Nos autres affections légitimes cachent aussi le senti
ment religieux. Qu'est-ce que désirer sa propre perfection, sinon au fond sa ressemblance avec Dieu ? Qu'est-ce que désirer son bonheur, sinon au fond sa participation à Dieu, et le rapprochement de notre nature à la sienne, dont il semble qu'un mouvement excentrique nous a séparés (1)? Et dans nos affections amicales et sociales, qu'aimons-nous en définitive? Des attributs dont le premier type est en Dieu. Dieu est le type souverain de la mère, de l'épouse, de l'ami, de la patrie, de la gloire, etc. Il était avant ces choses, et ces choses n'ont sur nos coeurs un empire délicieux, que parce qu'elles viennent de lui et qu'elles reflètent sa nature (2).
9. De là deux conséquences. L'amour de Dieu est le vrai principe de tous nos sentiments; dans l'homme le plus dépravé il se trouve encore à quelque degré, si dans cet homme il reste quelque affection légitime. Et d'un autre côté, l'amour de Dieu n'est pas un sentiment stérile qui s'épuise en contemplation ; il s'épanche et se distribue dans les ramifications de notre nature finie, comme une sève vitale, et se développe en affections de tous genres, studieuses, vertueuses, poétiques, amicales, familiales, sociales, patriotiques.
Ici nous nous rencontrons terme à terme avec le christianisme qui nous pose deux devoirs inséparables ei semblables, l'amour de Dieu, l'amour des hommes.
10. De nos jours, beaucoup d'hommes semblent méconnaître le premier de ces deux préceptes par suite de la préoccupation qu'ils mettent aux applications du second. Et
(1) Suivant l'étymologie (trop peu remarquée) du mot désir : desiderium, racines de, sidus, séparation d'une planète et de son astre, excentricité, besoin du foyer vital, du soleil de l'âme, de l'infini, de Dieu.
(2) Voir les développements pleins de charme que ces idées ont reçus dans le livre de V Unité s])irituelle, par M. Blanc-Saint-Bonnet.
SENSIBILITÉ MORALE. o\)
cependant s'il y a un besoin immense d'organisation sociale, si mille intéressants problèmes sont posés et agités en faveur de l'homme, qui a inspiré au monde moderne cette noble sollicitude? qui, si ce n'est le christianisme? mais il ne faut pas séparer ce qu'il a étroitement uni ; et les problèmes sociaux n'ont de solution efficace qu'autant qu'ouvrant les oreilles aux enseignements toujours retentissants du christianisme, on cherche dans le premier de ses préceptes la racine vivace du second (4).
11. Maintenant quel est le caractère de la sensibilité morale ? Dirons-nous d'elle comme de la sensibilité organique et de la sensibilité psychologique, que son caractère est la fatalité? Sans doute les sentiments dérivent d'abord de notre constitution primitive ; en ce sens ils sont fatals ; mais ils sont aussi sous la dépendance de notre volonté. Si par fatal on entend ce qui n'est pas absolument sous notre direction volontaire, tout est alors fatal en nous, l'intelligence aussi bien que la sensibilité, car ce n'est pas nous qui formons les notions élémentaires et les croyances naturelles de notre esprit; et l'activité aussi bien que l'intelligence, car qui ne sait combien souvent l'activité est purement instinctive et dépourvue de volonté? Mais si par fatal on entend ce qui n'est jamais produit en nous que par des lois absolument indépendantes de nous, ce qui ne peut en aucune façon être modifié par nous; cette épithète n'appartient ni à la sensibilité morale, ni à l'intelligence, ni à la volonté.
12. Nous avons, il est vrai, des inclinations naturelles que nous n'avons point faites et nous sommes attirés plus
(1) Quelqu'un pourrait-il penser sérieusement que saint Vincent-de-Paul eût été un aussi grand bienfaiteur de l'humanité, s'il eût été moins croyant et moins saint?
OU moins vers les objets divers de la sensibilité. Ces inclinations sont diverses dans leur direction et leur degré suivant les divers individus, et cela est nécessaire pour la distribution des fonctions sociales. Voilà la part de la fatalité, si on veut s'exprimer ainsi. Mais ne pouvons-nous agir sur ces inclinations pour les développer ou les modérer ? ne pouvons-nous aimer volontairement et par un effort plus ou moins grand les objets pour lesquels nous ne sentions pas un attrait naturel ? ne nous attachons-nous pas, suivant l'expression de ce verbe réfléchi et d'autres formes semblables que toutes les langues possèdent ? Une mère n'a-telle aucune liberté et par suite aucun mérite en se livrant aux inspirations de son amour maternel ? et celle qui Tétouffe par sa négligence ou par de coupables inclinations, celle que nous appelons dénaturée, n'est-elle donc pas criminelle? etc. Indubitablement, si nous ne pouvons créer nos inclinations, ce qui serait nous créer nous-mêmes, nous pouvons les régler, et non seulement les régler, mais les modifier, les faire croître ou diminuer. A cela il y a plus ou moins de difficulté, mais enfin nous le pouvons. Ainsi n'étendons point trop facilement l'épithète de fatale delà sensibilité organique et de la sensibilité psychologique à la sensibilité morale. A-t-on jamais prescrit à personne d'avoir bon estomac ou bonne vue ? mais on a constamment prescrit d'aimer le bien, d'aimer ses devoirs, etc., et l'on a constamment fait l'éloge de ceux qui ont le cœur bien placé, comme flétri ceux qui l'ont dépravé.
13. De même qu'on a voulu mal à propos étendre le caractère de la fatalité à la sensibilité morale, nous croyons qu'on lui a refusé à tort celui d'objectivité : le sentiment est objectif, c'est-à-dire qu'il a un objet, comme la pensée. Les verbes qui expriment des sentiments sont ordinairement actifs et passifs et appellent des compléments directs :
aimer son père, admirer un chef-d'œuvre, goûter les arts, etc. (1).
14. Le vrai caractère de la sensibilité morale, qui sera expliqué dans le paragraphe suivant, est représenté métaphoriquement par une foule d'expressions employées pour désigner les sentiments de l'âme, et empruntées aux mouvements des corps Telles sont les expressions : attachement, rapprochement, éloignement, si/mpathie, antipathie, inclination, émotion, etc., et toutes les locutions correspondantes. On en peut déduire cette indication métaphorique que le sentiment est le mouvement de rame. On peut chercher les rapports analogiques qui existent entre le mouvement et le sentiment, comme aussi les différences; mais il ne faut pas perdre de vue que ce sont là des métaphores, et non des identités.
15. Les rapports de la sensibilité morale avec la puissance vitale sont fort remarquables, et l'influence qu'elle exerce sur elle est réciproque de celle qu'elle en reçoit. Sans y insister, nous rappellerons qu'à chaque sentiment répond un mouvement cérébral qui a son retentissement dans la région du cœur (organique), sur la physionomie, et quelquefois à travers l'organisme tout entier. De là l'expression du visage, et quelquefois du geste, les battements du cœur dans les émotions fortes, les spasmes, etc. L'étude de l'expression physionomique des sentiments habituels a donné lieu à des observations extrêmement variées, et quelquefois fort remarquables. (Voyez Lavater.)