III. — De l'association des idées
1. Non seulement les idées de notre intelligence peuvent être combinées par nous de manière à former des produits nouveaux, de Yidéal, ce qui est le propre de l'imagination, mais elles ont cela de particulier que lorsqu'au moment de leur acquisition elles présentent entre elles un certain ordre, et forment ainsi un composé, un tout dont les parties sont juxtaposées, la mémoire, en reproduisant Tune des parties de ce tout, ramène avec elle toutes les autres. C'est là ce qu'on appelle l'assocm^ion des idées. Vous êtes témoin d'un événement ; dans cet événement figurent certains actes, certaines circonstances, certains lieux, certains personnages. Si plus tard l'un de ces éléments se représente à vous isolé, vous vous souviendrez des autres et de l'événement tout entier.
2. Cette liaison est d'autant plus forte que le même ordre se reproduit plus souvent. C'est par cette propriété particulière, qu'on nomme association des idées, que l'intelligence forme une sorte de continuité et qu'aucun de ses éléments ne reste isolé. De là l'enchainement des souvenirs, des pensées, leur suite, la faculté de méditer, de conserver, d'improviser ; sans l'association des idées nous ne pourrions pas même lire, et par conséquent l'intelligence serait, malgré les efforts continuels de l'attention et de la mémoire, dans un état perpétuel d'enfance.
3. L'association qui se forme entre les idées, se forme aussi entre les impressions et les sensations, entre les efforts musculaires et les mouvements.
4. Plus le cerveau est jeune, plus les impressions s'y forment et s'y associent avec facilité : de là les habitudes organiques. La volonté peut intervenir avec force dans ces
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associations d'abord fortuites, et par la répétition persévérante des mêmes efforts musculaires et des mêmes mouvements, produire d'incroyables résultats de souplesse, de dextérité et de volubilité. Ces qualités, qui dans certaines industries, n'aboutissent qu'à des tours de force, surprenants, mais peu estimal3les, peuvent, dans les arts plus relevés, rendre de grands services à la pensée.
5. L'association s'étend des impressions aux idées, des idées aux sentiments et des sentiments aux actes. Elle donne à l'esprit, après les habitudes organiques, les habitudes intellectuelles ou de pensée, les habitudes morales ou de conduite. Ces habitudes se forment ou instinctivement ou avec le secours de la volonté; un des points les plus importants de l'éducation est de régler leur formation : car le caractère de l'habitude est de dominer l'âme. Si donc, dans les premières années, on a fréquemment lié les idées avec justesse, on conservera toute sa vie l'esprit judicieux, le contraire arrivera dans la supposition contraire. Si on s'est exercé longtemps à certaines vertus, au travail, à la tempérance, à la piété, on sera plus tard vertueux, pour ainsi dire sans effort, tandis que dans le cas contraire on restera vicieux, en quelque sorte malgré soi. On voit très fréquemment des préjugés ridicules tenir contre des convictions positives, et des vices, dont on se condamne soimême et que l'on essaie de combattre, résister à toutes les résolutions.
6. L'association des idées sert à expliquer beaucoup de phénomènes intéressants : — Valiénation, qui consiste sou^ Vent dans une association d'idées involontaire et permanente ; — Véloquencê, dont le secret est souvent d'éveiller par un mot tout un ensemble d'idées et de sentiments ; mot qui peut être tout-puissant sur les uns, et sans la moindre efficacité sur les autres, qui a pu être sublime pour
les grecs qui l'ont entendu, et demeurer insignifiant pour nous qui le lisons ; — la faiblesse des esprits vulgaires, en qui peu d'idées sont éveillées, parce que peu d'idées y ont été liées par le travail intellectuel, ne l'ont été que par le hasard et dans l'ordre étroit des perceptions; — la nature du langage, qui consiste dans la liaison naturelle ou conventionnelle d'une sensation à une idée, et qui par conséquent, à proprement parler, n'exprime pas les idées, mais les réveille.
QUESTIONNAIRE
De la méthode.
î. Quels sont les points de vue sous lesquels il reste à envisager l'intelligence ?