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TROISIÈME LEÇON

3 février 1840.

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Pu bien particulier de l'homme. — L’homme, être synthétique par excellence. — Cercle des connaissances humaines. — Retour sur Dieu ; pourquoi? — Nouvelles idées sur la Divinité. — Réalisation de l’harmonie divine sur la terre, but de l’humanité. — De l’art. — Art du beau, art de l’utile. — Du beau en littérature et dans les arts. — De l’industrie et de sa mission. — Autant de buts humanitaires, autant d’associations. — Fausses idées sur la civilisation à combattre. — Analyse des lois qui président à la formation historique de la vie de l’humanité. — Trois modes de développement : thèse, antithèse, synthèse. — Explication de cette théorie. — Premier âge principal de l’humanité. — Éden. — Traditions. — Causes de la cessation du premier âge. — Justification de la guerre. — Science du bien et du mal. — Ce Sèpher de Moïse. — Réfutation de quelques préjugés sociaux.

Messieurs,

Dans la séance précédente, nous avons examiné la nature du bien et du mal , en général ; il nous reste à voir en quoi consiste le bien particulier de l’homme, qui forme son but et sa noble destination.

sa

Je l’ai déjà dit, M. Ahrens a parfaitement traité ce sujet. Je renvoie donc, pour plus de détails, aux ouvrages publiés par cet honorable collègue, et je continue.

L’humanité prescrit à tout homme la loi et la destinée générale de sa vie, c’est-à-dire que chaque homme doit manifester l’humanité, l’essence humaine complètement; mais comme cette manifestation intégrale est une œuvre infinie, l’on comprend aisément qu’elle ne saurait s’accomplir tout à la fois par l’homme individuel ; qu’elle doit se faire successivement dans l’infinité du temps, et à travers certaines époques finies, déterminées. La vie humaine est un arbre dont les racines et la tige restent les mômes, mais qui périodiquement pousse des branches nouvelles.

Le bien particulier de l’homme et de l’humanité est celui qui est conforme à sa nature. Or, nous avons vu que l'humanité est l’image de la Divinité. Les deux ordres de choses les plus élevés de l’univers, la nature et l’esprit, célèbrent , dans l’humanité, leur union la plus complète. L’humanité est donc l’être synthétique, harmonique, par excellence. Grâce à cette nature universelle, grâce à sa nature matérielle et spirituelle, l’homme est le seul être qui possède des facultés pour tout ce qui existe : il n’y a rien qu’il ne puisse comprendre avec son intelligence, qu’il ne puisse embrasser de son amour, sur quoi il ne puisse exercer l’empire de sa volonté.

Par son intelligence, il a mission de représenter les divers ordres de choses dans un système de vérité, de science universelle. En reconstruisant le monde réel dans la science, l’esprit de l’homme opère une seconde création, et c’est alors seulement que le monde existe pour lui. La science, pour qu’elle puisse répondre à la destination de l’homme, doit donc

embrasser dans un vaste ensemble, dans un enchaînement encyclopédique , tous les êtres et tous les modes principaux de leur existence. Or, nous le savons, il n’y a qu’un seul être infini et absolu , mais cet être en contient trois autres, dont chacun est encore infini clans son genre d’où résultent quatre sciences principales : la science de Dieu, première et dernière raison de toutes choses ; la science de l’esprit , celle de la nature, et celle de l’union de l’esprit et de la nature, dont notre humanité terrestre est une des manifestations les plus intimes et les plus parfaites.

Vous devez vous être aperçus , messieurs, que dans le courant de ces leçons le nom et l’idée de la Divinité sont revenus souvent, très-souvent; et c’est à dessein. La philosophie de l'histoire , si elle repousse avec indignation tous les rêves des vieux religiosismes , a la plus invincible répugnance pour toutes ces idées vides et creuses que l’on a si improprement qualifiées de libérales, et qui ne tendent à rien moins qu’à matérialiser la vie, à la dépouiller de tous ses éléments poétiques, à la changer en une vaste arène où ne se débattent que les mauvaises passions, où chacun, pressé de jouir, court après la fortune et les honneurs, ses seuls dieux, et repousse avec envie ceux qui, poursuivant le même but, peuvent arrêter sa marche ou parvenir avant lui. Ce faux libéralisme est une des plus déplorables et des plus fatales aberrations de l’esprit humain, dans ces derniers temps. De là ces effrontés parjures, ces scandaleux mépris de la parole donnée, ces serments prostitués, ces volte-faces indignes, dont on voudrait rendre solidaire tout un principe qui tire son nom d’une des plus nobles facultés de l’intelligence humaine. Et voilà cependant le résultat de ces pernicieuses doctrines; car, sans l’espérance

de l’éternité , pourquoi sacrifier les jouissances présentes? Enfants de la terre, attachons-nous à la terre, comme des insectes immondes à leur proie !

C’est précisément contre ce faux libéralisme que mou enseignement est dirigé,, car si le faux religiosisme trafique de la conscience, le faux libéralisme trafique de l’honneur; c’est pour sortir des ornières trompeuses que je tâche sans cesse de remonter à un critérium plus élevé, à un signe universel, immuable, auquel je puisse distinguer sûrement le vrai d’avec le faux; et ce critérium, c’est Dieu ; mais ce Dieu, je le répète, n’est pas le Dieu du fatalisme antique, ni celui du dogmatisme théologal. Ce Dieu, notre Dieu, se révèle constamment aux regards des mortels dans la brillante scène de l’univers; dans sa structure tant interne qu’externe; dans ces milliers de soleils suspendus sur nos tètes ; dans la force et la puissance qui manifestent évidemment les lois rectrices de cet univers ; dans les éléments qui le composent ; dans les révolutions qui le diversifient , sans en altérer la constitution ; dans ces innombrables phénomènes que la vie embrasse sans effort ou qui échappent aux sens les plus subtils ; dans ces précieux trésors répandus avec profusion sur sa surface ou renfermés dans ses entrailles ; dans cette foule de merveilles, en un mot, dont tout le génie des Pline et des Buffon n’a pu que crayonner une faible esquisse. Aussi il faut le dire en l’honneur de notre siècle , après les luttes les plus acharnées, le champ de bataille est resté à la vérité religieuse. Vainement l'athéisme s’est débattu dans les orgies du libertinage , dans les antres du désespoir et dans la poussière où gisent les cendres des Diagoras, des Lucrèce, des Marcion, des Vanini ; vainement s’est-il inscrit en faux contre les éloges donnés par la véritable

UE L'HISTOIRE

science à l’excellence de la structure du monde , à la richesse de ses décorations, à la régularité de ses mouvements; vainement a-t-il versé sur le Créateur comme sur ses œuvres le mépris et la haine ; vainement a-t-il calomnié sa bonté et sa justice, nié jusqu’à la possibilité de la création et fait aux seules forces de la matière l’honneur de lui attribuer la production des êtres, l’organisation des corps, et l’harmonie qui, depuis tant de siècles, maintient le monde dans un ordre si parfait.

Mais laissons là pour un moment et la terre avec tous les trésors qu’elle étale à sa surface ou qu'elle garde dans ses entrailles pour servir les besoins de l’homme et ses plaisirs, et le ciel avec ses phénomènes innombrables, les trois règnes qui animent et diversifient cette nature toujours jeune et toujours féconde; laissons-là, en un mot, cette foule de prodiges où la première chose qu’on remarque , c’est que tout y est fait avec dessein, et que chacune a des organes propres à sa destination ; que ces organes sont préparés avec tant de justesse, placés avec tant d’ordre, employés avec un tel succès que, plus on est habile, plus on est frappé de la profondeur, et comme épouvanté de la sublimité de l’art qui éclate dans la disposition d’une plante ou dans la structure du plus petit animal. Mais voyez plutôt l'homme dans la double substance qui compose son être : monde en raccourci , comme parlaient les anciens, parce qu’il rassemble en lui tout ce qui est épars dans la nature et qu’il est le centre vers lequel tout converge. Avec quelle pompe d’expressions les plus habiles philosophes ne célèbrent-il pas le mécanisme prodigieux qui s’y fait remarquer! Fonlenelle, rendant compte des travaux des savants académiciens, confesse qu’ils n’ont fait que bégayer dans les

descriptions ou dans les théories qu’ils nous ont laissées de ces merveilles, dont la plus grande partie, dit-il, échappe à notre admiration même. Tous y reconnaissent les lois de la géométrie, de la statique, de la mécanique, exécutées avec la plus étonnante perfection. En tète de ses livres sur la médecine , Galien s’exprime ainsi : « En écrivant ces livres, je compose un véritable hymne en l’honneur de celui qui nous a faits. » Et l’Hippocratc moderne, Boerhave, terminait ses dissections anatomiques par ces cris : O miracle! ô excellence incomparable du doigt divin !

Ce n’est là toutefois qu’une partie de l’homme, que la statue encore inanimée qui attend le feu du ciel, que l’enveloppe extérieured’un espritqui pense etqui communique ses pensées par la parole, d’un esprit qui a la conscience du bien et du mal, se punit lui-même d’avoir fait mal, et aspire, quand il a bien fait, à une récompense immortelle; d’un esprit qui franchit les bornes du monde; qui calcule le passé, le présent, l’avenir; qui a conçu l’Iliade et la coupole de Saint-Pierre; d’un esprit enfin à qui rien n’est difficile que l’impossible.

Qui donc a rapproché et uni dans une connexion si intime ce corps et cette âme si opposés l’un à l’autre? Quelle main également puissante sur ces deux natures si diverses a pu les tenir unies dans une société si exacte et si inviolable, de manière à établir entre elles un commerce ordinaire, et comme une harmonie de mouvements et de pensées? Qui est-ce qui commande ainsi avec cet empire suprême aux esprits et aux corps, si ce n’est celui qui les a créés et les a assujettis à des lois également inviolables?

Ce qui rend cet ordre plus admirable, c’est sa constance * et sa stabilité. Nul doute qu’il n’ait fallu des ressorts bien

DE L'UISTOIUE.

concertés, des combinaisons bien justes, des lois bien fécondes et bien efficaces pour le maintenir ainsi depuis tant de siècles et malgré tant de révolutions. Les éléments les plus contraires continuent, même par leur opposition réciproque, de concourir à la composition, à l’entretien des corps particuliers et à l’harmonie du tout. Le dérangement d’un seul d’entre eux dans la sphère qu’il occupe serait de lui-mème capable de bouleverser la nature entière. Pline, dont le nom se rencontre dans la liste des athées, s’en est émerveillé, et vous l’entendez mettre sur la même ligne, dans l’échelle des êtres, le vil insecte rampant sous vos pieds et l’éléphant dont l’aspect épouvante le fier Romain. Tout s’y trouve lié comme par une chaîne universelle ; tout s’y correspond avec une dépendance réciproque, tout se conserve, se propage, se multiplie par des lois invariables, dans une succession non interrompue, dans la mesure assignée à chacun dès le commencement, et ces constantes harmonies réduisent l’athée au silence et triomphent de ses objections. Nous marchons investis, pénétrés des bienfaits de la Providence. Ingrats! nous cessons de les apercevoir à force d’y être accoutumés : assiduilate ipsd viluerunt, comme s’en plaignait déjà Cicéron, et nous n’avons des yeux que pour découvrir les ombres du tableau, les inconvénients qui nous touchent, plutôt que les avantages ; aveugles sur l’ensemble, nous censurons les détails. Nous accusons avec amertume des désordres grossis par notre ignorance. De bonne foi, connaissons-nous assez bien tout l’oüvrage et chacune des fins pour lesquelles son auteur l’a produit, pour prononcer sur l’irrégularité ou l’inutilité de quelqu’une de ses parties? Le monde fut donné à l’homme pour qu'avec l’exercice de sa force physique et morale, il réalisât sur la terre le règne de Dieu, c’est

à-dire l’harmonie universelle. « Sois mon rival, lui a dit son auteur; pour toi j’ai créé la terre, afin que tu la fertilises; le feu, les mers, les animaux féroces, afin que tu en fasses tes tributaires. Ose accuser, après cela, ou mon pouvoir ou ma bonté (4). »

Or, messieurs, en voyant les défauts de l’état actuel de la société, en n’apercevant dans notre civilisation si vantée que des contre-sens et des entraves, le vice honoré, la vertu dans l’oubli, l’intrigue triomphante; en retrouvant partout l’humanité avec ses misères, ses ambitions, ses douleurs, ses joies mensongères, force nous est à tous de remonter à un principe plus élevé, de comprendre Dieu comme l’harmonie la plus parfaite, et la réalisation de l’ harmonie sur la terre comme la volonté de Dieu, comme le règne de Dieu que nous invoquons dans la prière du matin et dans l’hymne du soir, comme la destinée enfin de l’humanité.

C’est cette idée de l’harmonie divine qui nous servira de guide dans toutes nos appréciations ultérieures : je l'appliquerai tour à tour à l’histoire philosophique des religions, des sciences, des arts, des formes politiques et sociales; et voilà pourquoi j’ai dû y revenir si souvent.

Messieurs, nous venons de voir le but de l’homme sous le rapport de la science, nous avons à le considérer maintenant sous le rapport d’une autre application de l’intelligence, celle de l’art, qui sc distingue en art du beau et en art de l’utile.

Le beau est une forme divine des choses. De même que le bien est le fond de l’essence divine manifestée dans la vie, de même le beau en est la forme universelle, puisqu’il est l’appa-

(1) Encyclopédie des gens du momie, article Dieu.

SO

rition de l’essence divine sous la forme du fini. Pour qu’une chose ait la forme du beau, il faut qu’elle reflète les attributs principaux de la Divinité : l’unité, l’opposition, la variété, la totalité, la spontanéité et l’harmonie. De cette manière, l’esprit, dont l’essence renferme les mêmes propriétés, est saisi et touché immédiatement de la beauté ; l'âme répond à l’allocution muette du beau par un sentiment de satisfaction dont elle est intimement pénétrée. La cause de l’art réside donc dans le désir impérieux et sublime dont notre âme est sans cesse tourmentée, d’imiter les œuvres du Créateur; on dirait un ressouvenir de notre céleste origine, une conscience mystérieuse que nous avons d’étre l’émanation, le souffle de celui qui donne à la matière des formes innombrables et une inépuisable vie. Et ce monde extérieur qui l’entoure, si varié, si beau, si vaste, et cet autre monde, plus merveilleux, ce monde des passions et de l’intelligence qui réside au dedans de luimême, l’homme voudra tout imiter : plus ambitieux, il voudra tout embellir. Rien de ce qui existe ne satisfait complètement cet être qui parait ici-bas comme un exilé des cieux. A la multitude des choses créées dans lesquelles la pensée divine lutte éternellement contre la matière anarchique et informe, l’intelligence peut opposer des types plus parfaits, comme si elle avait jadis assisté, dans le sein de la Divinité, à la contemplation de ce monde idéal que Platon nous raconte dans ses magnifiques rêveries. Réaliser ces types, répandre toute leur beauté sur des œuvres qui n’eussent été, sans cela, que des imitations mortes, et qui deviennent de vivantes créations, tel est le but simultané de ces deux grandes fractions de l’art, les beaux-arts et l’art littéraire. Tous les deux procèdent d'une même origine, tous les deux tendent aux mêmes résul-

COUUS DE PHILOSOPHIE

tats, mais leurs voies sont différentes. Ceux-là cherchent leurs moyens hors de l'homme : c’est à l’aide de la matière qu’ils réalisent ses conceptions ; celui-ci n’a d’autre instrument que la parole, reflet immédiat de la pensée. Son domaine est, sans doute, le plus vaste et le plus beau : la parole seule participe assez de l’intelligence pour la suivre constamment dans son vol infatigable, pour la traduire tout entière ; mais, enfin, le cercle tracé autour des beaux-arts est assez étendu pour que le génie s’y trouve à l’aise ; de là aussi il peut s’élever à des hauteurs sublimes ; et qui osera prononcer entre Homère et Phidias, entre Dante et Raphaël ?

Le sentiment du beau est un sentiment spontané, absolu, parce que l’Ètre suprême, l’Être absolu se manifeste sous cette forme. C’est aussi pour ce motif que le sentiment du beau est dans toute âme candide et neuve un sentiment désintéressé et pur. On s’en réjouit comme d’une belle lumière. L’amour peut bien éclater quand le beau se manifeste dans l’homme ; mais l’amour, le plus beau rêve de l’imagination qui se réveille et le plus beau souvenir de l'imagination qui s’endort, l’amour que la religion a permis de croire écrit dans le ciel, n’est pas un sentiment égoïste; c'est un sentiment d’harmonie, un mystérieux désir d’union de deux êtres et de fusion de deux volontés.

Je sais fort bien, messieurs, que le matérialisme s’est récrié contre la doctrine du beau absolu ; que là-dessus il a assez trivialement disserté. « L’homme blanc, a-t-il dit, préfère la couleur de sa peau à celle du nègre qui lui semble laide; mais celui ci partage si peu son opinion et trouve la peau blanche si peu à son gré qu’il en forme un attribut du démon, objet de ses craintes et de ses malédictions. » Mais en supposant que

DE L’HISTOIRE. CI

cela soit, qu’est-ce que cela prouve? Ce fait tout relatif peut-il empêcher que l’idée du beau en soit moins une idée absolue, éternelle, immuable ? Non, le beau est de tous les temps et de tous les pays, toujours le môme, toujours reconnaissable aux mêmes caractères et indépendant de l'admiration ou de la répugnance qu’il peut inspirer en certains cas. Que la raison, que le goût de tels ou tels individus, et même de tels ou tels peuples reconnaissent ces principes éternels ou qu’ils leur soient inaccessibles, les principes restent en dépit des jugements particuliers.

A une époque où presque tous les sentiments supérieurs ont disparu, où toutes les idées se sont dirigées vers des buts d’utilité pratique, il n’y a rien d’étonnant de voir des critiques, des écrivains distingués, contester non-seulement l’existence du beau absolu, mais encore celle du beau idéal. Suivant eux, tous les types du beau nous sont offerts par la nature : les modifier, c’est en altérer les rapports, c’est en détruire l’harmonie. C’est là évidemment une erreur. L’expérience nous a montré que l’art a plus d’un procédé pour embellir les images de la nature. Il peut rectifier ou voiler les imperfections, il peut accumuler les beautés. Zeuxisveut peindre une déesse ; son imagination d’artiste voit encore au delà des perfections du gracieux modèle qu’il a sous les yeux : en le copiant il le corrige par mille changements imperceptibles qui, respectant les proportions de l’ensemble, effacent de légers défauts ou .ajoutent de nouvelles grâces. Il rend cette ligne plus moelleuse, il adoucit ce ton un peu trop vif, il donne plus de noblesse à ce sourire, il met plus de poésie dans cette pose et dans ce regard. Rien n’est sensiblement changé dans chaque trait, et pourtant d’une mortelle le peintre a fait une divinité.

Tout ce qu’un grand citoyen ferait éclater de nobles mouvements, de sentiments magnauimes dans une année de la vie réelle, Corneille, le grand Corneille le concentre en deux heures dans le rêle du vieil Horace, et son pinceau sublime, au lieu de peindre un patriote, semble avoir évoqué sur la scène le patriotisme lui-mème. Zeuxis et Corneille n’ont-ils pas atteint ici le beau idéal (1) ?

11 faut remarquer, messieurs, que le beau doit toujours être en harmonie avec le bon, car puisque tout estenchainement parfait en Dieu, il ne peut, il ne doit pas y avoir désaccord entre le beau et le bon ; rien de ce qui est mal et immoral ne saurait être beau. Souvent, cependant, on croit trouver de la beauté dans des actions même criminelles : c’est une erreur dans laquelle on est induit par la vue du bien mêlé au mal; car comme il n’y a pas de mal absolu, comme aucun mal ne peut exister sans un mélange de bien, c’est ce bien qui forme ce qu’on peut trouver de beau dans des actions mauvaises en elles-mêmes. Qui n’a lu les beaux drames de Schiller, ces admirables déclamations contre l’ordre social tout entier , cette brillante argumentation contre les gouvernements et les lois humaines ? Qu’est-ce qui attire un si indicible intérêt sur ce Moor, chef de brigands, dans la triste et noire forêt, que le poète nous peint sous des couleurs si brûlantes ; sur cette âme de feu qui a secoué le frein de toutes les lois et le joug de tous les préjugés pour ne conserver que l’empire de ses passions fougucuses?Qu’est-cc qui peut intéresser si fortementdans un drame où se profèrent d’horribles imprécations contre Dieu, d’affreuses analyses de l’homme, de la famille, de toute la so-

(1) Encyclopédie dm gens du monde, articles Art, Peau, Beaur-Arts.

ciété? Rien, sans doute, que les principes éternellement vrais, éternellement bons de l’indépendance et de l’égalité, des droits imprescriptibles de l’humanité, toutes les idées enfin qui fermentaient dans les tètes illuminées par la philosophie de Kant (1)?

A côté des beaux-arts, messieurs, il y a les arts utiles, dont la mission est immense pour l’avenir du genre humain. Le domaine principal de l’utilité, c’est le domaine inorganique de la nature. L’industrie, que l’on confond si mal à propos avec l’industrialisme, est appelée à affranchir l’homme du travail matériel ; un jour il ne sera plus que le directeur et l’inspecteur des travaux qui l’accablent maintenant d’un si insupportable fardeau. Tous ces travaux seront exécutés alors sur les objets physiques par les forces mêmes de la nature. Le plus noble titre de l’industrie, c’est qu’elle concourt à frayer la voie à l’humanité vers son but le plus élevé; c’est qu’elle la mettra un jour dans l’heureuse position de pouvoir se vouer exclusivement à la culture de scs facultés supérieures. Il ne faut pas, en effet, que l’esprit soit l’esclave de la matière; c’est à celle-ci d’obéir et d’être au service de l’esprit, son seigneur et maitre.

J’ai déjà eu l’honneur de le dire, messieurs, les facultés de l’homme doivent s’appliquer aux buts principaux contenus dans le but général de l’humanité. Ces buts consistent, comme nous l’avons vu, dans la réalisation du bien, de la religion, de la moralité, du droit, de la science et de l’art : il y aura donc, pour réaliser ces divers buts, des associations religieu-

(1) Voyez une coutte, mais excellente appréciation de la littérature allemande dans l 'Europe pendant te consulat et l'empire, par .1/. Capefigw,

t. I , ch. IV.

ses, morales, juridiques, politiques, scientifiques, artistiques et industrielles.

La société organisée sur cette base et réalisée, pour l’individu, dans la commune, dans la province, dans la nation, puis

dans l’humanité tout entière, voilà la destination de l’homme accomplie ; mais à peine si maintenant on a une idée d’une pareille organisation.

On pourrait me faire une objection : c’est que toutes ces sphères particulières de l’activité sociale ayant pouvoir d’agir chacune librement, courraient grand risque de négliger l’unité, c’est-à-dire le lien organique qui doit les relier toutes entre elles, et dès lors, tomber dans l’individualisme, dans l’égoïsme qu’on a reproché à juste titre aux corporations du moyen âge; mais c’est alors à l’État, qui n’a d’autre fonction (jue l'application de la justice à toutes les sphères indistinctement, de rappeler à chacune d’elles les conditions de coexistence qu’elle a à remplir vis-à-vis de toutes les autres. Ce travail d’affranchissement à la fois et d’organisation parait aux yeux de ceux qui ne connaissent pas l’objet vers lequel il tend, une désorganisation de plus en plus prononcée de la société ; mais vu de plus près, ce n’est que le mouvement de production d’organes nouveaux dans le corps social, organes dont les différents membres ne sont pas encore également développés. Uemarquons-Ie bien, il en est du corps social comme du corps humain. Aussi longtemps que celui-ci n’est pas encore arrivé à l’àge de maturité, il développe d’abord, pendant une période, tel système, tel organe d’une manière prédominante; arrive ensuite un autre système, qui existe déjà, il est vrai, mais dont le développement était resté comparativement faible, jusqu’à ce qu’à la tin, la maturité venue, tous les systèmes

DE L’HISTOIRE

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cLtous les membres se trouvent dans de justes proportions de force et d’action.

Il y a une idée, messieurs, dont il faut absolument se débarrasser si l’on veut trouver la solution d’une question sociale quelconque, même de la plus minime : cette fausse idée consiste en ce que l’on pense généralement que nous recueillons actuellement le dernier fruit de la dernière civilisation. C’est un sophisme de Bentham, l’archipatriarchc de tous les individualistes, qui a donné cours à cette absurde conception. Au contraire, messieurs, le corps social est encore à une distance incommensurable du développement auquel il doit atteindre dans toutes ses parties; et c’est pour cela que les bases de la société se modifient , s’élargissent encore , et que les différentes parties prennent saus cesse de nouvelles proportions.

L’état d’équilibre et d’harmonie n’existera que lorsque foutes auront trouvé leur assiette naturelle. Cet état de synthèse est le souverain bien et le dernier terme de l’humanité, il est la loi et la force cachée de tout développement. Dans l’associalion harmonique, qui sera la condition de l’avenir, l’humanité apparaîtra comme un seul homme, et la vie sociale, répartie en mille cercles d’activité, se montrera comme un système d’association, où se classeront tous les membres selon leurs aptitudes et leurs spécialités.

L’humanité n’a franchi que les premiers degrés de ce développement; elle est à peine sortie de l’état d’enfance. Un vaste développement, dans toutes les directions, l’attend encore. C’est à elle de travailler, de déployer tous ses efforts, et Dieu qui bénit l’ardeur et le dévouement la conduira libre et Hère

au but sublime vers lequel volent déjà les âmes d'élite, les

oc

coeurs brûlants, les hautes intelligences pour y recueillir la plus belle couronne (le la dignité humaine (1).

Nous passerons maintenant à l’analyse des lois qui président à la formation historique de la vie de l’humanité.

Messieurs, tout ce qui est végétal, animal, homme, monde, est soumis à une loi générale de vie et de mort. Il n’est plus possible de douter de cette vérité, émise par un grand génie de France comme une loi universelle, il y a plus de vingt ans, et à laquelle les découvertes astronomiques ne permettent plus de faire exception aujourd’hui en faveur des corps célestes. On a peine à comprendre l’étonnement que témoigne Herschel en rapportant les faits astronomiques qui le forcent de conclure que les astres sont, comme d’autres êtres, soumis à la naissance et à la mort. Ce serait, en vérité, bien plus merveilleux qu’il n’en fût pas ainsi ; car je ne sais trop comment on comprendrait la création sans la destruction, la naissance sans la mort. Cette observation s’applique de même à ceux qui nient cette loi pour l’humanité (2).

Quelle que soit la nature d’un être, qu’il soit doué de forces quelconques, végétatives ou animales, sa puissance vitale varie incessamment, elle a un commencement; et, si elle est en voie de croissance, elle atteindra un terme qu’elle ne pourra dépasser, décroîtra peu à peu et fera nécessairement une fin (3).

Puis, si vous considérez l’univers comme un grand TOUT, vous concevrez encore que la somme des accroissements des êtres qui vont en augmentant de puissance vitale, doit balan-

(1) Mon Introduction, p. 16.

(2) Considérant, t. I, p. 1156.

(3) Idem, ibid., p. 137.

DE L’HISTOIRE

cer la somme des décroissements qui vont en mouvement de diminution. Rien ne sort du néant, rien n’y rentre : le grand Tout n’augmente ni ne diminue, la somme de l’esprit universel, comme de la matière universelle, reste constante. Cet esprit, individualisé dans des myriades d’êtres différents, croit chez les uns, décroît chez les autres. La jeunesse prend, la vieillesse rend ; la naissance balance la mort, la mort permet la naissance ; la naissance et la mort ne sont que les transitions extrêmes d’une existence à une autre existence. Chaque être vivant change incessamment de forme et d’état : il suit, à partir de la naissance, un mouvement d’ascendance qui se ralentit aux approches de l’apogée ou plénitude, alors que toutes les forces sont dans leur harmonie ; là, après un temps d’équilibre qui correspond au maximum des facultés de l’être, commence le déclin opposé, symétriquement au mouvement d’ascendance; il amène la caducité et enfin la mort. Ainsi la plus grande somme de forces se trouve au milieu de la carrière ; elle diminue de chaque côté insensiblement, jusqu’à ce qu’elle devienne nulle aux pointsextrémes de naissance et de mort(l).

Or, tout ce qui change et se transforme, tout ce qui a vie et mouvement, c’est-à-dire tout dans l’univers est soumis à celte loi générale, loi qui n’est nullement altérée, on le sent bien, par la maladie, l’accident, l’exception, qui causent une mort prématurée (2).

Si nous appliquons à la carrière sociale de l’humanité ces principes démontrés par la raison absolue et l'expérience universelle, nous voyons que cette carrière n’est pas indéfinie et

(1) Considérant, t. I, p. 137 et 139.

(2) Idem, ibid., p. 139.

COORS DE PHILOSOPHIE

que le progrès n’est pas éternel, ainsi que quelques-uns en ont émis l’opinion contrairement aux croyances les plus vulgaires. Puisqu’il est d’ailleurs prouv é par le témoignage du télescope que les soleils naissent et meurent, une planète aurait fort mauvaise grâce à se donner pour immortelle, et l'humanité postée sur cette planète partage nécessairement son sort (4).

Examinons de plus près encore la loi régulière et normale du développement que nous venons d’indiquer.

Tout être fini se développe dans le temps, d’abord en se posant d’une manière fixe et unitaire, puis en se formant en sens inverse, en se multipliant, en s’individualisant, puis en s’harmonisant. On remarque, dans ce développement, trois modes différents : la thèse, l'antithèse et la synthèse. Ces modes forment autant de périodes, autant d’âges. Le premier âge est celui de l’embryon , ou l’âge de l’unité , de l’essence non déterminée. L’homme n’est encore qu’en germe, il vit dans le sein de sa mère , il y est nourri , abrité , protégé , et il en est absolument dépendant. Dans cet état, tous les organes, toutes les parties intégrantes du corps se forment successivement et commencent leur existence terrestre. Dès que cette formation est achevée, l’ètre vivant entre dans le second âge, dans l’âge de l’enfance et de la jeunesse. Par le fait de la naissance, l'homme est délivré de la prison qui le retenait captif; il respire l’air de la vie, c’est-à-dire de la liberté, car la liberté c’est la vie; il commence à être lui, aucun lien matériel ne l’enchaîne plus à un être, à une unité supérieure; à mesure que sa raison se développe, se développent aussi ses tendances à se perfectionner, à se cultiver selon ses goûts et ses aptitudes ;

(1) Considérant, t. I, p. 1/10. Mon Introduction, p. 7-9.

mais si aucun lien charnel ne le lie plus à l’être à qui il doit le jour, il est cependant encore placé sous sa main, sous sa protection souveraine.

Dans l’état d’adolescence, l'homme acquiert de plus en plus la plénitude de ses forces vitales; de là cette allégresse, celte gaieté, cette noble fierté, ce sentiment indomptable de l’indépendance, qui le caractérisent; mais à mesure que le développement de l’individu se complète, à mesure que cette fleur brillante de la vie se fane, l’homme s’aperçoit de son isolement, il s’en fatigue ; il sent qu’il y a là un vide qu’il faut combler, de secrets murmures de l’âme qu’il faut apaiser, et alors il recherche la vie sociale. L’homme entre, de cette manière, dans un troisième âge, dans celui de la maturité, lequel ayant atteint son apogée, la vie alors n’a plus qu’à descendre. La vie, dans cet âge, est complète; ellese développe harmoniquement, en connexion avec d’autres êtres de la même espèce ; et, sans ce troisième âge, il n’y aurait pas de société sur la terre. L’homme devient seulement homme lorsqu’il a l’àge de la maturité ; il vit avec ses semblables dans les relations de l’amour, de l’amitié, de la libre association, de la commune, de la nalionalité, et plus que tout cela, dans les rapports universels de l’humanité.

Les anciens avaient déjà fait entrevoir cette idée sous le voile transparent de l’allégorie. Les artistes grecs avaient représenté l’idéal d’Éros ou d’Apollon, enfant encore; puis, dans une dignité et dans une beauté toutes particulières , l’idéal d’Eros ou d’Apollon juvénile; puis, dans une dignité et une beauté conformes, l’idéal d’Apollon parvenu à l’âge viril.

La vie ayant atteint sa parfaite maturité, suit une marche descendante qui correspond parfaitement à sa marche ascen-

dantc; la maturité est suivie d’une sorte de contre-jeunesse, s’il est permis de s’exprimer ainsi ; l’âge décroissant et la vieillesse d’une contre-enfance, jusqu’à la mort, qui n’cst autre chose que le passage à une renaissance.

Essayons maintenant de démontrer, par l'histoire, ce développement de l’individu dans l’humanité tout entière; car, ne l’oublions pas, l’homme n’est qu’un être subordonné, il n’est que le contenu de la société, et tout ce qui est vrai de l’individu isolé, doit être, à plus forte raison, vrai du contenant, c’est-à-dire de la société tout entière. Ainsi l’humanité se pose d’abord dans son essence, et d’une manière une et indivisible ; ensuite, elle se développe dans toute la variété de scs organes ; et enfin dans l’harmonie interne et externe de ces mêmes organes, de telle sorte que ces trois âges répondent aux trois essences modales de la thèse, de l'antithèse et de la synthèse.

Occupons-nous, messieurs, du premier àye jmncijxil de l’humanité.

Dans cet âge, l’humanité est placée sur un globe déterminé ; elle commence à se former, et son essence, totale, indivise, se développe dans le sein d’êtres plus élevés. Elle se développe ainsi dans Dieu, sous Dieu et par Dieu, c’est-à-dirc dans Dieu comme être primordial, dans l’esprit, dans la nature et dans l’humanité; de manière que ce premier état du genre humain présente la ressemblance la plus frappante avec l’état embryonnaire de l’homme, que nous avons retracé plus haut. Il est démontré par toutes les traditions, par toutes les ruines qui nous restent de ce premier âge et par toutes les recherches des plus savants géologues modernes, qu’à celte époque l’humanité vivait dans les rapports les plus intimes avec la nature; et comme alors la nature inorganique était infiniment plus près

de la nature organique qu’elle ne l’est maintenant, on en a conclu qu'alors les hommes se trouvaient dans un état magnétique, dans une sorte de clairvoyance, que l’esprit humain était dans une union parfaite avec le système nerveux. Cet état, les hommes devaient le perdre, dès qu’ils ont commencé à entrer dans une vie de plus en plus détachée de la nature. C’est pourquoi les livres les plus anciens des Indous parlent en termes exprès de l’existence de cet état magnétique des premiers peuples ; et même, dans les temps les plus reculés, chez les nations les moins civilisées, on trouve des traditions touchantes, des légendes naïves sur cet état.

L’union qui règne alors parmi les hommes n’est point le produit spontané de la raison, elle n’est que le résultat d’un enchaînement donné par Dieu même. Les hommes alors vivent en frères, dans la douce intimité de l’enfance, de l’innocence.

Messieurs, on ne doit jamais s’écarter de la tradition historique; car on perdrait, en l’abandonnant, tout point d'appui solide. Il est vrai que si bien conçue et si sévèrement critiquée qu’elle puisse être, elle ne procure jamais une certitude complète et générale. Il ne nous reste cependant rien de mieux à faire que de nous en tenir à ce guide, tel que nous le possédons, malgré l’incertitude et le doute dont plusieurs points peuvent rester obscurcis. Souvent la solution de l’énigme se rencontre inopinément par la confrontation qu’on en fait avec une autre branche des connaissances historiques, ou si j’ose le dire, avec un autre canal de la tradition.

On hasarderait certainement beaucoup si l’on voulait tout expliquer, si l’on voulait remplir toutes les lacunes qui se présentent ; mais ni les points qui demeurent inéclaircis , ni les vides qu’on est obligé de laisser çà et là , n’empèchent de con-

cevoir, autant qu’il est en l’homme, l’ensemble du développement humain. Je fais cette observation à dessein, parce que, sur ce premier âge, nous n’avons que des traditions; mais, au moins, ces traditions sontconcordantes. Les plus anciens écrits des plus anciens peuples, les Védas et la législation de Manou s’accordent avec la Bible sur l’existence d’un Éden, d’un lieu de délices, d’un paradis, où les hommes pouvaient satisfaire leurs justes désirs et se procurer d’innocentes jouissances, vivant en paix entre eux et avec des esprits supérieurs, de célestes intelligences, comme avec les créatures inférieures, les animaux et les plantes, ainsi qu’avec toutes les forces et les procédés de la vie naturelle de la terre et d’autres globes voisins du nôtre. Au reste, les traditions de presque tous les peuples nous offrent des traces de ce mythe, et il ne faudrait pas une érudition profonde pour le retrouver dans la mythologie des Grecs et des Komains, comme on le retrouve clairement dans le Chou-King, dans le Zend-Avesta et ailleurs. Enfin, le Prophète, en parlant de la première demeure des hommes, signale incontestablement cette plage centrale de l’Asie occidentale arrosée par deux grands fleuves et baignée des quatre côtés par la mer Caspienne, la Méditerranée et les golfes Persique et Arabique , ce qui s’accorde parfaitement avec les traditions des peuples les plus anciens , qui tous placent dans cette contrée le berceau de l’humanitc. Car d’abord les traditions sur l’origine des peuples de l’Europe nous conduisent toutes dans les environs du Caucase, dans l’Asie Mineure, la Phénicie ou l’Egypte, c’est-à-dire dans le voisinage et sur les limites de ce peuple central. Parmi les nations les plus anciennes de l’Asie , les Chinois fixent le berceau de leur civilisation cl la tradition de leur origine dans la province

DE L’HISTOIRE

nord-ouest de Chen-si, les Indiens le placent au nord de l’Himalaya. Nous voilà portés dans la Bactriane, limitrophe de la Perse, qui, à son tour, confine à cette région centrale, dont le pays primitif et sacré de la tradition persane, l’Atropatène ou terre de feu, forme lui-même une partie.

Que le premier âge de l’humanité ait eu les caractères que nous lui .avons attribués, c’est ce qui, au défaut des traditions , serait démontré , sans réplique , par les découvertes des navigateurs modernes. Tous les peuples , en effet , qu’ils ont trouvés placés dans des situations primitives analogues à cellesque je viens de décrire, leur ont offert, sous plus d’un rapport, un spectacle de mœurs et d’usages voisins de ceux qui caractérisent le premier âge. Ainsi les Moxes, les Topayres du Brésil , les Guaxéros de Terre-Ferme vivaient, quand les Espagnols abordèrent en Amérique , dans une société qui se rapprochait de cet âge. Il en était de même des habitants de la Californie, des îles Mariannes, des Philippines, lorsque les missionnaires y pénétrèrent. Enfin , lisez les voyages de Cook et des autres navigateurs qui ont parcouru les iles de la mer du Sud, et vous trouverez, dans leurs récits, les frais et riants tableaux des Otaïtiens et des autres insulaires de ces parages, chez qui le premier âge eût été organisé complètement s’ils eussent eu à leur disposition une plus grande variété de produits animaux et végétaux , et des terres plus étendues (i).

Dans ce premier âge, l’homme donc jouit du bonheur; mais c’est un bonheur peu développé et obscur. L’humanité, dans cet état où la nature la nourrit surabondamment, prend pied sur le sol de son globe. Ceux qui ont pensé que les premiers

(!) Considérant, I. !. p. 146 et 147.

hommes avaient vécu errants et isolés dans les bois, n’ont pas réfléchi qu’en pareil berceau l'humanité eût infailliblement péri (1).

Le premier âge a un terme, messieurs; il faut bien que l’homme se mette en devoir de conquérir force et puissance. La création de ses instruments de progrès est une crise douloureuse pour l’humanité; car l’enfantement des sciences, des arts et de l’industrie s’opère pendant des périodes incohérentes qui ne peuvent produire ni le bonheur ni l’harmonie, puisqu’elles ont pour mission de créer cette industrie et ces sciences qui en sont les moyens et les matériaux. Les premières périodes forgent donc les matériaux du bonheur, mais ne peuvent pas le donner : voilà ce qu’il faut reconnaître et bien comprendre (2). Il est nécessaire que l’objet qui plus tard doit entrer dans la synthèse soit d’abord cultivé, perfectionné en tout sens , autrement on risquerait de recevoir un instrument discordant dans l’harmonie générale. Il en est de même des peuples, il faut d’abord qu’ils se développent dans toute leur indépendance , dans toute leur spontanéité , et dussentils, à cet effet, employer la foudre; car il faut qu’ils entrent un jour la tète haute dans la grande association humanitaire, non pour y changer leur individualité , mais pour l’abdiquer dans l’intérêt de tous.

De ce point de vue, les guerres et les batailles des peuples ne sont autre chose que la rencontre violente, le choc nécessaire des idées qui les animent et qu’ils prétendent réaliser de gré ou de force. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est l’histoire : la

(1) Considérant, t. I, p. 148.

(2) Idem , ihid.

DE L’HISTOIRE

guerre, ainsi conçue, n’est pas autre chose qu’un échange sanglant d’idées à coups d’épée et à coups de canon , que le combat de l’erreur et de la vérité (1).

Aussi toutes les traditions s’accordent-elles à attribuer la cause de la perte de l’âge d’or de l’humanité à l’esprit d’indépendance de l’homme, au réveil de la libre pensée, à la science du bien et du mal. Alors les puissances célestes abandonnèrent les mortels à leur sort , au travail , à l’exercice pénible de leurs facultés individuelles; le paradis leur fut fermé, le labeur et la misère, le mécontentement et la discorde impie les affligèrent; mais, en revanche, ils apprirent à se connaître eux-mêmes. Et voilà, messieurs, le grand fait social que Moïse a gravé dans son Sépher. Eve, corrompue par le serpent, emblème de prudence , de cupidité et d’égoïsme , séduit et entraine Adam , l’homme universel. L’arbre couvert de fruits, symbole de la richesse matérielle , est la cause déterminante , et le serpent sorti de l’arbre , ou l’égoïsme suscité à cette occasion, est la cause potentielle de l'intivduction du mal (2).

L’arbre , source de la vie , sera aussi la source du bien et du mal. Ce n’est qu’en mangeant de ses fruits que l’homme perdra son innocence, c’est-à-dire son ignorance primitive, et qu’il commencera, au travers d’une vie de douleurs, à apprendre, à savoir , à découvrir (3).

Après la chute , Adam , l’homme universel , chassé du jmradis , est privé des avantages de la première société dont

(1) Voyez Victor Cousin, Introduction à l’histoire de la philosophie , ix* leçon.

(2) Considérant, t. I, p. 119.

(3) Idem, ibid.

lesbiens se divisent à sa mort. La mort d’Adam, l’homme universel, c’est la dissolution de l’unité humanitaire primitive, après laquelle les différents peuples couvrent la terre sous le nom de ses enfants (1).

L’homme est condamné à travailler à la sueur de son fivnt jusqu’au jour de la rédemption sociale, qui sera caractérisé par l’écrasement de la tète du serpent, par l’anéantissement de l’égoïsme (2).

Quoi qu’il en soit du poëme cosmogonique et symbolique de Moïse , je sais bien qu’il y a chez beaucoup de personnes un très-fort préjugé, en vertu duquel on déclare franchement qu’en aucun cas les hommes ne peuvent bien vivre et s’accorder ensemble. Ceux qui soutiennent ce préjugé radicalement impie et injurieux pour le Créateur, ne s’aperçoivent pas qu’ils tirent toute leur argumentation d’un état social qu’ils considèrent comme l’apogée du développement humain. Les passions de l’homme, que l’on regarde comme un obstacle invincible à l’établissement de l’harmonie sociale, auraient un jeu complètement différent dans un monde autrement organisé. Ceci est un fait qu’on ne peut plus nier depuis que l’on a vu les mœurs de ces insulaires de la mer du Sud, si bienveillants , si aimables , si hospitaliers , et que les hommes de notre haute civilisation, pour preuve de leur reconnaissance, ont débuté par infecter d’horribles maladies. Le meurtre était si inconnu chez les habitants des îles Mariannes, qu’ils affirmaient par ce beau serment : Cela est aussi vrai qu’un homme n’en tue pas un autre (3).

(1) Considérant , t. I, |t. ISO.

(2) Idem, ibid.

(3) Idem, ibid., p. 150 et 131.

DE L’HISTOIRE

Ces insulaires sont cependant des hommes comme nous, seulement la nature fournit amplement à leurs besoins. Quant à nos sociétés, elles engendrent et développent d’immenses besoins sans savoir créer les moyens de les satisfaire; la discordance sociale doit inévitablement résulter d’un pareil état de choses : mais vienne une organisation (et elle viendra) qui sache tirer parti des grandes puissances industrielles et scientifiques dont l’humanité est aujourd’hui pourvue; vienne un nouvel Homme-Dieu (et il viendra) qui exerce sa céleste puissance d'attraction sur l’humanité , et l’harmonie sociale sera réalisable. En attendant, toutes les objections que l’on tire des mauvaises dispositions que montrent les hommes au milieu des séparations , des individualismes et des incohérences de l’état actuel de la civilisation , sont de nulle valeur. Ce serait, en vérité, un phénomène bien étrange qu’ils pussent vivre en bon accord (1).

Aussi voyez ce qui se passe quand la pénurie se fait sentir chez les peuples de la période qui suit immédiatement leur unité primitive : l’égoïsme surgit, l’unité se dissout, chacun tire à soi ; il n’y a que l’affection nécessaire à la perpétuation de l’espèce, l’affection de famille qui survit seule au naufrage de toutes les autres affections, et devient base exclusive de la société (2).

Néanmoins , je ne me dissimule pas que les idées d’harmonie sociale que je viens d’émettre seront traitées d’utopies par plus d’un , mais je réponds : Vous qui traitez d'utopie toute idée dépassant les bornes étroites de votre horizon in-

(1) Considérant, 1. 1, p. 181 et 152.

(2) Idem , ibid.

tellectuel, sachez qu'il n’y a de chimérique que vos mesquines conceptions sur le progrès social. Personne plus que moi n’apprécie les merveilles de la moderne civilisation ; mais cela ne m’autorise point à fermer les yeux sur les ténèbres dans lesquelles nous plongeons encore. Oui, messieurs, il y aura barbarie, barbarie profonde dans l’humanité, tant que le soleil de la civilisation ne luira que sur l’Europe ; tant que l’Asie gémira sous le despotisme le plus écrasant fondé sur l’obéissance la plus servile ; tant que l’Afrique ne sera pas tirée de l’état d’affaissement et d’abjection où elle est tombée depuis des siècles ; tant qu’il y aura des hommes et des peuples traités comme desobjets de possession privée ; tant qu’il y aura des Etats gouvernés, sacerdotalement ou politiquement, par des autorités infaillibles; tant que l’esprit d’intolérance civile ou religieuse tiendra son fanatique séquestre sur les droits imprescriptibles de la nature humaine; tant que l’obscurantisme menacera d’éteindre les lumières pour rallumer le feu ; tant qu’existeront la piraterie et les lettres de marque , les galères et les prisons insalubres; tant qu’il n’y aura pas une plus grande diffusion du bien-être matériel ; tant qu’il ne sera pas créé un système complet d’éducation pour les masses ignorantes et grossières ; tant enfin que l’on croira devoir gouverner avec les honteuses traditions des Borgia, avec une morale tendante à faire douter de l’existence du christianisme , ou d’une divinité et d’une justice divine quelconque; avec une morale qui regarde la société comme une guerre de ruse, l’équité comme une qualité inutile ou un simple accessoire, la probité comme une affaire de goût ou de bienséance, le monde comme le patrimoine des plus adroits et des plus fourbes.

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