‹ Cours de philosophie de l'histoireChapitre 17 sur 55 · SIS COURS DE PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

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nité. L’histoire serait là pour prouver le contraire. Ceux qui ont étudié à fond les annales de l’empire romain, époque encore peu connue et qui mérite de l’étre beaucoup, connaissent l’étonnante civilisation à laquelle était parvenu le monde antique. Quant à moi, je me permets de croire avec un publiciste moderne (1) qu'en plaçant à part les esclaves, le reste de la population de Rome était, en fait de confortable, de luxe et de commodité, bien en avant de nous. Voyez seulement (je ne parle pas des riches) le petit peuple de Rome assistant pour rien à des spectacles dont la magnificence nous passe, se baignant pour rien dans 800 thermes, se promenant pour rien dans de beaux portiques où venaient en hiver se rassembler les rayons du soleil, ne travaillant pas, nourri gratuitement par ses empereurs, oisif et redouté comme un roi d’Asie ! Et, cependant, malgré ce perfectionnement de la vie matérielle des classes inférieures, l’empire est l’époque la plus triste , la plus dégradée et la plus dégradante dont l’histoire ait gardé le souvenir. Et que l’on n’accuse pas la tyrannie d’un Caïus ou d’un Néron; Vespasien et Titus, ces empereurs bourgeois , les Antonins et Marc-Aurèle , ces empereurs philosophes, Nerva et Trajan, ces empereurs républicains, ont-ils remédié par leur modération, leur sagesse ou leur vertu aux maux qui minaient la société antique? Non , certainement, non. En sortant de leurs mains, les Romains n’étaient ni moins vils ni moins corrompus, ni moins lâches ni moins infâmes. C’est que la civilisation n’est point exclusivement dans la vie matérielle; c’est qu’elle ne consiste point

(1) M. de Champa/jny. Voir ses admirables articles sur les Césars, dans la Revue (les deux Mondes.

uniquement dans les chemins de fer, les diligences, les beaux édifices , les beaux tableaux et le coton à bon marché ; je la reconnaîtrais bien plutôt daus ces deux choses : au dedans de l’homme , la pureté des croyances ; au dehors , l’esprit d’humanité.

Or, messieurs, c’est là ce qui nous manque à tous tant que nous sommes j le scepticisme ronge la société moderne, et l'égoïsme, avec son hideux cortège de mauvaises passions, l’a envahie. La main sur le cœur, avouons que c’est là le mal dont nous souffrons tous; sous ce rapport, nous sommes tous coupables, tous pécheurs, et moi qui vous parle, peut-être plus que tout autre. La foi apporte ici-bas et développe en l’homme des idées de bonheur, d’excellence, de perfection idéale, auxquelles rien ne répond dans cette vie et qui sont pour lui le gage d’une vie à venir. La foi est la lumière et la poésie de la vie ; on ne la détruit pas sans briser le lien qui rattache l’homme à l’infini. La foi est le principe de toute l’humanité, en ce qu’elle la rappelle sans cesse vers Dieu, dans le sein duquel nous devons nous fondre en deçà comme au delà du tombeau. Et, je le demande, quelle valeur auraient tous nos principes en morale, en politique, etc., s’il était faux que l’homme doive aboutir à Dieu? Ainsi l’élément religieux est indispensable pour donner du poids aux institutions terrestres. « Comme la science de l’homme, dit un des plus éloquents députés de la France, comme la science de l’homme, par l’homme et sans Dieu, le conduit à l’isolement, il faut qu’il s’aime seul puisqu’il est seul. Comme il a brisé tous les liens qui rattachent le fini à l’infini , il ne reste à l’homme que ce qu’il a de terrestre et de grossier; et dès lors le bien-être matériel, et l’or qui le procure, sont le but unique d'une exis-

tence qui sort du chaos et retourne au néant. Comme il croit à l’intelligence et non à l’âme, le cri de la conscience, l’attrait de la sympathie, tous ces trésors de joies et de larmes qui surgissent de la sensibilité , cèdent la place à toutes les émotions grossières de la sensation. >•

Or, telle est précisément la situation actuelle de la société : les croyances religieuses sont ébranlées, usées, parce qu’elles étaient incomplètes. La philosophie, souvent regardée comme l’ennemie de la foi , a depuis longtemps pris pour lâche de l’épurer en la dégageant des ténèbres de l’ignorance, en la délivrant des monstruosités de la superstition. Mais parviendrat-elle à faire passer dans les cœurs les conceptions nouvelles qu’elle a fait germer et qu'elle fera germer encore dans les tètes? Le pouvoir de l’homme seul est-il capable de transformer les mœurs, de substituer le dévouement à l’égoïsme? Ou faut-il que de nouveau Dieu intervienne directement? Dans tous les cas, qu’on ne l’oublie pas : si c’est la science qui éclaire, il n’y a que l’amour qui relie ; si c’est la philosophie qui parle à l’intelligence , il n’y a que la foi qui parle à l’âme.

Messieurs, les idées que j’ai émises sur la religion future de l’humanité sont les seules que je croie capables de réformer la société sous le rapport spirituel. Ces idées ne sont pas neuves, mais jamais elles n’ont été réalisées.

Fénélon, dans son Traité de l’existence et des attributs de Dieu, § 66, définit ainsi l'Être suprême : « Dieu est véritablement en lui-même tout ce qu’il y a de réel et de positif dans les esprits, tout ce qu’il y a de réel et de positif dans les corps , tout ce qu’il y a de réel et de positif dans les essences de toutes lesautres créatures possibles, dont je n’ai point d’idéedistincte. 11 a (ont l’être du corps, sans être borné au corps, tout l’être

de l’esprit sans être borné à l’esprit , et de même des autres essences possibles. Il est tellement tout être, qu’il a tout l’être de chacune de ses créatures; mais en retranchant la borne qui les restreint. Otez toute borne, ôtez toute différence qui resserre l’être dans les espèces , vous demeurez dans l'universalité de l’être , et par conséquent dans la perfection infinie de l’être par lui-même. II s’ensuit que l’être infini ne pouvant être resserré dans aucune espèce , Dieu n’est pas plus esprit que corps, ni corps qu’esprit : à parler proprement, il n’est ni l’un ni l’autre; car qui dit ces deux sortes de substances, dit une différence précise de l’être, et par conséquent une borne, qui ne peut jamais convenir à l’être universel. «

De Maistre , dont certes personne ne révoquera en doute l’orthodoxie, a consacré la fin des Soirées de Saint-Pétersbourg aux grandes pensées sur la question de l’âme ou plutôt sur l’existence dedeux âmes; età cetégard, il est parfaitement d’accord avec Krause. Voici ce qu’il dit, t. II, p. 263(1): «Je n’ignore pas que la doctrine des deux âmes fut condamnée dans les tempsanciens, mais je ne sais si elle le fut par un tribunal compétent : d’ailleurs, il suffit de s’entendre. Que l’homme soit un être résultant de l’union de deux âmes, c’est-à-dire de deux principes intelligents de même nature , dont l'un est bon et l’autre mauvais , c’est , je crois , l’opinion qui aurait été condamnée , et que je condamne aussi de tout mon cœur. Mais que l’intelligence soit la meme chose que le principe sensible, ou que ce principe qu’on appelle aussi le principe vital, et qui est la vie, puisse être quelque chose de matériel, absolument

(1) Voyez aussi l. II, p. 288-261.

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