‹ Cours de philosophie de l'histoireChapitre 23 sur 55 · COURS DE PHILOSOW1IF · texte numérisé non relu

COURS DE PHILOSOW1IF

provinces de l’Indostan, en même temps qu’ils dominent dans toute la péninsule indo-chinoise, d’autres schismes et d’autres erreurs ont ébranlé les doctrines et la foi religieuse de l’Inde proprement dite : telle est la secte de Jainas, qui, tenant le milieu entre la religion primitive et dominante de Brahma et le culte des bouddhistes, rejette, à l’exemple de ceux-ci , la constitution et le partage des castes. La religion principale , établie d’après l’antique théologie indienne, distingue trois sortes de disciples, tous parfaitement orthodoxes, bien qu’ils aient entre eux des opinions , des croyances et des mœurs assez différentes, suivant qu’ils reconnaissent pour leur Dieu l’une ou l’autre des trois personnes de la puissante trinité que composent Brahma, Vichnou et Shiva, et qu’ils lui consacrent exclusivement leurs adorations et leur culte. De nos jours, le mahométisme occupe plusieurs millions d’habitants, et le persan , ou plutôt un dialecte corrompu de cette langue se parle en divers lieux de l’Inde et de la Mongolie. Dans plusieurs provinces, notamment vers les côtes méridionales et dans l’ile de Ceylan , les indigènes ne connaissent point la langue classique , cette langue si parfaite de l’Inde antique. Le nom de sanscrit, donné à cette langue, désigne à la fois sa perfection, sa richesse, son excellence artistique, tandis que le pracrit, qui n’est d’usage sur le théâtre que dans les scènes dialoguées et entrecoupées de sanscrit, signifie proprement la langue sans art , la langue de la nature : au fond , ce n’est que le sanscrit adouci dans la prononciation. D’ordinaire, dans les rôles dramatiques, les hommes parlent sanscrit et les femmes pracrit. Du reste , il n*est presque aucune province qui n’ait son patois propre et distinct.

Il appartient surtout à la philosophie de l'histoire de faire

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connaître cominent l’Imle , dans la suite des révolutions qui l’agitèrent et des invasions étrangères qui fondirent sur elle, sut conserver ses institutions sociales, sa constitution par castes, et comment encore au milieu du mouvement des siècles, elle demeure toujours immuable dans ses formes, et telle qu’un monument vivant de la première période du second âge humanitaire.

En Chine, messieurs, nous avons vu régner l’égalité de tous les individus dans l’esclavage, de sorte que les spécialités ne pouvaient se faire jour , ni acquérir aucune place indépendante, aucune liberté subjective. Le contraire a lieu dans l’Inde ; les différences s’y sont établies et développées, mais elles sont retombées sous l'empire de la nature. Pour qu’il y ait réellement vitalité organique, il faut, d’une part, qu’il y ait une âme vivifiante, et de l’autre, que les individualités se constituent, se cultivent , se combinent en un système dont tous les principes convergent harmoniquement vers un centre toujours animé. Or, c’est là ce qui a constamment manqué à l’Inde ; les particularités organiques, au lieu de dériver librement du centre pour y aboutir de nouveau en toute spontanéité, en toute vitalité, se sont atrophiées, pétrifiées, et par leur immutabilité, ellesont condamné le peuple indou au plus dégradant servilisme. Ces différences sont les castes. Dans les Etats européens , il y a aussi des différences qui doivent se manifester : à cet effet, les individus obtiennent la liberté et développent leur essence. Dans l’Inde, il n’est question ni de liberté, ni de moralité intérieure; en Europe, les différences qui éclatent ne sont que des fonctions , des ordres, qui doivent formerdes sphères distincteset libres; dans l’Inde, au contraire, les individualités sont sacrifiées,

on n’y marque que les masses, liées par les indestructibles liens de la politique et de la religion. La vie n’existe que là où toutes les parties du corps fonctionnent en pleine activité j or, la vie sociale de l’Inde ressemble à la vie physique des polypes, dont à peine les parties inférieures éprouvent quelque sensation.

Si nous examinons cette vie sociale, nous y rencontrerons : l°la religion, et ses représentants, les brahmanes; occupant le premier rang, formant la première caste, la caste destinée à éclairer et à moraliser; 2” les kchatryas ou khettris , classe des guerriers ou des rajahs, classe qui défend la cité et l’État à l’intérieur et à l’extérieur. Les IVaïrs de la côte de Malabar, les Rajcpouts, les Seikhs et les Mahratles se rattachent à ce groupe ; 3° les vaishyas, formant l’état agricole , industriel et commerçant; 4° enfin, les shoudras, état servant et comprenant les artisans et les ouvriers.

Si l’on étudie philosophiquement la destination de l’homme, on sera forcé de conclure que nécessairement l’humanité doit se diviser en catégories. Il faut que les facultés de l’homme s’appliquent aux buts principaux contenus dans le but général de l’humanité. Ces buts consistent dans la réalisation du bien, de la moralité, du droit, de la religion, de la science et de l’art. Ces buts sont intimement liés entre eux, car ils sont d’ordre divin; et quoique tous se rapportent les uns aux autres, ils doivent néanmoins être distingués entre eux et former des buis séparés pour l'activité humaine, puisqu’un seul homme ne pourrait les réaliser tous à la fois; mais par cela qu’ils se rapportent à un but commun, ils doivent former l’objet de l’activité commune , concertée ou sociale. La société doit se partager en plusieurs sociétés particulières

DE L’HISTOIRE

dont chacune se proposera la poursuite d’un des buts principaux : il y aura donc une association religieuse, une association morale , une association juridique , une association politique, une association scientifique, une association artistique. Mais comme l’homme est un être essentiellement libre , il s’ensuit qu’il doit accomplir librement chacun de ces buts , c’est-à-dire qu’il doit se développer librement, selon ses goûts et ses aptitudes.

L’Inde a compris la différenciation des occupations sociales ; mais elle a sacrifié une chose, une chose capitale : la liberté morale, l’individualité de l'homme. L’individu y appartient à une caste, non pas par son libre choix, mais par le hasard de la naissance. En pareille organisation, la vie touche à la mort, parce que des chaînes d’airain arrêtent la vie qui veut se prononcer. Ce que la naissance a une fois décidé, nul mortel ne peut en disposer autrement ; c’est pourquoi défense aux castes de se mêler, de se marier entre elles. Déjà Arrien comptait 7 castes, et de nos jours on en a trouvé jusqu’à 30, mais subordonnées aux 4 principales. La polygamie conduit , de toute nécessité, à ces confusions. Un brahmane, par exemple , peut prendre trois femmes des trois autres castes , pourvu qu’il soit marié dans la sienne. Les enfants issus de ce mélange n’appartenaient d’abord à aucune caste ; mais un roi trouva le moyen de les classer. On les admit aux arts et métiers : les uns devinrent tisserands, les autres forgerons, et ainsi les diverses occupations produisirent des groupes divers. La principale de ces castes mélangées est celle qui provient de l’union d’un brahmane avec une femme de la caste militaire. La plus abjecte est celle des chandalas, qui remplissent à peu près les mêmes occupations que les parias : ils exécutent les

criminels, emportent les cadavres, et sont chargés de tout ce qui est impur et vil. On en voit qui rampent à terre comme des serpents , se perchent sur les arbres morts et les vieux murs comme des hiboux, et font entendre, lorsqu’ils ont faim, des hurlements plaintifs. Cette classe d’êtres anathématisés n’est que le rebut de toutes les autres classes; si à l’approche d’un brahmane un de ces malheureux ne s’éloigne pas, le prêtre a le droit de le massacrer sur l’heure. Si un paria boit dans un étang, l’étang est souillé et il faut qu’il soit purifié.

Nous avons indiqué, dans la première leçon, la cause de la création des castes, cause appuyée par l’histoire politique de l’Inde. Ces divisions une fois établies , on alla plus loin , on leur donna une sanction religieuse. Brahma lui-même, disent les livres sacrés de l’Indostan, présida à cette classification : il tira la première caste de sa tête , la deuxième de ses bras , la troisième de son ventre , la quatrième de ses pieds.

On a voulu confondre ce système social avec la féodalité de notre moyen âge ; mais quelle différence ! Alors , il est vrai , les individus étaient attachés à un certain état ayant ses privilèges et ses charges , ses usages et ses coutumes , qu’ils se transmettaient de génération en génération ; mais , en revanche , la religion était la même pour tous , commune à tous ; elle constituait une vaste fraternité spirituelle sanctifiée par le baptême et la communion ; et si, par suite de circonstances extérieures, le fils du cultivateur était condamné à traîner la charrue de son père, néanmoins si ces circonstances devenaient favorables, l’entrée de la sphère religieuse lui était ouverte, et l’on voyait alors les descendants des serfs, couverts de bure et ceints d’une corde, faire entendre le tonnerre de l’éternité, qui nous égalise tous, aux oreilles de ces fiers

barons féodaux qui, comme le fougueux Achille, ne connaissaient d’autre droit que celui de leur vaillante épée, line autre différence entre les états du monde chrétien et ceux de l’Inde, c'est la dignité morale qu’ont chez nous tous les états ; car, enfin, ce n’est pas l’état qui honore l’homme, c’est l’homme qui honore l’état. Du point de vue chrétien, les inférieurs sont, par leur nature , les égaux des supérieurs; le grand soleil du christianisme luit sur la tête de tous, et tous ont droit à l’égalité devant la loi , à la liberté individuelle et à l’inviolabilité de la propriété acquise. Or, voilà autant d’éléments qui font défaut à l’Inde; et, dès lors, comment y régneraient la moralité, la justice et la religiosité? Chaque caste a scs droits et ses privilèges distincts et héréditaires ; les droits et les devoirs ne sont pas ceux de l’homme en général, mais ceux d’une classe fixe et immuable.

Si nous disions aux Indiens : la bravoure est une vertu, ils nous répondraient : la bravoure est une vertu des kchatryas. Tout, chez eux, s’est pétrifié dans les castes, et au-dessus de cette pétrification effrayante plane le plus exécrable despotisme. Pas la moindre idée de dignité humaine, les passions basses l’ont étouffée. L’esprit de l’homme a été forcé de chercher un refuge dans le monde des rêves, et le but suprême, c’est l’anéantissement de soi-même.

Ce qui paraîtra étrange, sans doute, c’est que les Grecs ont écrit qu’il existait dans l’Inde des gouvernements républicains. Cependant cette opinion n’est pas sans quelque apparence de vérité ; car la constitution des castes se rapproche, en quelques points , des institutions républicaines ou d’un Etat analogue , beaucoup plus que celle des autres États de l’Asie. Le régime communal, qui existe présentement encore

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