‹ Cours de philosophie de l'histoireChapitre 18 sur 55 · COUI1S DE PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

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dénué de connaissance et de conscience, c’est ce <|ue je ne croirai jamais. »

Que ceux qui ont attaqué M. Ahrens sur la distinction qu’il a établie entre l’âme physique et l’esprit aillent se débattre avec de Maistre.

Cette considération m’engage à rester fidèle à de Maistre, et à commenter ultérieurement ma pensée avec scs propres expressions (i).

Donc , si , dans notre système religieux , nous considérons les hommes les uns à l’égard des autres, qu’en sera-t-il d’eux lorsque le mal étant anéanti, il n’y aura plus de passion ni d’intérêt personnel sur la terre? Que deviendra le moi, lorsque toutes les pensées seront communes comme les désirs, lorsque tous les esprits se verront comme ils sont vus? Qui peut comprendre, qui peut se représenter cette Jérusalem céleste dont tous les habitants, pénétrés par le même esprit , se pénétreront mutuellement et se réfléchiront le bonheur?

Nous avons beau ici faire craindre la perte de la personnalité humaine, toutl’univers nous ramène à cette mystérieuse unité.

Saint Paul a inventé un mot qui a passé dans toutes les langues chrétiennes, c’est celui d 'édifier. On découvre bientôt la racine de cette expression. Le vice écarte les hommes, comme la vertu les unit. Il n’v a pas un acte contre l’ordre qui n’enfante un intérêt particulier contraire à l’ordre général ; il n’y a pas un acte pur qui ne sacrifie un intérêt particulier à l’intérêt général, c’est-à-dire qui ne tende à créer une volonté une et régulière à la place de ces myriades de volontés divergentes et coupables. Saint Paul partait donc de

(1) Voyez le 10* et le 11' Entretien des Soirées île Saint- Pèlershourg.

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cette idée fondamentale, que nous sommes tous l'édifice de Dieu (1). li tourne cette idée de plusieurs manières. Il veut qu’on s’édifie les uns les autres, c’est-à-dire que chaque homme prenne place volontairement comme une pierre de cet édifice spirituel , et qu'il tâche de toutes ses forces d’y appeler les autres. Saint Paul avait lu dans le sublime testament de son maitre que les hommes sont un et plusieurs comme Dieu ; de manière que tous sont terminés et consommés dans l’unité , car jusque-là l’œuvre n’est pas finie. « Qu’ils soient un comme nous, dit saint Jean (xvn, 11), afin qu’ils soient UN tous ensemble, comme vous êtes en moi et moi en vous; qu’ils soient de même un en vous (ibid., 21). Je leur ai donné la gloire que vous m’avez donnée, afin qu’ils soient UN comme nous sommes UN (*6., 22). Je suis en eux et vous en moi , afin qu’ils soient consommés en un («6., 23). »

L’univers, a dit quelque part Charles Bonnet, n’est qu’un grand et magnifique spectacle d’apparences. Cela est vrai en ce sens que tout se rapporte dans ce monde que nous voyons à un autre que nous ne voyons pas. •< Tout ce monde visible n’est fait, selon Massillon, que pour le siècle à venir; tout ce qui passe a ses rapports secrets avec ce siècle éternel où rien ne passera plus : tout ce que nous voyons n’est que la figure et l’attente des choses invisibles... Dieu n’agit dans le temps que pour l’éternité ( Sermon sur les afflictions). »

Aujourd’hui, messieurs, plus que jamais nous devons creuser les abimes de la grâce et de la bonté divine , comme on creuse la terre pour en tirer de l’or ou des diamants ; plus que jamais nous avons besoin de ces hautes spéculations, car il

(1) /. Cor., iii, 9 et 10.

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faut nous tenir prêts pour un événement immense dans l’ordre divin, vers lequel nous marchons avec une vitesse accélérée qui doit frapper tous les observateurs. Il n’y a plus de religion sur la terre; encore une fois, ce n’est pas moi qui le dis, c’est de Maistre : le genre humain ne peut demeurer dans cet état; il n’y a peut-être pas un homme véritablement instruit en Europe qui n’attende dans ce moment quelque chose d’extraordinaire. Or, dites-moi, messieurs, croyez-vous que cet accord de tous ces hommes puisse être méprisé? •V’est-ce rien que ce cri général qui annonce de grandes choses? Vous en avez, d’ailleurs, un exemple dans la révolution française de 89 , longtemps prédite de tous côtés d’une manière incontestable. Voulez-vous une nouvelle preuve de ce qui se prépare? cherchez-la dans les sciences : considérez bien la marche de la chimie, de l’astronomie même, et vous verrez où elles nous conduisent. Croiriez-vous, par exemple, si vous n’en étiez avertis, qu’incessamment il sera démontré que les corps sont mus précisément comme le corps humain, par des intelligences qui leur sont unies? C’est cependant ce qui est sur le point de se vérifier, sans qu’il y ait bientôt aucun moyen de disputer. Cette doctrine pourra sembler paradoxale , sans doute, et même ridicule, parce que l’opinion environnante en impose ; mais attendez que l'affinité naturelle de la religion et de la science les réunisse dans la tète d’un seul homme de génie : l’apparition de cet homme ne saurait être éloignée ; que dis-je? cet homme existe peut-être déjà. Celui-là sera fameux un jour, et mettra fin au xvm” siècle qui dure encore. Alors des opinions qui nous apparaissent aujourd’hui ou bizarres ou insensées, seront des axiomes dont il ne sera pas permis de douter; et l’on parlera de notre stupidité actuelle

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comme nous parlons de la superstition du moyen âge. Déjà même, la force des choses a contraint quelques savants de l’école matérielle à faire des concessions qui les rapprochent de l 'esprit. Newton ramène naturellement à Pythagore. Mais toute la science changera incessamment de face : l’esprit reprendra sa véritable place, non pas pour s’isoler de la matière, mais pour l’illuminer ; non pas pour la réprouver, mais pour l’élever jusqu’à lui. Il sera démontré que les traditions antiques sont toutes vraies, que le paganisme entier n’est qu’un système de vérités corrompues et déplacées, qu’il suffit de les nettoyer pour ainsi dire et de les remettre à leur place pour les voir briller de tous leurs rayons. En un mot , toutes les idées changeront, et puisque de tous côtés une foule d’élus s’écrient de concert : Venez, Seigneur, venez! pourquoi blàmeriez-vous les hommes qui s’élancent dans cet avenir majestueux? Comme les poètes qui se sentent enivrés de l’esprit prophétique, ainsi les hommes spirituels éprouvent quelque fois des moments d'enthousiasme et d’inspiration qui les transportent dans l’avenir, et leur permettent de pressentir les événements que le temps mûrit dans le lointain.

L’action du christianisme, dans son universalité, a été infiniment restreinte par les circonstances de temps et de lieu. Quinze siècles de plus devaient s’écouler avant que l’Amérique vit la lumière -, et ses vastes contrées recèlent encore une foule de hordes sauvages si étrangères au grand bienfait, qu’on serait porté à croire qu’elles en sont exclues par la nature, en vertu de quelque anathème primitif et inexplicable. Le grand lama seul a plus de sujets spirituels que le pape ; le Bengale a soixante millions d’habitants, la Chine en a deux cents, le Japon vingt-cinq ou trente. Contemplez encore ces

archipels immenses du grand Océan, qui forment aujourd’hui une cinquième partie du monde. Les missionnaires ont, sans doute, fait des efforts merveilleux pour annoncer l’Évangile dans quelques-unes de ces contrées lointaines; mais vous voyez avec quels succès. Combien de my riades d’hommes que la bonne nouvelle n’atteindra jamais! Le cimeterre des fils d’isniaël n’a-t-il pas chassé entièrement le christianisme de l’Afrique et de l’Asie? Et, dans notre Europe enfin, quel spectacle s’offre à nos yeux? Le christianisme est radicalement détruit dans tous les pays soumis à la réforme du xvi° siècle ; dans les pays catholiques, il semble n’exister plus que de nom. Quelle haine, d’un côté, et de l’autre, quelle prodigieuse indifférence pour la religion catholique et pour tout ce qui s’y rapporte! quel déchaînement de tous les pouvoirs catholiques contre le chef de l’Église! Et la papauté ne fait plus que larmoyer, que se lamenter, au lieu de se mettre à la tète du progrès social : elle a perdu le secret de sa puissance. Aussi à quelle extrémité l’invasion générale des princes temporels n’a-t-elle pas réduit l’ordre sacerdotal! L’esprit public qui les inspire ou les imite s’est tourné entièrement contre cet ordre ; c'est une conjuration, c’est une espèce de rage. Quel sera le résultat du tonnerre qui a recommencé à gronder dans ce moment! Des millions de catholiques passeront peut-être encore sous des sceptres hétérodoxes. Suppôts du papisme, examinez-vous vous-mêmes dans le silence des préjugés, et vous sentirez que votre pouvoir vous échappe; songez à ce que vous avez été au moyen âge et voyez ce que vous êtes maintenant; vous n’avez plus cette conscience de la force qui réparait souvent sous la plume d’Homère, lorsqu’il veut nous rendre sensibles les hauteurs du courage. Vous n’avez plus de

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héros, ou s’il s’en présente encore, insensés que vous êtes, vous les frappez des foudres brutes de vos encycliques. Vous n’osez plus rien , et l’on ose tout contre vous. Contemplez ce lugubre tableau; joignez-y l’attente des hommes choisis, et vous verrez s’ils ont tort d’envisager comme plus ou moins prochaine une nouvelle explosion de la toute-puissante bonté en faveur du genre humain. Je ne finirais pas si je voulais rassembler toutes les preuves qui se réunissent pour justifier cette grande attente. Encore une fois, ne blâmez pas, et surtout ne damnez pas ceux qui s’en occupent et qui voient, dans la révélation même, des raisons de prévoir une révélation de la révélation.

El ne dites point que tout est dit, que tout est révélé, et qu’il ne nous est permis d’attendre rien de nouveau. Sans doute, rien ne nous manque pour le salut; mais, du côté des connaissances divines , il nous manque beaucoup. Les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre l’Église, me répondrezvous. Fort bien! en résulte-t-il , je vous prie, que Dieu s’est interdit toute manifestation nouvelle, et qu’il ne nous est plus permis de nous apprendre rien au delà de ce que nous savons? Ce serait, il faut l’avouer, un étrange raisonnement.

Je veux, avant de finir, arrêter vos regards, messieurs, sur deux circonstances remarquables de notre époque. Je veux parler d’abord de l’état actuel du protestantisme, qui, de toutes parts, se déclare socinien : c’est ce qu’on pourrait appeler son ultimatum. L’autre circonstance que je veux vous faire remarquer, et qui est bien plus importante qu’elle ne parait l’être au premier coup d’œil, c’est la Société biblique. Je sais que Rome ne souffre point cette société qu’elle regarde comme une des machines les plus puissantes qu’on ait jamais fait jouer con-

Ire le catholicisme. Mais quand même la Société biblique ne saurait ce qu’elle fait, elle n’en serait pas moinspour l’époque future précisément ce que furent jadis les Septante, qui certes se doutaient fort peu du christianisme et de la fortune que devait faire leur traduction. 11 serait même à souhaiter qu’il s’opérât un pareil syncrétisme dans les livres sacrés de l’Orient encore païen. Une nouvelle effusion de l’Esprit saint étant désormais au rang des choses le plus raisonnablement attendues, il faut que les prédicateurs puissent citer les Écritures à tous les peuples. Les apôtres ne sont pas des traducteurs, ils ont bien d’autres occupations; mais la Société biblique, instrument aveugle de la Providence , prépare ces différentes versions que les véritables envoyés expliqueront un jour en vertu d’une mission légitime , qui chassera le doute de la cité de Dieu et changera la face de toutes choses ; et alors on verra un ciel nouveau et une terre nouvelle, et Dieu habitera avec les hommes ; ils seront son peuple, et Dieu sera lui-même leur Dieu et il sera avec eux, et il essuiera toute larme de leurs yeux et il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni peine {Apocalypse, xxi, 4, 3, 4 et S).

« Le premier produit de cette grande et dernière réforme de la religion, dit M. YVronsky (1), sera manifestement de fonder la moralité sur ce que le précepte moral, qui est prescrit par la raison pratique de l’homme, doit être considéré A L’INSTAR d’un commandement de Dieu. Mais cette simple considération théologique, qui d’ailleurs est déjà introduite dans quelques vues philosophiques de la religion, demeurerait stérile pour la spéculation et pour la pratique, si elle ne

(1) Messianisme, p. 61 i‘l 62.

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recevait ultérieurement, par la théologie, une interprétation utile et positive. Et cette interprétation ultérieure sera manifestement que, par suite de cette fondation religieuse de la morale, celle-ci doit enfin recevoir une CONNEXION FINALE, une liaison rationnelle avec un but, dont elle a été privée jusqu’à présent. En effet, la religion promettait bien l’immortalité jjour récompense des actions morales ; mais cette simple promesse ne liait nullement d’une manière rationnelle l’immortalité, considérée comme effet, avec la morale, considérée comme cause ; elle n’établissait ainsi l’immortalité que comme une fin résultantde la morale (finis incomequentiam veniens), et non comme un véritable but de la morale ( finis in principium veniens). Or, c’est précisément cette connexion rationnelle entre la morale et l’immortalité, considérées respectivement comme cause et effet, ou comme moyen et but, que doit maintenant établir la grande réformation religieuse que nous attendons. Mais, comme l’idée de l’immortalité est entièrement transcendante, sa connexion avec la morale, dont l’idée est immanente (I), ne saurait encore être reconnue par l’homme autrement que par la RÉVÉLATION. Ainsi, dans le cas où la révélation du christianisme est incomplète, comme tout nous porte à le croire , la réformation religieuse qui est prochaine, doit découvrir, dans cette révélation religieuse,

(1) La philosophie moderne désigne, par le mot immanent, ce qui existe sous les conditions du temps , et par le mot transcendant, ce qui est au delà de ces conditions, par exemple, l’idée de l’Ètre Suprême dans le déisme pur. Et elle désigne de plus, par le mot transcendant , ce qui est engendré hors des conditions du temps, mais trouve son application sous l’empire de ces conditions, par exemple , les categories de l’cn- Icndcmcnl humain.

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formant le Nouveau Testament, la connexion causale entre la morale et l’immortalité, qui en sera le même objet : seulement dans le cas où cette indispensable connexion causale ne serait pas contenue dans la révélation du christianisme , une nouvelle révélation divine deviendrait aujourd’hui nécessaire pour l’accomplissement des destinées de l’humanité. Or le Nouveau Testament contient effectivement, et d’une manière fort explicite, cette haute révélation de la connexion causale entre la morale et l’immortalité; et il la contient nommément dans l’entretien de Jésus avec Nicodèmc , l’un des chefs des pharisiens, où (d’après saint Jean, m, 1-13) Jésus lui signale expressément la RÉGÉNÉRATION SPIRITUELLE de l'homme comme étant la condition de son immortalité. En effet, cette régénération spirituelle postule manifestement une virtualité créatrice dans l’homme, c’est-à-dire la conscience immanente du verbe ; donc, si la morale, considérée comme LÉGALITÉ des actions humaines , reçoit , par la théologie , la nouvelle attribution religieuse de servir de condition à la possibilité de développer chez les hommes celte virtualité créatrice, la conscience du verbe, elle se trouvera nécessairement en connexion causale avec l’immortalité. Ainsi la réformation religieuse que l’humanité attend actuellement, aura pour objet d’établir comme but moral , et par conséquent comme bien suprême, la RÉGÉNÉRATION SPIRITUELLE de l’homme, c’est-à-dire sa CRÉATION PROPRE par la réalisation positive du verbe qui est en lui. »

Messieurs, au terme de cette partie théorique de la philosophie de l’histoire, avec une foi vive et sincère dans le progrès de l'humanité , nous avons à proposer, comme dernier marchepied vers un avenir qui s’avance dans le lointain,

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cette aspiration religieuse exprimée à différentes reprises dans nos leçons, et surtout à l’occasion de notre époque, qu'un jour le genre humain tout entier adressera avec confiance ses vœux et ses prières au Père commun de tous, à ce grand Dieu qui vit dans nous et* dans lequel tout respire; qu’il n’aura qu’une seule espérance dans la vie et dans la mort, la bonté infinie de l’Éternel au sein de l’éternité; qu’il ne suivra plus qu’une seule loi , celle de l’amour de l’humanité , et qu’alors les temps seront accomplis où il n’y aura plus qu’un seul troupeau et qu’un seul pasteur, c’est-à-dire, qu’un seul Dieu et qu’une seule patrie.

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