté, la propriété, avaient disparu au milieu du despotisme féodal ; on les retrouva dans l'association de la
(1) Bruxelles, chez Meline, un vol. in -8".
(2) Considérant, t. I, p. 28.
commune, sous l’égide des institutions et des remparts de la cité. Comme à la naissance des sociétés , chaque ville fut un État régi par son gouvernement à part, et l’unité communale servit à recomposer les provinces et ensuite la nation (1).
Si donc, dans la société telle que nous la concevons, à l’organisation du gouvernement unitaire, aidée par des associations multiples, et régularisant les rapports commerciaux et industriels des communes, des communes groupées en provinces et en nations, on joignait une bonne organisation intérieure de la commune, il est palpable que, sous ce rapport, ce qu’on appelle utopie d’un monde harmoniquement ordonné serait esquissé (2).
L’organisation de la commune est donc la pierre angulaire de l’édifice social, quelque vaste et quelque parfait qu’il soit.
!Ve sent-on pas, en effet, pour peu que l’on ait fait attention à ce qui précède, que les congrès administratifs des différents ordres provinciaux, nationaux, etc., dont les membres se recrutent dans les communes et sont nommés par ces communes , ne seront bons et bien choisis qu’à la condition que les communes seront , elles , en position de les bien connaître et de les bien choisir (3)?
Car s’il y a des intérêts opposés , des discordes , des partis dans la commune, l’opposition , la discorde et les luttes d’intérêts se reproduiront nécessairement dans les différents ordres de l’État (4).
(1) Voir les développements de ce sujet dans l'excellent ouvrage de M. Tailliar sur l'affranchissement des communes dans le nord de la France.
(2) Considérant, t. I, p. 28 et 29.
(3) Idem, ibid., p. 29.
(4) Idem, ibid., p. 30.
Puis, si vous réfléchissez que les communes étant dans la situation où nous les voyons, en France par exemple, leurs populations courbées sous le poids de la misère et de la plus triste ignorance, sont complètement incapables de choisir leurs mandataires en connaissance de cause , vous conclurez que le bonheur social dépend, avant tout, de l’ordonnance des travaux qui s’exécutent, de la régularisation des fonctions domestiques , agricoles , manufacturières , des fonctions de la science, de l’éducation et des arts ; car ce sont ces fonctionslà qui créent tous les moyens de bien-être physique, intellectuel et moral de l'homme (1).
Les communes sont les pjerresde l’édifice ; l’administration, c’est le ciment qui les relie ; or, si vos pierres sont gelisses, friables, brutes et informes, il vous faudra beaucoup de ciment pour n’avoir qu’un édifice malpropre et fragile; tandis que si les pierres sont bonnes et bien taillées, votre construction sera facilement belle et solide. Il faut donc, avant tout, choisir, tailler et façonner les pierres. Il est inconcevable que nos politiques n’aient pas encore su faire ce raisonnement, qui est à la portée d’un maçon et d’un gâcheur! Il est incroyable que depuis si longtempson s’agite en tous sens pour avoirun bon gouvernement, quand il est avéré que le meilleur système gouvernemental seul est fort peu de chose pour l’amélioration du sort des hommes ; et quand ensuite il est mathématiquement impossible d’avoir un bon gouvernement, un gouvernement agissant dans l’intérêt de tous, alors que tous les intérêts sont divisés et opposés dans la commune, et par conséquent dans la nation (2).
(1) Considérant, t. I, p. 31.
(2) Idem, ibid., p. 31 et 32.
DE L’HISTOIRE
Aussi voyez les résultats de tous les changements politiques, de ceux-là mômes qui ont été dirigés par les hommes les plus intègres et par Les plus beaux talenls! On se débat, on se bat , on s’écrase , puis on recommence ; et les peuples y gagnent-ils? non, assurément, non! Si leur position s’améliore , c’est au développement des arts et des sciences , aux perfectionnements des méthodes agricoles et industrielles qu’ils le doivent; c’est en raison du bien-être matériel qu’ils acquièrent, des développements d’intelligence et de puissance qui en découlent : nous sommes affranchis du joug féodal, ce n’est pas aux constitutions que nous le devons ; car les constitutions n’ont fait autre chose que constater l’émancipation opérée du tiers état et des communes , émancipation due à cela seul que le tiers état, les communes, les hommes taillables et corvéables, avaient conquis peu à peu, par les sciences et l’industrie, une puissance supérieure à l’ancienne puissance féodale de leurs seigneurs. Les constitutions écrivent les faits accomplis , mais ne les créent pas. Si donc vous voulez réorganiser la société au profit de tous , commencez d’abord par réorganiser la commune au profit de tous (1).
Or, la commune de notre société harmonique présenterait une organisation de toutes les fonctions qui y seraient exécutées. Pour prévenir les suites funestes de la concurrence, son territoire tout entier, avec scs cultures , ses ateliers et ses fabriques, serait, avec tort le respect du au droit sacré et inviolable de la propriété individuelle, considéré comme domaine d’un seul homme : tous les services y seraient réglés et marcheraient sous la direction d’une administration inté-
(I) Considérant, I. 1, p. 52.
térieure centrale, composée des plus capables et des plus dévoués, délégués par les ayants droit, pour présider à la manœuvre. La régence, nantie de la confiance de la population, aurait d’ailleurs intérêt d’honneur et intérêt pécuniaire à tenir savamment le gouvernail, car les produits du canton seraient rétribués à chaque individu proportionnellement à son concours dans la production : dans ce système, en effet, on aurait trouvé un moyen de répartir les bénéfices entre tous les sociétaires , non pas également , ce qui serait absurde , mais au prorata de la mise particulière de chacun , en capital , en travail et en talent , estimée d’après un mode régulier, fixe et mathématique (1).
Il y aurait donc, pour chacun, dans cette association communale, emploi lucratif pour lui et utile à la masse, de ses capitaux , de son travail et de son talent ; il y aurait pour chacun une foule de carrières ouvertes dans l’agriculture, l’industrie, la science, les arts; et, dans toutes ces branches, récompenses honorifiques et émoluments proportionnels à son utilité reconnue, à son vrai mérite, constatés par le vote de ses pairs , de ses cotravailleurs (2).
On le voit, nous insistons beaucoup sur la nécessité d’une réorganisation de l’industrie. D'autres, avant nous, ont été frappés de cette nécessité. Je rapporterai ici l’opinion d’un homme que l’on ne saurait traiter de rêveur, puisque cet homme était un académicien. C’est Lemontey, en effet, qui est l’auteur du passage suivant, passage d’autant plus remarquable qu’il a été publié au commencement de ce siècle. On
(1) Considérant, 1. 1, p. 39.
(2) Idem, ibid., p. 10
DE L’HISTOIRE
ne comprend guère comment celte critique de Lemontey, si logique et si vigoureuse, n'a pas eu puissance de maintenir au moins dans certaines bornes M. Say et les enfants perdus de son école (1).
« L’effet inévitable de la division du travail , dans le sens que nous avons donné à ce mot , dit Lemontey, est de remplacer constamment le grand nombre des fabriques par l’immensité de quelques établissements. Les manufactures ordinaires ne peuvent plus atteindre ces colosses, que des procédés plus économiques mettent réellement hors de toute concurrence; et ceux-ci , exigeant d'énormes avances, ne peuvent appartenir qu’à l’extrême richesse. Le mécanisme des entreprises par compagnie n’est favorable qu’à l’oisif capitaliste, et froisse encore plus la foule industrieuse.
*■ Ainsi la classe moyenne se voit déshéritée des spéculations premières et productives. Une nécessité implacable la repousse dans un trafic subalterne, sorte de cabotage qui ne se trouve plus en proportion avec les besoins du commerce et la commodité des consommateurs; école de mauvaise foi qui tourmente les produits de l’industrie sans jamais y rien ajouter. De ce seul déplacement doit naitre, avec le temps, une monstrueuse inégalité dans la distribution des richesses , et , dans celle des lumières, une confusion choquante des nuances douces et graduées dont se forme l’harmonie sociale, une altération funeste dans le caractère moral et l’esprit publie d'une nation.
« Supposez à ces diverses causes une action ancienne et inévitable, et voyez le spectacle que vous offrirait un peuple
(I) Voyez Considérant, l. 1, p. 239-217.
ainsi déforme. C’est là qu'un égoïsme mercantile envahirait le droit des gens et la morale privée ; qu’un homme serait évalué par ce qu’il possède; que les vertus seraient tarifées dans l’opinion comme les crimes dans les codes barbares ; que les impôts du peuple seraient aliénés à des marchands; que des guerres civiles se feraient par souscription ; que des souverainetés éloignées seraient morcelées en coupons et vendues à la bourse; que la littérature marcherait à peine avant la livrée; que les beaux-arts seraient reçus par vanité plus que par goût, et moins accueillis que payés ; que les sciences conserveraient un reste de crédit, non pour la sublimité des découvertes ou la grandeur des résidtats, mais pour l’application immédiate à quelque métier : c’est là que le commerçant deviendrait, non pas l’objet, mais l’arbitre des honneurs, et que, par ce contre-sens politique , au lieu de rendre le commerce glorieux , c’est la gloire qu’on rendrait commerciale. Si votre imagination s’avisait de pousser jusqu’aux derniers termes cette déviation des principes , vous trouveriez à la fin une nation où toute la science se renfermerait dans vingt tètes, et tous les capitaux dans cent comptoirs ; où l’on ne rencontrerait au-dessous qu’ignorance et misère, vices et servitude, levain de toutes les fermentations, matière de tous les embrasements... ><
Lemontey passe ensuite aux questions suivantes : « 1" A quels signes prévoir le moment où le travail doit manquer à la population? 2" Comment préparer, pour ce moment, un autre emploi à l’industrie délaissée? 3° Si cette ressource manque ou ne suffit pas, par quels moyens doux, indirects ou réglementaires prévenir une trop grande disproportion entre la somme des produits et celle du travail, sans blesser la liberté ni l’in-
DE L’HISTOIRE
férèt individuel? 4° Dans ce cas, par quelles mesures et par quels sacrifices remédier à l’avantage momentané que d’autres nations, moins jalouses de leur sûreté, obtiendraient dans le commerce par un plus bas prix de leur fabrication?...
« En général, depuis que la finance est aussi devenue une science, l’économie publique et particulière s’occupe beaucoup plus de l’argent que de la vie des hommes. On cherche partout des machines pour abréger le travail , aucune pour conserver l’ouvrier, ou bien cette considération n’entre jamais dans les calculs que comme accessoire. Il faut prendre garde que la propriété, qui est bien la base de l’organisation sociale, n’introduise des théories dures et arides qui substituent partout l’esprit d’intérêt à l’esprit de fraternité et consacrent, en quelque sorte, un égoïsme universel pire que la nécessité dans l’état sauvage... »
Ainsi dit Lemontey ; mais la réponse aux questions du célèbre académicien, où la trouverons-nous? dans la politique peut-être? Ah ! la politique, nous allons la surprendre en flagrant délit d’impuissance (I). Avant de citer le National, donnons le remarquable passage des Débats auquel il répondait : c’était à propos des dernières affaires de Lyon, crises si graves, et qu’on oublie si étourdiment, sitôt qu’elles sont passées!
« Les événements de Lyon n’ont, «à nos yeux, aucune couleur républicaine, et c’est pour cela surtout qu’ils doivent effrayer. Leur cause est plus profonde et plus grave; elle tient
(1) Résolu depuis longtemps à ne plus lire un seul journal politique, j’ai dû eu ce moment , où la classe ouvrière s’agite de nouveau à Paris, me faire violence à moi-mëmc pour voir quels remèdes la presse française propose au mal. Hélas ! je me suis aperçu que ce sont toujours à peu près les mêmes qu’à l’époque des troubles de Lyon.
à l’état même de notre société commerciale et industrielle. Lyon est le symptôme d’une triste maladie sociale qu’il n’est au pouvoir d’aucune forme politique de guérir. Nous serions une république, que les choses à Lyon n’en iraient pas mieux. Comme la monarchie, la république aurait affaire à d’immenses agglomérations d’hommes dans les villes manufacturières, à des foules dont la vie précaire et chanceuse dépend des mouvements et des vicissitudes du commerce. A moins de jeter ces foules sur les champs de bataille, et d’en faire de la chair à canon, le danger serait le même pour la république que pour la monarchie. (J. des Débats, 22 février 1834). » Voici ce que, le lendemain 23, le National avouait à son tour: •> Nous sommes forcés de nous dire avec le Journal des Débats de ce matin, qu’un gouvernement républicain, dans des conjonctures semblables, ne ferait peut-être diversion au malaise de cette immense population ouvrière, qu’en précipitant sa partie généreuse et vive sur des champs de bataille révolutionnaires. Comme le gouvernement du 7 août ne fait la guerre qu’à l’intérieur, et ne sait armer les citoyens que contre leurs concitoyens, il doit lui être plus difficile qu’à tout autre de conjurer des maux dont la cause est cachée dans les profondeurs d’une société trop instruite pour n’opposer que la résignation à la douleur, et trop peu éclairée peut-être pour chercher des remèdes hors des voies de réactions et de représailles. » Ce sont ici des aveux bien singuliers. On reconnaît d’abord que le mal a sa racine dans l’organisation sociale, et non dans l’organisation politique. — C’est bien. On confesse franchement son ignorance. — C’est encore mieux (I).
(I) Considérant, t. I, p. 228-229.
DE L’HISTOIRE
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Mais voici qui n’est pas bien du tout : on sent qu'il y a des remèdes à chercher hors des voies de réactions et de représailles, et l’on se cramponne pourtant à une politique de réactions et de représailles! et l’on fait ses efforts pour bouleverser la société, tout en avouant son impéritie sociale ; car on confesse que le seul remède qu’on saurait employer, consisterait à changer la chair à misère en chair à canon ; à jeter sur des champs de bataille révolutionnaires la partie vive et généreuse des immenses populations ouvrières ! — Ainsi la faim ou la gueule du canon. — Belle alternative que les hommes d’Etat de l’un et de l’autre bord offrent au peuple souverain ! — Et puis, qui vous a dit que la Belgique, que l’Allemagne, que l’Europe, en un mot, veuillent qu’on leur lance sur les bras vos populations si vives et si généreuses? Et puis enfin, quand l'Europe aurait été bouleversée, quand vous l’auriez entièrement révolutionnée, la question sociale resterait entière, elle se présenterait même plus irritante encore , et alors que feriez-vous pour remédier au mal de la faim et de la misère qui reparaîtrait plus effrayant que jamais? Apparemment, vous avoueriez votre impuissance d’organisation pour l’Europe tout entière, comme vous l’avouez maintenant pour la seule ville de Lyon. Du reste, je suis d’accord avec le National que les baïonnettes du gouvernement, les coups d’épée de ses sergents de ville et les bâtons de ses assommeurs ne sont guère des denrées nourrissantes (1).
Si jusqu’ici, messieurs, j’ai attaché une grande importance à la reconstruction matérielle de la cité , ce n’est pas que je pense que ce soit là la seule condition de salut pour l’huma-
(I) Considérant, I. I, p. 230 et 251.