‹ Cours de philosophie élémentaireChapitre 176 sur 271 · DU MÉRITE ET DU DÉMÉRITE · texte numérisé non relu

DU MÉRITE ET DU DÉMÉRITE

5. Mais de ce que nous ne pouvons jamais apprécier avec une entière exactitude ni la valeur morale des autres hommes, ni même la nôtre propre, il ne s'ensuit ni que cette valeur ne soit bien déterminée en soi et dans le rapport de nos bonnes et de nos mauvaises actions, ni que nous ne soyons pas capables d'une évaluation approximative des actions humaines dans une foule de cas où nous connaissons les éléments de ces actions.

6. Il ne faut point confondre le jugement que nous portons sur la valeur des actes et le mérite ou le démérite des agents, avec le sentiment agréable ou désagréable qui accompagne ce jugement, c'est-à-dire la jouissance ou la peine que nous éprouvons à être témoins du bien et du mal, la sympathie ou l'antipathie que nous ressentons pour leur auteur. Le premier fait, c'est-à-dire le jugement, appartient à la raison et à l'intelligence; le second, c'est-à-dire le sentiment, appartient à la sensibilité morale.

7. Ce jugement et ce sentiment sont tous les deux susceptibles d'altération. Il arrive souvent que nous déclarons bonnes ou mauvaises des choses qui sont seulement agréables ou utiles, et que nous apprécions leurs auteurs d'une manière analogue. Plus souvent encore, la conscience conserve ses droits, nous voyons le bien, nous l'approuvons, mais nos sympathies ne sont point pour lui ; nous aimons ce que nous jugeons mauvais, et nous le faisons; nous estimons l'homme de bien, mais nous l'évitons pour rechercher ceux qui partagent nos faiblesses*

8. Lorsque nous faisons le bien, nous devenons l^objet de notre estime ; lorsque nous faisons le mal, celui de notre mésestime. Mais comme il nous est agréable de nous estimer, pénible de nous mésestimer, nous érigeons facilement en vertus certaines actions qui n'en sont point, et nous nous dissimulons facilement le mal qui existe réellement dans

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certaines autres. Ces deux sortes d'altérations sont peu considérables dans le principe, grâce à la sévérité de la conscience ; mais elle deviennent plus graves avec le temps; nous éliminons peu à peu les prescriptions trop dures, les défenses trop contrariantes; la conscience, suivant l'expression vulgaire, devient large, nous nous dirigeons par degrés vers une ligne d'opinion morale, où nous trouvons (c'est-à-dire inventons) bien et mal, méritoire et déméritoire, non ce qui est tel en soi, mais ce que nous faisons et ce que nous ne faisons pas.

9. Gomme cette excessive complaisance a sa première source dans l'égoïsme, il arrive souvent qu'en devenant de plus en plus indulgents pour nous-mêmes, nous devenons de plus en plus sévères pour les autres, les blâmant et critiquant en toute occurrence, interprétant mal leurs intentions les plus innocentes et leur reprochant aigrement de ne pas atteindre à la perfection, quand nous-mêmes en sommes si loin. Aussi est-il commun de voir dans le monde la plus grande malignité réunie au plus grand relâchement.

10. Mais le besoin de tolérance mutuelle corrige cette disposition ou du moins la dissimule. De là une sorte d'indulgence qui n'est au fond que l'indifférence pour le bien. Enfin, sur beaucoup de points, il se fait un code particulier de morale, où l'on fait entrer, par une sorte de convention tacite, résultat des goûts communs et des faiblesses communes, une foule de fausses vertus, et des concessions plus ou moins importantes aux passions et aux vices. G^est dans ce code que se puisent les moyens nouveaux d'appréciation; on les allie d'une manière plus ou moins hétérogène avec les indications absolues de la conscience, qui ne sauraient perdre complètement toute leur valeur.

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