RÈGLES DE L*AUTORITÉ
10. Celle-ci n'arrive aux faits passés que par les histoires écrites, les monuments, les médailles, etc. Ce sont là ses témoins. Ces témoins doivent être véraces, et nous venons de voir qu'ils le sont nécessairement pour les grands faits matériels.
11. De plus, les livres historiques doivent être authentiques et intègres. L'authenticité et l'intégrité des ouvrages s*établissent par le témoignage des auteurs contemporains, par la comparaison des ouvrages avec la tradition orale et monumentale, par celle des manuscrits, des éditions, par l'étude des caractères intrinsèques, c'est-à-dire du génie de la langue et des éléments matériels du langage.
m. — Règles de l'autorité^
1. A quelles conditions pouvons-nous nous en rapporter avec certitude à l'enseignement d'autrui? ou à quelles conditions cet enseignement peut-il être regardé comme l'expression indubitable de la vérité?
2. La première condition qui doit être remplie par celui qui, de vive voix ou par écrit., enseigne, dogmatise, c'est d'avoir examiné les choses dont il parle, et cela par l'espèce d'examen qui leur convient. Je n'interrogerai point un littérateur sur les mathématiques, ni un philosophe sur l'agriculture. Les hommes qui s'occupent d'un certain ordre de vérités théoriques ou pratiques, sont nommés des hommes spéciaux. Un homme spécial a le droit de parler sur les objets de sa spécialité, depuis l'artisan qui traite de son état jusqu'aux hommes de génie instruisant avec éclat leurs contemporains et la postérité.
3. Quelquefois l'autorité d'un homme spécial est une autorité suffisante. S'il parle d'une manière où l'examen ait été pour lui chose facile, et où il soit certain qu'il Tait fait,
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il mérite confiance complète. Mais voilà ce qui est précisément bien rare, surtout dans les sciences noologiques, oii la méthode est encore incertaine en beaucoup de points et où l'imagination et quelquefois la passion ont une plus grande part que l'examen.
4. Toutes les fois qu'un homme traite de choses où il n'est pas évident qu'il ait pu examiner, ni qu'il l'ait fait, ce qu'il dit exprime non pas une vérité, mais une opinion. Plus l'objet de cette opinion se rapproche du cercle de Texpérience et des vérités établies, plus elle présuppose l'examen; et d'autre part plus son auteur parait avoir en effet procédé par l'étude impartiale, plus cette opinion acquiert de crédit. Et c'est pourquoi nul homme n'expose son opinion sans l'étayer de considérations qui prouvent l'examen, et sans s'efforcer de lui donner une forme scientifique à laquelle l'examen serve en effet de base. Les qualités morales, telles que l'impartialité, le travail, la persévérance, sont de nouvelles garanties qu'on cherche en lui et qui ajoutent au poids de son opinion.
5. En somme, il arrive rarement que, dans l'ordre scientifique, un homme seul fasse immédiatement pleine et entière autorité. Les vérités scientifiques indubitables ne le sont en général que lorsqu'elles réunissent les caractères suivants :
4° Que la matière soit évidemment à portée de l'examen des hommes spéciaux, c'est-à-dire qu'elle soit de leur compétence ;
2° Qu'il y ait eu en effet examen de la part des hommes spéciaux, sur une étendue de pays, et pendant une durée de temps évidemment suffisantes à cet examen et au contrôle mutuel de leurs assertions ;
3« Qu'enfin il y ait accord général entre ces hommes spéciaux, et que leurs assertions soient exposées avec les
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preuves qui leur conviennent, sans que ces preuves soient combattues par des hommes spéciaux eux-mêmes.
6. Toute proposition scientifique qui réunit ces caractères est indubitable même aux yeux de ceux qui l'acceptent sur l'autorité des hommes spéciaux. J'ai raison, par exemple, de croire à ce que m'enseignent les chimistes quand il s'agit d'inductions qui ont pu être précédées de l'observation, quand je sais que ces observations ont été faites, et quand je vois ces hommes spéciaux d'accord sur ces inductions; alors mon motif de croyance est si solide qu'il n'est aucunement nécessaire que j'aie fait moi-même les expériences ni que j'y aie réussi. Je pourrais même ne pas comprendre le sens de la proposition scientifique qui présente ces caractères; en la répétant avec assurance, je suis et je demeure dans le vrai, incompris, mais indubitable.
7. Au contraire, pourquoi cette proposition : la république en France est préférable à la monarchie^ est-elle pour moi une proposition douteuse, et que je n'admets pas à d'autre titre qu'à celui d'opinion? C'est qu'en premier lieu la masse de ceux qui parlent sur ce sujet sont loin d'être des hommes spéciaux, et que les hommes spéciaux sont difficiles à reconnaître en pareille matière: et qu'en second lieu ceux qui sont regardés comme tels ne sont nullement unanimes ni sur la solution, ni sur les considérations qui la précèdent.