LES RAMENER A UN SEUL? — QUELLE EST LEUR IMPORTANCE
1. Des quatre éléments dont se compose le phénomène de la volonté, se posséder, délibérer, se résoudre, exécuter, les deux premiers sont les conditions du troisième, et le quatrième en est la suite obligée. Vexécution ou Vaction n'est le fait de notre volonté que parce qu'elle dérive nécessairement de nos clétermi nations. Souvent la détermination n'entraîne point l'action immédiate; souvent aussi l'action dérive de la puissance vitale et des lois organiques ou de l'activité spontanée, et non de notre volonté. Ce qu'on appelle motifs de nos actions signifie donc en réalité motifs de nos déterminations.
2. Les motifs de nos déterminations peuvent être distingués ainsi qu'il suit : 1° les sensations et les instincts; 2» les sentiments ; 3° l'intérêt bien entendu ; 4« le bien en soi.
3. Les sensations, suivant qu'elles sont agréables ou pénibles, nous sollicitent à nous porter au devant des objets qui les procurent ou à les fuir. Le plaisir ou la douleur, signes des besoins de la vie physique, sont des aiguillons, des stimulants de notre activité.
4. Les instincts sont des motifs d'action qui se combinent avec notre activité spirituelle, l'entraînent, ou au contraire
sont retenus et modifiés par elle. Les plus remarquables de nos instincts sont ceux que l'on a désignés sous le nom particulier d'appétits (qui ad petunt) . Les appétits ont directement pour objet la conservation de l'individu par la nutrition, et celle de l'espèce par la génération; et ce sont les seuls instincts que la volonté soit appelée à régler et quelquefois à combattre, et dont par conséquent on ait à s'occuper en morale.
5. Le plaisir et la douleur, les besoins, les instincts et les appétits ont pour caractères : 1° d'être périodiques et non pas continus; 2° d'être communs à l'homme et à l'animal, mais avec cette différence que dans l'animal ils ne se trouvent point associés à un principe spirituel capable de délibération et de détermination, et par suite de résistance. — Dans l'animal, ils sont donc impérieux; dans l'homme plusieurs ne le sont pas; dans l'animal ils forment loi, dans l'homme aussi; mais en lui cette loi doit être subordonnée à la loi supérieure de la raison.
6. Les sentiments sont, dans l'ordre moral, l'équivalent des instincts vitaux, c'est-à-dire qu'ils consistent en certains mouvements naturels de notre activité, certaines appétences de l'âme. On peut les distinguer en désirs et en affections, qui tous ont leur racine dans ce que nous avons appelé d'une manière absolue le désir.
7. Les principaux désirs sont : i° le désir de la connaissance, principe de la curiosité et des recherches scientifiques; ^° le désir de la société, principe de la sociabilité; 3° le désir de l'estime, principe de la gloire et de l'opprobre, de l'honneur et de la honte; 4° le dé-irdu pouvoir, principe de l'ambiiion; 5" le désir de la supériosité, principe de l'émulation, quelquefois de la jalousie ; 6« le désir de la possession, principe de l'esprit industriel, commercial, etc., quelquefois de l'accumulation et de l'avarice.
8. Les affections ne sont que les applications diverses du pouvoir d'aimer ou de celui de haïr qui en est la négation. On peut les classer, ainsi que nous l'avons déjà fait, en trois genres : l'amour de soi, l'amour de ses semblables, l'amour des choses impersonnelles, le vrai, le bien, le beau, et de Dieu qui en est la substance et le centre (1), etc.
9. Les affections, en se dépravant, forment ce qu'on nomme les affections vicieuses et les inclinations perverses^
10. Les désirs et les affections ont avec les besoins et les appétits cette différence essentielle : 1° qu'ils ne sont point périodiques, mais continus; 2° qu'ils tiennent à notre nature spirituelle et non pas à notre organisation.
11. Cependant, à cause de notre double nature, les sentiments ne sont pas sans liaison avec l'organisation, la sensibilité nerveuse et la puissance vitale. L'état de santé et de maladie influe sur nos sentiments et en subit aussi l'influence. Chaque sentiment énergique trouve à se manifester de quelque manière, non seulement à la surface du corps, mais dans les profondeurs de l'organisme. Il résulte aussi de là que les sentiments, bien que continus, ne peuvent être satisfaits que d'une manière périodique et intermittente, et semblent s'affaiblir aussitôt après une manifestalion plus vive.
iâ. Les motifs des deux espèces qui viennent d*être décrites ont pour caractère commun d'être primitivement spontanés (2) ou instinctifs, c'est-à-dire qu'ils tendent à
(1) On pourrait donner à cette éoiimération plus de développement., et subdiviser ces trois principaux rameaux du pouvoir d'aimer; mais ces points secondaires ne sont pas indispensables. Nous ne nous sommes pas arrêté non plus à faire voir comment des sentiments tels que le respect, la vénéralion, la confiance, la crainte, la colère, le dépit, l'espérance, le désespoir, etc., rentrent dans la faculté générale d'aimer. C'est là cbose facile à laquelle chacun peut s'exercer.
(2) Jouffroy confond ces deux classes en une. Le nom 'de m.otifs instinctifs
nous faire agir sans délibération. Il en est autrement des suivants qui dérivent de l'intelligence et de la raison.
13. Chaque motif spontané nous excite vers un certain but qui constitue la fin particulière de ce motif. Mais audelà de ces fins particulières, nous concevons une fin unique qui est notre bien réel et qui doit résulter de la coordination des penchants primitifs. La fin de chaque penchant constitue le bien de ce penchant, un bien apparent, sensible, et non pas notre véritable bien; il peut même arriver que le bien du penchant soit en contradiction avec notre bien réel. Il faut donc, par l'appréciation des motifs spontanés, déterminer quelle est la part qu'il convient d'accorder à chacun d'eux dans nos déterminations, pour que la satisfaction que nous leur accordons concoure sans cesse vers la fin commune qui est notre bien réel, et ne la contredise jamais. Cette appréciation est une œuvre de l'intelligence et forme ce qu'on appelle ïintérêt bien entendu.
14. Au-delà du bien de chaque individu, qui n'est encore qu'un bien partiel, nous concevons la fin de toutes choses, le but de la création, qui constitue non plus simplement le bien réel de tel ou tel être isolé, mais le bien dans sa plus grande réalité, le bien absolu, le bien en soi. Comme le bien de chaque penchant primitif doit être subordonné au bien réel des individus, de même le bien de chaque individu doit être subordonné au bien en soi. Lorsque les déterminations sont réglées d'après ce motif, elles ont pour caractère ce qu'on appelle le bien moral.