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qu'elle peut habiter un corps de béte. Aristote parle de cette conception et la réfute en peu de mots : « Tout individu, ditil , a des organes propres à sa spécialité; de même l’âme a son organisation particulière, et pour cela, un corps de bête ne saurait être le sien. Il n’y a qu’un corps humain qui puisse être un logement convenable pour une âme humaine. » Pythagorc avait fait entrer dans sa doctrine la métempsycose égyptienne ; et ce fut là une des causes qui contribuèrent à la chute rapide de son institut. Chez les Égyptiens , l’immortalité de l’âme n’était pas la disparition, la fusion de l’esprit immortel dans l’universalité de la substance ; Fàine, l’esprit , pour eux, était quelque chose d’affirmatif, mais d'abstraitement affirmatif. La période de la migration était de mille ans; mais une âme restée fidèle à Osiris n’était pas assujettie à cette dégradation.
Il est connu que les Égyptiens embaumaient leurs morts. On est redevable à cette coutume de l’innombrable quantité de corps humains qui nous sont parvenus si parfaitement conservés, et auxquels on a donné le nom de momies. Cette coutume cependant parait peu répondre à leur idée de l’immortalité; car si lame est un être absolument indépendant du corps, la conservation de ce dernier est une affaire de nulle importance. Mais on peut répondre que si l’àmc continue d’exister au delà du tombeau, il est convenable de rendre des honneurs au corps, son ancienne demeure. Quoi qu’il en soit, on aperçoit ici comme ailleurs ce dualisme spirituel et matériel du génie de ce peuple étrange. Les Perses exposaient leurs morts en plein air afin que les oiseaux de proie pussent venir les dévorer; mais, pour eux, l’âme était une goutte d’eau qui , à la mort , se perdait dans l’océan de
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l’ètre universel. Le christianisme a propagé sur l’immortalité de notre esprit des idées bien autrement élevées; pour nous, l’âme est en soi et par soi immortelle et sa destination est la béatitude sans fin. Hérodote parle en termes très-précis des usages de l’Egypte dans les deuils et les funérailles. Quand le chef de la famille mourait, les femmes se couvraient le front de boue et se répandaient, échevelées, dans la ville. Les hommes suivaient le même usage à l'égard des femmes. Les chrétiens, il est vrai, se lamentent aussi; mais l’idée de l’immortalité de l’âme leur offre une consolation immense. Cette consolation, les Égyptiens l’ignoraient entièrement.
Les morts des Égyptiens sont conservés dans des tombeaux creusés sous cette ligne de collines qui serpente le long du Nil. Dans le Delta, où il n’y a que des plaines, on a fait des fouilles sépulcrales qui ne peuvent se comparer qu’aux mines des temps modernes. Les tombes de trois dynasties se voient encore dans la vallée de Biban-el-Malouk , dépendance de Thèbes. Champollion le jeune en a décrit plusieurs. C’était une nécropole royale, encaissée dans de hauts rochers coupés à pic ou dans des montagnes en décomposition. Il y existe de grandes galeries ou corridors couverts de sculptures parfaitement soignées et conduisant à des salles soutenues par des piliers. Un des tombeaux les plus magnifiques fut celui du roi Psammouthis, 400 ans avant notre ère ; il fut découvert par l’infortuné Belzoni , mort victime de son zèle pour les découvertes historiques. À ces tombeaux il faut ajouter les pyramides qui n’étaient que des montagnes factices dans lesquelles on déposait les cadavres des rois.
On a trouvé dans les cercueils des bijoux de toute espece, des objets de parure, de volumineuses perruques, de grosses
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tresses de longs cheveux, des chaussures, des instruments de diverses professions, et avec les momies des scribes sacrés, la palette à plusieurs godets, les calams et le canif pour les tailler; enfin, la coudée du marchand et du géomètre, et avec des momies d’enfants , des joujoux de toute sorte. On y a trouvé encore sur les corps, et au-dessous de toutes les bandelettes, ou sous leurs diverses couches, les bagues aux doigts des momies et les colliers à leur cou, des bijoux variés, des figurines, des objets d'affection, de petits meubles, des pièces d’étoffes diverses; enfin, des manuscrits placés soit sur les côtés, soit entre entre les jambes, et enveloppés, comme le mort, de bitume et de bandelettes (1). Ces papyrus étaient d’ordinaire des contrats de vente immobilière où tout était exactement indiqué, même les frais et dépens payés à la chancellerie. Ces habitudes monumentales nous ont mis à même de cunnailre la vie privée des Égyptiens , de même que les ruines de Pompe'i et d’Hercuianuni nous ont révélé celle des Romains.
Après la mort d’un Égyptien, on le soumettait à un double jugement. Sur les cercueils, on voitOsiris aux enfers, derrière lui Isis, et devant lui la balance du bien et du mal, ainsi que l’àme du défunt. En outre, l’antiquité grecque parle de ces juges auxquels les Égyptiens déféraient les personnes de toutes les classes de la nation avant de permettre que leur dépouille mortelle fût déposée dans le tombeau des ancêtres. Ces juges inflexibles examinaient en présence du peuple la conduite tenue par le mort avec ses concitoyens, et ils refusaient à son corps une place dans la ratacombe, s’il n’avait pas
(J) {'hampollioH, p. 265.
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religieusement rempli ses devoirs envers les dieux et envers les hommes. Cette coutume produisait d’autant plus d’effet sur les mœurs publiques, qu’elle s’appliquait, comme je l’ai dit, aux rois mêmes. Les sculptures des temples et des palais qu’on voit encore dans les ruines de Thèbes, constatent suffisamment que les noms de quelques Pharaons furent proscrits par ces mêmes juges suprêmes.
Ainsi les Égyptiens imitaient sur la terre, à l’égard du corps, ce qu’ils croyaient, selon leurs doctrines religieuses, être pratiqué, à l’égard des âmes dans l’enfer, l’Amenthi, où elles passaient après leur séparation du corps (1).
On a dit que les Égyptiens étaient mélancoliques et tristes, et qu’ils ne connaissaient guère la musique et la danse. Cependant, sur les monuments, on trouve les scènes joyeuses qui animaient des délassements plus bruyants : des musiciens, jouant de la harpe montée de cordes nombreuses, de la lyre, du théorbe et de la double flûte, exécutent des chants accompagnés de ces instruments; des danseuses, couronnées de fleurs et de guirlandes de verdure , figurent des scènes animées au bruit du tambour de basque (2). Dans les repas, dit Hérodote, on montrait aux Égyptiens le simulacre en bois peint des ancêtres morts, avec cette inscription : « Mangez et buvez, tels vous deviendrez quand vous serez morts. » C’était un moyen d’engager les convives à jouir de la vie.
Osiris (plus tard Sérapis) fut le chef de cet invisible empire où chacun était reçu selon scs mérites. Le sens profond de cette admission fut l'tmion intime du mort avec ce dieu.
(1) Cliainpollion, p. 127 et 128.
C’est pourquoi on voit sur les sarcophages la transformation du défunt en Osiris même, et après que l’on fut parvenu à déchiffrer les hiéroglyphes, on trouva que les rois étaient appelés dieux. L’humain et le divin étaient représentés comme ne faisant plus qu’un.
Si nous voulons résumer ce que nous avons dit dans cette leçon sur les propriétés du génie égyptien, nous sommes amenés à conclure que la particularité fondamentale de ce peuple était un esprit plongé dans la nature, dont il s’efforçait de conquérir l'affranchissement. Nous y voyonsencorelacontradiction de l’esprit et de la matière, et non pas leur union immédiate, concrète, celle où la matière ne sert que de moyen à la manifestation de l’esprit. Ces deux côtés de la nature égyptienne se montrent d’une manière tranchée, abrupte. D’une part, il y a de la barbarie, un sensualisme cruel , avec toute la dureté africaine, le culte des bêtes et les jouissances grossières de la vie. Hérodote raconte (1. II, ch. 4(i-48) avec horreur avoir vu une femme se livrer publiquement aux caresses d’un bouc, et Juvénal dit que les Égyptiens assouvissaient leur esprit de vengeance en mangeant de la chair et en buvant du sang d’homme. D’une autre part, se dessinent les efforts inouïs d’affranchissement de la pensée et les fantasmagories des tableaux , à côté de la raison pratique des travaux et des produits mécaniques. Cette même raison, cette même intelligence règne dans la culture physique du pays et dans la constitution de l’État. Il y a dans toutes ces tendances une sorte de fermentation, de malaise, dans lesquels ont pris naissance la superstition, la magie, la sorcellerie, et tous les enchantements des Mille et une Nuits.
Pauvre Égypte ! sur un mot, sur un signe de ses Pharaons,
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elle tissait et filait, apportait des pierres et creusait des montagnes, cultivait les arts et labourait la terre; et peu de contrées ont été aussi malheureuses qu’elle. Des quatre points de l’horizon de nouveaux dominateurs se sont élancés sur elle : de l’Orient, les Perses et les Arabes; de l’Occident, les Maures; du Midi, les Éthiopiens; du Nord, les Grecs, les Romains, les Turcs, les Français; Alexandre, César, Napoléon. La merveilleuse fertilité de son sol, tous les ans rajeuni par le débordement du Nil , ce fleuve limoneux qui en est comme le premier cultivateur; son admirable situation entre les trois continents de l’ancien monde et deux mers qui ne sont, après tout, que des prolongements de l’océan du Nord et de l’océan du Sud , c’est-à-dire des deux grandes masses d’eau qui baignent les côtes du monde entier, en ont fait un objet de convoitise pour tous les peuples conquérants. D’une autre part, vaste oasis jetée parmi des déserts, mais des déserts faciles à franchir, longue vallée mal abritée par ses deux chaines de montagnes qui viennent expirer au Delta, l’Égypte, à ses nombreux attraits, ne joint que de bien faibles moyens de défense. Voilà pourquoi , ouverte à tous les vents, comme une ile battue par tous les orages, elle a toujours passé de mains en mains depuis qu’avec ses rois si puissants jadis, elle a cessé de commander aux pays qui l’environnent et qui stratégiquement la dominent; voilà pourquoi encore, une fois courbée sous le joug par le bras vigoureux des Perses, elle ne s’est plus jamais redressée d’ellememe (f).
(I) Encyclopédie nouvelle, art. Égypte.