Ainsi, en abrégé, l'idée d'un phénomène est contin
gente, elle se rapporte à un objet particulier, fini et relatif ; ridée de substance est nécessaire, elle atteint Viiniversel, V infini et V absolu.
7. Ce qui vient d'être dit des deux idées de phénomène et de substance, se dira avec des explications absolument semblables des idées d'effet et de cause, de succession et de temps, de corps et d'espace, de pluralité et d'unité, de variété et d'identité, de phénomène et de loi, de changement et d'immutabilité, de connaissance et de vrai, de volonté et de bien, d'œuvre intelligente et de beau, etc.
m. — Origine de nos idées.
1. L'origine de nos idées se conclut de leurs caractères actuels.
2. Les sens et la conscience nous donnent les idées contingentes, qui ont pour objet le particulier, le fini, le relatif. Ni les sens, ni la conscience ne conduisent au-delà. Les idées nécessaires, qui ont pour objet l'universel, l'infini et l'absolu, ont donc une origine indépendante des sens et de la conscience
3. En désignant les sens et la conscience par le mot collectif d'expérience, et cette autre origine qui en est indépendante par le nom de raison, nous dirons donc que nos idées ont une double origine, V expérience et la raison.
4. Il est aussi impossible de réduire l'origine des idées à la seule expérience, c'est-à-dire aux sens et à la conscience, que de la réduire à la seule raison, c'est-à-dire à une faculté indépendante de toute expérience. Vouloir la réduire à l'expérience, c'est en définitive vouloir réduire le nécessaire au contingent, l'universel au particulier, l'infini au fini, et l'absolu au relatif. Vouloir la réduire à la raison, c'est en définitive vouloir identifier le contingent au néces-
saire, le particulier à l'universel, le fini à l'infini, et le relatif à l'absolu. Deux tentatives également contradictoires et absurdes, mais qui cependant ont été faites fréquemment par les philosophes. Les uns, préoccupés de l'expérience, ont voulu y ramener la raison : on les appelle les empiristes ou sensualistes (ce dernier nom s'applique à ceux qui ont voulu réduire l'expérience elle-même aux seuls sens) ; les autres, préoccupés de la raison, ont voulu y ramener l'expérience, on les appelle les idéalistes. Les uns sont restés dans les bornes étroites du particulier et du fini, les autres se sont égarés dans la conception abstraite de l'universel et de l'infini,
i. Étant donnés les caractères de nos idées, et leur origine, il reste à décrii'e leur formation, c'est-à-dire la manière dont l'expérience et la raison entrent en exercice.
2. Or, l'expérience d'une part ne fournit aucune donnée contingente qu'aussitôt la raison n'y ajoute sa donnée nécessaire. La notion de phénomène appelle inévitablement la notion de la substance. La notion de changement ou à'effet appelle inévitablement la notion de la cause. La notion de corps appelle inévitablement la notion de Vespace. La notion de deux actes qui se succèdent appelle inévitablement la notion du temps qui les embrasse; et ainsi des autres. La raison est donc le complément indispensable de l'expérience. Mais si l'expérience demande nécessairement la raison, la raison suppose nécessairement l'expérience. Point d'idée de la substance, sans l'idée d'un phénomène. Point d'idée de la cause, sans l'idée d'un changement ou d'un effet. Point d'idée de l'espace qui embrasse les corps, sans l'idée d'un certain corps. Point d'idée du temps qui em-
brasse les actes, sans Tidée de deux actes déterminés qui se succèdent, etc.
3. On peut donc dire que l'expérience précède et que la raison suit instantanément, et qu'ainsi les données de la raison, quoiqu'absolument indépendantes de l'expérience, ne sont fournies qu'à Voccasion de l'expérience. D'où ce principe important et tout à fait incontestable, que les idées fournies par la raison, que les idées nécessaires, ne sont ni innées ni acquises. On dit que la raison est supposée logiquement par l'expérience ; que, par exemple, l'idée d'espace est supposée logiquement par l'idée de corps; mais que l'expérience est supposée chronologiquement parla raison, quel'idée de corps est supposée chronologiquement par l'idée d'espace, etc.
4. Pour compléter cette explication, il faut dire quelles sont les circonstances qui déterminent en nous le développement de l'expérience et de la raison. Si la raison nait à l'occasion de l'expérience, l'expérience à son tour naît à l'occasion d'autres faits ou conditions. Quelles sont -ces conditions? En premier lieu pour l'expérience externe ou les sens.
5. La première est évidemment qu'il y ait sur les organes une impression produite. Cette impression elle-même suppose des conditions extérieures. L'impression produite doit être transmise jusqu'au cerveau. Si, au défaut d'énergie dans l'impression, ou par le fait d'une paralysie des nerfs, la transmission n'a pas lieu, l'impression faite à l'extrémité de l'organe est sans aucun résultat, nous ne sentons, ni ne connaissons.
6. Cette condition ne suffit point. Il ne suffit pas enefi'et qu'un objet soit devant nous, qu'il réfléchisse la lumière, que le nerf optique, et par suite le cerveau, soient impressionnés, pour que nous ayons l'idée de la couleur et des for-
mes de Tobjet, etc. Il faut de plus que nous 'soyo7is attentifs. L'attention que nous donnons aux objets est tantôt instinctive et tantôt volontaire; mais sans elle, il n'y aurait jamais perception, connaissance. Nous ne sommes pas un instant sans être en contact perpétuel avec d'autres corps, nous ne pensons cependant que bien rarement à leur dureté, à leur résistance : c'est que notre attention est presque toujours ailleurs. Quand je suis attentif à mon travail, une cloche peut sonner, une voiture rouler, le tympan et le cerveau être ébranlés, sans que je perçoive les sons.
7. L'expérience interne ou la conscience suppose aussi deux conditions : 1° il faut que les organes soient éveillés et que la perception du monde extérieur ne soit pas entièrement suspendue; autrement ce serait sommeil profond ou léthargie, cas dans lesquels nous n'apercevons pas ce qui se passe en nous, ou du moins nous n'en conservons pas le souvenir ; 2° il faut également que nous soyons attentifs aux faits internes. Quand cette attention, comme chez la plupart des hommes, est instantanée et superficielle, elle n'amène qu'une connaissance vague, une conscience confuse ; mais l'attention soutenue, la réflexion, conduit à une conscience de plus en plus claire et parfaite.
8. En somme donc, et pour chacune des deux expériences, deux conditions générales: 1° l'excitation des sens par l'action des objets extérieurs; 2° l'attention. Il n'y a point d'idées là où il n'y a point d'impressions organiques, et il n'y a point d'idées non plus là où il n'y a point d'actes d'attention ; mais il faut bien se garder de dire avec Condillac, que nos idées ne sont pas autre chose que des sensations, ou avec Laromiguière, qu'elles ne sont pas autre chose que des actes d'attention. Les deux premières propositions sont vraies, les dernières qui leur ressemblent, sont absurdes.
'/S FORMATION DE iNOS IDÉES.
9. Les diverses conditions que nous venons de décrire et qui sont requises pour la formation des idées contingentes et des idées nécessaires, sont propres à l'individu et s'accomplissent dans ses organes ou dans son âme. Il faut en joindre une autre qui lui est extérieure et qui lui vient des autres hommes : c'est le langage sans lequel : 1° l'expérience des sens ne pourrait jamais produire que des idées individuelles ; 2° l'expérience de la conscience ne serait qu'une vue irréfléchie ; 3« et enfin les idées nécessaires ou n'existeraient pas, ou ne pourraient jamais être séparées par la réflexion des idées contingentes auxquelles elles sont étroitement unies.
V. — Prendre pour exemples quelques-unes des plus importantes de nos idées (\).