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cation de la noblesse , ce noyau de la force de l’empire, fut la cause première d’une décadence dont le progrès augmentait vite avec la mollesse et la dépravation que les mœurs des vaincus exerçaient sur celles des vainqueurs ; et une fois les premiers pas faits dans la carrière du vice, une fois les règles sévères prescrites par Cyrus tombées en désuétude , la corruption se manifesta plus tard avec les mêmes caractères qu’elle prit dans tous les grands empires d’Orient. Après les maux qu’entraîne à sa suite un gouvernement de satrapes dans la province et de sérail dans l’Etat, institutions tout à fait contrairesaux vieilles idées et auxvieilles coutumes des Parais, on vit apparaître le hideux cortège des factions, des conspirations , des bouleversements dans l’intérieur même des dynasties régnantes, ainsi que toutes les autres violences du despotisme.

De même que ces feux éclatants qui , après avoir jeté de hautes flammes sur la cime des montagnes , tombent d’euxmêmes et s’éteignent dans leurs cendres, de même s’éclipsa la Perse, avoir avoir jeté un vif, mais court éclat.

L’influence de cet empire sur les autres nations ne fut donc ([ne bien passagère ; car l’Égypte, malgré les actes de violence de Cambyse, resta toujours la vieille Égypte, et la Phénicie, la Palestine, l’Asie Mineure ne changèrent pas essentiellement de face. Le plus grand résultat que l’histoire universelle puisse tirer des conquêtes de la Perse, c’est le contact varié, actif, les relations diverses et durables, qu’elles amenèrent entre tous les peuples soumis de l’Asie occidentale, entre l’Égypte, la Grèce et les autres États situés sur les bords de la Méditerranée. Son influence sur la Grèce, importante sans doute, mais toujours indirectement, fut une des causes principales

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des luîtes intérieures que soutinrent les Grées pour la noble cause de leur indépendance, et provoqua ensuite la grande réaction qui eut lieu sous Alexandre. Celle-ci ressemblait, par son caractère même et par son exaspération , à l’attaque et à l’envahissement des Perses. Mais Alexandre , qui se sentait trop à l’étroit dans sa petite province patrimoniale , présente une sorte de physionomie orientale qui sort des bornes du Caractère grec, des idées dominantes des Grecs, de leur façon de penser habituelle. Aussi c’était comme une inspiration asiatique qui, avec une force irrésistible, entraîna ce monarque jusqu’à la capitale de la Perse, et ensuite jusqu’au delà de l’Indus.

J’ai dit, messieurs, dans une des leçons précédentes, que la doctrine de Zoroastre n’est pas morte. Les adorateurs du feu existent encore sous le nom de Guèbres, nom dérivé du mot persan 5 fAe 6 r,qui signifie idolâtre, infidèle, et qui a été donné par les peuples musulmans aux nations qui ne professent pas l’islamisme et qui ne suivent ni l’Ancien ni le Nouveau Testament. Cette religion, sous Alexandre le Grand et ses successeurs, les Séleucides et les Parlhes Arsacides, cessa de dominer en Perse pendant plus de cinq siècles ; elle y fut rétablie, vers l’an de. J. C. 225, par Ardéchir Rabckan ou Artaxerce, restaurateur de l’empire persan et fondateur de la dynastie sassanide. Mais lorsque les Arabes, sous les premiers califes, eurent , vers l’an 655, détruit cette dynastie et conquis la Perse, ils proscrivirent le culte du feu et firent une guerre cruelle aux Guèbres, dont un grand nombre, pour ne pas être contraints d’embrasser le mahométisme, se retirèrent dans les parties les plus montagneuses on les plus éloignées;

plusieurs même se jetèrent dans des barques et abordèrent

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dans le Guzurat. Accueillis avec hospitalité par les Indous, ils y formèrent des établissements ; mais ils s’y sont peu multipliés, et leur race se serait éteinte si les révolutions de la Perse ne les eussent recrutés.

Les Guèbres se maintinrent pendant plusieurs siècles dans tes provinces au sud de la mer Caspienne , sous les dynasties Beno-Buwend et Beno-Dabouyah , dont la première avait commencé avant l’hégire et l’autre 40 ans après, c’est-à-dire vers l’an 660, et ne finit qu’en 1476. Un prince originaire du Dcïlem ou Ghilan, et chef de la dynastie des Zayarides, l’une des premières qui ont démembré l’empire des califes , se préparait à rétablir à Ispahan le culte du feu , lorsqu il fut assassiné en 934. Les princes Samanides et Ghourides, qui ont régné dans la partie orientale de la Perse, se prétendant issus des monarques sassanides , protégèrent les ignicolcs et tolérèrent leur culte à Hérat et dans les montagnes de Ghour ou Gaur. Mais Mahmoud le Gaznavide et plus tard Tamerlan, affectant un fanatisme qui n’était qu’un moyen de satisfaire leur ambition et leur humeur belliqueuse, poursuivirent les Guèbres à toute outrance, en exterminèrent un grand nombre en Perse et dans l’Indoustan, et détruisirent leurs livres sacrés et leurs temples du feu ou pyrées. Sehah Abbas le Grand , au commencement du xvn' siècle, les chassa de leur établissement près du mont Albourz dans l’Aderbaïdjan , et des villages qu’ils habitaient près d’Ispahan. Enfin les révolutions de la Perse, pendant les deux tiers du siècle dernier, attirèrent sur les Guèbres de nouvelles persécutions et provoquèrent de nouvelles émigrations. Tels ont été les préjugés des Arabes et des autres peuples musulmans que, regardant comme magiciens ou sorciers les mages persans,

dont est dérivé à tort le mot de magie, et leurs ouvrages comme les instruments d'un art criminel, ils ont, dans leurs contes populaires, attribué aux Guébres tous les actes de sorcellerie et de méchanceté.

La religion que professent aujourd’hui les Guébres ou Parsis s’éloigne un peu des vrais principes de celle que Zoroastre avait donnée à leurs ancêtres. Les altérations qu’elle a subies doivent être attribuées à l’ignorance, à l’isolement, à l’avilissement où ils sont tombés , à l’oubli de leur langue et de leurs traditions, à la perte des livres sacrés et à celui qu’un des principaux mages, Erla-Viraf, composa, il y a plusieurs siècles , d'après ses souvenirs , et dans lequel il prétend avoir reproduit les préceptes les plus importants du législateur persan. Les Guébres semblent faire mystère de leur croyance. Ils adorent le soleil comme l’emblème le plus admirable de la puissance divine et comme type du feu, l’élément le plus pur et le plus utile. Leur vénération se porte aussi sur la lune et sur les étoiles ; c’est devant leur foyer ou en présence du soleil qu’ils font leurs prière?. Ils n’éteignent jamais volontairement une lampe, ils ne cherchent point à arrêter les progrès de l’incendie, craignant de porter sur le feu une main profane ; et, pour ne pas le souiller par leur haleine, ils couvrent leur bouche avec un morceau de toile. Ce sont ces singularités qui ont rendu les Guébres odieux aux musulmans et ridicules aux yeux des autres nations; ils sont dignes néanmoins d’inspirer de l'intérêt par l’antiquité de leur origine, la douceur de leur caractère, leur bienfaisance, leur probité, leur résignation religieuse et leur soumission aux lois des pays où ils sont établis. Il y a encore, en Perse, quelques familles de Guébres, à Téhéran , à Ispahan ; il y en a

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davantage dans la province de Keriuan , mais surtout dans le territoire de Yezd. Comme ils y sont au nombre d’environ 8,000, et qu’ils paient un fort tribut au gouvernement, ils y sont un peu mieux traités. Ils ont un chef, pontife ou magistrat civil, choisi par lui, dans leur tribu, lequel préside aux quartiers qu'ils habitent et exerce la justice suivant leurs antiques lois. Il porte, comme eux, le costume persan et n’est distingué que par un turban lié autour du bonnet. Les Guèbres, en Perse , sont la plupart agriculteurs , maçons, palefreniers , domestiques sûrs et fidèles , et le produit le plus net de leur travail opiniâtre satisfait à peine l’avidité de leurs tyrans.

Les Guèbres sont aujourd’hui bien plus nombreux dans l’Inde qu’en Perse, ils sympathisent mieux avec les Indous qu’avec les musulmans; il y en a sur les bords du Sind et dans le Guzurat, et le capitaine Dumont d’Urville en a trouvé jusque dans l'ile Pulo-Pinang , vers le détroit de la Sonde. Mais c’est surtout dans l’ile de Bombay, dont ils forment la majeure et la plus belle population , qu’ils existent en corps de nation sous la protection des Anglais. Bombay est devenue pour eux une autre patrie ; ils y possèdent presque toutes les propriétés et sont intéressés dans plusieurs maisons de commerce européennes. Actifs, intelligents, loyaux et riches, ils exercent une grande influence, et en contribuant à la prospérité de ce gouvernement, ils prennent soin de leurs pauvres, lorsque ceuxci n’ont pas préféré la domesticité à la misère. Dès le point du jour, les Guèbres, vêtus de robes blanches et flottantes, accourent en foule sur l'esplanade pour saluer par leurs acclamations les premiers rayons du soleil , et le soir ils viennent sc prosterner humblement lorsqu'il \a disparai Ire.

Dans l’Inde, comme en Perse, les Guèbres boivent du vin et des liqueurs fortes et mangent toutes espèces d’aliments; ils ne peuvent épouser qu’une femme de leur croyance et ne connaissent ni la polygamie ni le divorce. Quoique leurs femmes sortent à visage découvert, il n’y en a aucune qui se livre à la prostitution.

Du reste, l’ancien culte du feu se retrouve également parmi les peuples de race pélasgique, au sein de la Grèce et de l’Italie. Cette similitude avec un des points les plus importants des doctrines religieuses de la Perse tient, sans doute, à la même cause qui a produit de si fréquentes analogies entre la langue grecque et latine et les antiques idiomes de la Perse et de l’Inde. Les Grecs avaient leurs xüp ÜTÇeçw (feu inextinguible), qui était entretenu nuit et jour sur un autel, à Athènes et à Delphes, par des vierges consacrées. S’il venait à s’éteindre, il devait être ravivé , non point par le feu ordinaire, mais par les rayons du soleil. C’est au règne de Numa, 700 ans avant J. C. , que les historiens rapportent l’institution régulière du culte de Vesta, l’objet de la vénération jusque-là confuse et traditionnelle des peuplades qui fondèrent la ville éternelle ; un temple en forme de globe ou de coupole lui fut dédié par ce prince. Dans son enceinte brillait un feu sacré sur lequel veillaient les vierges saintes de Vesta. Hestia, 'Ettin, chez les Grecs, la même que Vesta chez les Romains, était l’emblème du feu central, noyau du globe terrestre. A Rome, cette déification du feu se reflétait au sein de chaque famille dans le culte si patriotique, mais aussi si égoïste du foyer domestique. Là les Pénates ou Lares, que l'on retrouve également en Chine, étaient le symbole des affections de famille, du souvenir des ancêtres, de cet amour de la pairie qui , pour le

malheur des nations, faisaient battre si vivement le coeur des enfants de Romulus (1).

Messieurs , une des contrées les plus utiles à la Perse, fut, par sa situation , la Syrie ; car les flottes de la Phénicie accompagnaient toujours les expéditions de cette puissance.

Sur l’étroite plage que dominent les cèdres du Liban, fourmillait un peuple innombrable, entassé dans des des et des cités maritimes (2). La côte de la mer était bordée par une longue chaine de villes florissantes : Tyr, Sidon, Byblus, Béryte, telles furent les villes phéniciennes enrichies par un commerce et par une navigation immenses. Ce commerce cependant était trop isolé, trop dans l’intérêt exclusif du pays pour exercer une action décisive sur l’empire de Perse tout entier. Aidée de la Syrie où affluaient les marchandises précieuses ou indispensables de l’Orient; maîtresse de tous les ports de la Méditerranée, de la mer Noire et des Palus Méotides, la Phénicie s’étendit bientôt le long des côtes de l’Océan. Sa correspondance avec la Mésopotamie, l'Assyrie, la Babylonie , la Perse , l’Arabie et même les Indes fut prestigieuse. Par les relations qu’elle entretenait ainsi avec tant de peuples divers, la Syrie parvint bientôt au plus haut degré de civilisation : les plus beaux ouvrages en métaux et en pierres précieuses y furent confectionnés; on y lit aussi les plus importantes découvertes. Le verre de Sidon, la pourpre de Tyr, te fin lin qu’on y tissait, étaient les productions du pays et de ses principales manufactures. L’ambre jaune venait de la Bal-

(1) Encyclopédie <les i/enx tlu momie, article Culte du Feu, par M. Du Laurier.

(2) Michelet, Histoire romaine, t. I, p. 171).

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tique et l'étain de la Grande-Bretagne. L’écriture reçut des Phéniciens ses premiers développements ; leurs communications avec toutes les parties du monde alors connu les forçaient de modifier leur langue écrite. Lord Macartney a remarqué que, de même, les Chinois à Canton ont senti la nécessité de rendre plus légers, plus simples et plus faciles leurs hiéroglyphes si lourds et si compliqués. Les Phéniciens découvrirent les premiers l’océan Atlantique, se colonisèrent à Chypre et en Crète, exploitèrent les mines d’or de Thasus et les mines d’argent de l’Espagne, fondèrent li tique et Carthage, et doublèrent le cap de Bonne-Espérance.

Ce peuple constitue un principe nouveau dans l’histoire : l’inactivité cesse, la mer n'a plus de limites, l’industrie s’assied sur le trône. La matière est façonnée de mille sortes, l’homme comprend sa puissance sur la nature; et, plein de foi en cette puissance, il place haut sa dignité; il entrevoit enfin que ce n’est pas à lui, esprit de Dieu sur la terre, de servir en aveugle , mais à la matière.

Si nous jetons un regard sur les institutions religieuses de ces antiques contrées, nous trouvons à Babylone, chez les peuples de la Syrie, en Phrygie, une idolâtrie grossière, commune, basse, et dont les turpitudes laissent bien loin derrière elles les révoltantes aberrations de l’Inde. Les forces de la nature étaient adorées dans Astarté , dans Cybèle et dans la Diane d’Éphèse. « S’ils célèbrent des fêtes, dit le livre de la Sagesse, ils font comme des furieux. » La sensualité et la cruauté, voilà le caractère de cette religion. Cela se conçoit : là où la matière est tout, il n’y a plus de place pour l’esprit; il s’envole et la brutalité triomphe. Ainsi on jette des enfants à des dieux féroces, les prêtres de Cybèle se mutilent, les

hommes se font eunuques, les femmes se prostituent dans les temples. La magie régnait à la cour de Babylone : c’était tout ce qui restait au milieu des infamies de la terre. On avait voué aux images des rois le même culte idolâtrique qu’aux images obscènes de la nature. Quel dégoûtant spectacle ce pays, avec ses folies, ses orgies et ses crimes, ne présente-t-il pas , si on le compare à la vieille Perse , à la Perse primitive, si pure, si chaste, si brave, si probe?

Chez les Phéniciens , le hardi peuple navigateur , nous voyons l’Hercule de Tyr. Si cet Hercule n’est pas la fameuse divinité de la Grèce, toujours rappelle-t-il en bien des points ce dieu, à qui son intrépidité et son audace tout humains ont valu les honneurs de l’Olympe. Les douze travaux d’Hercule font penser , il est vrai , aux douze signes du zodiaque , mais cela n’empêche pas qu’IIercule soit ce fils de Jupiter qui, par sa vertu et son travail , s’est fait dieu et a préféré les peines de cette vie à l’oisiveté.

Le principe sensuel réparait dans le culte d’ Adonis , mort d'une blessure que lui avait faite un sanglier furieux. Les Adonies se célébraient avec la plus grande pompe à Byblus. Les femmes coupaient leur chevelure, ou faisaient dans le temple l’offrande voluptueuse par laquelle les Babyloniens honoraient Mylitta. Le lendemain on portait processionnellement la statue d’ Adonis à la mer et on l’y baignait; puis le dieu ressuscitait et l’on chantait des hymnes de joie au milieu de honteux plaisirs. Le temple était orné d’emblèmes magnifiques, parmi lesquels il faut distinguer ce qu’on appelait jardins d’ Adonis, vases d’argile ou corbeilles d’argent remplis d’un terreau qui s’élait couvert en peu de jours d’une verdure délicieuse.

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Parlons de quelques particularités remarquables du commerce et de l’industrie des Phéniciens. Si quelquefois faisant route sur leurs vaisseaux, ils observaient qu’un bâtiment étranger les accompagnait ou les suivait, ils ne manquaient pas de s’en débarrasser, s’ils le pouvaient, ou de le tromper, quelquefois au risque de perdre leurs propres navires et même la vie : tant, à cet âge de séparation et d'isolement, était grande la jalousie qu’ils portaient aux étrangers, et l’envie qu’ils avaient de garder le monopole d’immenses relations, de richesses immenses, de possessions immenses. Afin de dégoûter davantage encore les autres peuples, de la mer, ils faisaient le métier de corsaires, ou feignaient, lorsqu’ils étaient les plus forts, d’ètre en guerre avec ceux qu’ils rencontraient. Ce trait de politique se conçoit chez un peuple qui aspirait à l’empire commercial du monde.

Messieurs, par le progrès des découvertes, par le perfectionnement successif des procédés techniques, l’industrie est destinée à renouveler la face de l’univers : les machines remplaceront un jour les esclaves de l’antiquité, elles affranchiront les hommes libres du travail grossier de la matière , et les mettront en état de s’abandonner exclusivement au domaine de l’intelligence.

D’où vient cependant que , dans l’antiquité , les peuples commerçants étaient repoussés et abhorrés partout? Partout nous voyons aux prises le génie héroïque , celui de l’art et de la législation avec l’esprit d’industrie, de navigation , de commerce (i). C’est que les Phéniciens et plus encore les Carthaginois cultivaient cet élément égoïste el dissolvant à l’exclu-

(1) Michelet, Histoire romaine, t. I, 177.

sion île tous les autres éléments sociaux. Aimant, par-dessus tout, l’or , le sang, le plaisir, ils subordonnaient Minerve à Moloch , c’est-à-dire le développement de la nature spirituelle de l’homme à la soif insatiable du lucre. C’est pourquoi ces peuples commerçants ont si vite péri et sans laisser à peine une trace après eux.

Et maintenant prêtez l’oreille au Prophète :

« Sidon, rougis de honte, parce que Tyr , cette ville qui était la force et la gloire de la mer dira dans sa ruine : Je n’ai point conçu, je n’ai point mis d’enfants au monde , je n’ai point nourri de jeunes hommes, je n’ai point élevé de jeunes filles...

>■ Qui a formé ce dessein contre Tyr autrefois la reine des villes, dont les marchands étaient des princes, dont les trafiquants étaient les personnes les plus éclatantes de la terre?...

Prenez le luth, tournez tout autour de la ville, courtisane mise en oubli depuis longtemps; étudiez-vous à bien chanter, répétez souvent vos airs , afin qu’on se souvienne de vous. » (Isaïe, ch. xxm.)

« Tyr, vous avez été dans les délices du paradis de Dieu ; votre vêtement était enrichi de toutes sortes de pierres précieuses; la sardoine, le topaze, le jaspe, la chrysolithe, l’onyx, le béryl, le saphir, l'escarboucle , l’émeraude et l’or ont été employés pour relever votre beauté , et les instruments de musique les plus excellents ont été préparés pour célébrer le jour auquel vous avez été créée...

« Dans la multiplication de votre commerce, vos entrailles se sont remplies d'iniquité; car votre cœur s'est élevé dans son éclat, et vous avez dit en vous-méme : Je suis Dieu!... C’est pourquoi vous avez été frappée, anéantie , et vous ne serez plus pour jamais. » (Ézèchiet , ch. xxvui.)

DE L’HISTOME.

Nous rattacherons à l’histoire de la Phénicie celle <l’un autre État commerçant , bien qu’il n’ait point fait partie du grand empire de Perse.

En face de l’ile de Sicile, dans un territoire situé le long du golfe compris entre les promontoires d’Apollon et de Mercure, s’élevait la colonie phénicienne de Carthage , entourée de rochers et de colonnes ioniennes , défendue par Byrsa , la citadelle , et garnie d’une triple muraille , qui s’élevait comme en gradins l’une au-dessus de l’autre. Celte métropole du vaste empire commercial, cette ville de Baal, était immense, riche, toute resplendissante du luxe et des arts étranges de l’Orient : des constructions titaniques, des jardins aériens, des palais magiques , des coupoles et des toits d'or , des magasins et des casernes pour 300 éléphants, 4,000 chevaux et 20,000 hommes, un port pour plus de 200 vaisseaux de guerre, des flottes qui vomissaient le feu grégeois, 700,000 habitants, une populace innombrable (1); c’était le rendez-vous de tous les aventuriers du monde, Espagnols, Gaulois, Liguriens, Baléars, Grecs métis, Italiens, Africains, surtout; c’était un violent tourbillon de religions, de mœurs, de coutumes; c’était un hurlement prodigieux où se mêlaient toutes les langues , tous les patois , tous les accents. Et l’armée était composée de ce rebut, de cette écume de la moitié de l’Europe et de l’Afrique. Quel aspect ! des hordes de Gaulois demi-nus, armés de glaives ; des escadrons d’Ibères , portant des pelisses, des vêtements blancs bordés de rouge, et le chef couvert d’un casque d’airain surmonté de panaches rouges; des Liguriens sauvages, des Nasomans et des Lotophages, au teint basané, hérissés

(1) Voyez M. Victor Iluç/o, Mélanges d’hisloire cl de littérature.

de lances; au centre, le bataillon sacré des Carthaginois, plus éclatant par sa parure que par sa bravoure ; à la tête, les frondeurs baléars, troupes légères, dont les frondes lançaient au loin des balles de plomb qui écrasaient harnois et boucliers; sur les ailes, les cavaliers numides, recrutés à Fez et à Maroc, vrais centaures, couverts de peaux de tigre, assis sur des coursiers ardents, petits, sans selle ni bride (1).

La politique égoïste de Carthage et sa haine profonde pour tout ce qui n’était pas elle-même, l’avaient rendue odieuse à tous les peuples. Elle était comme en dehors de l’humanité , et l’observation pénétrait rarement dans son sein. Delà le silence qui a succédé à la destruction de ses monuments; les souvenirs périrent avec eux parce qu’ils n’étaient conservés qu’au sein même de la ville détruite. Nous n’avons plus guère que quelques médailles, des inscriptions, une traduction grecque du Périple d’Hannon , puis les traités conclus avec Rome et Philippe de Macédoine, et enfin quelques fragments du livre de Magon sur l’économie rurale, que nous retrouvons épars dans les auteurs latins. Voilà ce qui nous reste sur cette grande nation ; mais la Grèce et Rome, bien qu’elles ne nous entretiennent pas de Carthage de manière à présenter une histoire suivie de ses institutions, nous instruisent cependant assez pour que des recherches consciencieuses, des rapprochements ingénieux recomposent un ensemble satisfaisant , et si nous ne pouvons porter nos regards sur Carthage même, du moins le reflet de sa gloire brille encore sur les monuments romains(2).

(1) Mou Introduction, p. 44 et 4b.

(2) J’ai suivi ici cl plus loin un excellent article sur Carthage, par M . (le Golbéry, dans l ’ Encyclopédie des r;ens du monde.

DE L'HISTOIKE.

Carthage était une de ces nombreuses colonies de Tyr auxquelles donnèrent naissance des troubles intérieurs , excités probablement par les orageuses corporations de ses teinturiers, qui, de même que nos tisserands et nos foulons flamands du moyen âge, jetaient l’émeute au vent comme des semeurs de blé. Dans tous les cas, il ne faut pas accorder trop de confiance à la tradition poétique recueillie et embellie par Virgile.

Carthage mêla l’esprit de conquête à l’esprit de commerce : serpent endormi le long de la Méditerranée , elle serra dans ses anneaux de bronze les côtes de l’Afrique , de la Sicile , de la Sardaigne , de la Corse, de la Gaule, de l’Espagne, et jusqu’aux rives du grand Océan ; la Nubie , l’Abyssinie , la Nigritie , l’Éthiopie , la Numidie , se dressèrent comme les colonnes de ce vaste empire commercial (1), comme les arcsboutants de cette cité-reine de l’industrie , où se rencontraient les vins d’Italie, de Sicile et d’Espagne, l’ivoire de Cerné et le nard de la Lybie , l’alun de Lipara et l’étain de la Bretagne , le fil précieux de la Sérique et l’ambre de Prusse , le fer de l’ile d’Elbe et l’or du désert de Cobi.

Carthage n’était pas un peuple , ce n’était qu’une ville, et une ville qui ne cherchait qu’à amasser des trésors, jamais à répandre la civilisation , à s’assujettir les peuples , jamais à les humaniser. « Les Carthaginois, dit M. Michelet, ne s’établissaient point dans leurs colonies sans espoir de retour. C’était la partie pauvre du peuple qu’on y envoyait, pour l’enrichir par les profits soudains d’un négoce tyrannique , et qui se hâtait de revenir dans la mère patrie jouir du fruit de ses rapines; à peu près comme autrefois les négociants d’Am-

(1) Mon Introduction , p. 44.

sterdam, ou comme aujourd'hui les nababs anglais. Il y avait des fortunes soudaines, colossales, des brigandages et des exactions inouïs, des Clive et des Hastings, qui pouvaient se vanter aussi d’avoir exterminé des millions d’hommes par un monopole plus destructif que la guerre. »

Aussi au moindre revers qu’éprouvaient les armes de Carthage , ses colonies se soulevaient autour d’elle et à côté d’elle, sur ses devants comme sur ses derrières; c’étaient alors des cris horribles, des imprécations en mille langues barbares.

Les conceptions et les croyances religieuses des Carthaginois étaient sombres et terribles comme leur caractère. C’était la corruption de ce beau mythe du feu créé par Zoroastre , et déjà si étrangement défiguré par les Assyriens, les Babyloniens, les Chaldéens et les Arabes. A Carthage on immolait à Baal (le seigneur) , ou Moloch (le roi) , ou Belsamen (le roi du ciel) des victimes humaines, en temps de famine, de peste ou de guerre. La terrible statue du dieu était debout, les bras étendus vers l’ouverture d’un four où brûlait le feu sacré : on plaçait sur ses bras les victimes, et elles roulaient dans le brasier ardent , tandis qu’une musique barbare couvrait leurs cris ; les lois défendaient à leurs mères le moindre signe de douleur. L’habitudes’étaitintroduite d’acheter pour ce cruel usage des enfants d’esclaves ; mais lorsqu’on vit Agathocle menacer l’existence de Carthage , on condamna cette innovation, et d’un seul coup deux cents enfants des plus riches familles furent livrésà Baal. On rapporte que trois cents pères, soupçonnés d’avoir ainsi sauvé leurs enfants, se précipitèrent eux-mêmes dans les flammes. Cette coutume dura autant que Carthage elle-même. En Sardaigne aussi des prisonniers et des vieillards périssaient ainsi aux éclats d’un rire forcé, d'où est ve-

nue l’expression proverbiale de rire sardonique. Ce culte jetait beaucoup de férocité dans le caractère national; mais celui d’Astarté n’était pas moins funeste aux mœurs publiques: il y a affinité entre elle et l’Assyrienne Mylitta , ou l’Alita des Arabes , et les prostitutions du temple de Babylone se reproduisaient à Carthage. Les plus grands désordres se commettaient à Sicca , à trois journées de marche de cette ville : là on mettait en continuelle pratique cette pensée, que la virginité des filles et la chasteté des femmes devaient être offertes en sacrifice.

Nous avons moins de données sur le culte d’Esculape ou Esmoun , ce grand pilote du vaisseau du monde. C’est un dieu indigène de la Phénicie ; il était naturel qu’il fût invoqué par un peuple essentiellement navigateur.

Les Carthaginois croyaient à une autre vie ; mais le peuple était abandonné à des superstitions grossières ; il était d’ailleurs mélancolique et dur , sensuel et cupide , servile envers le puissant, hautain envers le faible. L’habitude des sacrifices humains étouffait en lui tous les sentiments généreux, et il ne faut pas s’étonner de la férocité des armées carthaginoises, ni de leur peu de respect pour les temples et les sépultures.

Quant à la bonne foi, on sait l’adage /ides Punica; l’esprit mercantile ne pouvait que développer cette disposition à la perfidie ; et puisqu’on trompait les dieux eux-mémes , par la substitution de victimes étrangères aux enfants qu’on promettait d’immoler, comment n’eût-on pas trompé leshommes ?

Du reste, la civilisation matérielle était fort avancée à Carthage. Déjà les Phéniciens avaient communiqué à leurs colons de vastes trésors de science et de connaissances usuelles : l’art du tisserand, celui de battre monnaie, la fusion des métaux,

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l’usage de la pourpre et du verre, la géométrie, l'astronomie et la scienccdu navigateur. On ne peutguère douter que pendant sept siècles d’activité et de contact avec les Grecs et les Étrusques, tout cela ne se soit perfectionné; mais ce qui distinguait les Carthaginois de tous les autres peuples, c’est leur prédilection pour l’agriculture, qui faisait, ainsi que le commerce, leur principale occupation. Les suffètes eux-mêmes s’y livraient avec ardeur. Carthage était entourée de belles maisons de campagne, de vergers, de prairies bien arrosées. Environ 500 ans avant J. C., Magon écrivit un traité sur l’agriculture dont nous venons de parler ; cela prouve quelle importance attachaient à ce premier des arts les hommes d’État. On estimait beaucoup, chez les Grecs et chez les Romains, le livre de Magon , et l’on consultait jusque dans les derniers temps de la république ses préceptes sur l'éducation du bétail et la culture de la vigne , des oliviers , des grenadiers, etc. Le sénat romain chargea Silanus de traduire cet ouvrage en latin.

La dureté de caractère des Carthaginois se montra dans leur gouvernement comme ailleurs. Les eentumvirs, qui avaient le droit de demander compte aux généraux de leur commandement, en usèrent souventavec unerigueurextrème, prodiguant les amendes, les exils, les condamnations à mort ; le malheur à leursyeux devenait crime, etl’on n’a point oublié comment le grand Annibal lui-même fut traité par eux. Que l'on compare à cette injuste sévérité la magnanimité de Rome remerciant Varron de n’avoir point désespéré du salut de la république, quoiqu’elle fût près de périr par sa faute.

La conduite de Carthage à l’égard des peuples étrangers fut cruelle et tyrannique : elle s’établit partoutà main armée,

DE L’HISTOIRE

fondant des comptoirs malgré les indigènes, leur imposant des droits et des douanes, les forçant tantôt d’acheter et tantôt de vendre. Et comment en aurait-il pu être autrement? Tout ce que Carthage voulait , tout ce qu’elle cherchait , tout ce qu’elle rêvait , c’était l’argent et la servitude africaine.

Au lieu des sièges commerciaux de la Phénicie, qui lui paraissaient trop incertains , elle élevait des forteresses et des citadelles, et, dans sa situation artificielle, elle tendait à s’assurer la domination des côtes , comme si l’Afrique était partout. Mais ne pouvant atteindre à ce but que par des barbares subjugués ou par des mercenaires , les Carthaginois vinrent par là en contact avec des peuples qui ne voulaient plus être traités comme des barbares; et dès lors ces conflits ne pouvaient avoir pour résultat que des flots de sang et d’implacables inimitiés. La belle Sicile et particulièrement Syracuse furent plus d’une fois cruellement ravagées par eux. Contre la Grèce ils servirent d’auxiliaires à Xercès, et s’acquittèrent merveilleusement de cette mission. Ils saccagèrent ou détruisirent Sélinonte, Himère, Agrigente, Sagonte et tant d’autres riches cités de l’Italie et de l’Espagne.

Aristote a fait l’éloge de la constitution de Carthage; mais elle a peu de valeur pour l’histoire philosophique de l’humanité. C’était une aristocratie d'argent qui se recrutait dans quelques familles, combattait avec des mercenaires pour des profits mercantiles , et ne voulait conquérir que les pays qui pouvaient fournir à ses profits. Un pareil système n’a rien qui parle à l’intelligence, qui captive les cœurs, alors même qu’on le met en regard de celui de Rome, si condamnable sous tant de rapports.

C’est bien une autre armée que l’armée de guerre des Ross*

mains, cette innombrable armée mercantile que Carthage lançait sur les coloniesetsur les pays alliés, et qu’elle appuyait, en outre, par la force brutale. Et quelle différence ! Là il faut payer de sa personne, et acheter la gloire au prix de son sang ; ici tout le sang est pave d’avance : il n’est plus à gagner que des blessures et parfois de rares et maigres récompenses ; là ardeur belliqueuse, ambition, dévouement, patrie; ici rien qu’argent, fraude, pillage, vol, argent, argent, argent!

A Carthage l’esprit mercantile souffle dans toutes lesveines du corps social la corruption et l’égoïsme ; il ronge , corrode et détruit l’esprit public; il fomente tous les sentiments bas, égoïstes et pervers ;. il détrône tout ce qui est noble et grand ; il mesure à l’aune et pèse à la balance de. son comptoir l’art et la poésie ; il ne comprend que les livres en partie double ; il ne conçoit l'homme que comme une machine qui compte, suppute , additionne et retranche. La littérature , c’est la lettre de change et le billet à ordre; ses coups d’Etat sont des coups de commerce ; son épée, c’est l’aune ; sa victoire, c’est l'absorption de la fortune des peuples; sa déroute, c’est la banqueroute; son honneur, c’est l’or; sa gloire, c’est l’or (t). »

Oui , humanité , patrie , esprit social , sentiment de justice, l’esprit de commerce bannissait tout du coeur des Carthaginois. C’étaient des agioteurs qui décidaient du sort de la république; et ces misérables n’auraient-ils pas marchandé Annibal, si le grand homme ne s’était soustrait par la fuite à cette récompense punique qui l’attendait?

Loin cependant l’ombre seulement de la partialité! Certes

(I) Celle caractéristique de l’esprit exclusif de commerce est duc à ,1 f. Considérant.

ce ne serait pas moi qui médirais de cet Aiuilcar , défenseur du peuple contre l'aristocratie à laquelle il appartenait par sa naissance , ou de cet Asdrubal , frère du grand Annibal ; mais il y a dans les plus nobles caractères carthaginois quelque chose de dur et de repoussant , qui , si on les compare aux Gélon, aux Timoléon, aux Scipion, aux Gracques, les fait apparaitre comme des esclaves auprès d’hommes libres.

On a beaucoup disserté , je le sais , sur les guerres puniques, sur la cruauté et la perfidie déployées par Rome dans ces guerres ; mais on n’a pas considéré que Rome et Carthage étaient deux républiques rivales , et deux républiques rivales dans la première période du second âge humanitaire , à cette époque où l’état de subjugation et de guerre était l’état naturel de l’humanité, ne pouvaient pas exister l’une à côté de l’autre; puis c’était une lutte qui s’est renouvelée au moyen âge, dans les plaines de l’Andalousie , aux champs de la Palestine , sur les rives du Bosphore , et qui se poursuit de nos jours, avec un incroyable acharnement , sur la côte africaine. Ici l’Afrique succomba sous l’Europe, l’Orient sous l’Occident. Ce fut Rome qui égorgea l’Orient sur les ruines fumantes de Carthage. C’était une horrible catastrophe; mais, d’un côté, il y avait, comme l’a fait observer M. Victor Hugo, la suprématie de la civilisation libre et guerrière de l’Europe , de l’autre la civilisation religieuse et despotique de l’Asie. Donc, choisissez; ou dites-moi, si vous ne préférez pas la libre doctrine de l’Evangile substituée par les chrétiens à la doctrine fatalique du Coran implantée en Espagne par les Arabes et les Mores? La raison de décider est à peu près la même.

Cependant, c’était un épouvantable refrain que celui du vieux et roux Caton : Puis, je pense qu'il faut détruire Cartluige.

Mais aussi connaissez-vous le serment d’Annibal, serinent sanglant et terrible, serment de ruine etde mort! Silence! écoutez!

Lorsque Annibal était encore enfant, son père lefit descendre dans le temple sous-marin de Typhon, le dieu vengeur, le dieu du mal. Un prêtre de la ville d’Hermès immola un taureau noir sur l’autel , et remplit du sang de la victime une grande cuve de porphyre. Ce sang, à la lueur des torches, ressemblait à un fleuve du Tartare. Ils n’étaient que trois dans le temple, Amilcar, Annibal et le prêtre. Autour d’eux se dressaient d’énormes statues de granit noir, avec des faces horribles et des couronnes de serpents; devant l’autel était peinte, sur un fond de sang, la grande image de Typhon, qui, les lèvres gonflées de colère, secouait sur eux les lanières de son fléau... La flotte de Carthage s’agitait sur leurs tètes, et le temple souterrain était plein de bruits mystérieux et terribles qui lui venaientde la tempête et de la mer (I) ! C’est là, devant ce prêtre, devant ce fleuve de sang, et dans cette formidable nuit, que le père d’Annibal lui demanda un serment. L’enfant alors, en présence de Jupiter, de Junon et d’Apollon; en présence du démon de Carthage, d’HercuIe et d’iolaüs ; en présencede Mars, de Triton et de Neptune; en présence duSoleil, de la Lune et de la Terre ; en présence des Fleuves, des Prés et des Eaux ; en présence de tous les dieux que Carthage reconnaissait pour ses mailres; en présence de tous les dieux qui présidaient à la guerre, l’enfant jura l’extermination de Kome (2). A sa voix, les trirèmes carthaginoises tressaillirent

(1) Voir un article très |mclique sur Annibal, par M. Mciy , dans la Revue de Paris, t. V, 1858.

(2) Polybv. liv. lit.

sur sa tète; le vent souffla du désert, comme pour le favoriser, et pousser la flotte à la mer Tyrrhénienne ; les échos du temple applaudirent; le taureau du sacrifice exhala son dernier mugissement ; ce fut comme le dernier soupir de Rome, la ville abhorrée. Et dix ans après, le grand homme conçoit un plan de campagne comme l’histoire de la guerre n’en offre point de pareil. Il traverse l’Espagne et la Gaule, en livrant une bataille continuelle ; et, à la tète de tout un monde de barbares, il est le premier qui escalade les Alpes, et du haut de leurs cimes il montre la proie du Capitole à ses tigres irrités, et bientôt la louve des sept collines hurle d’épouvante sous les sanglantes étreintes du chacal africain.

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