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La Perse. — Éléments géographiques. — Principe lumineux de la Perse.
— Mouvement dans l'histoire. — Retour sur la Chine et sur l’Inde. — Deux souches de peuples. — Explication naturelle des castes. — Architecture indienne. — Quatre facultés dans l’homme : la raison et l’imagination, l’entendement et la volonté. — Direction diverse des individus cl des peuples , suivant celle de ces facultés qui domine.
— Comparaison, d’apres ce point de vue , des Chinois et des Indiens.
— L’élément prédominant de l’esprit chinois, c’est la raison. — Chez l’Indien, c’est l’imagination. — Le peuple zend. — Les livres zends.
— Lois et institutions du peuple zend. — Doctrine de Zoroastre. — Ormouzd et Ahriman. — Importance de cette doctrine. — Le nombre 7.
— Culte de Mithra. — Conformité duZend-Avesta avec la Bible.— Sa ressemblance avec les vieux systèmes religieux de l’Inde. — Sa différence.
— Empire assyrio-babylonien. — Ruines de Babytone. — Destination des constructions assyrio-babyloniennes. — Ecbalane. — Industrie des Assyrio-Babyloniens. — Leurs mœurs et coutumes. — Invention de l’alphabet. — Chaldéens. — Chute de l’empire assyrio-babylonien.
Messieurs,
L’Asie est divisée en deux parties formées par des lignes que
l’on tire du nord au sud : ce sont l’Asie antérieure ou oeei-
ta
dentale, et l’Asie postérieure ou orientale. Cette dernière comprend la Chine proprement dite avec la presqu’île de Corée, le Japon et les îles circonvoisincs, et enfin l’Inde. Les peuples de eette division appartiennent à la race asiatique, à la race mongolique, et sont marqués d’un cachet tout particulier. Tandis que les nations de l’Asie antérieure font partie de la race caucasique ou européenne et sont en relation avec l’Occident, les populations de l’Asie postérieure sont là isolées et ne semblent vivre que pour elles-mêmes. Les Européens qui arrivent de la Perse dans l’Inde sont frappés de l’étonnant contraste que leur offre ce pays, à eux qui se croient encore chez eux en Perse, attendu qu’ils y trouvent partout des sentiments européens, des vertus et des passions humaines.
Ce n’est qu’avec l’empire de Perse que nous entrons dans la connexion de l’histoire. Les Perses sont le premier peuple historique, la Perse ancienne est le premier empire qui ait péri dans l’histoire. Tandis que la Chine et l’Inde restent stationnnaires et végètent comme des plantes , la Perse est soumise aux développements et aux révolutions qui seuls trahissent un état historique. C’est en Perse que se lève pour la première fois la lumière qui jette un tout autre éclat sur l’humanité que ne l’a fait l’histoire chinoise et indienne : le verbe étincelant de Zoroastre est le premier verbe qui éclaire la conscience. C’est en Perse que nous voyons pour la première fois poindre cette pure et sublime unité qui n’étouffe pas les individualités, que nous voyons se lever ce soleil qui fait luire ses rayons bienfaisants sur les justes comme sur les injustes, sur les bons comme sur les méchants, le soleil en opposition avec les ténèbres, faisant éclore le principe générateur de toute vie et de toute activité.
Mais que l’on nous comprenne bien : la transition qui s’opère en Perse ne peut être saisie que dans l’idée philosophique que nous avons conçue de l’histoire, et non pas dans la contexture extérieure des faits. Le principe que nous remarquons dans la Perse consiste en te que la généralité abstraite de Brahm devient, par suite du mouvement de la première période du second âge de l’humanité, l’objet individuel de la conscience et reçoitune signification affirmative pour l’homme. L’Indien n’adore point Brahm, il ne fait que le sentir, et pour mieux le sentir, il veut anéantir son moi, son individualité, sa vitalité. En Perse, ce Brahm, cette généralité abstraite prenant une nature concrète , l’homme peut non-seulement la sentir , mais il la saisit, il la comprend comme si c’était un objet physique; il regarde hardiment l’Ètrc suprême en face et il devient libre vis-à-vis de lui. Le principe chinois et le principe indien portent encore l’empreinte du premier âge, l’esprit et la matière y sont encore unis en partie ; mais nous l’avons dit, l’homme a mission de secouer cette antique unité magnétique, d’affranchir son individualité, de conquérir successivement tous ses droits pour revenir à l’unitc par le développement harmonique de toutes ses facultés : et à cet effet, il faut d’abord qu’il soit délié de tous les liens, qu’il soit dans une indépendance parfaite. Dans le principe perse, nous voyons pour la première fois cette unité qui règne encore sous beaucoup de rapports dans la Chine et dans l’Inde, cette unité compacte, indivise, incomprise, céder à la lumière, dans le sens physique comme dans le sens moral. C’est alors que l’homme se trouve vis-à-vis de la lumière ou du bien, comme vis-à-vis d’un objet qu’il reconnaît et adore par l'action de sa libre volonté. La Chine présente un ensemble sans subjectivité, sans spontanéité indivi-
duelle. Dans l’Inde, la séparation des parties existe; mais cette séparation n’est que matérielle, l’esprit manque. En Perse, au-dessus des castes renversées, plane la pureté de la lumière, le bien dont tous peuvent également approcher, auquel tous peuvent également participer, par lequel tous peuvent également se sanctifier.
Géographiquement, l’Inde et la Chine sont comme deux sombres couvées, déposées dans des plaines fertiles, mais emprisonnées dans une ceinture de hautes montagnes dont les ramifications s’étendent de tous côtés. Les peuples de ces hauteurs ne changèrent rien à la civilisation des plaines, au contraire, ils l’embrassèrent. Il n’en fut pas de môme en Perse : là les peuples des montagnes prévalurent chacun avec ses aspérités. A cet empire appartiennent les montagnes qui se prolongent à l’ouest vers le Tigre et l’Euphrate et se perdent avec, ces deux fleuves; à l’est, le long de l’Indus, s’étendent les monts Solimaniques ; au nord est située la chaine de l’Indoukouch, à l’orient de laquelle habitent les Chinois et les Mongols, c’est une prolongation de l’IIimalaya qui s’élève jusque dans la mer Caspienne. Au nord de cette mer, de l’est à l'ouest, l’Oxus roule ses flots contre la Baclriane, plus septentrionalement git la vieille Sogdiane. Au sud-ouest s’étendent les plaines et les vallées du Tigre et de l’Euphrate; au sud, les déserts de l’Arabie, et à l’ouest de l’Euphrate les tristes solitudes vers la Méditerranée. Ainsi l’Asie Mineure, l’Égypte, l’Arménie, faisaient partie du grand empire persan. II nous incombe d’examiner les diverses parties intégrantes de cet empire, pour juger ensuite l’ensemble. Mais auparavant qu’il me soit permis de revenir encore un moment à la Chine et à l’Inde, non pas pour me résumer, mais pour présenter quel-
DE L’HISTOIRE
qucs observations que j’aurais du faire dans la leçon précédente.
Lorsqu’on cherche la première origine du paganisme, on peut s’adresser à l’Inde ; mais il ne doit pas être question de la Chine, dont l’antique et primitive religion patriarcale rendait un culte pur à la Divinité. Ce ne fut que plus tard, et lorsque la secte philosophique de Tao-Tsé, en propageant le rationalisme et en le rendant universel, eut suscité, sous le règne puissant et glorieux du premier empereur absolu, une révolution qui battait en ruine les institutions religieuses, morales et politiques de cet empire, que bientôt alors le vrai paganisme et le culte des dieux étrangers s’introduisirent avec la religion indienne de Bouddha.
Pour lever les contradictions qui semblent nous ballotter, lorsque, d’un côté, nous voyons citer avec éloge le culte pur et patriarcal des Chinois, leur état social proportionnellement très-civilisé dès une si haute antiquité, leurs sciences, leurs arts et leur industrie si développés et si avancés, quoique la décadence les eût déjà atteints ; et que, d’un autre côté, nous rencontrons certains passages ayant trait à la rudesse, aux commencements faibles et incertains, à la pauvreté tant de leurs premières conceptions philosophiques et symboliques, que de leur ancien système graphique et des principes élémentaires sur lesquels il se fonde; il suffit alors d’ajouter que, dans le vaste pays de la Chine, comme chez plusieurs autres peuples policés, l’histoire nous montre derrière la race souveraine qui appartient, par sa civilisation, aux temps héroïques, une autre race indigène, inculte, connue sous le nom de Miao.
Généralement, la critique historique s'accorde à reconnai-
trc,danslesanliques périodes, comme deux souches de peuples appartenant à des races plus ou moins anciennes, de la même manière que le géologue trouve à la superficie de la terre deux sortes de gangues, formées aussi à deux époques bien distinctes. Ainsi, dans la Chine, le peuple nouveau venu, tout en jetant les premiers fondements de l’État et du gouvernement chinois, en devenant par sa culture plus avancée la source de la civilisation chinoise, adopta encore jusqu’à un certain point les mœurs et les habitudes, le langage et peutêtre aussi l’écriture symbolique de l’autre peuple à demi sauvage; comme le firent, en partie, les Européens, lorsqu’ils voulurent régénérer par une éducation meilleure les Mexicains et d’autres peuples également barbares.
Cette observation sur les races s’applique aussi à l’Inde.
Ainsi l’on ne peut douter que les trois castes supérieures, dont, à beaucoup d’égards, les droits sont les mêmes, n’appartiennent à une population conquérante, l’emportant en intelligence et en beauté sur la population conquise, et de couleur probablement différente. De telle manière s’expliquerait l’abjection de cette dernière par son infériorité physique et morale. Dans les premières, il a dû s’opérer une espèce de fusion entre des tribus guerrières, des tribus sacerdotales, des tribus industrielles et commerçantes. Je dis une espèce, car chacune a gardé ses habitudes, et la loi qui semble lui avoir imposé ses mœurs n’a fait que les constater.
Ailleurs on trouve encore celte influence des mœurs primitives de l'Inde sur les faits.
En Orient, la famille est le fondement de l’État. Ceci tient aux mœurs patriarcales, qui sont les mœurs natives des premiers temps de l’humanité. Le despotisme des rois, comme
DE L’HISTOIRE
celui des prêtres, ne s'est établi aussi facilement que parce qu’on était accoutumé à l’autorité absolue du chef de famille, à la fois monarque et pontife dans sa tente. Le droit sacerdotal et le droit royal émanent en Orient du droit paternel, fondé lui-méme sur la base sacrée des mœurs domestiques. Quant à l’Inde, c’est moins la famille charnelle qui joue un rôle dans sa législation qu’une sorte de famille religieuse, fondée sur la participation héréditaire aux mêmes cérémonies, principalement à des cérémonies funèbres. On retrouve quelque chose d’analogue chez les peuples de l’Occident, dans la phratrie ionienne et surtout dans la gens romaine; car on sait que la communauté de nom, chez les Cornélius, par exemple, tenait à la communauté des sacra, non à la parenté du sang. Ces rapports prouvent à quelle haute antiquité remonte l'organisation de cette famille spirituelle dont le centre est un autel domestique, dont le lien est la religion des tombeaux (1).
Tel est le rôle que jouent, dans l’antique société de l’Inde, deux faits qui sont donnés par ses mœurs primitives, la race et la famille. On retrouve la trace de mœurs encore plus anciennes dans cette espèce de commune dont nous avons parlé à la dernière leçon, antérieure à toute autre institution, subsistant à travers toutes les conquêtes et tous les bouleversements et que l’on pourrait appeler la molécule indestructible de la société indienne. Dès le principe, on voit le sol de l’Inde couvert de petites associations locales, dont chacune forme un tout politique, et contient ce qui lui est nécessaire pour vivre et se conserver. L’Inde est une masse de semblables républiques.
(1) Ampère, Rome universelle, t. II, 2* année, p. 100.
CODRS DE PHILOSOPHIE
Elles ne s’inquiètent point de la chute et du partage des empires, pourvu que la commune subsiste avec son territoire qui est marqué très-exactement par des bornes. Peu Ictir importe à qui passe le pouvoir. L’administration intérieure demeure toujours la même (1).
Il semble évident que les brahmanes ne sont pour rien dans l’organisation de ces petites sociétés, car ils s’y seraient fait une place plus large; elles ont bien, en général, leur brahmane, mais il ne compte pas parmi les fonctionnaires essentiels. Il leur est annexé comme une dépendance, non comme un principe. Il faut donc reconnaître là quelque chose qu’ils n’ont pas créé, qui était antérieur à leur arrivée dans le sud de l’Inde, et c’est précisément dans cette portion du pays sur laquelle leur pouvoir s’est moins complètement étendu, que s’est le mieux conservée cette organisation primitive : c’est une preuve de plus qu’elle ne vient point d’eux (2).
Ramenés constamment vers le nord-ouest et vers la province de Chensi, s’il ne nous faut remonter au delà lorsqu’il s’agit de l’origine de la nation chinoise et de sa civilisation, nous avons, en cela, une nouvelle preuve, confirmée d’ailleurs par tant de témoignages authentiques, que ce vaste plateau situé au centre de l’Asie occidentale fut originairement le point de départ de toute la civilisation asiatique. Que, d’un autre côté, la partie septentrionale des monts Himalaya et la contrée ultérieure située pareillement au nord ait été le berceau de la tradition ancienne et de la première culture de l’esprit humain, c’est ce que confirment encore ces grandes ruines et
(1) Ampère, p. 101 .
(2) hlem, ibid.
DE L’HISTOIRE
ces grottes ou ces temples immenses, taillés dans le roc, près de l’ancienne et célèbre ville de Bamyan. Bien que cette ville ne soit pas dans l’Inde, mais plus au nord dans l’Hindoukouch, vers Caboul , cependant ses ruines ont absolument le style et le faire de l’architecture indienne proprement dite, et rappellent parfaitement ces œuvres colossales et symboliques qu’on retrouve en si grand nombre dans l’Inde : telles que ces constructions gigantesques d’Ellore, au milieu de la province méridionale du Dekhan , celles de l’ile de Salsette et d’Eléphantine, non loin de Bombay et de l’ile de Ceylan, ou encore celles de Mavalipouram, sur la côte même où se trouve Madras.
Ce sont tous d’immenses temples avec leurs portiques, ou construits dans les cavernes des montagnes, ou taillés dans le roc vif, étagés le plus souvent les uns sur les autres, ou rangés sur une file, avec des bâtiments spécialement destinés aux brahmanes ou aux troupes de pèlerins : temples d’une telle dimension qu’ils occupent un demi-mille et plus, tant en longueur qu’en largeur. Aussi servent-ils de but à de véritables pèlerinages, où jusqu’à cent mille pèlerins affluent de toutes les parties de l’Inde; que dis-je? chose incroyable, un écrivain anglais, qui parle comme témoin oculaire, en porte le nombre à deux millions et demi. Outre les statues colossales des dieux et les images des animaux sacrés, les parvis de ces temples sont encore couverts d’une multitude de figures sculptées, représentant diverses scènes de la mythologie indienne.
Les bosses de ces sculptures ressortent tellement qu’on les dirait suspendues par le dos à la muraille, et leur nombre est si extraordinaire que, dans les ruines de Bamyan, il se monte à douze mille.
Quant à l’architecture indienne, elle se donne libre carrière et déploie principalement scs ressources dans les innombrables ornements et dans la belle exécution des colonnes, dont les rangs, alignés comme une forêt, et pressés souvent en gerbes, servent d’appui à la lourde masse du rocher. Malgré la variété d’invention qui distingue cette architecture, et que présentent les temples construits dans les grottes et les montagnes caverneuses, ou taillés dans le roc vif, on y remarque cependant un goût prédominant pour la forme pyramidale; en même temps que l’art des voûtes y semble presque inconnu, ou du moins y parait peu développé. On rencontre aussi dans l’Inde des constructions de murs, formés de l’assemblage denormes blocs de pierres ou de quartiers de roches, grossièrement travaillés, et semblables aux anciennes murailles cyclopéennes.
Je ne puis me défendre, messieurs, de reproduire ici quelques autres observations faites avec une grande sagacité sur la Chine et l’Inde par Frédéric Schlégel, à qui je suis redevable de tant et de si précieux développements.
De même que l’humanité, une fois livrée à l’esprit de discorde, se rompt et se brise historiquement, pour ainsi dire, en une infinité de nations et de peuples, parlant, chacun, leur langue; en une foule de races opposées et ennemies, déclassés, de castes très-distinctement séparées, qui sont, vu la nature de l’homme et sa haute destination, autant de suites nécessaires de sa scission et de sa division primitive ; ainsi l’homme lui-même, considéré psychologiquement, reproduit, dans son intérieur et dans son individualité, les mêmes contrariétés et les mêmes oppositions par les directions opposées et contraires de ses facultés et de sa volonté. L’état intérieur de sa con-
science est un état de guerre où chacune de ses facultés étant en conflit, elles ne participent plus ni les unes ni les autres à cette pleine vie d’une âme où règne le concert d’un esprit encore entier; de sorte qu’elles n’en reçoivent qu’une force limitée, ou plutôt qu’une demi-force. La fusion de ces puissances divisées, le rétablissement de leur activité, et par suite de la plénitude de la vie, ne se rencontre désormais que comme une exception, comme le patrimoine sublime d’un esprit supérieur, comme le lot enfin et le privilège d’une nature que le pur amour inspire , et qu’anime une force surnaturelle.
Changer cette exception enrègle, doit être, par conséquent, considéré comme le but, comme la tâche suprême, comme l’idéal de toute tendance spirituelle et morale de l’homme. Quand, éclairé, développé, agrandi par la science, l’entendement se trouvé être, chez le meme homme, dans une harmonie parfaite avec la volonté devenue de son côté plus forte, plus droite et plus pure, alors cet homme a atteint son but. Quand dans toute une génération ou dans l’humanité entière, la science, en général, et les vraies connaissances sont parfaitement d’accord avec la vie extérieure et pratique, avec tout l’ordre moral , ou autrement avec la volonté universelle, qui n’est que trop souvent dans un état de révolte, alors aussi on peut dire de l’humanité qu’elle a rempli sa mission.
Considéré dans ce qu’il a de plus intime, on peut dire que le moi humain offre une combinaison quaternaire, suivant que les quatre facultés fondamentales de l’àme et de l’esprit, l’entendement et la volonté, la raison et l’imagination, doublement opposées les unes aux autres, se partagent les quatre régions de l’existence.
La faculté régulatrice de l’intelligence est la raison qui, par
rapport à la vie et aux lois qui l’ordonnent, occupe la première place, mais qui ne peut être douée de l’intuition immédiate. L'imagination, au contraire, est inventive et féconde ; mais seule et sans guide, elle marche à l’aveugle et cède promptement aux illusions. Sans les lumières de l’entendement, la volonté la plus droite fera peu de bien, et encore moins l’entendement le plus vaste et le plus éclairé, s’il se trouve réuni à un naturel pervers, corrompu, ou comme associé à une volonté faible et changeante ; ce qui ôte à l’homme tout caractère propre et toute énergie.
De même que, dans l’esprit de chaque homme pris individuellement, on distingue comme élément prépondérant soit une raison, base de la morale et ordonnant tout systématiquement, ou une imagination féconde et créatrice; soit un entendement pénétrant et lumineux, ou une volonté forte et puissamment caractérisée : de même on retrouve ces quatre facultés, soit que l’on considère l’ensemble de l’histoire, soit que l’on étudie la vie morale ou l’état intellectuel d’un peuple, son génie propre et la tendance particulière de son esprit; et cette assertion s’applique à quelque époque, à quelque nation que ce soit du monde ancien.
Outre que nous voyons ainsi comment chacun de ces peuples comprit, développa ou altéra même les traditions sacrées, cette parole extérieure ou expression des croyances antiques, nous apercevons encore quelle forme et quelle direction prit séparément, chez eux, la parole intérieure, je veux dire ce fond intime du moi humain et de la vie de l'intelligence. Il existe donc une différence sensible entre les deux grands peuples de l’antiquité dont nous venons de parler, et qui sont situés, l’un aux extrémités orientales, l’autre dans la partie méridionale
DE L’HISTOIRE
de l’Asie; et c’est surtout ici qu’il convient de faire ressortir l’opposition qui existe entre la raison et l’imagination. Sous le point de vue général et historique, dans ses rapports avec l’état intellectuel d’un peuple, la raison est toujours cette faculté de l’intelligence, d’où dérivent les formes grammaticales et les procédés logiques, qui ordonne systématiquement, qui discute selon les lois de la dialectique et qui règle convenablement le côté pratique de la vie, tant qu’elle se lie à l’ordre immuable et voulu de Dieu. S’en sépare-t-elle, au contraire, en voulant tout tirer de son propre fond et du moi humain, sa prudence alors n’est plus qu’égoïsme, l’intérêt entre dans tous ses calculs ; la raison déréglée devient, en un mot, le principe et la source de tous les systèmes arbitraires de science ou de morale, elle conduit à l’anarchie des partis et des sectes.
Mais l'imagination n’est point une faculté purement poétique, confinée dans les étroites limites de l’art et de la fiction ; elle est encore comme le grand levier de la science, et sans elle point de recherches ni de découvertes scientifiques; enfin , l’àme possède, en outre , une puissance d’imagination plus élevée, toute de spéculation, et dont la sphère propre est un mysticisme à peu près semblable à celui que nous avons signalé dans l’Inde.
L’élément prédominant de l’esprit chinois est, comme nous l’avons dit, la raison(l), et non l’imagination. L’étude que nous avons faite précédemment de ce peuple nous dispense d’entrer
(1) Confucius regarde la raison comme la plus haute faculté de l’intelligence, qu’il faut consulter en toutes choses. 11 enseigne qu'il ne faut rien penser, rien dire, rien faire qui ne soit conforme à la raison.
dans de nouveaux détails; mais au lieu de la saine et droite raison, toujours soumise à l’ordre divin, on voit les Chinois se livrer bientôt à une autre raison , d’une sagesse égoïste , raison sophistique, disputeuse et destructive des véritables principes.
Chez les Indiens, au contraire, l’imagination se montre, d'une manière visible et frappante , l’élément principal de la science, et la poussant secrètement au mysticisme. Cette surabondance créatrice d’une imagination vigoureuse et riche de poésie apparaît dans leurs gigantesques créations, qui ne craignent pas la comparaison avec celles de l'Égypte. Leur poésie étale une riche et inépuisable variété d’invention et leur système mythologique est paré des grâces les plus séduisantes. Ainsi donc une tendance si distincte et si tranchée de l’esprit indien nous autorise à prononcer que l’imagination était chez ce peuple l'élément intellectuel ou la faculté souveraine, tellement que, d’après la tradition sacrée de l’Inde, le monde avait été créé par l'imagination (maya), et qu’il n’est que le rêve infini de la fantaisie divine.
Nous retrouverons la prédominance des autres facultés mentales chez d’autres peuples; provisoirement, revenons à la Perse, et occupons-nous d’abord du peuple zend.
Ce peuple est ainsi nommé de sa langue , dans laquelle ont été écrits les livres zends, ces livres saints des anciens Parsis ou adorateurs du feu. Le grand législateur Zerdoucht , appelé Zoroastrepar les Grecs, écrivit ses livres de religion dans la langue zende, livres dont nous devons la connaissance au célèbre Anquclil-Du perron.
Il est difficile de dire quelle fut proprement la patrie du peuple zend. Les Mèdes et les Perses avaient embrassé la rc-
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ligion de Zoroastre , et Xénophon raconte qu’elle fut adoptée par Cyrus le Grand ; mais ni la Médie ni la Perse ne furent la patrie de ce peuple. Zoroastre lui-même désigne sa terre natale du nom d’Ariène ; Hérodote rapporte que les Mèdes s'appelaient d’abord Ariens, dénomination qui rappelle l’Iran. Toutefois , il parait certain que le zend , qui fut en connexion avec le sanscrit , a été la langue des Perses , des Mèdes et des Bactriens. Les lois et les institutions du peuple zend, telles que nous les connaissons par ses livres, ont été extrêmement simples. Quatre classes d’babitants : prêtres , guerriers, agriculteurs et artisans. On trouve encore des chefs de districts, il est question de villes , de routes ; mais tout porte sur des lois civiles, rien sur des lois politiques ou internationales. C’est tout le caractère de la première période du second âge.
Sur le bord méridional de l’Oxus est située l’antique Bactriane ; au sud de ce fleuve , et à travers ce pays se dessine une chaîne de montagnes, avec laquelle commencent les hautes plaines habitées par les Mèdes, les Parlhes, les Hyrcaniens. La ville la plus puissante était Bactres, aujourd’hui Balkh. Le siège principal du peuple zend parait avoir été autour de cette ville ; mais à l'époque de Cyrus , on ne retrouve déjà plus ni la pureté de la foi antique ni cet état de choses que décrivent les livres zends. Quoi qu’il en soit, ce qu’il y a d’important pour notre but , c’est que l’Iran n’a pas de castes , qu’il ne connaît que des ordres , des états, et que le mariage entre les diverses classes n’y est point défendu.
L’objet principal , c’est la doctrine de Zoroastre. Dans cette doctrine l’unité divine du premier âge existe encore, mais sous la forme de la lumière : cette lumière n’est ni un lama , ni un brahmane, ni une montagne, ni un animal, ni un être