MORALE RELIGIEUSE OU DEVOIRS ENVERS DIEU
1. Nous avons démontré l'existence de l'homme comme être moral, c'est-à-dire libre et raisonnable, et la réalité de l'existence de Dieu. Il y a donc entre Dieu et l'homme des rapports nécessaires. Tout rapport entre deux êtres, quelle que soit d'ailleurs leur nature, dérive de cette nature : car, s'il n'en dérivait pas, il ne serait plus qu'une illusion, une erreur, un mensonge. Donc il y a entre Dieu et l'homme des rapports qui dérivent et de la nature de Dieu et de la nature de l'homme.
2. Ces rapports sont nécessaires et immuables : 1° parce que Dieu est nécessaire et immuable; 2'' parce que la nature de l'homme, bien que variable dans ses développements , est une et invariable en elle-même et dans son essence. Ces rapports s'appellent Religion.
3. Puisque les rapports entre Dieu et l'homme sont nécessaires et invariables, il ne peut y avoir qu'une expression vraie de ces rapports. Donc il n'y a qu'une religion vraie, et la religion vraie renferme toutes les règles de la morale religieuse.
4. Reste à savoir par quels moyens on peut arriver à la connaissance de ces rapports qui existent nécessairement entre Dieu et l'homme. Ces moyens se réduisent nécessairement à deux, savoir, les facultés individuelles et la révélation, c'est-à-dire la raison et le christianisme.
5. L'étude des rapports entre Dieu et l'homme conduit à des résultats plus ou moins parfaits, selon que la raison est plus ou moins développée dans l'homme, et ces résultats s'appellent religion naturelle. La religion naturelle variant avec les temps et les lieux, ne peut être jamais complètement fausse, mais elle ne peut aussi jamais être complètement vraie, et, par là même qu'elle est variable, elle n'est pas l'expression des rapports réels de l'homme avec Dieu, puisque ces rapports sont invariables (1).
6. Le christianisme, au contraire, est un ensemble de vérités uniformes, universelles, toujours les mêmes. Donc c'est dans le christianisme qu*il faut chercher en dernier ressort les règles de la morale religieuse. Le christianisme est non seulement un ensemble de vérités, mais un ensemble de vérités obligatoires (2) : c'est une loi supérieure à la raison, mais non contraire à la raison. La raison ne peut embrasser tous les rapports éternels de Dieu et de l'homme, elle ne saisit que des rapports temporels, passagers. Mais entre Dieu et l'homme il y a des rapports qui ont précédé les temps, des rapports qui suivront les temps ou l'existence terrestre, et ces rapports sont en dehors du cercle de la raison. Le christianisme est par conséquent à la raison ce que la raison est à l'intelligence. Comme celle-ci est impuissante pour déterminer les rapports des êtres moraux, à moins qu'elle ne soit éclairée par la raison, révéla-
(1) Il faut remarquer d'ailleurs que la religion naturelle n'est en réalité qu'une abstraction , un être de raison , puisque dès le principe Dieu a donné à l'homme une religion positive ; que chez les peuples les plus dégradés quelque chose a survécu de cette antique tradition , et qu'enfin la raison sans la tradition s'altère inévitablement.
(2) La religion, dans son ensemble, ne se compose pas seulement d'un dogme spéculatif, mais d'une morale pratique ^ d'un culte positif, d'une discipline et d'une sanction. La religion naturelle, inférieure au christianisme par son dogme et par sa morale, manque complètement d'un culte déterminé et obligatoire, d'une discipline et d'une sanction précise.
tion de l'individu, de même la raison est insuffisante pour déterminer les rapports entre les êtres finis et Têtre infini, à moins qu'elle ne soit éclairée par le christianisme, ou la révélation extérieure, raison de la société (1).
7. L'exposition des devoirs religieux imposés par le christianisme appartient à une science spéciale, la théologie. La philosophie cherche dans des considérations purement rationnelles une réponse directe à la question des devoirs envers Dieu.
8. L'homme est la seule des créatures placées sur ce globe qui soit capable de s'élever jusqu'à son auteur. C'est donc par lui que l'hommage de la création peut remonter jusqu'à Dieu. Un tel hommage ne peut être significatif qu'autant qu'il est parfaitement volontaire, et c'est pourquoi, à l'égal des autres devoirs, il est indiqué à la raison humaine, mais en même temps livré entièrement à notre libre arbitre. Un hommage forcé convient sans doute encore moins à Dieu qu'il ne convient à l'homme, et l'homme en nulle circonstance ne s'en montre satisfait.