COURS 1)E PHILOSOPHIE
s'entr'ouvrit à Bubaste et engloutit un grand nombre d'habitants. Céchoüs , son successeur , établit le culte d’Apis , de Mnévis et du bouc mendésien. Biophis ensuite porta une loi qui admettait les femmes au trône.
Les huit règnes de la ni* dynastie embrassent à peu près 197 ans. Le premier de ces Pharaons, qui sont appelés Memphites par Manéthon, fut Nechérobis, sous lequel les Libyens révoltés se soumirent, effrayés par un accroissement démesuré de la lune. Son fils Sésorthus, savant dans la médecine, perfectionna l’écriture, et fit pour la première fois construire des édifices avec des pierres taillées.
La iv* dynastie se composa de dix-sept princes. Eusèbe, dans son extrait de Manéthon, ne nomme que le troisième, Souphis, qui construisit la grande pyramide attribuée par Hérodote à Chéops. Ayant d'abord méprisé les dieux, il s'en repentit ensuite, et écrivit sur les choses saintes un livre que les Egyptiens conservèrent longtemps avec le plus grand respect. Jules Africain ne compte que huit rois dans cette dynastie: il nomme les quatre premiers, Soris, Souphis I er , Souphis II, Menchérès. Les noms correspondants sur la liste d’Ératosthène sont : Biouris, Saophis, Sen-Saophis, Moschérès. On sait qu’Hérodote (liv. II, ch. 124) et Diodore (liv. I, ch. 63) donnent pour fondateurs des grandes pyramides de Memphis les Pharaons Chéops, Chéphren et Mycérinus, qu’ils font régner vers le temps de la xx° dynastie. MM. Champollion, Letronne et Guigniaut ont démontré qu'ici l’autorité de l’historien grec doit avoir la préférence.
Selon Eusèbe, la iv' dynastie a duré 448 ans; selon Jules, 274. Ils ne s’accordent pas plus sur la v'; Jules compte neuf rois d’Eléphantine qui régnèrent encore 218 ans; Eusèbe en
admet trente et un pour un espace de cent ans ; il n'en nomme que deux, Othoès et Phiops. Ce dernier, dit-il, régna au moins quatre-vingt-quatorze ans.
La vi* dynastie a duré 203 ans. L’extrait d’Eusèbe ne donne ni les noms, ni même le nombre des princes de cette lignée; il ne fait connaître que Nitocris, la plus noble et la plus belle des femmes de ce temps. Jules Africain désigne six Pharaons memphitcs, parmi lesquels est aussi Nitocris, qui construisit la ni” pyramide. Cette reine illustre se trouve également sur la liste d’Eratosthènc.
vu” dynastie, cinq rois memphites inconnus ont régné environ soixante et quinze ans.
vm” dynastie, cinq rois memphites, pendant cent ans.
La îx” dynastie, pendant un siècle, a vu régner quatre Héracléopites, dont le premier, Achtoiis, fut le plus cruel de tous ceux qui, jusque-là, avaient occupé le trône des Pharaons. Devenu fou, il fut dévoré par un crocodile.
On ne connaît aucun des dix-neuf Héracléopites de la x* dynastie, qui remplissent un intervalle de 485 ans.
On nomme, pour la xi” dynastie, Amménémès, le dernier des seize Diospolites, qui régnèrent quarante-trois ans.
On peut placer au delà de l’an 3000 avant notre ère le règne du fils d’ Amménémès, Sésonchoris, qui mérita d’être considéré comme fondateur d’une dynastie nouvelle. C’est le vin* Pharaon de la liste abrégée du Syncelle. Il eut pour successeur Amménémès II, son fils, mentionné sur toutes les listes des chronographes, même sur celle d’Ératosthène , qui le nomme Staménémès. Il fut tué par ses eunuques et remplacé par Sésostris I”, que Manéthon parait confondre avec le grand Sésosfris. Ce prince était haut de quatre coudées, trois pal-
mes, deux doigts. Les Égyptiens le regardaient comme un autre Osiris. Puis régna Lamaris. Cette dynastie, composée de sept princes, dura 150 ou 160 ans.
il n’existe aucun nom certain pour les quatre dynasties suivantes, qui, d’après le calcul d’Eusèbe, durèrent ensemble 1077 ans. Diodore cite deux princes dont les noms ne se retrouvent sur aucune des autres listes et qui doivent avoir appartenu à l’une de ces dynasties dont les rois ne sont point nommés dans les extraits de Manéthon ; le premier est Osymandias, placé par Diodore (liv. I, chap. 50) à la vingtième génération avant Mœris ; le second est Ouchoréus, huitième descendant d’Osymandias. Or, Mœris est le cinquième Pharaon de la xvm" dynastie, et la xvn” en compte six ; restent encore neuf générations pour arriver à Osymandias. Ces neuf princes peuvent avoir appartenu à la xvi' dynastie, et selon les plus vraisemblables conjectures, Osymandias a été le chef de cette série. MM. Champollion et Guigniaut ont remarqué qu’à la dixième génération avant la xvn’ dynastie, le Syncelle, sur sa liste particulière, place le Pharaon Ousi, qui occupa le trône durant cinquante ans. Rapprochant ce nom de celui du conquérant Mandouci, qui a été lu sur les monuments, ces savants ont retrouvé les deux parties du nom Osy-Mandyas, qui, selon Diodore, fit rentrer sous sa dépendance les Bactriens révoltés. Cette expédition lointaine était représentée sur les murs d’un palais que ce grand roi avait fait élever à Thèbes. On présume que ce palais, détruit en partie par les Hvksôs, fut rebâti sur les mêmes fondements après l’expulsion de ces étrangers.
Ouchoréus, que Diodore donne comme le fondateur de Memphis, sans doute parce qu’il agrandit et embellit cette
ville des premiers Pharaons, pourrait bien être le dernier roi de la xvi' dynastie, celui que Josèphe (Contra Ap.) nomme Timaüs, et le Syncelle, Conchoris.
Ici nous avons pour nous guider le plus précieux fragment de Manéthon, celui qui a été textuellement conservé par Josèphe. Le prêtre de Sébennyte nous apprend que, sous le règne de Timaüs, des étrangers nommés Hyksôs, c’est-à-dire pasteurs, entrèrent en Egypte par l’isthme de Suez; qu’ils portèrent leurs ravages et leurs conquêtes jusqu’à la Thébaïde. Salatis, chef de ce peuple barbare, établit sa résidence à Memphis plus de 2,000 ans avant l’ère vulgaire.
Eusèbe ne nomme que quatre rois hyksôs; les fragments de Jules en indiquent quatre-vingt-un, répartis dans les xv", xvi’ et xvu® dynasties ; mais ces fragments ne méritent aucune confiance. Le Syncelle en fait connaître six. L’extrait de Josèphe donne le même nombre et les mêmes noms à peu de chose près. Les uns ont vu dans ces conquérants nomades des Arabes (1), d’autres des Phéniciens; plusieurs ont cru y reconnaître les Hébreux établis dans la basse Egypte. Il faut renoncer à toutes ces hypothèses, aujourd’hui que Champollion a retrouvé les caractères physiologiques des Scythes dans les figures qui, sur les monuments, représentent les Hyksôs vaincus et esclaves. La sagacité de Voltaire ( Essai sur les moeurs, Introduction, De l’Égypte) avait déjà reconnu des espèces de Scythes de la mer Noire et de la mer Caspienne dans ces sauvages qui vinrent rançonner les Égyptiens, à l’époque où ils ravageaient toute l’Asie.
(1) C’est par erreur que j’ai partagé ce sentiment dans mon Histoire ancienne.
COORS DE PHILOSOPHIE
La domination des Hyksôs dura plus de deux siècles. Pendant ce temps, les Pharaons de la xvn* dynastie, réfugiés dans la haute Égypte et dans la Nubie, y conservèrent, avec leur indépendance, l’ordre légal de succession et les traditions nationales.
Après une guerre longue et violente, les indigènes reprirent le dessus. Misphragmonthosis, dernier roi de la xvu* dynastie, battit les barbares. Son fils Aménophis (selon Champollion, Amenoftep; selon les chronographes, Aniosis ou Thoutmosis, Thoutomès) finit par conclure avec eux un traité en vertu duquel ils évacuèrent l’Égypte. Ce prince, qui avait délivré son pays du joug de l’étranger, fut considéré , en reconnaissance de ce service , comme le chef de la xvm' dynastie , qui commença vers l’an 1800 avant notre ère. A cette illustre dynastie se rapportent la restauration de la monarchie égyptienne, d’immenses conquêtes et des constructions non moins utiles que magnifiques.
Le quatrième successeur d’ Aménophis, nommé Misaphrès par Jules Africain, Manphrès par Eusèbe, Méphrès par Manéthon, et Mysphrès par le Syncelle, est certainement le Myris de Diodore et le Mœris d’Hérodote. Champollion voit en lui le Thôoutmès ou Thoutmosis II des monuments. II fit creuser le lac et bâtir les pyramides qui portent son nom.
Deux règnes après Mœris, vint Aménophis II , qui couvrit de palais, de temples et de statues colossales la vaste étendue de son empire, depuis la Méditerranée jusqu’au cœur de l’Éthiopie. Ce prince est le Memnon dont la statue parlante a donné lieu à un admirable mémoire de M. Letronne.
Au règne d’Aménophis III , autrement dit Ramsès ou Ilamasès V, un fragment de Manéthon , conservé par Josèphe,
DE L’HISTOIRE. SCI
rapporte une guerre religieuse, dont les détails peu vraisemblables semblent être une contrefaçon de l’invasion des Hyksôs.
Sésostris le Grand, ou Ramsès VI, quoique fils d’Aménophis III , mérita par ses grandes actions l’honneur d’être mis à la tête de la xtx' dynastie (1468 avant Jésus-Christ). On lui attribue d’immenses conquêtes (I). Il creusa des canaux, construisit des temples et des villes. Les prêtres-historiens ont , sans doute, réuni sur la tête de ce héros national tous les titres de gloire de ses plus illustres prédécesseurs : aussi a-t-il été confondu avec plusieurs d’entre eux. De là encore cette multitude de noms sous lesquels il est désigné. Manéthon nous
(1) Frédéric Schlégel explique de cette manière les expéditions militaires des Égyptiens : « II est très-possible que, dans ces temps reculés, les expéditions militaires dont il est si souvent question dans les traditions égyptiennes , n’aient été que des colonies armées , expédiées de la mère patrie non pas toujours dans un but mercantile, comme lorsqu’il s’agit des colonies et des villes d’origine phénicienne , mais plutôt par un motif religieux comme celui qui influa si évidemment sur les conquêtes de la Perse ; et que ce motif religieux , coopérant du moins à ces expéditions, fût celui de propager les mystères, afin de faire participer les peuples de l’Occident, alors barbares, à la civilisation de l’Égypte, et de les attacher plus solidement à cette contrée.
« Une autre occasion de ces courses lontaines qui nous paraissent problématiques ou sans but réel, c’est peut-être quelque trouble intérieur, quelque dissension intestine; d’autant plus que l’Égypte s’est vue de plusieurs manières travaillée par la discorde politique. Elle a été souvent divisée en plusieurs royaumes; et lors même qu’elle n’en faisait qu’un , l’intérêt des provinces agricoles de la haute Égypte était mainlefois en opposition avec celui de la basse Égypte commerçante et manufacturière ; phénomène qui se représente assez fréquemment dans nos Étals modernes. »
apprend, dans Josèphe, qu’il s’appelait Séthos cl Ramessès. Tacite ( Annales , 1. II), d’après les prêtres, le surnomme Ramsès. C’est ce nom que Champollion a lu sur les monuments et dans les manuscrits hiératiques. Dicéarque et d’autres semblent le désigner sous le nom de Sésonchis ou Sésonchosis; Diodore le nomme Sésoosis, et Hérodote, Sésostris.
Le sixième et dernier roi de la xix' dynastie, qui commença à régner vers 1286, est le Thonôris de Manéthon, le Ramsès des monuments, le Protée d’Hérodote (I. II, ch. 112), et le Cétès de Diodore (1. I, ch. 62).
La xx' dynastie a donné à l’Egypte douze rois diospolites qui ont occupé le trône de 1279 à 1101, durant 178 ans. Leurs noms ne se retrouvent ni dans les extraits de Jules, ni dans ceux d’Eusèbe; mais Hérodote (1. II, ch. 121) nous apprend que le successeur de Protée s’appelait Rampsinit. Diodore (1. I, ch. 62, 63) dit aussi qu’après Cétès (le même que Protée) le sceptre passa à Remphis. Enfin le Syncelle, dans sa liste confuse , inscrit à la suite l’un de l’autre Certos et Rampsis.
Le premier roi de la xx° dynastie fut donc Rampsis ou Rampsinit, qui amassa des trésors immenses et contribua à embellir Memphis. Les successeurs de ce prince vécurent dans la mollesse; il s’ensuivit une anarchie qui livra l’Égypte aux Éthiopiens.
Diodore nomme Mendès le prince qui rétablit l’indépendance nationale. Il faut reconnaître dans ce Pharaon le Smendès de Manéthon, chef de la xxi” dynastie, qui dura de 1101 à 971, et donna sept rois à l’Égypte.
Sésonchis ou Sésonchosis fonda la xxn* dynastie. C’est le Chichack ou Sésac des livres saints, et le Chechouck des mo-
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nuinents. Peut-être doit-on reconnaître le même prince dans l’Asychis d’Hérodote , le Sasychis de Diodore et le Sussocini du Syncelle. Il embrassa la querelle de Jéroboam, s’empara de Jérusalem et soumit les Juifs à un tribut ( Paralip ., 1. II, eh. xii, vers. 2 etsuiv.).
II eut pour successeur l'Osoroh ou Osorthon des listes, l’Osorchon des monuments , le Zoroch ou Zarach des livres saints, qui vint, en 941 , attaquer Asa, et fut défait par ce pieux monarque.
La xxu° dynastie eut neuf rois qui occupèrent le trône 120 ans. La suivante en eut quatre, qui régnèrent ensemble 89 ans. Les noms des princes de ces quatre dernières familles se retrouvent sur la liste du Syncelle, mais dans un désordre dont il est impossible de deviner la cause.
liocchoris, unique roi de la xxiv” dynastie, régna quarante ans.
La xxv" dynastie, nommée éthiopienne par Manéthon, eut pour ehef Saba ou Sabacou, qui prit Bocchoris et îe brûla vif. C’est bien là le Séva , roi d’Égypte , qu’Osée appela à son secours contre Salmanasar en 728. Ce prince est représenté sur l’obélisque de Louqsor. Taracho, troisième et dernier roi de celte dynastie, vint au secours d’Ézéchias en 712. Peut-être faut-il identifier ce Pharaon avec le Séthon d’Hérodote, sous lequel eut lieu l’invasion de Sennachérib. Cette dynastie dura quarante et quelques années. Ensuite, pendant dix-huit ans, l’Égypte fut en proie à l’anarchie. Douze rois se disputèrent ce malheureux pays; enfin, en 656, Psammitiquc l’emporta sur ses compétiteurs. On peut voir en lui le véritable chef de la xxvi“ dynastie. 11 eut pour successeur Néchao, dont le régne fut si glorieux. Ensuite vinrent Psammis ou Psammutis,
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Apriès ou V 'après, Amosis ou Aminasis et Psamménit ou Psammachéritis. Ce dernier fut détrôné par Cambyse en 525.
Pendant la xxvn* dynastie, l’Égypte , soumise aux Perses, essaya plusieurs fois de secouer le joug ; elle ne reconquit son indépendance qu’en 414. Amyrtée, son libérateur, fonda la xxvnP dynastie, qui ne dura que dix-neuf ans. La xxix° eut pour chef Néphirite, et compta six Pharaons. Tachos, le dernier, fut détrôné vers 363 par Nectanébo, qui forme à lui seul la xxx“. Sous le règne d’Artaxercès Ochus, en 350, l’Égypte retomba sous la domination des Perses. Trois princes de cette nation composent la xxxi* dynastie : Artaxercès 111, Arsès et Darius Codoman. Enfin, en 331, Alexandre, maître de l’Egypte, fonde Alexandrie. Ici se termine la longue période des Pharaons. Avec les Ptolémées s’élève en Égypte une civilisation nouvelle, un peuple nouveau (1).
Élevons-nous, messieurs, au-dessus de cette critique minutieuse et tâchons de saisir l’esprit de l’histoire.
Il faut distinguer, avec MM. Poirson et Cayx (2) , quatre époques durant chacune desquelles le gouvernement égyptien ne ressemble nullement à ce qu’il fut depuis, ni à ce qu’il avait été auparavant.
Pendant la première période, qui s’étend depuis la plus ancienne invasion des Éthiopiens jusqu’à Mènes , le gouvernement fut purement théocratique ; les prêtres exercèrent, au nom des dieux, tous les pouvoirs réunis, et trouvèrent une entière obéissance à leurs ordres.
(1) Ces notices, rédigées sur les meilleurs auteurs, sont extraites de l ’ Encyclopédie des gens du monde, art. Égjrpte.
(2) Précis de l'Histoire ancienne, p. 24-38.
Au temps de Menés, la monarchie héréditaire remplaça la théocratie. Il n’y avait élection que lors de l’extinction d’une dynastie : les formes de l’élection nous ont été conservées. La classe des prêtres, rangés dans les divers ordres de leur hiérarchie, et la classe des guerriers s’assemblaient sur la montagne sacrée , voisine de Thèbes. La classe du peuple , c’est-à-dire la masse de la nation, n’était point appelée à concourir par ses suffrages au choix de son maitre. A mesure qu’un candidat paraissait , on recueillait les voix : celles des principaux prêtres valaient cent voix de guerriers ; celles des prêtres du second ordre , vingt voix de guerriers ; celles des prêtres du dernier ordre, dix voix de guerriers. De là il résulta que les rois étaient choisis presque exclusivement dans la caste des prêtres.
«i Ménès, dit Hérodote (1. II, ch. 4, 5, 99), fut le premier homme qui régna en Égypte. Il donna une forme plus régulière au culte et aux sacrifices, et introduisit parmi ses sujets le luxe de la table , les lits , les ameublements. » C’est-à-dire que du despotisme sacerdotal qui commandait, au nom du ciel, une obéissance entière, les Égyptiens passèrent sous l’autorité d’une monarchie tempérée, qui les civilisa.
Pour neutraliser l’influence de Thèbes, chef-lieu du gouvernement théocratique , Ménès fonda Memphis, qui devint une seconde capitale de l’Égypte.
Ce fut vers l’année 2082 avant Jésus-Christ qu’eut lieu l’invasion des Hyksôs. Ces barbares, qui établirent en Égypte le système féodal, habitaient les camps et détruisaient les villes et les monuments avec une incroyable persévérance. Ils se maintinrent en Egypte pendant plus de trois siècles, et ce fut d’un de ces chefs étrangers que Joseph fut le premier ministre. La
Bible raconte les faits principaux de son administration , et celte narration est féconde en notions intéressantes sur l’état de l’Égypte tant de siècles avant l’ère chrétienne. Une famine frappa ce pays; les greniers royaux étaient remplis des blés provenant du cinquième des récoltes que V État prélevait sur toutes les terres; celles qui appartenaient aux prêtres et aux temples en étaient seules exceptées. Le peuple s’adressa au premier ministre Joseph, qui leur fit vendre ses blés en réserve, et tout l’or qu’il en retira il le déposa dans le trésor royal. Une nouvelle distribution fut bientôt nécessaire ; Joseph demanda en échange les troupeaux que possédaient les Égyptiens; tous les chevaux, les brebis, les bœufs, les ânes lui furent livrés. La famine continuant l'année suivante , et le peuple s’adressant de nouveau à Joseph, lui disait : « Nous avons donné notre or et nos troupeaux, il ne nous reste plus que notre corps et nos ferres; nous mourrons donc sous vos yeux! Achetez-nous comme esclaves du roi, et achetez aussi nos teiTes; vous nous donnerez ensuite de la semence pour les cultiver et pour empêcher qu’elles ne se changent en désert. » Joseph donna de nouveau du blé et acheta toutes les terres, que chacun vendait, pressé par la famine ; il accepta aussi les personnes , et il leur dit : «Vous et vos terres appartenez tous au Pharaon; il vous donnera la semence, vous lui livrerez le cinquième des récoltes; le surplus vous restera pour l’ensemencement et votre nourriture (1). » Et les terres et les personnes sacerdotales furent seules exceptées de cette loi générale qui réduisit la population égyptienne en servitude, et fit du sol de l’Égypte la propriété, le fief des souverains, et du souverain lui-même un
(1) Genèse, ch.xi.vn . v. 13 27.
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seigneur féodal possédant ses hommes, corps et biens, et les attachant tous par une loi commune au servage de la glèbe : telle fut l’Égypte pendant le reste du règne des rois pasteurs (1).
Il est probable que les Pharaons , après avoir chassé les pasteurs, ne purent laisser les Juifs habiter dans les plaines du Delta ; les mœurs nomades de cette tribu devaient être une terreur pour les Egyptiens. Ils essayèrent de tourner ces pasteurs-là vers la vie agricole , en les forçant de bâtir des villes. Leurs efforts échouèrent, et les persécutions qu’ils dirigèrent contre eux pour les soumettre aux lois et au nouvel ordre qu’ils prétendaient établir, déterminèrent les Juifs à émigrer. D’autres pasteurs allèrent civiliser la Grèce.
Sésostris,le grand conquérant, divisa l’Égypte en trente-six nomes ou provinces, et équipa le premier une flotte. De retour de ses gigantesques expéditions, il fit construire par ses captifs un grand nombre de levées, sur lesquelles il transporta les villes dont le sol pouvait jusqu’alors être facilement inondé par le débordement du Nil, et creuser, dans la basse Egy pte, un grand nombre de canaux pour rendre les transports plus faciles et fournir de l’eau aux villes de l’intérieur des terres. Il assigna, en outre, à chaque Égyptien une égale portion de territoire, sous la charge d’une redevance annuelle.
Tous les supports du système politique égyptien s’affaiblirent et s’écroulèrent à partir de Chéops et de Chéphren. <> Jusqu’à Rhampsinit, dit Hérodote, on avait vu fleurir la justice et régner l’abondance dans toute l'Égypte, mais il n’y eut pas d’excès où ne se porta Chéops, son successeur. Il
(I) Champollion , Égypte. p. 42 et 43.
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ferma d’abord les temples et interdit les sacrifices ; ensuite, il fit travailler tous les Égy ptiens pour lui, employant tous les trois mois 100,000 hommes à scs ouvrages. Son frère Chéphren lui succéda et se conduisit comme son prédécesseur. >• Ainsi durant leur règne, ces princes, soumettant les premiers le peuple aux réquisitions et aux corvées, abandonnèrent à son égard les ménagements politiques dont avaient usé les rois précédents, pour prévenir le désespoir et la révolte. D’autre part, en fermant les temples et en suspendant le culte, ils prétendirent affranchir la royauté de l’influence des prêtres. Mycérinus, leur successeur, entraîné par l’esprit de réaction, rouvrit les temples.
Séthos , prêtre de Phtha , s’étant emparé du trône , traita avec dédain la classe des guerriers et les dépouilla de leurs terres. Ils se vengèrent en l’abandonnant dans sa guerre contre Sanhérib, roi d’Assyric, qui avait envahi l’Égypte. Mais Séthos fit un appel à tous les habitants, attaqua et vainquit l’étranger avec les marchands , les artisans et les paysans, qui s’étaient volontairement rangés sous ses drapeaux, et mit ainsi aux mains du peuple les armes qui avaient jusqu’alors été le privilège exclusif des guerriers, et qui avaient autant servi à le tenir dans la dépendance qu’à défendre le pays.
" C’est un fait bien digne de remarque, dit M. Champollion- Figeac; après la fin de la xx' dynastie, Thèbes et la haute Égypte paraissent épuisées; elles ne produisent plus ni rois ni merveilles des arts, et la vieille capitale théocratique ne conserve presque plus d’autre privilège que celui des grandes cérémonies. La basse Égypte semble en même temps croître et s’élever en intelligence et en autorité. Ses villes princi-
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pales, Tanis, Bubastc, Sais, Mendès, Sébennyte, engendrent les familles royales; mais la puissance de l'Egypte semble comme attachée par son origine aux sources du Nil; elle s’affaiblit et s’abaisse comme les forces d’un vieillard qui s’éteint à mesure que le fleuve s’approche de la mer qui l'engloutit. »
C’est que le temps de l’Égypte allait finir. Le régime des castes et de l’immobilité allait être remplacé par celui de la liberté et de l’activité; c’est que le Nil n’avait pas jeté seulement du limon à la mer, il avait aussi lancé la civilisation de l'Egypte sur une terre où elle devait se développer; il avait fécondé la Grèce. Le temps était venu où l’Egypte allait bientôt disparaître ; et dès lors nous assistons aux tristes révolutions qui conduisirent ce pays à la conquête des Perses, jusqu’à ce qu’enfin, brillant un moment de l’éclat de la civilisation grecque, il disparaisse entièrement dans l’empire romain (t).
A la suite de la révolution qui chassa les Éthiopiens , l'Égypte fut violemment agitée par l’anarchie. « Des désordres éclatèrent parmi les peuples, dit Diodore, à tel point que les citoyens s’égorgeaient entre eux.» L’ordre fut enfin forcément l’amené par Psammitique. Lui et ses successeurs ouvrirent l’entrée de l’Egypte aux Grecs, leur accordèrent des terres et des privilèges, tendirent constamment à maîtriser la classe des guerriers, dont une partie émigra en Éthiopie, créèrent le commerce maritime, construisirent des flottes et fournirent au peuple le moyen de s’éclairer et de se relever. Ainsi fut continué l’œuvre commencée par Séthos. Le bouleversement fut bien autre lorsque Antasis monta sur le trône. Cet homme, sorti des
(1) Encyclopédie nouvelle, art. Egypte.
plus basses classes, et qui avait exercé publiquement, dans sa jeunesse, le métier de voleur, entra dans la milice, qui autrefois lui aurait été pour jamais interdite. Quand il fut roi, il convertit en dieu, offrit à l’adoration des Égyptiens le bassin d’or qui lui avait servi de cuvette , convainquit d’imposture et méprisa ouvertement une partie des oracles et des dieux qui l’avaient déclaré innocent de certains vols (Hérodote, 1. II, ch. 172, 174, 178).
Au milieu de cette profonde perturbation de son ancienne organisation sociale, et avant que de nouvelles institutions se fussent établies et régularisées, l’Égypte, durant cet état de transition, fut conquise par les Perses et disparut du rang des nations indépendantes (I).
Hérodote appelle les Égyptiens les plus sages des hommes; cependant, ils étaient divisés en castes comme les Indiens; les enfants étaient héréditairement attachés aux professions de leurs parents. On peut réduire à quatre le nombre réel de ces classes: les prêtres, les militaires, les agriculteurs et les commerçants. Les bergers ou gardiens de troupeaux, dont parle Hérodote, devaient être au service des agriculteurs. Les interprètes appartenaient à la classe sacerdotale ou à celle des commerçants, et les marins à l’armée : le surplus de la population était esclave (2).
La classe sacerdotale était la première classe, la classe instruite et savante de la nation. Elle était spécialement vouée à l’étude des sciences et au progrès des arts ; elle était chargée, en outre, des cérémonies du culte, de l’administration
(1) Poirsonel Cayx , ouvrage cité.
(2) Champollion, p. 33.
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de la justice, de l’établissement et de la levée des impôts; enfin, de toutes les branches de l’administration civile. Souveraine dans la primitive organisation de l’Égypte, en passant au second rang, lorsqu’une révolution l’obligea de céder le premier au roi créé par la caste militaire, elle conserva néanmoins la plus grande partie de son influence. Jusqu’aux derniers temps de la monarchie égyptienne, le monarque appelé au trône par sa naissance fut intronisé et sacré à Memphis dans une assemblée générale de l’ordre sacerdotal, convoquée pour la proclamation du nouveau roi (t).
Les castes de l’Égypte n’étaient pas à beaucoup près aussi sévèrement tranchées que celles de l'Inde : d’abord tous les arts et tous les métiers y étaient également en honneur, puis les classes se confondaient aisément, comme le prouvent les révolutions politiques que nous venons de parcourir. En outre, le peuple exerçait une autorité politique dans une des occasions les plus importantes pour l’État, à la mort des rois. Après l’expiration du temps prescrit pour la durée du deuil public, la momie royale était portée en grande pompe à l’entrée du tombeau ; elle y restait exposée aux regards ou aux malédictions du peuple assemblé ; chacun avait la liberté de reprocher hautement au roi mort ses fautes et ses mauvaises actions. Un prêtre venait ensuite prononcer le panégyrique du prince, rappeler ses services et ses bienfaits. L’assemblée prononçait alors un jugement sans appel; des applaudissements nombreux accordés au panégyrique absolvaient le roi de tout reproche, et les suffrages du peuple accompagnaient sa dépouille dans le lieu préparé pour son éternelle demeure.
(1) Champollinn, p. 91 .