COURS DF, PHILOSOPHIE
Si la désapprobation populaire condamnait la mémoire du roi, il était privé de funérailles pompeuses, et l’autorité du juge s’étendait jusqu'au droit de faire effacer à coups de marteau, des monuments nationaux, le nom du roi frappé par ces solennelles condamnations (t).
La fertilité extraordinaire de la terre, un climat bienfaisant, de bonnes lois que l’expérience avait élaborées, et que le temps sanctionna, une administration active et bienveillante, sans cesse occupée à établir et à consolider l'ordre public dans les champs comme dans les cités, l'influence inévitable de la religion sur un peuple naturellement pieux et d’un caractère facile, contribuaient à rendre la classe populaire de l'Égypte, comparée à celle de l’Inde et de la Chine, physiquement très-heureuse, et tirent en sorte que, occupée et laborieuse, modérée dans ses mœurs et dans ses désirs, elle trouva dans son travail les sources d’une aisance générale, et qui fut de longue durée (2). Champollion prouve que les habitans les plus humbles étaient abondamment pourvus du nécessaire(3).
Hérodote a donné de nombreux renseignements sur la manière de vivre des Égyptiens; il a voué une attention particulière à tous les usages qui s’écartaient de ceux de la Grèce. Ainsi il raconte que l’emploi des médicaments était réglé par la loi : toute infraction funeste au malade exposait le médecin à la mort. La loi réglait aussi la composition des remèdes qui consistaient en mixtions; elle recommandait des ablutions et des bains fréquents. Hérodote (h, 77) et
(1) Champollion, p. 171.
(2) Idem, p. 173. Voir les détails dans cet auteur, p. 171 et suivantes.
(3) Idem, Égypte, p. 178 et 179.
DE L'HISTOIKE.
Diodore (i, 82) nous apprennent que la médecine purgative était la seule qu’on employait et que le peuple en masse se purgeait régulièrement tous les mois.
La division des travaux était établie sur une échelle immense, sur une échelle unique dans les fastes de l’histoire, et cette division ne s'étendait pas seulement aux travaux mécaniques, mais encore aux arts libéraux (1). Ainsi chaque médecin devait s’adonner à l’étude d’un genre de maladie (2) : les uns guérissaient les maux d’yeux, les autres les maux de dents, d’autres encore les maux de tête, etc. ( Hérodote , il, 84).
En l'honneur d’Isis, les femmes avaient beaucoup de droits et exerçaient une sorte de suprématie sur les hommes, ou du moins marchaient leurs égales. Cela montre, aussi bien que mille autres traits pareils, combien la civilisation égyptienne l'emportait sur celle del'Indeet d’autres contréesorientales(3). Les femmes des classes laborieuses s’occupaient du commerce et tenaient les hôtels et les cabarets, tandis que les hommes se livraient de préférence aux métiers et à l’agriculture {Hérodote, u, 35).
Des faits qui remontent au xvju' siècle avant 4. C., et qui concernent spécialement les trois Thoutmosis, prouvent que, dans la succession au trône, dont les femmes n'étaient point exclues, on observait strictement l’ordre de primogéniture , et la monogamie semble avoir été la condition générale de toutes les familles. Le mariage entre le frère et la sœur
(1) Mon Préci* de l'Histoire ancienne, p. 103.
(2) Champollion, p. 138.
(3) Conf. idem, p. 12, 36, 37 et 161.
COUltS DE PHILOSOPHIE
fut une importation grecque du temps des Lagides ( 1 ).
Chacun était tenu de se faire inscrire sur un registre et d’indiquer au magistrat ses moyens de subsistance : cette loi fut portée par Amasis. Diodore dit que ceux qui voulaient exercer la profession de voleur se faisaient pareillement inscrire chez le chef reconnu des gens de cette classe et lui rapportaient tout le fruit de leur industrie. Les propriétaires qui venaient réclamer ce qu’on leur avait pris abandonnaient à la société le quart de la valeur (2). Cette loi tenait-elle à l’esprit général d’association qui régnait dans ce pays, ou étaitelle faite pour exercer ce caractère de finesse et de ruse qui distinguait les Égyptiens? Sparte possédait une institution analogue.
La justice était soigneusement rendue; les tribunaux étaient composés de juges choisis dans les collèges sacerdotaux de Thèbes, de Memphis et d’Héliopolis ; ils élisaient eux-mêmes leur président. Ils prononçaient leurs sentences d’une manière hiéroglyphique. Une chaîne d’or passée au cou du président, et à laquelle était attachée une image en pierre précieuse de la déesse Saté (la vérité), était appliquée par ce magistrat à la partie qui gagnait sa cause. Les rois mêmes devaient s’occuper journellement de la décision des procès.
La caste sacerdotale, avec ses ramifications infinies, était présente partout au moyen d’une vaste hiérarchie qui descenditpar d’innombrables degrésdelatoute-puissancedu grand pontife à l’humble profession de portier des temples et des pa-
(1) Encyclopédie des t/ens du monde , art. Égypte . par M. de Golbiry. et Champollion, p. 41 et 42.
(2) Champollion , p. 41 .
DE L'HISTOIHE.
lais, peut-être même de leurs serviteurs. Les anciens disent qu’il résultait de leur costume éclatant de blancheur, de la gravité habituelle de leur physionomie, de leur démarche et de leurs paroles, un extérieur imposant que complétait le repos forcé des bras et des mains habituellement cachés dans les plis des vêtements. Leur tête entièrement rasée et la forme de leurs tuniques de lin les font reconnaître facilement dans les tableaux égyptiens (t). Il est certain que Pythagore emprunta l’institution de son ordre à celle de ces prêtres. Les Grecs ont de tout temps regardé la vie des Égyptiens comme parfaitement réglée.
La caste des prêtres était dépositaire de toutes les sciences. L’institution du zodiaque fut son ouvrage. Elle remonte à une époque antérieure à l’an 2500 avant l’ére chrétienne. L’année était composée de 365 jours, divisée en douze mois de trente jours chacun, et suivis de cinq épagomènes ou jours complémentaires. Dès lors aussi on connaissait la semaine de sept jours. On peut voir dans Dion Cassius selon quel ordre ces jours étaient, ainsique les heures, placés sous la protection des planètes. Les zodiaques d’Esneh et de Dendérah, évidemment construits sous la domination romaine, ne sont que l’expression d’idées antérieures et remontent à une antiquité énoncée par le thème astronomique qui s’y trouve figuré. M. Biot a prouvé qu’en l’année julienne 3285 avant J. C., les Égyptiens avaient déterminé dans le ciel la vraie position de l’équinoxe vcrnal, du solstice d’été et de l’équinoxe d’automne; de plus, que, 1505 ans plus tard, l’an 1780 avant la même ère, ils avaient reconnu que ces points primitifs s’étaient considéra-
(1) Champoltion, p. 111-111.
CODRS DE PHILOSOPHIE
blement déplacés ; enfin, qu’ils avaient exprimé ces deux étals du ciel sur leurs monuments. Les arts usuels ainsi que les professions paraissent s’être élevés chez les Egyptiens beaucoup plus haut que chez aucune autre nation; ils avaient été perfectionnés à un degré dont la vue des objets d’art, de luxe, de toilette, etc., que renferme le Musée égyptien de Paris, peut seule donner une juste idée. Pline parle avec admiration d'un procédé inventé par les Égyptiens pour peindre sur les tissus. On trouve dans les hypogées des métaux mis en œuvre, des peintures dont les couleurs sont dues à des oxydes métalliques, des émaux colorés par ces mêmes oxydes. L’art de traiter le verre et l’émail était porté à un très-haut degré. Nulle part, non plus, la mécanique n’a produit de si grands résultats : des masses immenses ont été remuées, et l’on a peine aujourd’hui à concevoir l’érection de ces monuments monolithes.
Le commerce s’étendait aux extrémités de l’Orient; Thèbes en était le centre, et d’autre part, il parait avoir existé une grande voie africaine de cette cité vers Carthage. Hérodote donne des détails circonstanciés sur cette route commerciale, qui passait par l’oasis d’Ammoun et par la grande Syrie (1).
Les conquêtes de Sésostris avaient contribué à établir des communications régulières entre l’empire égyptien et celui de l’Inde, son contemporain. Le commerce entre les deux pays avait alors une grande activité : la découverte fréquente, dans les vieux tombeaux égyptiens, de toiles et d’étofics de fabrique indienne, de meubles en bois des Indes et de pierres dures taillées, venant certainement du même pays, ne
(I) De Gotbéry, arl. Égypte.
DE L’HISTOIRE
laisse aucun doute sur l’état prospère des relations commerciales entre l’Inde et l’Égypte, à cette époque où les peuples européens et la plupart des nations asiatiques étaient encore opprimés par la barbarie (1).
Le caractère de l'architecture égyptienne était une solidité à toute épreuve, une grandeur gigantesque, une sévérité de magnificence qui trahissent le génie de ce peuple encoreà moitié captif dans la nature, ce génie qui n’a pas encore saisi l’esprit pur, l’idéal , sans lequel il n’y a pas d’art classique. Grâce à cet esprit énigmatique, la sculpture historique et symbolique, rehaussée par la peinture, y était appliquée, non comme un ornement arbitraire, mais comme un emblème significatif et moral. L’architecture égyptienne admit la décoration la plus monumentale que l’homme pût inventer; l’esprit égyptien fut comme un architecte merveilleux, dont la pensée, faute de pouvoir se produire par la beauté qui plait et qui charme, se fait jour à travers le grandiose des sphinx et des colosses qui frappe d’admiration et d’étonnement.
Messieurs, si le voyageur, arrivé à Alexandrie, après avoir traversé et examiné toute l’Égypte, recherchait quelles sont les causes qui rendent ce pays si extraordinaire et en font un pays unique dans le monde, il trouverait que ces causes se rattachent en partie à la position géographique et à la constitution physique de cette contrée placée entre deux grands continents (2), «à son climat des tropiques, à son isolement entre des déserts et la mer, aux inondations régulières et pé-
(1) Champollioti, p. Itii.
(S) Conf. ce que je dis, p. 47 et 48 de mon discours prononcé, en 1830. à l’hôtel de ville de Ilruxelles.
riodiques de son fleuve. \'«ilà ce qui explique pourquoi l’existence des nations barbares, vivant uniquement de la chasse, de la pèche ou de l’éducation des bestiaux, n’a jamais été possible en Egypte; pourquoi l’homme, favorisé par la fécondité du sol et des arrosements naturels, a dù se livrer à l’agriculture plutôt que dans aucun autre pays; et comment, avec l’agriculture, sont nées les sociétés régulières et se sont développés les sciences, les arts et tous les prodiges dont sont capables les nations fortement constituées. Voilà ce qui explique comment, sous un chef habile, l’Egypte aujourd'hui prospère, malgré le despotisme et le monopole du gouvernement, ainsi qu’au temps des Pharaons ; pourquoi, après avoir été affranchie de l’anarchie militaire des mameluks, et malgré sa superficie étroite et peu étendue, qui n’a jamais pu admettre une très-grande population, elle a fait subir, comme sous les Pharaons, le pouvoir de ses armes aux peuples de l’Asie qui l’avoisinent; pourquoi elle étend encore, comme dans les siècles reculés de sa puissance et de sa gloire, sa domination ou son influence politique dans toutes les régions qui l'environnent, en Syrie, en Arabie, en Abyssinie, en Nubie, dans le Kurdistan, dans les oasis des déserts et parmi les tribus qui habitent les rivages de la mer Rouge.
Ainsi les considérations géographiques, si utiles et si négligées dans l’étude de l’histoire, sont pour l’Égypte de la plus haute importance (1). Il n’est donc pas hors de propos de pré-
(1) Il en est (1e même de l’Inde. Dans ce pays, « le Gange, ce ficuve magnifique , dont les rives sont encore maintenant couvertes de temples , de pagodes et de villes, fut de bonne heure un objet de sainte vénération et de pieux pèlerinages. La religion des Indiens révère dans le Gange l'élre bienfaisant qui répand ses bénédictions sur la terre ; elle y
DE L’HISTOIRE
senlcr les principaux traits de la géographie de cette étonnante contrée.
L'Égypte n’est que la partie inférieure du cours du Nil, resserrée, sur une longueur de six degrés du sud au nord, par deux chaînes de montagnes qui s’élargissent à un degré et demi de la côte, et dont l’évasement laisse un espace suffisant au fleuve pour former un large delta. Les deux chaînes parallèles de cette longue et étroite vallée où coule le Nil, offrent des gorges ou passages par où l’on se rend, en traversant des plaines stériles, couvertes de sable et bordées de rochers, soit à l’est sur les rivages arides de la mer Rouge, à Suez ou à Cosséir, soit à l’ouest, dans les déserts de l'intérieur de l’Afrique et les oasis qui s’y trouvent. La chaîne occidentale, un peu au delà du 29” degré de latitude, s’arrondit en une vallée séculaire, dont le lac Keroum occupe le fond. Cette vallée forme le délicieux pays de Fayoum, qui est à l’Égypte ce que le Cachemire esta l’Inde. La vallée du Nil estbombée dans son
révère la déesse Ganga qui descend du Mérou , la montagne des dieux , et dont les eaux sacrées produisent des inondations régulières , résultat de la grossesse de cette déité;car ce fleuve s’élève, lors des vents du passage, de trente pieds au-dessus de son niveau ordinaire, et gonflé par des pluies de trois mois cl par la fonte des neiges, ravage tout devant lui, entraîne tout avec lui. Les autres fleuves, notamment l’Jndus , s’enflent de même vers latin dusolsticc d'été et enfantent, par leurs débordements, cette luxuriante fertilité , dont aucun autre pays de l’Asie n'offre l’exemple. De là , la richesse et la beauté du règne végétal , d’une si grande exubérance de parfums et de couleurs , règne qui produit les aromates les plus précieux , ainsi que toutes les espèces de bois odorants et de fruits méridionaux , particulièrement la plante sacrée du lotus (nelumbivtn tpeciotum), que l’Indien vénère comme un symbole de divins mystères, n (Friedlœnder, p. 3» et 36.)
milieu, c’est-à-dire qu’elle présente dans sa partie cultivable une disposition inverse de celle de la plupart des vallées; les nivellements donnent partout, pour sa section transversale, une courbe légèrement convexe, ayant dans le milieu une échancrure profonde, réceptacle des flots du Nil dans les basses eaux. De cette disposition il résulte que, dès que le fleuve s’élève, il peut submerger la totalité du pays cultivé. Un nombre infini de gorges et de petites vallées latérales, qui entrecoupent les deux chaincs de la grande vallée, s’inclinent presque toutes vers le fleuve, et y versent la petite quantité d’eau qui tombe dans les déserts voisins. C’est à son fleuve que ce pays doit sa fertilité, son existence; privée presque entièrement des secours de ces pluies bienfaisantes qui fécondent les contrées que brûle le soleil, l’Egypte, sans les inondations périodiques du Nil , ressemblerait aux déserts qui l’environnent, et tandis que la grande crue des eaux, par la seule force du courant, entraîne, à l’équinoxe d’automne, les navires depuis les cataractes jusqu’aux embouchures du Delta, les vents du nord, toujours très-violents à cette époque, permettent, par le moyen des voiles, de remonter depuis le Delta jusqu’aux cataractes avec une rapidité égale. Ainsi l’échange et le transport des denrées et de toutes les productions qui sont des bienfaits du Nil, s’exécutent encore par son moyen , sans le pénible travail des grandes routes , sans le coûteux entretien des animaux de trait. La crue du Nil commence vers la fin de juin, et augmente jusqu’en septembre, époque à laquelle elle atteint sa plus haute élévation ; les eaux restent ensuite stationnaires, puis diminuent avec lenteur, déposant sur le sol un limon qui le féconde. Vers la fin de septembre, on commence à mettre les terres en cul-
lure. Ainsi i’Égypte n’est, rigoureusement parlant, que le lit du IVil rempli chaque année à l’époque de sa plus grande crue. Là où les eaux du fleuve ne peuvent parvenir, ce n’est plus l’Égypte, c’est le désert : la limite est tranchée nettement, c’est un sol absolument différent, non-seulement toujours sec et inculte, mais incapable de fécondité, quand bien même les eaux du ciel viendraient suppléer à celles du fleuve. De là résulte partout un aspect d’une monotonie fatigante : c’est partout un sol plat, coupé par des canaux, inondé pendant trois mois, fangeux et verdoyant pendant trois autres mois, poudreux et gercé le reste de l’année. Cependant les riants environs d’Assuan, les eaux du lac Keroum, celles des lagunes de la cote, ces champs fertiles qui produisent tout ce qui est nécessaire et agréable à la vie, ces fleurs de tous les mois, ces fruits de toutes les saisons, ces bosquets d’orangers et de citronniers qui exhalent un parfum exquis, l'ombre protectrice des palmiers, des dattiers, des sycomores, et le cours majestueux du Nil qui, après avoir inondé et fertilisé une immense étendue de terrain, descend comme à regret vers la mer au sein de laquelle il se perd, dédommagent en partie de la variété des aspects que l’on trouve dans des contrées moins fertiles.
La chaleur est grande en Égypte ; le soleil y étincelle sur l’azur d’un ciel presque toujours sans nuages; mais des vents plus ou moins forts rafraîchissent l’air, quand ils ne viennent pas du sud, d’où souffle le redoutable khamsin. C’est à ce vent pestilentiel et à la froideur des nuits que l’on doit attribuer plusieurs maladies qui paraissent endémiques et particulières au climat de l’Égypte : la peste, l’ophthalinie, la lèpre, l’éléphantiasis, le tétanos traumatique. Mais un pays qui
diffère du nord au sud de six degrés en lalilude a nécessairement, dans ses différentes parties, une température très-inégale, qui varie du tout du toulà Alexandrie, à Damiette et au sud, vers Assuan (1).
Nous verrons bientôt la corrélation qui existe entre cet élément géographique et l’élément religieux.
La doctrine des anciens prêtres égyptiens repose sur un panthéisme à la fois physique et intellectuel (2), résultat de ce d ouble développement de l’esprit égyptien que j’ai déjà signalé C’est une personnification des forces de la nature sous le point de vue d’une mystérieuse unité où Dieu et l’univers se confondent. Il existe dans l’éternité un Dieu infini, incorporel, sans figure et sans nom ; de l’éternité vient le monde, du monde le temps, du temps la génération. C’est par la parole de Dieu que le monde a été fait. Le suprême créateur engendra un créateur subordonné, fils semblable à son père : c’est Kneph, le dieu de Thèbes; c’est Ammoun, le Jupiter thébain. Dans les. traductions des Grecs, il se nommait Agathodémon, le bon génie; enfin, il était identique à leur Hermès qui, avant la création, avait écrit les livres sacrés (5). La matière ou limon primitif, devint une sphère ou l’œuf du monde que Kneph laissa échapper de sa bouche : ce fut le verbe, la parole visible. Les ténèbres (ou nuit primitive, antérieure à toute existence) produisirent de l’huinidc les semences de toutes choses. Cette grande mère, c’est Athor ou
(1) Voir l'excellent article Égyjite de Y Encyclopédie des gens du monde.
(2) Conf. Porphyr. Episl. ad Aneboncm , proœtn. Oper. lambl. de myst., Oxonii, 1078, et lambl., ibidem, fol. 20.
(3) Il serait curieux de comparer ces livres avec les Védas.
Alhyr. Tout à coup brilla un rayon sacré, la lumière primitive, qui est le démiurge Kneph ; il s’éleva un grand bruit : la parole, le verbe, qui jaillit de l’agitation de l’humide, s'unit avec Kneph et mit au jour un second démiurge, le dieu du feu et de la vie, Phtha, qui sortit de l’œuf du monde. Vous le voyez, messieurs, c’est toujours ce mélange, cet accouplement bizarre du matériel et du spirituel. Phtha est l’organisateur, l’artisan du monde; il est aussi le souffle de vie dont toutes les créatures ont besoin ; il rassemble dans sa personne les facultés des deux sexes. La terre, qui était demeurée dans les régions inférieures, se dégagea des eaux; au-dessus de la terre ( Tho ) resplendit le ciel ( Potiris ). Phtha, voulant partager les deux natures génératrices, devient Pan-.Mendès et Iléphæstobula, l’un, le pouvoir mâle de la production, le phallus, l’autre, le pouvoir femelle ; c’est la chaleur pénétrée par l’humidité. Par la parole du démiurge fut produit le soleil ( Phré ), premier roi du couple divin, le roi du ciel ou son œil droit ; avec lui la lune {Pi-J oh), reine et œil gauche du ciel. Le soleil est le père de toutes choses ; la lune en est la mère ; Osiris et Isis sont leurs enfants; eux-mêmes sont Osiris et Isis. Le soleil est le troisième démiurge.
Tels sont les huit grands dieux primitifs. Le soleil est aussi membre et chef d'une seconde ogdoade, celle des cabires, tous enfants de Phtha, auquel le nombre huit est consacré. Ce sont le soleil, la lune et cinq planètes. Le huitième cabire, Smutliès ou Esculape, est né de Phtha ou d’Héphæstobula ; il se compose de la réunion de toutes les étoiles du ciel : c’est le conservateur de toute vie, le pilote de la barque du monde.
Les dieux du troisième ordre sont tous engendrés de Rhéa, la Terre; ils eurent des pères différents. Osiris et Aroueris
furent engendrés du Soleil , Typhon de Saturne , Isis d’Hermès, Nephthys de Saturne. Isis trouve l’orge et le blé ; Osiris invente les instruments d’agriculture; il civilise le monde et emmène avec lui Pan et ses satyres. Anubis, le dieu des sciences, à la tète de chien, et Arouéris qui menait à sa suite une troupe de danseuses. On lui attribue l’invention de la charrue, de la harpe, etc. Il est en même temps l’image des semences que l’on confie au sein de la terre, l’emblème du cours de la vie. Voilà le côté moral et spirituel de ce dieu ; en voici maintenant le côté matériel. Pendant son absence, le pervers Typhon veut s’emparer du trône de l’Égypte : Isis déjoue ses projets. Osiris, de retour, est invité à un banquet avec Aso , reine d’Éthiopie , et Typhon y a convié soixante et douze conjurés. Là se trouve un coffre magnifique qui appartiendra à celui qui pourra le remplir de son corps : Osiris y est à peine entré qu’on le scelle avec du plomb, puis on le jette dans le Nil, qui le porte à la mer par la bouche Tanitique. Les satyres poussent des cris de douleur ; Isis court à la recherche du corps de son époux ; elle emmène Anubis. Enfin sur la côte de Byblos le cercueil avait été poussé dans les roseaux et se trouvait enveloppé dans les bruyères. Le roi, croyant voir un bel arbre, l’avait fait couper, et cet arbre, devenu colonne, soutenait le faite de son palais. Isis se fit recevoir nourrice de l’enfant royal ; elle le purifiait de tout ce qu’il avait de terrestre , l’entourait de flammes, et, transformée en colombe , elle voltigeait plaintive autour de la colonne. Soudain elle parut sous la figure d’une puissante déesse, retira le cercueil de la colonne et le porta dans la ville de Buto, pour le cacher dans un lieu écarté. Typhon le trouva et le coupa en quatorze morceaux. Isis, recherchant ces mem-
hres épars, les retrouva tous , à l’exception du quatorzième, l’organe de la génération, qu’elle remplaça par un simulacre en bois de sycomore. De là le culte du phallus; et Isis, en portant le corps de son époux à Philes, en fit le lieu saint par excellence. Cependant Osiris revient des enfers pour instruire son fils Horus,qui rassemble les fidèles ; Typhon tombe vivant entre ses mains, mais Isis brise ses chaînes, et Horus, indigné , arrache le diadème à sa mère et lui impose une tête de vache avec ses cornes. Ce fut depuis l’ornement distinctif d’Isis. Typhon ayant contesté encore une fois la légitimité de Horus, il fut chassé de nouveau. Horus fut le dernier des dieux qui régnèrent sur l’Egypte. Après la mort d’Osiris, Isis eut encore un autre fils appelé Harpocrate , faible , boiteux, mutilé, véritable enfant de la douleur. Une légende nous apprend qu’Osiris étant mort, entra dans le corps du bœuf Apis, et que toutes les fois que ce bœuf mourait, il passait dans le corps du nouvel Apis.
Ce mythe d’Osiris a pour fond les révolutions physiques et astronomiques de l’année. L’Égypte avait deux récoltes par an; voilà pourquoi Osiris meurt deux fois : la première mort, de mars en juillet, est le terme des grandes chaleurs; tout se dessèche et devient rouge, couleur de Typhon. Isis, c’està-dire l’Égypte, se lamente; Osiris, qui est ici le Nil, est retiré dans l’Éthiopie. Enfin Osiris revient et inonde le pays tout entier. On le parcourt dans des barques ; chaque contrée a sa part du bienfait, alors que Typhon a démembré Osiris et l’a dispersé en une multitude de canaux. Horus, le fils d’Osiris, est le soleil au solstice d’été ; il rappelle des enfers son père Osiris. Dans le signe du Scorpion commence le deuil d’automne : c’est la seconde mort ; les jours décroissent, l’Égypte
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est cachée sous les eaux avec toutes les espérances de l'année. Ici Typhon devient la mer ; les poissons dévorent le membre viril d’Osiris; on ne voit plus qu’un faible enfant mutilé, le muet Ilarpocration. II y avait, on le voit, un véritable dualisme chez les Égyptiens : à Osiris tout le bien, à Typhon tout le mal. C’est aussi la civilisation opposée à la grossièreté des pasteurs. Osiris anime le taureau, animal consacré à l’agriculture ; l’animal de Typhon, c’est l’âne, et parmi les animaux féroces, il a le crocodile et l’hippopotame (1).
Les dieux de l’Égypte, comme ceux de l'Inde, se groupaient en triades; il y en avait pour toutes les régions du monde. Osiris, Isis, Horus, formaient la triade à laquelle était commise la conservation de l’ordre dans le monde sublunaire; ils étaient, en quelque sorte, le dernier anneau de cette grande chaîne théogonique qui embrassait l’univers entier et qui, de triade en triade, remontait à Ammoun-Ra , le grand Être, le père des dieux, le créateur de toutes choses (2). Les temples des Grecs étaient les demeures réelles des dieux; ceux des Égyptiens avaient quelque chose de moins inorganique : leur structure symbolique retraçait, pour ainsi dire, le mythe de la personnification de la triade : le nombre des marches avait presque toujours rapport aux mois ou aux jours de l’an. Sur les parois latérales étaient souvent figurées les douze heures du jour et les douze heures de la nuit , sous la forme de femmes ayant un disque étoilé sur la tête.
Les deux extrêmes de la religion égyptienne sont le culte des animaux et le culte des morts.
(1) M . île Gotbéry, art. cilé.
(2) Champollion, p. 2152.
DE L’HISTOIRE
Nous chrétiens , nous avons une invincible répugnance pour le culte des animaux; nous pourrions plutôt nous habituer à l’adoration du ciel. Les Égyptiens aimaient à contempler dans le monde animal quelque chose de caché, de mystérieux, d’incompréhensible. Aussi les animaux furentils employés comme symboles religieux ou comme ornements sacrés dans les temples et les cérémonies du culte. Le nombre des êtres divins était considérable dans la croyance égyptienne; ils représentaient individuellement les diverses qualités du grand dieu qui les renferme toutes; on consacra donc à chacun de ces êtres divins l’animal à qui les panthéistiques égyptiens attribuaient la possession essentielle de ces mêmes qualités. C’est pour cela qu’il nous est parvenu un si grand nombre de figures, en toutes matières, représentant les mêmes animaux, tels que le bélier, le chacal , le chat, le singe, le crocodile, l’épervier, l’ibis, le taureau, le scarabée, le bœuf, etc. Pour faire comprendre les motifs du choix de chacun de ces symboles, nous cilerons quelques exemples des idées qui guidèrent les prêtres de l'Égypte. Ils consacrèrent le cynocéphale (espèce de singe) à la lune, parce que le cynocéphale, nourri dans les temples, était privé de la vue pendant les conjonctions du soleil avec la lune; l’épervier était le symbole du dieu soleil, parce que cet oiseau avait la faculté de fixer ses yeux sur cet astre; le scarabée était aussi consacré au soleil, parce que le scarabée a trente doigts comme le mois solaire a trente jours (I). Chaque ville d’Egypte avait des animaux consacrés : à Thèbes, citéd’Ammoun, on révérait le bélier; à Cheminis, à Hermopolis, le
(1) Champollion, p. 25 et 26.
bouc ; à Cynopolis, le chien ; à Lycopolis, le loup. Dans chaque famille on nourrissait un oiseau sacre qui accompagnait ses hôtes jusqu’au tombeau ; de là les momies d’animaux. D’un autre côté, il faut remarquer que les bêtes n’étaient pas toujours exclusivement attribut ; des phénomènes physiques conduisaient souvent à leur faire rendre un culte. Le bœuf surtout était en vénération. Psammitique fit construire le promenoir du bœuf Apis. Le mur d’enceinte de ce promenoir était couvert de sculptures, et au lieu de colonnes, on y avait employé des statues colossales de douze coudées de hauteur.
Quoi que M. Chainpollion ait pu alléguer pour justifier ce culte des animaux, il n’en est pas moins certain que la loi sacrée et le guide intérieur de la vérité étant une fois perdus, le véritable ordre des choses et des idées étant interverti, le mystérieux et le merveilleux se trouvent dans l’esprit de l’homme tout à côté de l’ignoble, du pervers et du pernicieux. Aussi ce culte a-t-il fini par devenir d’une dureté abrutissante. Si quelqu’un tuait une bête avec préméditation, il était puni de mort; souvent même on appliquait cette peine s’il n’y avait pas préméditation. On raconte qu’un Romain ayant tué un chat à Alexandrie , il y eut une émeute dans laquelle ce Romain périt. Ainsi, dans une famine, on laissa mourir les hommes plutôt que de se débarrasser des animaux sacrés ou d’entamer leurs provisions. Saint Clément d’Alexandrie rapporte que les temples égyptiens étaient de superbes édifices, resplendissants d’or, d’argent et des pierresprécieuses de l’Inde et de l’Éthiopie. « Les sanctuaires, ajoute-t-il, sont ombragés par des voiles tissus d’or ; mais si vous avancez dans le fond du temple et que vous cherchiez la statue, un employé du temple s’avance d’un air grave en chantant un hymne en
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langue égyptienne, et soulève un peu le voile, connue pour vous montrer le dieu; que voyez-vous alors? un chat, un crocodile, un serpent indigène, ou quelque autre animal dangereux ! Le dieu des Égyptiens parait !... C’est une bêle sauvage, se vautrant sur un tapis de pourpre. »
En général, avec ces fausses ou singulières images des dieux, avec ces symboles de la nature, avec cette foule d’emblèmes et d’hiéroglyphes à significations diverses , le silence sacré des temps devait facilement amener chez les Égyptiens des conceptions ténébreuses, des vues erronées ; surtout quand une direction magique, c’est-à-dire une intention matérielle et illicite, dans l’usage des forces supérieures de la nature, s’offrit accompagnée d’une tendance mauvaise.
Les prêtres égyptiens ont souvent rassemblé, dans leurs représentations figurées , des parties d’animaux différents : par exemple , la tête d’un épervier, le corps d’un lion , la queue d’un crocodile. D’autres fois on trouve des corps de sphinx, de lions, etc., surmontés d’une tète d’homme; d’autres fois , au contraire , ce sont des hommes qui portent des tètes d’animaux, sous forme de masques. Les embaumeurs sont d'ordinaire ainsi représentés , parce qu’ils portent une main sanglante sur le corps sacré de l’homme.
Hérodote fait aux Égyptiens l’honneur d’avoir les premiers connu le dogme consolant de l’immortalité de l’âme. Pour les Indiens le souverain bien était le passage de leur être dans l’unité abstraite, c’est-à-dire dans le néant. L’enfer, Yliadè* des Grecs, était l’empire de l’invisible, puisque tout ce qui est pur esprit est invisible comme l’infini. Pour les Égyptiens c’était l’empire des morts : à leurs yeux l’àme fut d’abord un atome ; c’est à cette idée que se rattache la métempsycose, la pensée