TREIZIÈME LEÇON
97 avril 1840.
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L’Égypte, terre de prodiges. — L’Inde, l’Éthiopie, l’Égypte. — Anciennes migrations. — L’Égypte, colonie éthiopienne. — Le sphinx , emblème de l’Égypte. — Chronologie de l’Égypte. — Quatre époques dans l’histoire de l’Égypte. — Mènes. — Les Hyksôs. — État social de l’Égypte. — Sésostris. — Cbéops et Chéphren. — Sélhos. — Amasis. — Quatre classes d’habitants en Égypte. — Puissance de l’ordre sacerdotal.
— Le peuple. — Jugement des rois. — Lois civiles. — Médecine. — Condition de la femme. — Monogamie. — Profession de voleur. — Justice. — Sciences et arts usuels. — Commerce. — Architecture.
— Constitution physique du pays. — Doctrine religieuse. — Symbolisme. — Culte des animaux. — Panthéisme. — Immortalité de l’àmc.
— Embaumement des morts. — Tombeaux. — Jugement des morts.
— Danses et musique. — Conclusion.
Messieurs,
Aucune nation de l'antiquité n'excite un intérêt plus vif que l’Egypte. Que de mystères cachés sous ces pyramides, ces obélisques, ces catacombes, ces ruines de canaux, de villes,
de colonnes, de temples, qui sont là comme les merveilles du monde ancien. Quel peuple, quel art, quelle constitution a-t-il fallu pour creuser et entasser ces rocs immenses, pour construire ce palais enchanté du labyrinthe, pour lancer jusqu’au ciel ces rayons granitiques des obélisques, pour changer un désert de pierres en un asile de morts et pour perpétuer l’esprit des prêtres et des rois dans le marbre et le grès ! Toutes ces reliques sont là comme un sphinx sacre, comme un grand problème qui toujours encore demande une solution définitive. Sirjus, qui avait dardé ses flammes rouges comme du sang sur cette gigantesque et bizarre création, s’est retiré d’elle, et elles se sont accomplies ces sinistres prédictions d’Hermès : » O Égypte, Égypte, un temps viendra où, au lieu d’une religion pure et d’un culte pur, lu n’auras plus que des fables ridicules, incroyables à la postérité, et qu’il ne te restera plus que des mots gravés sur la pierre, seuls monuments qui attesteront ta piété (1)! » Tout, en effet, y est changé, excepté la nature. Le fleuve bienfaisant sort toujours régulièrement de son lit pour répandre ses bénédictions sur la terre ; mais les chœurs de danse qui célébraient ses fêles et les processions solennelles qu’il portait sur ses ondes, sont disparus (2). Mettons le pied sur ce sol de prodiges.
Les anciens font mention de trois Indes, la première vers l’Éthiopie, la seconde vers la Médie, la troisième vers la fin du monde. La première était, d’après Philoslorgue (3), le pays des Homérytes ou Sabéens dans l’Arabie heureuse; la se-
(1) Asciep . , p. 147-1 SI.
(2) Gôrret, t. Il, p. 455-436.
(3) Hitl. Eccl., 1. Il, p. 6.
DE L'HISTOIKE.
coude ue faisait qu’un avec la Perse; la troisième était l’Inde proprement dite. L’Éthiopie, avec ses organisations parcastes, s’étendit jusqu'en Égypte. Les institutions de Manou disent que plusieurs familles de la caste des guerriers, après avoir déserté les préceptes des Védas et la communauté des Brahmanes, vivaient pour elles-mêmes, dans un état de dégradation ; de ce nombre furent les habitants de Pondraca (peutêtre l’Oxydraca de Strabon) et d’Odra, de Dravira et de Camboya, les Javanas et les Sacas (Scythes), les Paradas (Parsi) et les Pahlavas (Pehlvi, Mèdes), les Tchinas (Chinois) et quelques autres nations. Après que, dans cette grande et antique migration, les Chermicas, sous le nom de Coutilascesas, avaient pénétré en Éthiopie et en Égypte, il se lit, d’après les Pouranas, une seconde invasion, dans laquelle Irshou (Osiris), surnommé Pingouesha, roi des pasteurs dans la capitale de Palli, au sud-ouest de Cashi, dans l’Inde, chassé par son frère Tarachia (Typhon), le géant, se fixa sur les bords du Cali ou Nil ( cali , noir, en sanscrit), parmi les anciens émigrés, les Chermicas, et leur apporta les Védas. Eusèbe parle de cette migration, en faisant remarquer, dans sa chronique, que, vers l’an du monde 3S80, des Éthiopiens, partis du fleuve Indus, se sont colonisés dans le voisinage de l’Egypte (I).
Les Éthiopiens de Méroé qui, selon Pline, avaient deux cent cinquante mille guerriers et quarante mille artisans, assuraient que les Égyptiens étaient leurs colons, que l’Égypte n’avait été anciennement qu’une vaste mer, cl que ces colons,
(1) Voyez la dissertation de /Pil/ortl, dans le t. 111 des Recherches .4 sialique», et Oorrcs, t. Il, p. 350.
sous ia conduite d'Osiris, avaient gardé une infinité de lois et d’institutions éthiopiennes. « Il y a entre l’Éthiopie et l’Égypte des ressemblances frappantes, dit Diodore de Sicile ; on y donne aux rois le titre de dieux; les funérailles sont l’objet de beaucoup de soins; les écritures en usage en Éthiopie sont celles mêmes de l’Égypte. Il y avait, dans les deux pays, des collèges de prêtres organisés de la même manière, et ceux qui étaient consacrés au service des dieux, pratiquant les mêmes règles de sainteté et de pureté, étaient rasés et habillés de même ; les rois avaient aussi le même costume, et un aspic ornait leur diadème. »
L’état physique des lieux témoigne en faveur de cette prétention des Éthiopiens. Il est certain qu’à une époque dont l'ancienneté échappe à tous les calculs raisonnables, il n'y avait pas d’Égypte. Le Nil gagnait la Méditerranée à travers le désert Libyque, et une mer de sable, monument d’un état physique antérieur, changé aussi par l’effet des révolutions naturelles , occupait l’étroit espace qui s’étend entre les bords de la mer Rouge à l’est, et les chaines de montagnes parallèles à l'ouest. Le fleuve trouva enfin un libre passage dans sa direction vers le nord, et la vallée, de quelques lieues de largeur, encaissée entre les monts Arabiques cl les monts Libyques depuis Syène jusqu’à Memphis, offrit aux eaux un large lit de sable et d’une pente régulière; il y déposa son limon, et il en sortit l’un «les plus florissants empires de l’univers. Au-dessous de Memphis, ses atterrissements créèrent une seconde contrée, égale à la surface même de la vallée primitive. La basse Égypte fut ajoutée à la haute, la mer Rouge se sépara de la Méditerranée, et l’état actuel de cette portion de la région du Nil devint dés lors un état normal
DE L’HISTOIRE
auquel il ne manquait que la présence de l'homme (4).
Les Éthiopiens de Méroé adoraient Jupiter-Ammon, Hercule, Pan, Isis, Memnon (2). Strabon les nomme les inventeurs de l’astronomie , science qu’ils ont transmise aux Égyptiens et aux Hébreux. Philostrate représente les gymnosophistes de Méroé comme une caste sacerdotale, qui, s'efforçant d’imiter les Indiens, rejetait le culte des animaux et approuvait la doctrine indienne de Dieu, créateur de la nature et de l’univers (3). Mais plus à l’intérieur de l’Éthiopie, Hérodote parle de tribus sauvages qui adoraient le chat et le chien. C’est à ces obscures traditions de l’Inde et de l’Éthiopie que se rattache l’origine de la civilisation égyptienne, où il s’est conservé tant de vestiges marquants de cette origine. Quoi qu’il en soit, Méroé futpour Thèbes ce que IVinive avait été pour Babylone. Les castes sacerdotales de ces deux cités fameuses étaient étroitement liées entre elles; d’après le témoignage d’Hérodote, elles fondèrent en commun Ammon dans le désert, et les Ammoniens, prévenus d’un mélange de colons éthiopiens et égyptiens, parlaient un dialecte mixte (4).
Parmi les monuments immuables, destinés, dès leur origine, à frapper d’une admiration non interrompue toutes les générations d’hommes qui devaient se succéder sur la terre, et à s’offrir à elles enveloppés de grandeur et de souvenirs, se distingue tout particulièrement cette figure énigmatique du sphinx, moitié bête, moitié homme. Le sphinx est comme
(1) Voyez l'Égypte ancienne, par Al. Champoltion, p. 28.
(2) Pline, 1. IV, c. 53.
(3) Philost., Vita Apoll., I. XII, p. 337.
(4) Gôrres, t. II, p. 326 336.
l’emblème du génie égyptien ; il représente cet esprit qui tend à s’arracher à la nature, qui effectivement jette déjà ses regards autour de lui, mais sans pouvoir s’affranchir entièrement des liens de pierre qui le retiennent. Les prodigieuses