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I. — Caractères des trois périodes de la scolastique

1 . La première période est celle où la philosophie et la théologien'étaient absolument qu'une seule et même science, la première étant simplement la forme de la seconde.

2. La seconde période est celle où ces deux sciences, sans se séparer, commencent à se distinguer, la philosophie s'essayant à traiter des questions qui ne sont pas absolument identiques avec celles de la théologie, mais s'en référant à celles-ci sur les questions communes.

3. Enfin la troisième période estcelle où ces deux sciences se séparent, la philosophie ne se bornant plus ta traiter des

questions spéciales, mais se hasardant, dans les questions qni lui sont communes avec la théologie, à chercher les réponses directement et par la seule force des facultés de Tesprit humain. Cette indépendance n'est cependant pas complète encore, et se trouve même retardée, mais pour son avantage, par l'étude des philosophes grecs importée dans l'Europe occidentale. (Voir la note à la fin du chapitre.)

4. On sait par toute Thistoire de la philosophie que rien au monde n'offre plus de difficulté que la démonstration directe des plus grandes vérités qui importent à l'homme, telles que l'existence de Dieu, le fondement de la morale, la spiritualité et l'immortalité de l'âme. Mais l'humanité, qui a besoin d'enseignements, ne peut attendre que les hommes qui se présentent pour être ses maîtres aient terminé leurs longs débats. Nous avons déjà remarqué que le paganisme, ne conservant plus qu'une ébauche incomprise des traditions primitives, n'avait, à la longue, présenté que des croyances toujours plus affaiblies, toujours plus mélangées d'absurdités, et par suite toujours plus impuissantes. Le christianisme, venu pour renouveler la face de la terre, devait donc, avant tout, prendre une position inébranlable et s'organiser pour jamais. Voilà pourquoi il importait que la philosophie n'obtint son émancipation que lorsque désormais les erreurs qu'elle pourrait produire seraient facilement redressées par les hommes de bonne foi, faisant un appel à l'enseignement orthodoxe.

5. Quant à la séparation qui s'est faite enfin de la philosophie et de la théologie, cette séparation peut être entendue de deux manières absolument différentes, ou comme une indépendance hostile, dont la conséquence serait que la philosophie pût opposer ses découvertes aux enseignements de la théologie, et ruiner peu à peu ces derniers par des idées progressives, ou tout simplement comme la mar-

clie distincte de deux procédés qui atteignent chacun à leur manière la solution de questions semblables.

6. Le premier sens est inadmissible. La théologie prenant son point de départ dans la révélation, qui offre ellemême ses preuves irrécusables et son enseignement précis et catégorique appuyé sur ses preuves, la théologie se compose, en grande partie, d'un ensemble de vérités que tous les progrès possibles de la science philosophique ne peuvent ébranler : ce qui est vrai demeure vrai, et prétendre que la philosophie ait pour avenir de détruire la théologie, ce serait au fond nier que celle-ci ait jamais été vraie et légitime.

7. Le second sens est le seul qui respecte à la fois les droits des deux sciences. Plusieurs des vérités enseignées par la révélation, et qui servent de base à la théologie, sont de nature à être résolues par les propres forces de l'esprit humain. L'esprit humain peut donc essayer de trouver cette démonstration pour les vérités qui en sont susceptibles, et d'ajouter ainsi à l'enseignement révélé un complément intéressant et utile. Par exemple, la spiritualité de l'âme est enseignée par le christianisme, et avant toute science nous sommes certains de ce dogme en vertu de l'autorité qui l'enseigne; mais cette certitude n'est pas la certitude scientifique, et il est évident que l'esprit humain a le droit de se poser scientifiquement la question de savoir si l'âme est spirituelle. La vérité, s'il parvient à lui donner cette base scientifique, ne sera pas plus sûre, mais elle sera mieux comprise, plus facile à mettre en application. Mais si les assertions philosophiques se trouvent en contradiction avec celles de la théologie, c'est un signe auquel la philosophie fait sagement de présumer qu'elle s'est trompée. Un tel aveu, loin de nuire à la science, lui est fort utile, puisqu'il épargne le temps qui se serait perdu k déduire une longue

série de conséquences d'une proposition erronée, puis le temps nécessaire ensuite pour revenir en arrière (1).

8. Ces réflexions feront comprendre que la séparation de la philosophie et de la théologie n'est en aucune façon contraire au véritable esprit du christianisme. Au contraire, le christianisme, en mettant l'homme en possession de vérités certaines, lui a donné par là même le pouvoir de se livrer à toute espèce de recherches intellectuelles, pouvoir qui n'était auparavant qu'illusoire, et qui ne servait qu'à égarer l'esprit dans d'inextricables difficultés. D'un autre côté, le christianisme a posé à l'homme un devoir précis, rigoureux, le devoir de son perfectionnement en tous genres; il lui a donc imposé le perfectionnement social, qui ne se peut faire sans un vaste développement scientifique. Le christianisme a donc créé la science moderne, science vraie et féconde, bien supérieure à la science ancienne, qui n'était point conçue comme un devoir, et qui dès lors n'était qu'un vain étalage de la force intellectuelle de l'homme. Voilà comment il est vrai de dire que la philosophie moderne, loin d'être dans son origine hostile au christianisme, est au contraire le fruit de son enseignement, lui doit la vie, et plus que la vie, l'esprit qui fait sa force et son avenir.

9. Maintenant, que dans l'histoire les choses se soient passées avec diverses exagérations, la faute en est aux hommes, non aux principes. Qu'on ait voulu comprimer la philosophie, par crainte de son indépendance, c'est un tort, et une défiance qui a son excuse, il est vrai, dans les écarts de la philosophie ; et que la philosophie aussi ait prétendu détruire la théologie et la révélation, c'est un autre tort

(1) La théologie s'enrichit à son tour des Térités philosophiques, et c'est pourquoi partout où ce procédé est applicable , elle présente les arguments rationnels à côté des arguments d'autorité. (Voir les Traités de Théologie.)

grave; mais ces deux torts sont dus à la faiblesse humaine, et ne changent rien à la véritable nature des choses.

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