DOUZIÈME LEÇON
13 avril 1840.
I.’ernpirc de Perse dans toute son étendue. — Le peuple des Parsis.
— Caractère de cet empire. — La noblesse. — L’armée. — Esprit des conquêtes de la Perse. — Douceur de leur domination. — Leur haine de l'idolâtrie. — Éducation sévère des princes. — Les sept grands de la Perse. — Causes de décadence. — Les Grecs et Alexandre.
— Digression sur les Guèbres. — La Syrie et la Phénicie. — Leur commerce et leur navigation. — Les Phéniciens , principe nouveau dans l’histoire. — Culte sanguinaire cl sensuel de ces peuples. — L’Hercule de Tyr et les Adonidcs. — Monopole commercial des Phéniciens. — Causes de la haine que l’antiquité vouait aux peuples commerçants. — Carthage. — Sa situation, ses habitants, son armée, sa politique. — Négoce tyrannique. — Croyances religieuses des Carthaginois. — Statue de Itaal. — Culte d’Astarté. — Le dieu Esmouir.
— Caractère du peuple. — Progrès de la civilisation. — Gouvernement.
— Mercantilisme. — Guerres puniqnes. — Annibal.
Messieurs,
La couronne des peuples répandus dans le vaste empire des Perses est le peuple des Parsis, lequel, réunissant sous sa
COORS DE PHILOSOPHIE
domination toute l’Asie antérieure , vint en contact avec la (îrcce.
L’empire de Perse était un mélange d'Etats dont chacun conservait son individualité, ses mœurs et ses lois particulières. Les lois générales auxquels ils étaient tenus d’obéir, loin de les gêner dans leurs institutions nationales, les y protégeaient au contraire. Tous vivaient paisiblement sous la lumière universelle. L’empire de Perse a réuni tous les éléments spéciaux que nous avons décrits : d’abord les hauteurs de la Perse et de la Médie; puis les plaines de l’Euphrale et du Tigre; puis l’Egypte et les vallées du Nil, où florissaient l’agriculture, l’industrie et les sciences; puis les peuples navigateurs, les Syriens, les Phéniciens, les habitants des colonies grecques et des pays maritimes de l’Asie Mineure. La Perse possédait donc les trois éléments de la nature, tandis que la Chine et l’Inde sont, généralement, restées étrangères à la mer.
De même que la lumière laisse intactes les formes matérielles de la terre , de même le gouvernement de la Perse laissait intactes les formes politiques de la terre. La Perse ne connaissait ni le despotisme impérial de la Chine , ni le despotisme sacerdotal de l’Inde; son organisation était une réunion de peuples qui tous avaient leurs mouvements libres. Pour la première fois, un frein est mis à cette férocité, à cette barbarie avec laquelle les peuples s’entr’égorgeaient; le livre des Rois et celui de Samuel en contiennent les plus éclatants témoignages. Les gémissements et les malédictions des prophètes sur l’état social de l’Orient, avant la conquête de Cyrus, nous en font connaître toutes les misères et toutes les turpitudes, en même temps que toutes les prospérités qui ont suivi la conquête. Néanmoins , on ne saurait méconnaître dans les
Perses le caractère despotique et destructeur de la première période du second âge. Ce peuple fier et libre de nomades et de montagnards, après avoir subjugué les pays les plus opulents et les plus civilisés, conserva longtemps encore la physionomie de ses vieilles mœurs. Il avait toujours un pied dans la patrie, un pied à l’étranger. Dans la patrie, le roi était ami entre amis et comme l’égal de tous ; mais à l’extérieur, il était le maitre à qui tous devaient tribut et hommage. Souvent il visitait ses compatriotes de la Parside ( Parais ) et leur apportait des cadeaux, tandis que toutes les nations étaient tenues de lui en faire.
Le principal soutien de l’empire fut la noblesse ou la classe distinguée des Pasargades, qui entourait le trône, vivait dans la plus parfaite communauté d’intérêts et de biens, jouissait de grandes prérogatives et formait le noyau et l’élite de l’armée. La force intérieure de la nation provenait de l’éducation de la noblesse, de cette éducation strictement militaire, éminemment morale, dont Xénophon nous a tracé un tableau si enchanteur.
L’armée consistait, pour la majeure partie, en bandes ramassées parmi les peuples vaincus, et plus son chiffre numérique était grand , moins son organisation interne était compacte et solide. C'est ce qui explique comment des poignées de guerriers grecs , animés d’un ardent amour de la patrie et commandés par d'habiles tacticiens, ont pu non-seulement résister à ces essaims innombrables, mais encore remporter sur eux les plus éclatantes victoires; c’est ce qui explique comment trois batailles perdues contre Alexandre décidèrent
du sort d’un État assis sur des fondements aussi fragiles.
A peine, depuis Cy rus jusqu’au dernier des Darius, dont le
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caractère personnel et la fin tragique inspirent un si vif intérêt , 220 ans s’étaient écoulés, et le grand empire de la Perse n’existait plus. En général, ses conquêtes passagères ont agi sur leur époque comme les forces élémentaires de la nature, soudainement et avec rapidité. Les Perses envahirent et soumirent les pays avec l’impétuosité de la tempête ; et, en particulier, l’expédition de Xercès contre la Grèce ne ressemblet-elle pas tout à fait à une migration de peuples? Que l’on se représente ces peuples avec leurs familles, parlant mille langues diverses, portant mille costumes divers, mille armes différentes, et se roulant toujours, toujours, comme un torrent fougueux.
Les Perses vexaient peu les nations conquises, lesquelles payaient en produits de leur sol ou de leur industrie : l’Arabie en encens, la Syrie en pourpre, et ainsi de suite. Darius fils d’Hystaspc, introduisit un système uniforme d’impôts; mais ce ne fut que Darius Codoman qui frappa de contribuions les propriétés foncières.
Les Perses, si tolérants pour les institutions civiles des peuples vaincus, ne l’étaient cependant pas toujours en matière de religion ; même leurs conquêtes se mêlaient à des idées religieuses. Contempteurs de l’idolâtrie, ils avaient plus d’horreur et d’éloignement pour le fétichisme des Egyptiens que les Juifs. Leur domination en Égypte fut un temps de persécution religieuse, et sous Cambysc, ils dressèrent contre le culte égyptien un plan de destruction systématique. De même, dans son expédition contre la Grèce, Xercès détruisit partout les temples, pour consacrer à leur place des chapelles au feu.
L’éducation des princes, et particulièrement de l’héritier du
DE L’HISTOIRE
trône, se faisait avec les plusgrands soins. Jusqu’à leur septième année les fils du roi étaient confiés aux mains des femmes, et jusqu’à cet âge ils n’étaient jamais admis en présence de leur père. Après cette époque , ils étaient formés dans l’exercice de la chasse, de la cavalerie, dans le maniement de l’arc, etc., et dans le langage de la vérité. Quatre des plus nobles Perses étaient chargés d’élever le prince ; car les grands de la Perse formaient les états, la diète de l'empire : c’étaient des hommes généreux, au cœur libre, pleins de loyauté et de patriotisme. Tels, du moins, nous apparaissent les sept grands, reflet des sept amshaspands, lorsque après avoir démasqué le faux Smerdis, ils entrèrent en conférence pour délibérer quelle serait la meilleure forme de gouvernement (1). Après avoir discuté sans passion, sans amour-propre, ils décidèrent à l’unanimité, moins un, que la monarchie seule convenait à l'empire de Perse. Celui des sept qui avait voté pour la république put se retirer librement; il obtint que lui et sa postérité resteraient toujours dans l’indépendance ; et pour lui témoigner combien ils respectaient son opinion et estimaient son caractère, ses collègues lui firent présent d’une belle veste médique, qui était une haute marque de distinction chez les Perses.
On remarque, dans la race de l’Iran, la prépondérance et l’émancipation de l’esprit militaire. Ce peuple de soldats et de laboureurs ne parait jamais avoir porté le joug de ses mages, comme les Indiens portent encore celui de leurs brahmanes.
La négligence qu’on mit dans les soins que réclamait l’édu- (1) Consulter mon Histoire ancienne.