COU HS DE PHILOSOPHIE
nous l’avons Trouvé comme l’objet de la conscience, mais comme un objet matériel, comme la lumière visible. La lumière des Juifs, c’est Jéhovah, c’est l’unité pure. Dès ce moment une scission profonde, radicale, immense, éclate au milieu des foudres et des éclairs du Sinaï : il y a rupture entre le monde monothéiste et le monde polythéiste. L’esprit humain descend dans ses profondeurs, et remonte, hardi plongeur, avec le principe abstrait, immatériel de Dieu , esprit pur, esprit un , esprit infini , esprit universel , mais en dehors du monde. Quoique ce Dieu soit le créateur de tous les hommes et de tous les peuples , comme de toute la nature ; quoiqu’il soit la cause efficiente et absolue de toutes choses, il n’en est pas moins 'rai qil’il n’y a qu’un seul peuple qui le reconnaisse, comme, à son tour , il ne reconnaît , lui, qu’un seul peuple. Auprès de lui, tous les autres dieux sont faux; c’est pourquoi anathème et malédiction, trois fois anathème et malédiction sur eux. De là cette intolérance, ce fanatisme de sang et de mort qui caractérise le peuple juif. Dans cet état, l'esprit se détache immédiatement de la matière, et la nature n’est plus qu’extérieure, et n’a plus rien de divin. La nature ne crée rien, elle est créée; c’est Dieu qui est son seigneur et son créateur ; de là la position élevée, sublime de Dieu , à qui toute la nature sert d’ornement et de parure. Par suite de ce spiritualisme , la sensualité de l’Inde, de l’Égypte, de la Babylonie, de la Phénicie perd ses insolentes prérogatives. Il n’y a plus rien de vrai , plus rien de réel , si ce n’est l’esprit , l’immatériel : la pensée est libre par elle-même, la véritable moralité, le véritable droit commence.
Suivant les lois de la dérivation des mots hébraïques, le verbe est le principe d’où tout découle ; et voilà ce qui , dans
DK L'HISTOIRE.
cette langue, donne à l’expression un tour très-vif, plein «le chaleur et de vie; de là cette prose hébraïque si belle, si claire, et celte narration si limpide, si transparente, qui manquenl absolument aux Indiens.
Bien que les Hébreux fussent constitués tout d’abord en république, qu’ils conservassent même sous leurs rois l’administration indépendante des communes, on ne peut pas dire cependant qu’ils étaient réellement libres. Chez eux Dieu seul est libre, il pèse sur l’individu, il écrase l’individu. Quelle différence entre ce Jéhovah qui recule d’autant plus profondément dans les cieux qu’il veut mieux fouler aux pieds la terre, et ce Dieu de saint Jean, dans lequel nous résidons et qui réside en nous, parce qu’il nous a donné de son souffle ! Enfermée dans l’unité mystérieuse et terrible de son Dieu abstrait, et toute concentrée en elle-même, la Judée n’a jamais acquis la conscience de son individualité; et c’est encore là une des raisons pour lesquelles nous ne trouvons pas l’ombre de l’immortalité de l’àme dans la Bible, car chez les Hébreux la subjectivité n’existe encore ni en elle-même, ni pour elle-même. Mais si l’individu n’a pas de valeur par lui-même , la famille, en revanche, est toute substantielle ; car le culte de Jéhovah se rattache, par tous les liens à la famille, à la tribu. Aussi toute l’histoire de la Judée pivote, pour ainsi dire, autour de ses chefs, qui, à cété d’admirables traits de bonté, de magnanimité, d’héroïsme, commettent souvent des actions d’autant plus odieuses qu’elles sont ternies par des sortilèges et des tours de passe-passe qui rappellent les jongleries des prêtres égyptiens.
Cependant, l’idée d’un Dieu unique une fois introduite dans la vie privée et publique, force fut bien à l’humanité d’arriver, par cette voie, à une plus grande maturité des choses divines ,
et de faire germer la doctrine pure d’un Dieu créateur , conservateur et directeur de toutes choses, d’un père aimant également tous les hommes, que révéla le Christ et qu'il confirma par sa vie toute divine.
II me reste une considération, qui s’adresse moins au peuple hébreu lui-même et à son histoire, qu’au monument le plus antique de ses annales, et principalement aux vues historiques sur l’univers qu’on y trouve exposées : j’ai à montrer comment elles rentrent dans l’histoire universelle, et si elles sont ou non applicables à la philosophie de l’histoire. De même qu’il est aussi peu nécessaire que praticable de tenir, comme on l’a fait, la langue hébraïque pour la souche commune et la source première d’où toutes les autres langues de la terre sont dérivées, ainsi est-il tout aussi déraisonnable de faire reposer exclusivement l’histoire universelle du inonde sur la table mosaïque des peuples, comme on l’a souvent essayé, et comme aussi, du reste, on n’a pu le faire que d’une manière forcée. Bien qu’il soit difficile de trouver dans les annales primitives des autres peuples asiatiques des idées et des notions aussi profondes , aussi étendues, et surtout d’une aussi grande clarté historique, sur toutes les nations adjacentes et sur les autres contrées du globe, néanmoins on peut assigner et trouver à la révélation mosaïque un but tout autre que celui de servir de compendium à l’érudition historique.
Pris dans son ensemble, ce monument qu’on ne peut assez apprécier, était, on n’en saurait douter, exclusivement destiné au peuple juif, -et comme son code; déplus, Moïse prend un point de départ tout différent du nôtre. Pour nous, par exemple , la parenté du langage est le principal fondement de la parenté, et par suite, de la classification des différentes races
des peuples; et, suivant ce principe, le peuple hébreu serait classé avec la nation phénicienne, comme uni à elle par ce lien de consanguinité.
Dans Moïse, ces deux peuples se tiennent dans un éloignement bien marqué, divisés qu’ils étaient par une antipathie hostile, qui se reflète sur leur vie, sur leur foi et sur leurs sentiments. Sans doute l'histoire présente aussi certains moments où , par l’effet des déplacements et du mélange des peuples, qui se multiplient perpétuellement dans les annales du monde , la question de la descendance et de la parenté des différentes races subit des modifications essentielles , sans pouvoir toujours être ordonnée ou établie d’une manière suffisamment claire, simple et systématique. Il arrive souvent, et l’histoire a consigné ce fait plus d’une fois , qu’une race adopte une autre langue sans qu’elle disparaisse et se fonde pour cela tout entière dans le mélange , puisqu’elle porte et dans ses mœurs et dans son esprit des traces visibles de sa descendance originaire; et, par conséquent, le langage ne peut rien décider ici. Souvent aussi une race inférieure en nombre, empreint, d’une manière éclatante, son caractère national sur les mœurs et sur l’esprit de tout un peuple.
Il est surtout facile de suivre et de distinguer la descendance d’un peuple, là où la race s’est conservée pure, et où tout mariage et toute alliance avec les autres peuples étaient strictement défendus. Mais ceci a eu lieu chez bien peu de nations ; et là même où il y avait une loi portée à ce sujet, elle n’était pas partout scrupuleusement gardée, ni toujours observée, comme l’exemple du peuple hébreu le confirme par ses alliances souvent répétées, et cependant si sévèrement interdites avec les races phéniciennes. Les anciens législateurs at-
tachaient un liant prix à la descendance : de là les lois qui restreignaient le mariage pour la conserver pure : mais ils mettaient encore une plus haute importance à recueillir l’héritage paternel des mœurs antiques , de la constitution , des sentiments et de l'esprit propres à leur race; regardant cette fidelité comme l’unique moyen de préserver son caractère de toute altération et de lui fixer l’ordre et le rang qu’elle devait tenir parmi les autres races.
Chez Moïse, la chose capitale est la physionomie spirituelle des races, l’esprit qui les anime, la nature de leurs sentiments et de toutes leurs pensées, le fil de la tradition sainte à laquelle les différents pays participèrent; et c’est d’après ce point de vue qu’il faut juger son histoire. Le vaste pays du milieu de l’Asie occidentale, où était situé le véritable Éden , première demeure du premier homme, père de toutes les races, forme, selon l’exposition mosaïque, le point central du monde. La race si répandue de Japhet désigne et embrasse les peuples caucasiens du Nord, et tous ceux qui s’étendaient au delà dans la partie du globe que nous occupons , ainsi que dans l’Asie centrale : peuples d’une nature saine et vigoureuse, moins corrompus proportionnellement, et non totalement dénués de civilisation ; bien qu’ils ne fussent pas dans des communications aussi rapprochées et aussi immédiates avec la tradition sacrée que les peuples de la race de Sem, établis dans cette autre contrée centrale, berceau de l’humanité , et dont Moïse constate à la fois et la différence de caractère et les prérogatives plus relevées. Au midi, la race de Cham désigne et comprend l'Egypte dégénérée et instinctivement hostile à Dieu; contrée qui, dans le langage indigène, portait le nom de Chemi; et elle embrasse de plus toutes les autres
races africaines, adonnées spécialement à la magie noire.
Ce qui prouve encore que la table ou généalogie des peuples, d’après Moïse, était exclusivement destinée à son peuple et relative à son grand but national, c’est que, pendant qu’on ne peut, sans difficulté, trouver sur ce tableau certaines grandes nations extrêmement éloignées et reculées jusqu’au fond de l’Asie occidentale, unique lieu où il faille les chercher, ni les y classer sans faire violence à la vérité historique, il nous détaille, au contraire, les douze ou treize races particulières, sorties soit d’une branche du peuple arabe , l’allié du peuple juif, soitde la nation phénicienne, son ennemie déclarée. Envisagée sous l’unique point de vue historique qu’elle se propose , l’exposition mosaïque des différentes races des peuples de la terre est très-claire; et quoique l’application de certains noms demeure problématique, elle n’en est pas moins, dans son ensemble, fort intelligible; mais surtout elle contient un sens d’une grande profondeur historique (t).
(1) Voici ce qu’il y a à dire sur les races classées d’après la table de Moïse : « Les descendants de Hatn (Chain , c’est-à-dire réchauffe) , comme les membres inférieurs de l’humanité, tombèrent au dernier degré du fétichisme, du culte le plus grossier de la nature. Les descendants de Jepheth (Japet, c’est-à-dire celui qui se répand) qui désignent le principe aniiniquc dans l’homme universel, et sont par conséquent d’une nature plus noble, dirigèrent toute leur attention vers la vie réelle, la vie pratique, et furent sérieux , hardis , téméraires. Ils perdirent la profondeur du sens intime, et comme ils ne cherchaient , eux aussi , que la variété et l'activité de la vie extérieure , ils ne connurent également que la pluralité des forces divines, mais dans des formes supérieures à celles qu’avaient adoptées leurs frères. Les enfants de Sem (Schem , le nom , c’est-à-dire l’expression ou la désignation de l’humanité pure), qui sont les membres les plus distin-
gués de l’homme universel et représentent le principe spirituel, ne tombèrent pas, à beaucoup près, aussi profondément que leurs frères dans les aberrations du polythéisme , qui fut le culte des basses classes, tandis que le monothéisme resta constamment la religion privilégiée de la partie saine de ces tribus.