QUINZIÈME LEÇON
II mai 1840.
Suite de la leçon précédente. — Peuple indou et peuple juif. — Rien n’échappe aux commandements de Moïse. — Constitution des tribus.
— Isolement du peuple juif. — Influence des mœurs sur les lois civiles. — Le mariage , le divorce , le vengeur du sang. — Le signe d’institution du peuple juif fut la Pâque. — Le sabbat, l’année sabbatique et le jubilé. — Explication de la théocratie des Hébreux. — Samuel et la royauté juive. — Principales phases de l'histoire des Israélites. — Temps héroïques. — Époque de la civilisation sous David et Salomon. — Décadence. — Captivité de Babylone. — Hellénisation.
— Les Machabées. — Hérode. — Destruction de Jérusalem. — Ère nouvelle. — Rôle important joué par la Bible. — Chez peu de peuples l'histoire politique et religieuse s’est réfléchie dans la littérature d’une manière aussi frappante que chez les Juifs. — Esquisse rapide de l’histoire de cette littérature. — Grande influence des prophètes. — L’alliance nouvelle longtemps prédite par eux. — Mission de cette alliance. — Le vrai et le faux christianisme. — But réel de ces leçons.
Messieurs,
Les deux peuples les plus opposés de l’Orient, dit M. Ampère, sont les Indous et les Juifs; et il n’y a pas dans l’his-
toire de plus parfait contraste qu’entre les castes de Brahma et les tribus de Jéhovah (4).
D'une part, un peuple doux, contemplatif, porté à l’abstraction et à la rêverie, des esprits d’une subtilité raffinée, des imaginations d’une richesse surabondante, des corps faibles, des âmes sans courage; de l’autre, un peuple sombre, énergique, ne possédant qu’un petit nombre d’idées hautes, se nourrissant de quelques sentiments âpres et profonds, des âmes ardentes, un tempérament actif et guerrier. Là des castes enracinées au sol, et émanant comme tout le reste d’un principe immuable ; ici un peuple voyageur, portant au milieu de lui une loi qui se révèle librement, par l’inspiration, au génie des prophètes, et suscite pour son accomplissement le bras des capitaines. Au fond, les deux principes contraires, les deux pôles opposés de la pensée humaine : savoir, le panthéisme et le théisme, le Dieu monde et le Dieu vivant.
Cependant ces deux peuples appartiennent à l’Orient, et tous les deux ont cela de commun que, chez l’un comme chez l’autre, la loi commande aux mœurs, parce qu’elle est une loi religieuse, et même on peut dire que nul n’est allé plus loin que Moïse dans cette voie. On ne trouve guère de législateur qui se soit saisi plus énergiquement que lui de l’argile humaine pour la pétrir et la mouler. Comme nous l’avons vu, Moïse parlait au nom d’un Dieu terrible avec lequel il conversait parmi les tonnerres du Sinaï ; et, quand au sortir de ces redoutables entretiens, il apparaissait aux enfants d’Israël, il était à l’aise pour disposer de toutes leurs actions, pour ré-
(1) Je reproduis ici le précieux fragment de M. Ampère sur les Juifs. Voyez lier ur universelle, 2 e année, t. Il, p. lOô-IOK.
gler souverainement les existenees au nom de cette loi écrite sur la pierre par le doigt de Dieu.
Aussi rien n’échappe à ses commandements : dans quels détails n’entre-t-il pas touchant les sacrifices, les mariages, les aliments, les ablutions, les nécessités et les infirmités les plus abjectes de la nature humaine ! Pour séparer son peuple d’avec tous les autres peuples, il marque ses actions et ses coutumes mêmes indifférentes d’un sceau particulier. C’est comme une circoncision sociale, dont l’autre n’est que l’ombre. llfait plus, il réprime violemment les penchants dcce peuple, surtout le plus puissant de tous, ce penchant irrésistible à l’idolâtrie, contracté dans la terre d’Égypte, et entré dès lors si avant dans les mœurs d’Israël, qu’il fera succomber le plus sage de ses enfants ; Moïse ne cesse point de le combattre, il n’est point avare du fer et du sang. Mais la race juive n’est lias une race docile et souple à la discipline, c’est une race rebelle, intraitable; Moïse ne se lasse point, il frappe, il frappe sans cesse. El cependant, ce législateur armé de l’autorité de son Dieu terrible et de son génie indomptable a été lui-méme contraint d’obtempérer aux coutumes et aux mœurs établies de son temps ; il ne s’est pas dissimulé que celles de l’avenir modifieraient son œuvre : c’est ce qui est arrivé au delà de sa prévision, et nous sommes encore ramenés au même spectacle. Ici, comme aux Indes, nous allons voir la loi religieuse, ce roc antique dont la base se cache dans l’abime du temps, surgir de l’océan des mœurs et nous montrer des vestiges de cet océan, son berceau, comme une île, qui nait du sein des mers, en garde quelques dépouilles.
D’abord la tribu, ce premier élément du corps social tel que l’organisa Moïse, ne fut point constituée par lui. Elle avait
son fondement dans la famille, car elle n’était qu'une association de plusieurs familles descendant ou croyant descendre du même chef. Chacune de ces familles particulières formait une branche collatérale de la grande famille, qui était la tribu. Or, cette relation des individus est basée sur les mœurs patriarcales, qui furent les mœurs primitives des Hébreux. Ces mœurs avaient naturellement formé la tribu. Moïse la reçut d’elles, et en fit la base de la société qu’il instituait. Chacune de ces tribus était réellement une petite société qui se gouvernait par ses chefs de famille et ses vieillards, et qui se considérait comme entièrement libre à l'égard des autres. Moïse fit tout ce qu’il put pour les grouper en corps de nation : à chacune il marqua sa place et son rang, à plusieurs il assigna leur emploi ; il s’efforça de modeler l’unité du peuple juif sur l’unité de Jéhovah; mais, malgré tous ses efforts et même tous ses succès, la vie individuelle des tribus subsista, et après s’être à grand’ peine ralliées autour de David, elles brisèrent, sous son petit-fils, le lien passager qu’elles avaient accepté pour un jour.
Les anciennes mœurs des Hébreux étaient surtout pastorales, Moïse voulut les rendre surtout agricoles. Autour de lui erraient, dans le désert, des populations vagabondes, vivant de brigandages ; il voulut séparer fortement son peuple de l’errant Ismaël. En masse, il parvint à ce double but; il fixa sur le sol la tente de l’Hébreu, et l’y enchaîna par le lien de la propriété. Mais les mœurs primitives sont tenaces, les mœurs voisines sont contagieuses ; ne voit-on pas, sous les juges, de véritables hordes comme les hordes arabes? et quand le peuple de Dieu est arrivé dans la terre sainte, n’y a-t-il pas des tribus qui désirent de prendre le terrain voisin du désert pour
DE L’HJSTOIRE.
continuer la vie nomade? Mais voici qui est décisif, la loi mosaïque elle-même atteste l’existence d’un droit coutumier antérieur à elle, ou qu’elle ne veut ou n’ose pas toujours abolir. Jésus-Christ, en parlant du divorce, l’appelle une concession faite par Moïse à la dureté du cœur des Juifs; il y en a plusieurs autres du même genre.
Ainsi, l’on voit par le témoignage de Moïse lui-méme que cette obligation imposée au frère d’épouser la veuve de son frère mort sans enfants, qui choque nos idées et que repoussent nos lois; cette obligation qui, sans doute, par un progrès moral, tombait en désuétude aux Indes dès l’époque de Manou, existait 150 ans avant Moïse plus impérieuse encore que dans sa loi.
Ce n’est pas Moïse qui a institué le vengeur du sang, à qui le meurtre d’un parent confère le droit et impose le devoir d’attenter, par tous les moyens possibles, aux jours du meurtrier. Cette coutume est celle de la plupart des peuples primitifs. C’est le tair des Arabes, surtout en usage avant Mahomet. Il est évident qu’elle était de tout temps commune aux populations sémitiques. Rien n’est plus opposé à la discipline de la loi mosaïque que cette liberté de se faire justice par ses propres mains ; rien n’est plus attentatoire à la majesté du Dieu vengeur que de devancer son arrêt, et de substituer un bras périssable à son bras éternel. Cependant Moïse a laissé subsister cet usage. Il l’a trouvé trop profondément enraciné dans les mœurs nationales pour tenter de l’extirper. Nulle part il ne le sanctionne directement, par où l’on voit bien qu’il n’en est pas l'auteur; mais il s’en occupe comme d’une chose établie, pour le régulariser et le restreindre. Car là où cette
grande volonté est contrainte de plier devant la puissance in-
vincible des coutumes reçues, des loisquifontpartiedes mœurs, elle s’efforce du "moins de modifier ee qu'elle ne peut détruire. Ainsi, Moïse n’établit pas le divorce, mais il l’admet comme une institution existante, et il en tempère les inconvénients par une clause qui en prévient l’abus, il défend de reprendre la femme qu’on a quittée.
En outre, les lois de Moïse n’étaient pas entièrement immuables. Ainsi la loi de mort proclamée d’une manière absolue contre les Chananécns, dans le premier élan de l’horreur religieuse, fut mitigée sous les juges. Par suite du relâchement et de la corruption croissante des mœurs, l'on fut obligé d’augmenter avec le temps les amendes que Moïse avait fixées.
Le signe d’institution du peuple juif fut la pàque (II, Moïse, chap. xn ; Nombres, chap. ix , vers. 10-13; Deutéronome, ch. xvii.). D’un côté, cette fête distinguait les Juifs de toutes les autres nations, et d’un autre côté, elle unissait les Juifs entre eux et les faisait frères. II ne faut pas oublier qu’ils ont été la nation qui a pu à la fois émettre ce grand principe de sociabilité : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même, » et avoir en abomination tous les autres peuples. La fraternité des Juifs entre eux et leur distinction profonde des autres peuples, voilà les deux caractères de la législation politique de Moïse; et ils sont partout empreints dans la Bible. A cela il faut ajouter le sabbat, l’année sabbatique et le jubilé. Je vais expliquer ces points.
Peuple pasteur et agricole, les Juifs étaient dispersés dans un pays assez fertile, mais semé de lacs, de collines, de déserts et de terres arides, qui les isolaient les uns des autres comme des espèces d’oasis. Ils continuèrent ainsi, quoique fixés d’une manière stable, la vie nomade des patriarches.
DE L’HISTOIRE
Ils vivaient dans une sorte de demi-société, disséminés qu’ils étaient à cause de la culture des terres et du soin des troupeaux, dirigeant eux-mémes leurs femmes, leurs enfants, leur serviteurs et leurs esclaves. Il ne faut pas oublier qu’ils sortaient de la dernière caste du monde antique, et qu’ils eussent été incapables de se gouverner comme faisaient les castes supérieures, et de gouverner un peuple qu’ils auraient vaincu. Leur caractère et leur destinée se peignent bien dans cette extermination qu’ils firent des peuples de la Palestine. Des hommes sortis des castes supérieures du monde antique n’auraient pas anéanti les vaincus, mais les auraient asservis, en auraient fait des ilotes ou des Périœques, comme en Crète et à Sparte. Eux , ils ne surent qu’exterminer les habitants et occuper le pays. Ils restèrent donc travailleurs dans ce pays qu'ils avaient usurpé, et disséminés dans les villages et dans les champs, comme l’étaient les Laconiens, sujets des Spartiates, et les Périœques, sujets des Crétois. Mais l’individu et la famille étant ainsi abandonnés à eux-mêmes sans intervention sociale, il devait en résulter nécessairement l’inégalité et tous les maux qui l’accompagnent. Moïse le comprit, et y chercha un remède par une autre institution. Cette autreinstitution, c’est le jubilé sous ses trois formes de sabbat, d’année sabbatique et de jubilé proprement dit : ce qui complétait la pàque. Moïse semble avoir dit à son peuple : Vous êtes égaux, vous célébrerez tous en commun la pàque. C’est là le signe de votre fraternité, de votre égalité, de votre unité. Mais je sais que vos travaux demandent que chacun de vous soit livré à lui-même; vous êtes un peuple de pasteurs et d'agriculteurs. Les Egyptiens vous méprisaient comme
tels. Montrez-Icur que vous pouvez être un peuple aussi mo-
ral qu’eux. Ils vivent en commun dans des villes, classés en prêtres et en guerriers. Vous étiez chez eux de la dernière caste, qui vit individuellement, et même vous étiez au dernier rang de cette dernière caste. Soyez un peuple. L’Eternel vous a choisis. Or, vous ne serez un peuple que si vous pratiquez la sociabilité qui fait que les castes supérieures de l’Égypte sont un peuple. Travailleurs, et non guerriers et prêtres, vivez donc comme vit la dernière caste, dans la noncommunauté, dans l’individualisme, dans l’égoïsme, dans l’inégalité; mais tous les sept jours, tous les sept ans, et tous les sept fois sept ans, redevenez égaux. Rappelez-vous que vous avez été esclaves, que vous êtes de la caste inférieure. Vous êtes forcés de vivre encore de la vie de cette caste; mais ennoblissez cette vie en respectant parmi vous ceux qui seront le plus condamnés au travail. Le Seigneur vous donne six portions du temps pour l’inégalité; la septième est à lui, il la consacre à l’égalité. Vous serez inégaux six jours de la semaine, mais tous les sept jours, vous redeviendrez égaux, et la septième année le pauvre, comme le riche, jouira librement des bienfaits de Dieu. L’inégalité parmi vous sera portée à ce point qu’il y aura des hommes sans propriété, des Hébreux qui se vendront à leurs frères; et vous, qui avez été esclaves en Égypte, vous aurez des esclaves. Mais tous les sept fois sept ans, vous redeviendrez égaux, et cette fois l’égalité sera marquée davantage encore, car cette fois, la propriété retournera à ses anciens maîtres, les héritages seront refaits sur le pied de l’égalité, et l’Hébreu qui se sera vendu redeviendra libre (4).
(1) Voyez le savant article Égalité dans l 'Encyclopédie nouvelle, par M. Leroux.
Cependant, il s’est trouvé que cette loi agraire qui devait maintenir l’égalité de fortune entre tous les Juifs, pour que tous fussent égaux sous le niveau de Dieu, il s’est trouvé que cette loi était impraticable , et ses plus fidèles zélateurs se sont dispensés d’obéir à une injonction trop contraire aux sentiments et aux mœurs du peuple.
Pour les preuves que cette partie de la religion mosaïque n’a pas été longtemps, ou n’a jamais été en vigueur, on peut consulter Michaelis, qui le démontre avec la dernière évidence.
Si, en donnant le nom de théocratie à la constitution politique du peuple juif, nous avons suivi l’expression littérale et le sens primitif et direct du mot, qui n’exprime qu’une domination supérieure et divine, une conduite imprimée par l’action immédiate de Dieu, elle pouvait bien recevoir ce nom j mais la théocratie n’a jamais existé chez ce peuple, selon le sens qu’on y attache communément aujourd’hui, en entendant par là un régime et une domination sacerdotale.
Moïse même n’était pas plus pontife que roi ; et postérieurement à lui, tous ces hommes de brûlant désir, comme l’état intime de leur âme nous autorise à les appeler, ou encore tous ces hommes du désert qui, après s’ètre préparés dans la solitude et la retraite, devaient aussi, dans un double sens, diriger et conduire le peuple au milieu du désert; ces hommes, dis-je, n’étaient que les guides établis par Dieu, sans titre quelconque et sans autres insignes que le bâton du voyageur dans le désert, commandant et conduisant la nation par l’autorité immédiate de Dieu. Si l’un d’entre eux venait à prendre les armes, à se mettre à la tète d’une armée, cela n’arrivait qu’en passant; cl, en général, ils restent et demeurent les
prophètes de Dieu, les chefs immédiats du peuple, et rien de plus.
Le génie prophétique de Moïse avait compris que cette œuvre si forte de sa législation n’était pas à l'abri des vicissitudes humaines; et c’est un admirable passage du Deutéronome (xvu, 14 et suiv.) que celui où il pressent que son peuple pourra bien se lasser de n’obéir qu’à Dieu ; qu’un jour, malgré tout ce que le génie du grand homme aura fait pour lui conserver sa liberté en l’isolant des autres peuples, l’ennui de cette sainte liberté le prendra ; et que, dans sa faiblesse, séduit par l’exemple, il voudra un roi comme le reste des nations. Moïse se résigne à cette dégradation de son peuple et à cet abaissement de sa théocratie, et il prescrit ce qu'il faudra faire quand ce triste jour sera venu. Qu’exige-t-il? Si les Juifs veulent un roi, qu’ils le prennent, mais qu’ils le prennent parmi eux ; que ce roi ne soit pas un étranger. C’est ainsi qu’avec une profonde sagesse et une indépendance d’esprit supérieure, il fait la part de la contagion pour l’arrêter, et sauver du naufrage tout ce qu’il en peut sauver, la nationalité d’Israël. Aussi ne fut-ce pas sans peine, sans les plus invincibles répugnances, que plus tard Samuel céda aux irrésistibles sollicitations du peuple. Je demande si jamais la Montagne, dans toutes ses fureurs, a dit contre les rois quelque chose de plus fort que le prophète ; <■ Il leur dit donc : Voici comment vous traitera le roi qui régnera sur vous; il prendra vos fils, et il les mettra sur ses chariots et parmi ses gens de cheval, et ils courront devant son char; il les prendra aussi pour les établir gouverneurs sur des milliers, et gouverneurssur des cinquantaines, pour labourer ses champs, pour faire sa moisson, et les instruments de guerre, et tout
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l’attirail de ses chariots; il prendra aussi vos filles, pour en faire des parfumeuses, des cuisinières et des boulangères; il prendra aussi vos champs, vos vignes et vos bons oliviers, et il les donnera à ses serviteurs; il dimera ce que vous aurez semé et ce que vous aurez vendangé, et il le donnera à ses officiers et à ses serviteurs; il prendra vos serviteurs et vos servantes, et l’élite de vos jeunes gens, et vos ânes, et les emploiera à ses ouvrages ; il dimera vos troupeaux et vous serez ses esclaves (I, Samuel, vm, 11-18) (1). »
H suit de ce qui précède que si la loi de Moïse a agi énergiquement sur les mœurs des Hébreux, leurs mœurs ont sensiblement réagi sur sa loi.
Parcourons rapidement les principales phases de celte action et de cette réaction.
Il faut mettre en dehors de cette étude une portion de la loi qui s’est fondue avec les mœurs, qui est entrée dans le sang et dans la substance des Juifs, qui vit au sein de leurs tribus dispersées, et qui vivra autant qu’elles. Tel est ce symbole de l’agrégation au peuple de Dieu, la circoncision, qu’ils pratiquent comme au temps d’Abraham ; même certaines prescriptions qui semblent indifférentes subsistent : l’intervalle dans les fiançailles précédant le mariage est, par exemple, de dix mois comme avant la captivité de Babylone. On trouverait dans la vie habituelle des Juifs mille exemples de cette persistance avec laquelle ce peuple se cramponne au passé. Choisissons un trait saillant de sa physionomie morale, l’horreur de ce qui n’est pas lui, la loi de haïr le genre humain; cette loi est de Moïse. Le genre humain pour les Juifs, c’étaient les na-
(1) Voyez toujours Ampère, Revue citée, p. t06.
tions idolâtres, leurs oppresseurs d'Égypte, leurs ennemis de Chanaan. Il fallait les armer contre ce peuple d’une haine indomptable. Moïse sut planter cette haine si avant dans leurs âmes, qu’elle n’en est plus sortie, et qu’ils l’ont successivement étendue aux divers peuples qu’ils ont rencontrés; on la retrouve à toutes les époques de leur histoire : dans l’Ancien Testament, elle éclate à chaque page ; les temps modernes venus, elle s’aigrit encore par la persécution et l’opprobre.
Le Talmud permet au Juif de voler le chrétien , et si le chrétien est au bord du précipice, lui ordonne de l’y pousser.
Mais à part ce fond commun qui perce à toutes les époques de l’histoire des Juifs, on ne saurait nier que leurs mœurs et leur organisation politique n’aient considérablement changé depuis Abraham jusqu’à nos jours.
Les anciens Juifs se livraient peu au commerce. « Nous ne sommes pas, dit Josèphe ( Apolog . I), une nation commerçante; nous avons peu de relations avec les autres nations; nos villes ne sont pas sur le littoral de la mer. Nous habitons une contrée fertile, et nous en tirons d’heureux fruits par la culture et le travail. «
Les mœurs qui ont précédé la loi de Moïse étaient, nous l’avons vu, patriarcales, et quelque chose en subsista sous son empire. Les sacrificateurs et les lévites, qui ne furent pas compris dans le partage des terres, menaient toujours la vie pastorale, si chérie des patriarches, n’ayant d’autres biens que des troupeaux.
Moïse fit sa loi pour le désert ; seulement, guidé par un instinct merveilleux d’avenir, il se servit du désert pour discipliner son peuple et le préparer à la terre promise. Après lui, l’étal de guerre et de conquête a créé au sein d’Israël des
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mœurs violentes. C’est un temps tout héroïque et tout barbare que eelui de ces chefs guerriers qu’on appelait des juges. C’est le temps du fort Samson et du vaillant Gédéon. C’est le temps où Jahel enfonce un clou dans la tète de Sisara, où Jephté immole sa fille, où le lévite d’Éphraïm divise le corps de sa femme en douze parts, et en envoie une à chaque tribu d’Israël.
Les Hébreux ont le sol à gagner et à maintenir. De là, en partie, cette guerre acharnée et ces mœurs atroces. Ils ne sont pas encore complètement organisés en corps de nation ; mais quand le moment est venu, quand ils se sentent maîtres du terrain et assis sur le sol de la Judée, la civilisation, cette plante qui sort du sillon creusé par la main de l’homme, la civilisation commence à jeter ses racines au milieu d’eux. De nouvelles mœurs nécessitent cette nouvelle forme de gouvernement que la sagesse de Moïse avait prévue. Et si un chef guerrier convenait à Israël errant dans le désert comme une caravane, ou campé sur son nouveau territoire, Israël, établi d’une manière stable au sein de ses villes, au milieu de ses champs et de ses troupeaux, croit avoir besoin d’un roi. Les anciennes mœurs dont Samuel était l’interprète y répugnaient; mais les temps étaient changés, et lui-même fut contraint d’y céder. Sous Saül, c’est la guerre qui domine encore dans les mœurs juives. Sous David, les arts de la paix se développent, la poésie est sur le trône; les habitudes du luxe oriental commencent à entourer ce trône. David avait des eunuques. Salomon enfin s’environne d’une incroyable magnificence; bâtit, outre le temple, des palais, des jardins somptueux; couvre la mer de ses flottes; enrichit Jérusalem des trésors d’Ophir, et vit au sein de son sérail comme un
roi de Babylone. La monarchie théocratique des peuples orientaux du second âge de l’humanité succéda à la nomocratie si fine, si subtile de Moïse. C'en était trop; c’était trop s'écarter de la tradition et des vieilles mœurs. Qu’aurait dit Moïse, s’il eût vu cette mollesse au sein du peuple qu’il avait formé pour labourer, peupler et combattre? Tout l’esprit de sa législation était dirigé contre le commerce, le luxe, l’inégalité des fortunes qui en résulte. Aussi l’Etat qui avait cette législation pour base, ne put tenir contre l’influence des mœurs opposées à son principe. Les richesses et les femmes étrangères corrompirent cet homme d’un esprit trop étendu et de trop peu de foi; sage et voluptueux sceptique qui était destiné à terminer l’œuvre de Moïse et à préparer sa ruine, à bâtir le temple et à ébranler la loi. Du jour où Salomon tomba aux pieds des idoles, il prosterna avec lui la majesté d’Israël, qui ne s’en est jamais complètement relevée. Il se repentit; mais il était trop tard, son règne avait porté le coup, le principe mosaïque était vicié, et le lendemain de ce règne, l’unité juive, telle que Moïse l’avait faite, fut brisée. Et maintenant ce sera l’esclavage qui retrempera les Juifs; ce sera lui qui, courbant les tribus sous sa verge de fer, les réunira dans une même oppression et une commune douleur. Pour atteler ensemble Israël et Juda divisés par des haines de familles, le joug de Moïse n’avait pas suffi, il fallut le joug et la main pesante du vainqueur. A travers toutes ces vicissitudes, la loi a toujours été, au milieu du peuple, personnifiée dans les prophètes qui en sont l’expression vivante ; toujours ils ont averti leurs frères de corriger leurs mœurs dont la perdition a entraîné la perte de leur loi. Après la captivité, ce furent d’incroyables et touchants efforts pour retrouver cette ancienne loi, pour recon-
DE L’UISTOIRE.
slruire l’ancien peuple du Seigneur, pour se reprendre aux mœurs et aux traditions des aïeux ; mais bientôt le glaive d’Alexandre fendit les antiques ténèbres de l’Orient; et, rapide comme la lueur de ce glaive, un éclair du génie grec les traversa. La civilisation opiniâtre de la Judée fut bien vite entamée par cette civilisation pénétrante. Sous les successeurs d’Alexandre, les Juifs s’hellénisèrent, et leur loi se corrompit tous les jours davantage. Sous les Machabées , il y eut un retour prodigieux d’esprit national, et la Judée se crut revenue au temps des juges. Enfin, les Romains, devant qui tout devait tomber, parurent. Les Juifs choquèrent les maîtres du monde par l'obstination de leurs mœurs et l’indépendance de leur loi. Les Romains firent tout pour détourner les unes et fausser l’autre; l’Iduméen IJérodc les servit par ses intrigues : cependant les Juifs ne cédèrent pas, et malgré leur état misérable, malgré les sectes qui les divisaient, malgré les altérations profondes qu’avaient subies leurs croyances, leurs mœurs et leur constitution , ils résistèrent. On vit qu’il fallait en finir avec eux et les détruire. Cela même fut impossible. On brûla Jérusalem, on massacra des milliers d’hommes, de femmes, d’enfants ; on ne put tuer le peuple, il vit encore.
Jérusalem tombée, une nouvelle ère commença pou rie Juif, une ère d’exil et d’asservissement : celte condition malheureuse influa sur la loi ; tant qu’il avait été séparé des autres peuples, elle avait subsisté dans son intégrité; maintenant qu’il allait proscrit à travers le monde, elle perdit sa simplicité primitive; les mystères de la cabale et les subtilités des rabbins, en la surchargeant, la défigurèrent. Alors aussi les malheureux Juifs connurent et subirent d’autres lois sur lesquelles leurs mœurs n’avaient point de prise. Ce furent les
lois de leurs maîtres, les lois du pays qui leur vendait un précaire asile. Ces lois de l’oppresseur tirent partout l'immoralité du peuple opprimé, et si l’on peut reprocher aux Juifs du moyen âge des mœurs sordides, on doit dire que ce furent nos lois qui les condamnèrent à ce vice. Partout de leur état civil dépendirent et leur genre de vie et les mœurs qu’ils adoptèrent. Chez les Mores d’Espagne, où leur sort était assez doux, ils cultivèrent les lettres au point de négliger le commerce; mais dans les pays, comme la France et l’Angleterre, où on les persécuta presque toujours, ce fut pour eux une nécessité de se vouer à de moins nobles occupations, de se livrer à l’usure. En les excluant du droit commun, on leur interdisait la propriété territoriale qui a besoin de garantie, et ainsi la barbarie de la loi féodale les poussa vers un genre d'existence qui était tout à fait l’opposé de leurs mœurs antiques et de l’esprit de leur loi ; car ces mœurs étaient précisément ce qu’on ne pouvait souffrir chez les Juifs agricoles et guerriers, et l’intérêt de l’argent dont on les forçait à tirer leur seule richesse, l’intérêt de l’argent était proscrit par la loi de Moïse (I).
Chez aucun peuple l’histoire politique et religieuse ne s’est réfléchie d’une manière si frappante dans la littérature que chez le peuple juif.
Il importe donc de jeter un coup d’œil sur cette littérature.
Dans l’histoire du développement de l’intelligence humaine, en général, aucun livre n’a joué un rôle aussi important que la Bible ; aucun ouvrage ne peut lui être comparé ; nul ne mérite au mèmedegré de devenir l’objet d’uneétudeapprofondie.
(1) Ce brillant et consciencieux résume est encore (le M. Àmpvrr , Itevue citée, p. 107-109.
Iu’Iliade a été, pour la Grèce, à certaines époques, le code des traditions religieuses, morales et politiques du pays ; la Bible, depuis trente siècles, est plus que cela pour la nation juive, et elle est plus que cela, depuis dix-huit siècles, pour une grande portion du genre humain.
Peu avant la sanglante catastrophe qui détruisit Jérusalem, le christianisme avait pris naissance au sein de la Judée. D’abord, cette religion, loin de se séparer d’avec le judaïsme, adopta ses livres sacrés, sur lesquels il greffa la mission divine de Jésus. Le christianisme répandit ces livres dans toutes les nations qui l’embrassèrent, et ils exercèrent, selon l’usage ou l’abus qu’on en faisait, une action salutaire ou funeste sur la marche des siècles. Le principe de l'unité de Dieu, les notions populaires de la Bible sur l’âge et la création du monde, sur l’origine du bien et du mal, la pureté de sa morale; tel fut le bon côté de la propagation de l’Écriture sainte, qui laissa bien loin derrière elle les Kings , les Védas et le Zend- Avesta.
Mais, d’une autre part, on ne saurait méconnaître que les fausses interprétations qu’on a données de ces livres n’aient été souverainement préjudiciables au progrès de l’esprit humain. Que d’absurdes cosmogonies n’a-t-on pas voulu déduire de cette Genèse de Moïse, si simple et si sublime? Que de dures leçons, que d’hypothèses peu satisfaisantes n’a-t-on pas tirées de cette fameuse histoire de la pomme et du serpent? Pendant des siècles, les quarante jours du déluge- ont été le clou immuable auquel les naturalistes se croyaient forcés d’attacher toutes leurs inventions, de même que les historiens du genre humain liaient tous les peuples de la terre au peuple de Dieu et à la fantasmagorie d’un des prophètes sur les
quatre monarchies. On a mutilé tant d’histoires pour les expliquer par un nom hébraïque; on a écourté tout le système planétaire pour l’adapter au Sol, sta! de Josué. Sous le rapport politique et moral, l’Écriture juive a plus d’une fois mis des chaînes aux ailes du temps et de l’esprit; l’intolérance des Hébreux fut proposée comme modèle aux chrétiens, et des textes du Vieux Testament servirent à changer en une religion de l’État la religion si libre, si indépendante du Christ. De même les cérémonies religieuses des Hébreux ont été d’un mauvais précédent pour les nations chrétiennes, qu’elles ont ravalées quelquefois jusqu’à l’idiotisme oriental. On peut dire que les lois de Moïse semblent avoir conspiré, avec les lois de Rome, pour paralyser les nations modernes dans le développement naturel de leurs institutions natives.
V C’est la Genèse qui ouvre celte grande composition de la
Bible; elle raconte* avec simplicité, avec clarté, sans fable, sans mystère, l’origine du monde et celle du genre humain, les mœurs et les erreurs des premiers hommes, celles du peuple de Dieu, les destinées de ses patriarches, leur entrée et leur existence en Égypte. L 'Exode décrit l’oppression dans laquelle leurs descendants, oublieux du passé, gémirent sous les Pharaons ; leur sortie de cette terre d’esclavage sous la conduite de Moïse; leurs migrations au désert, la loi divine, les institutions religieuses, morales et politiques qu’ils reçurent de Jéhovah sur le Sinaï. Le Lévitique donne le complément de cette grande loi, de ces puissantes institutions, de toute cette théocratie qui fut en Judée plus nette, plus franche et plus complète qu’en aucun pays ancien, et dont le culte, le sacerdoce et le pouvoir disciplinaire sont empreints d’un cachet si sublime. Les Nombres peignent le séjour au désert de la nou-
DE L’HISTOIRE
velle nation, la lutte qui éclata dans son sein entre la démocratie et la théocratie; le triomphe toujours contesté de la dernière et les débuts de la conquête du pays promis. Le Deutéronome nous montre Moïse prêt à quitter le monde, résumant et complétant son œuvre, désignant son successeur et jetant un premier et dernier regard sur la terre sainte que son pied ne foulera pas. La conquête de la Palestine et son partage entre les tribus d’Israël sont l’objet du livre de Josué. Celui des Juges, incohérent, diffus, triste et sombre comme l’anarchie qui, après Josué, divisa les conquérants, peint les défaites qu’ils essuyèrent, dans leur désunion, de la part des peuples de Chanaan, les grands hommes qui s'élevèrent parmi les Hébreux, et les victoires que Jéhovah accorda à leur repentir. Les livres de Samuel contiennent l’histoire de son sacerdoce et de sa judicature et celle de la royauté de Saiil et de David, mise en face de la théocratie par son intermédiaire. Les livres des Rois, continuant jusqu’aux temps de l’exil l’histoire de cette royauté tantôt alliée, tantôt ennemie de l’ancienne théocratie que représentent désormais des prophètes et des prêtres, retracent l’une des époques les plus remarquables du judaïsme, les folies de la royauté sous lloboam, la défection des dix tribus d’Israël, le parallèle des exploits et des fautes des deux dynasties qui gouvernent les royaumes de Juda et d’Israël. Les Paralipomènes ou Chroniques complètent ces renseignements. Le livre de Ruth est un tableau de mœurs d’une grâce inimitable. Après le régne de David, de Salomon, de quelques-uns de leurs successeurs, l’état d’abaissement où tomba la nation, son exil et sa captivité inspirèrent peu les historiens. Mais Esra(Esdras) et Néhémie recommencent ses annales publiques et racontent avec bonheur les joies et les
travaux du retour en Judée, la réparation des murs de Jérusalem, le rétablissement de toutes les institutions politiques et religieuses. Aux temps de l’exil et à ses peines appartient Ykutoire d’Esther, de cette belle et pieuse Juive dont les grâces pudiques amenèrent une heureuse révolution de palais; elle forme la clôture des livres historiques proprement dits. Le tableau qu’ils tracent est complet ; il n’est point de peuple de l’antiquité, quelque célèbre qu’il soit, dont les annales aient ce successif développement; et il n’est aucune nation sur la terre dont l’histoire présente d’une manière aussi grave, aussi instructive, les voies et les leçons de la Providence, telle que les Hébreux l’avaient comprise.
Parmi les livres didactiques, nous distinguons un traité du mal et de la Providence intitulé Job, qui offre, dans le tableau de la vie et des infortunes de ce personnage, sous les formes du dialogue et du drame, toute une théodicée, et entre autres, cette leçon mosaïque que, sur le gouvernement du monde et les destinées de l’homme, il ne nous appartient pas de proclamer une théorie ; que la marche des choses terrestres doit, au contraire, nous convaincre au même degré de la profondeur de notre ignorance et de la nécessité de notre résignation, puisque le bonheur peut sourire au méchant, comme pour l’avertir ou pour le confondre, et que le malheur, à titre d’épreuve, peut atteindre le vertueux lui-mème.
Si le ton de ces leçons est grave, celui des livres prophétiques est plus solennel.
Messieurs, lorsque l’insatiable désir des Hébreux d’avoir un roi, à l’imitation des nations païennes; lorsque ce désir, que les vues plus élevées de l’Écriture représentent comme le désordre coupable d’un esprit uniquement tourné vers les choses de la
DK L'HISTOIRE.
terre, fut enfin satisfait et accompli, alors les héritiers de ces hommes divins apparaissent comme des êtres à part, investis contre le pouvoir politique d’un caractère d’opposition prophétique , qu’on ne retrouve qu’en eux , caractère parfaitement juste et légitime. Et alors que certains d’entre eux , comme Élie , par exemple , en vertu d’une puissance supérieure , disposaient de la vie et de la mort , nous ne devons point être surpris que les autres hommes se missent à leur suite , que le peuple se prosternât devant eux, et que les rois consentissent à entendre leurs avertissements, tout en ne déféranl pas toujours à leurs conseils.
Les prophètes ont à la fois une œuvre morale et une œuvre politique à accomplir : ils doivent arrêter le peuple sur le penchant de sa ruine, l’arracher en même temps à la corruption des mœurs et aux aberrations de l’intelligence, le ramener à la pureté de ses institutions et de ses croyances (V, Moïse, xviii, 15, 18). L’histoire du genre humain n’ôfîrc plus ailleurs rien d'analogue à cette mission. Elle nous fait connaître d’autres nations qui trahissent leurs lois, foulent aux pieds leurs institutions et désertent leurs mœurs ; elle nous montre aussi des écrivains qui signalent ces désordres, des orateurs qui les censurent avec autorité, des législateurs qui essaient de combattre le mal par leurs règlements : elle ne nous présente nulle part ailleurs des hommes pareils à ces prophètes qui , au nom de la Providence elle-même, parlent avec le même ascendant aux rois et aux peuples; présagent avec la même assurance une ruine commune aux uns et aux autres; et, dans celte mission périlleuse, se succèdent avec le même courage pendant plusieurs siècles. Pour relever cette théocratie dont le rêle est tout
moral , tout providentiel , et qui n’est partout que le germe
COORS DE PHILOSOPHIE
d’un autre empire, que le commencement d’une révolution supérieure, les prophètes remplissent un sacerdoce d’un nouveau genre. Ils sont les interprètes directs de Jéhovah, les oracles du peuple, des prêtres et des rois. Ils sont surtout les précurseurs de ce Christ dont le sceptre gouvernera le monde. Ils ne sont pourtant rien en eux-mèmes : ils parlent quand Jéhovah leur ordonne de parler; ils disent ce qu’il leur inspire; ils gardent le silence et vivent dans la retraite quand l’esprit de Dieu ne les agite pas. Quand ils parlent , leur mission est double : ils doivent ramener aux lois anciennes et annoncer une loi nouvelle. De là leur langage symbolique, voilant quelquefois un avenir qui est aussi voilé à leurs propres regards; mais proscrivant toujours, avec la même netteté et la même énergie, la mollesse et l’idolâtrie, adultère moral chez le peuple de Dieu. Leur ton souvent poétique, leur voix toujours hardie, quelquefois vulgaire, souvent sublime, ne craint jamais de blesser : c’est la voix de Jéhovah , celle d’un père qui a droit de vie et de mort, celle d’un époux tendre, mais irrité, qui s’est allié une nation comme une épouse, pour en faire le type et le moyen de salut de toutes les autres.
Le premier de ces missionnaires, qui sont au même degré les panégyristes du passé, les interprètes de l’avenir et les censeurs du présent, Isaïe, se leva au ix' siècle avant notre ère et prophétisa sous quatre rois; Isaïe, dont le séraphin a touché les lèvres avec des charbons ardents, et qui verse un feu dévorant dans le cœur de son peuple ; Isaïe, dont le front est d’airain et la nuque une veine de fer; Isaïe, qui crie malheur, malheur sur Israël, alin qu’elle vide jusqu’à la lie la coupe de la colère du Seigneur, dont le glaive est ivre de sang dans les cieux, afin que la malédiction
I)E L’HISTOIRE
abîme la terre maudite; qu’elle ne soit plus habitée que par des hérissons, des autruches, des dragons et des farfadets; que la ville de Sion ne soit plus qu'un monceau de ruines; que sa citadelle soit pliée comme une lettre ; que toute son armée se fane comme une feuille à la vigne. Puis il jette ses anathèmes sur Babel afin qu’après toutes ces destructions, elle soit anéantie à son tour ; que Cyrus arrive , Cyrus excité par le Seigneur, Cyrus le fléau aigu du Seigneur, qui écrase les montagnes et pulvérise les collines , à qui Jéhovah a livré les païens et les rois , pour qu’il porte malheur à l’Égypte et à l’Éthiopie, à Séba et à Tyr, et rebâtisse à neuf la ville du Seigneur, et humilie Babel en face de ses astrologues, jusqu’à ce qu’elle arrache ses tresses, ôte ses chaussures, dépouille ses vêtements, et que sa honte soit à découvert et qu’elle entre, cette fille luxurieuse des Chaldéens, dans les ténèbres, où elle ne se fera plus appeler la souveraine des empires. Puis le prophète voit des images douces et joyeuses, comment le Seigneur veut cicatriser les plaies de son peuple; comment les champs refleuriront semblables à des lis ; comment toutes les vallées seront exhaussées et toutes les montagnes abaissées, pour que désormais on n’entende plus ni pleurs, ni naissance précoce, ni mort prématurée; comment il donne à son peuple de l’or au lieu d’airain, de l’argent au lieu de fer; comment il veut construire un temple aux vitraux de cristal, aux portes de rubis, au parvis de saphirs, où tous les peuples viendront porter leurs offrandes à Dieu, un, éternel, universel.
Le second de ces missionnaires fut Jérémie, que Dieu avait créé prophète dans le sein de sa mère , et qui vécut jusqu’à la chute du royaume de Juda. D’abord doux, insinuant, persuasif, il consacre vingt-trois années à donner des avertisse-
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