QUATORZIÈME LEÇON
4 mai 1840.
-î(ÎS)ïc
Hébreux. — Voie spécialement prescrite à ce peuple. — Abraham. — Moïse. — Sa doctrine. — Idée de Dieu. — Disparition des castes. — Connexion de la doctrine mosaïque avec les doctrines orientales. — Grand mérite de Moïse. — Influence de la première période sur sa législation. — Caractère du peuple juif. — Esprit de sa littérature et de sa constitution. — Dieu seul est libre. — Point d’idée de l'immortalité de l’âme dans la Bible. — Substanlialité de la famille hébraïque. — Vues historiques de la Bible sur l’univers. — Appréciation de la table mosaïque des races.
Messieurs,
A mesure que le profond abime de désordre où tomba le paganisme oriental s’offre et se révèle à nous d’une manière plus positive, plus claire et plus complète, nous devons aussi comprendre combien nécessaire et salutaire était la longue voie de l’attente et de la préparation insensible à un avenir plus lumineux; voie spécialement prescrite au peuple hé-
brcu, et parfaitement en harmonie avec son esprit. L’attitude propre et particulière à ce peuple constamment tourné vers l’avenir est du plus haut intérêt dans l’exposé général d’une histoire universelle et de sa philosophie, d’autant plus que les faits postérieurs qui forment et caractérisent la suite de l’histoire de la nation jui\e se lient au développement du christianisme, peuvent seuls nous l’expliquer pleinement et nous le faire apprécier avec justesse, et que lemosaïsme,en donnant naissance à l’Évangile et au Coran, est la première couche, la couche fondamentale de la moderne civilisation.
Il n'y a pas de peuple, selon un publiciste moderne, qui en dise autant sur l’origine des sociétés que le peuple juif. Dans l’histoire hébraïque, nous voyons, degré par degré, se former une nation , depuis le jour où elle se compose d’un seul homme jusqu’à celui où elle en compte plusieurs millions, la famille s’agrandir en peuple, la distribution des tribus s’établir, et la nation passer par toutes les phases de sa croissance et de sa civilisation. 2,000 ans avant J. C. nous voyons Abraham partir pour Chanaan ; partout sur sa route, d’Assyrie en Égypte, il trouva le premier essaim de jeunes peuplades, et partout aussi des récits et des traditions de vieux géants, la terre encore bien commun et la propriété fondée sur la seule prise de possession. Sa tribu pénétra bientôt vers l’ouest, acquit des pâturages dans la basse Égypte, où déjà longtemps auparavant s’étaient établies d’autres tribus pastorales, connues sous le nom de Hyksôs. La lutte acharnée qui s’engagea entre ces tribus d’étrangers et les anciennes populations, se termina, sous le roi Thoutmosis, par la conquête d’Avaris et par l’expulsion des Hyksôs, qui se répandirent alors sur. la Phénicie, Chanaan et la Syrie. L’émigration de la tribu juive,
DE L’HISTOIRE
qui était demeurée dans l’esclavage, se fit deux siècles plus tard ; et pendant qu’Érechthée et Danaüs, gagnant le nord , transplantaient à Eleusis les mystères égyptiens, Moïse proclama dans les mystères du Sinaï la loi de son peuple.
La doctrine mosaïque de Dieu : Je suis qui je suis, ferme toute issue aux discussions métaphysiques, et la sépare complètement des doctrines religieuses de l’Inde et de l’Egypte qui toujours ont cherché la solution du problème , mais ne l’ont trouvée que sur la voie de la négation; et cet autre précepte : « Vous prendrez donc bien garde à vos âmes, de peur qu’élevant vos yeux vers les cieux , et qu’ayant vu le soleil, la lune et les étoiles, toute l’armée des cieux, vous ne soyez portés à vous prosterner devant eux , et que vous ne serviez ces choses que l’Eternel, votre Dieu, a données en partage à tous les peuples qui sont sous tous les cieux (V, Moïse, c. vi, v. 19),» la sépare radicalement d’avec le polythéisme et le sabéisme, et anéantit d’un trait le symbolisme égyptien; enfin, la loi : « Je suis l’Éternel, ton Dieu; tu ne feras point d’images taillées, ni aucune ressemblance des choses qui sont là-haut dans les cieux , ni ici-bas sur la terre , ni dans les eaux sous la terre (II, Moïse, xx, 2 et 4), » proscrit toute idée d'art, détruit tout culte matériel des images et foudroie la religion chaldéenne de Baal ; mais par cela même que cette doctrine fut si peu faite pour ces siècles, elle souleva les haines des contemporains et produisit à l’intérieur cette lutte violente , destructive entre les penchants, les désirs et les concupiscences du peuple, qui voulait vivre et jouir du présent , et l’austérité de ses saints prophètes, hérauts précurseurs du christianisme. Comme la loi interdisait également la tristesse cl la gaieté, il ne restait à ces sages qu’à
caractériser la morale, et celle-là encore était tranchément distincte des idées des mages , par ces paroles de Jéhovah : « C’est moi qui fais la lumière et qui crée les ténèbres ; c’est de moi que viennent les maux et les biens (Isaïe, iv). » Et c’est avec la voix du tonnerre qu’ils ont prophétisé de Dieu ; leur œuvre est sans tache; elle est, comme le temple de Jérusalem, construite d’immenses blocs carrés; à l’intérieur elle est ornée d’un frais rideau de palmiers et de nuées de séraphins; dans le sanctuaire est déposée l’arche d’alliance, et la magnificence du Seigneur trône dans les ténèbres entre les chérubins (I).
Néanmoins, en remontant à l’origine des Hébreux, nous retrouverons la racine de Jéhovah dans Baal. Son nom El , Élohi est la même chose que Bel, pendant qu’Adonaï n’est autre qu’ Adonis, et le livre de Josué (ch. xxiv) reproche expressément aux Israélites que leurs pères ont servi d’autres dieux au delà de l’Euphrate. Ce ne fut que du temps d’Hénoch que l’on invoqua pour la première fois le nom du Tout-Puissant (I, Moïse, v); mais ni Abraham, ni Isaac, ni Jacob ne connurent le nom de Jéhovah ; il ne fut révélé qu’à Moïse qui en fit le dieu national des Hébreux (II, Moïse, xvi). Auparavant il apparaît comme créateur et destructeur du monde ancien, et comme fondateur d’un monde nouveau, revêtu du même caractère que Bel, demiourgos de Babel. Melchisédech, son prêtre, le proclame Dieu suprême, Seigneur du ciel et de la terre, tout à fait dans l'esprit des anciens Sabéens, qui déduisaient leur origine de Seth, père d’Énos (I, Moïse, xiv); sa parole arrive à Abraham dans un songe; elle tombe sur lui
(1) GOrres, t. II, p. 806-508.
comme un profond sommeil, comme une grande obscurité; et c’était comme un four fumant et comme un brandon de feu, qui montaient et descendaient (I , Moïse, xv). Hagar l’appelle le Dieu de la contemplation ; plus tard il s’annonce comme le juge de l’univers dans la destruction de Sodomc et de Gomorrhe (I, Moïse, xix); comme Dieu éternel, qui répand la rosée du ciel, et la fécondité de la terre, et l’abondance du blé et du vin. De plus, il est l’invisible témoin entre Laban et Jacob (I, Moïse, xxxi), et il lutte avec ce dernier dans le lieu nommé Phanuel {Ibid., xxxn), et Jacob lui dressa un autel, qu’il oignit d’huile ( Ib ., xxxiu) (1). Mais à Moïse il apparait dans le buisson ardent, et il accompagne son peuple dans la colonne de feu jusqu’au Sinaï, où il se révèle dans toute sa magnificence. « Et le troisième jour, au matin, il y eut des tonnerres, des éclairs et une grosse nuée sur la montagne, avec un son très-fort de cornet ; et le mont Sinaï était tout en fumée, parce que l’Éternel y était descendu dans le feu ; et sa fumée montait comme la fumée d’une fournaise , et toute la montagne tremblait fort (II, Moïse, xix, 16, 17, 18). Et comme le son du cornet se renforçait de plus en plus, Moïse parla, et Dieu lui répondit par une voix {Ibid., 19). Et le peuple s’avance, et il se tient au pied de la montagne , et il voit comment la montagne brûle jusqu’au ciel, et à côté il y avait des ténèbres, des nuages et de l’obscurité; et il entend le tonnerre et le son du cornet. Dieu lui parle; il entend ses paroles du milieu du feu, mais il n’aperçoit pas son visage. Dieu a fait retentir sa voix du haut des cieux pour instruire Israël , et il lui a montré son grand feu sur la terre, afin qu’il sache que Dieu est Dieu, et
(1) Gôrres, t. II. p. 509 et 510.