COURS Di; l'iiiiosoi'iiii; f; KiNKnAi.r
morcelé. Lorsque nous disons , Un Ici corps occupe un espace d'un pied cul)e, c'est 1a matièi'e de ce corps qui est figurée , limitée , circonscrite; la forme est apposée sur la matière, et non sur l'espace qui n'est pas un Etre , qui ne peut rien recevoir.
Par une autre fiction très ingénieuse , très spirituelle, et qui vous appartient, Monsieur, je ne l'ai du moins encore vue nulle part , vous donnez à Vimmeiise espace le temps pour cadre mobile.
Le Temps n'enferme rien , et ne peut être enfermé; il n'est pas plus un Etre que l'Espace ; il n'est pas non plus une Action ; mais il est manifestement impossible qu'une Action s'exerce sans lieu et sans durée j l'Espace est le lieu de l'Action ; la durée en est Le Temps ; ainsi l'Espace et le Temps ne sont autre chose que deux conditions de l'Action universelle du Mouvement.
Votre expression n'en est pas moins heureuse; et, si vous me permettez de vous la dérober, je dirai avec réalité : Que la Matière est le cadre mobile du Mouvement ; elle le suit indéfiniment dans le temps et dans l'espace ; elle prend toutes les formes qu'il lui imprime; elle se place dans tous les lieux qu'il lui ordonne d'occuper.
u Notre pensée , dites-vous , est ce que nous
connaissons de plus expansif ; cependant elle ne saurait suivre le vol de la matière. »
Voilà encore une idée noble et brillante ; mais , Monsieur , craignons de mettre trop de Poésie dans la Philosophie. Sans doute, en chacun de nous, la pensée est ce qui jouit de l'Expansion la plus féconde; et nous dirons un jour d'où lui vient cet avantage; mais notre pensée, même la plus vive, celle qui semble nous faire dévorer les temps et les distances , celle , par exemple , qui , en imagination , nous transporte du soleil à notre globe sur les ailes de la lumièi-e , une telle pensée , et celles qui lui ressemblent , ne font néanmoins que nous tenir dans une illusion animée; nous ne sortons pas de nous-mêmes à l'instant où nous concevons les effets les plus vastes et les mouvemens les plus rapides.Pensez-vous, lorsque nous imaginons l'explosion d'un volcan, lorsque nous nous représentons ses effets terribles, qu'il nous soit donné en ce moment d'occuper réellement, par l'extension de notre Etre , un espace égal à celui que l'Expansion volcanique couvre de flamme , de lave et de débris ? N'est-ce, pas au sein de nous-mêmes que nous en développons toute l'image?
Vous ajoutej^ : « Là où toute idée expire, commence lijiiini. »
Vous VOUS trompez, INloiisieur, l'infini commence partout, et son dél)ut, en tout sens, autour (l'un point quelconque , est même tout ce que nous pouvons en concevoir. Du léger espace que vous occupez, Monsieur, rien ne vous empêche de faire partir plusieurs lignes en des sens différens; mais prolongez ces lignes, prolongez-les encore, et par degrés excessivement rapides; vivez des milliards de siècles, et passez- les uniquement à étendre autour de vous ces lignes émanées de votre Etre , vous n'aurez encore atteint , en tout sens , que le commencement de cet infini dont vous êtes le centre ; et s'il vous est donné de vous transporter successivement à l'extrémité de chacun de ces rayons que vous aurez tracés, vous ne vous trouverez encore , au terme de chacun de vos voyages , vous ne vous trouverez qu'au commencement de l'Univers.
Cette idée vous accable ; elle n'en est pas moins certaine. Jamais votre pensée , ni la mienne, ni celle d'un homme quelconque , n'embrasseront rinfiiii , précisément parce que l'infini n'ayant point de limites , ne peut être contenu , figuré , saisi, embrassé. Mais l'infini de l'Univers est uû Fait , susceptible de démonstration rigoureuse ; ce qui suffit pour nous en donner , non l'intelligence , mais la conviction. Ce Fait accablant ,
ORDRE PHYSIQUE. Sy
V Univers est infini , repose sur un témoignage invincible, car c'est l'Univers même qui le donne; et voici ce témoignage :
Si l'Univers , tel qu'il existe , cessait un seul instant d'être infini, à cet instant même il perdrait l'existence.
\oulez-vous, Monsieur, que je vous rende cette idée personnelle , ainsi qu'à chacun de mes auditeurs? je vous dirai :
Si l'Univers cessait un instant d'être infini, si, recevant subitement des limites , il se trouvait brusquement entouré d'un espace vide et infini, à ce même instant tous les élémens qui composent votre Etre , ainsi que tout le globe dont vous faites partie , se sépareraient , se projetteraient «n tout sens , se poursuivraient sur les lignes de l'infini avec une rapidité sans mesure, et jamais , absolument jamais , ne rentreraient en composition.
Ainsi, tandis que c'est votre Expansion envers l'infini qui vous anime , qui fait en vous le mouvement et la vie , c'est la réaction de l'infini envers vous qui vous conserve , qui maintient votre existence.
Voilà , Monsieur , ce que , dans ma première discussion , j'ai cherché à établir comme Vérité d'une haute évidence. Mais comme une telle Vé-
rite , liiifini de l'Univers , sort entièrement de la ligne des Vérités sensibles, elle ne peut être reçue sans résistance par l'homme judicieux qui l'aborde pour la première fois. Aussi je ne suis rien moins que surpris des efforts qu'elle vous demande. Mais vous finirez , comme moi , pai' l'adopter avec certitude , sans jamais la concevoir.
Je passe à la seconde lettre (signée L. Esbelîn). En voici l'extrait :
(( Je croyais, Monsieur, jusqu'au moment où j'ai eu l'honneur de vous entendre , que le principe universel des choses , que la source et la raison de tous les Etres qui composent ce vaste Univers, ne pouvait être que celui qui possède \Etre dans toute sa plénitude , celui dont l'infini absolu caractérise l'essence, celui que Descartes, Pascal, Leibnitz, appelaient Dieu. Mais , en vous écoutant, j'ai conçu des doutes sur la vérité de cette pensée. L'Univers , avez-vous dit, est infini; il est absolument nécessaire. Mais ne pouvons -nous pas concevoir , dans le sein même de l'Univers, un nombre immense d'Etres de plus que ceux qui j existent ? ceux qui y sont ne sont donc point nécessaires ; et il n'est que l'Etre infini par lui-même qui puisse exister nécessairenient, »
ORDRE PHYSIQUE. 5q
Béponse.
De deux choses l une , Monsieur : ou , dans ma première improvisation , j'ai manqué quelquefois" de précision et de clarté, ou, ce qui est' moins vraisemblable , votre attention ne s'est' pas toujours soutenue au degré nécessaire pour que vous pussiez saisir et retenir avec exactitude toutes mes expressions. Dans l'vin ou l'autre casj je vous dois des remerciemens pour l'occasion que vous me fournissez de revenir sur une pensée majeure; je ne négligerai rien pour me faire mieux entendre.
J'ai dit , ou du moins j'ûi voulu dti-ë, qWé'* l'existence de l'Univers une fois accordée comme Fait incontestable, on ne pouvait s'enn>êchér de' reconnaître qu'il était Jiécessctitemeiit infini ; et c'est ce que je viens de répéter en répondant à' la lettre précédente ; mais je n'ai jamài's pensé' que l'existence de l'Univers fût nécessaire:- Y Sit^ cela mèrne , comme vous le dites très bien , que je puis y ajouter en imagination' un nombre immense d'Etres qui se placeraient entre ceux qui existéht', je puis ég'alement , en irtiiagîriation' , anéantir un nombre immense des' Etréfe'^uî'lè'^ composent. A la vérité, je ne puis aller, en imagination, jusques à concevoir comme' possible
/|0 COURS I)K l'IIlLOSOPlIIK GÉNÉRALE.
raiiéanlissemerit absolu de l'Univers matériel ; car il est manifestement impossible d'arriver , par voie successive , à l'anéantissement de ce qui est en quantité infinie. Mais , par l'imagination , je puis très bien faire abstraction de toute la matière , et concevoir l'inlini de l'espace comme entièrement vide ; c'est-à-dire que je puis supposer et concevoir que la matière ait pu ne pas être créée , que l'Univers matériel ait pu ne pas exister.
J'ajouterai maintenant que je puis encore concevoir la matière comme créée , comme existante, mais immobile ; je puis la concevoir étendue , figurée , disséminée , ou entassée , mais sans action , sans mouvement , et dans cet état d'inaction générale et absolue , rien ne lui serait moins nécessaire que d'être en quantité infinie ; toute la matière existante , si elle était immobile , pourrait très bien être agglomérée dans un espace fini , limité , très circonscrit ; à la vérité ce que je chercherais vainement alors ^ ce serait la raison de cette existence circonscrite , immobile et inutile. Mais, je le répète : il suffit que je conçoive toute la matière existante comme pouvant être ainsi immobile et ramassée, pour que je perde le droit de dire que le mouvement et l'infini lui sont essentiels.
Il n'en est plus ainsi aussitôt que je reconnais ce Fait comme évident et authentique : la Matière est pénétrée de Mouvement ; c'est par le Mouvement qu'elle est productive ,• c'est par le Mouvement qu'elle forme et constitue l'Univers.
Dès-lors , je dis que la quantité de Matière est nécessairement infinie, parce que le Mouvement étant une Action , et non un corps , est nécessairement sans limites , que , par conséquent , si la Matière était en quantité déterminée , si , dès le principe de son existMice , elle avait occupé un espace limité , le Mouvement , au lieu de la conduire à produire des corps , n'aurait pu être éternellement employé qu'à la diviser et à la dissiper.
Vous le voyez maintenant. Monsieur, je n'atteste comme nécessaires que les conséquences immédiates des Faits existans. Mais je n'atteste point que ces Faits eux-mêmes étaient nécessaires ; je reconnais, au contraire, qu'ils ont nécessairement une origine , une Cause suprême, existant par elle-même , ayant par elle-même , toute la plénitude de l'Etre , toute la perfection et toute l'universalité de l'existence. Ce que je nomme les Faits-Principes ^ ne peuvent , à mes yeux , en être que l'émanation. Cette Cause suprême , c'est le Dieu de Des cartes , de Pascal , de
42 COURS DK rilll.OSOPllIK CÉ^ÉRALt.
Leiljriitz; c'est le vôtre, Monsieur, c'est ïè niieii ; c'est celui de tous les hommes sensibles et raisonnables. Si , dans ma piemière séance , j'ai employé spécialement le titre dé Cause suprême, si j'ai insisté sur ce titre, c'est parce que, dans la langue pliilosophique , il faut , autant qu'on le peut , se senir de mots qui soient des définitions. J'ai eu soin , d'ailleurs, de qualifier de Caiise seconde universelle , ce Fait initial , cette ExpAlssiôN universelle, qui est manifestenient le mode unique et univei'sel de l'Action imprimée par la Cause suprême ; en lui donnant ce titre de Cause seconde universelle , j'ai voulu établir que VEoopansion , loin d'exister par elle-même , n'était que le Ministre universel de la Cause suprême , du Monarque créateur.
Je suis allé plus loin. J'ai montré que l'Expansion, ayant pour caractère essentiel de donner universellement à la matière une dissémination uniforme, ou, comme je l'ai dit, de la constituer en Équilibre dé repos, en Équilibre stérile, ne pouvait avoir été empêchée de produire son effet essentiel , et de le maintenir, que par urie ' Puissance qui la maîtrise, qui, par' conséquent, en est la Cause et l'origine.
Cette démonstration de la nécessité d'une Cause suprême, de la nécessité d'un EIieu, m'a paru
()ri;6e physique. qS
la plus forte , la plus frappante , que l'Univers puisse fournir.
Voilà, Monsieur, ma profession de foi philosophique ; voilà du moins mon premier article; et de ce premier article découleront, un jour, des pensées , des sentimens d'une haute importance.
Mais étudions d'abord l'ouvrage du Créateur; apprenons à le bien connaître ; sachons les Faits , non tels que notre imagination pourrait se plaire à les arranger, mais tels qu'ils sont ; sachons la Vérité. Elle seule nous élèvera vers l'Etre infini qui a pu la produire.
TROISIÈME LETTRE (anonjme).
« Monsieur ,
» Les raisonnemens sur lesquels vous avez établi qu'il n'existe, et ne peut exister, dans l'Univers, qu'une seule Force , paraissent invincibles-, ci cette Force unique, ce Principe universel de tous les mouvemens'ne peut être que l'Expansion j c'est encore ce que vous avez de'montré. Enfin , l'Expansion se contrôle et se re'prime par elle-même, puisque, l'Univers ëtatlt infini , chaque corps est à la fois, centre d'Expansion divergeiue , et terme d'Ëx-
pansion convergcnie , ou de Compression ^ de plus, ces deux emplois d'une même puissance ne peuvent être qu'égaux entre eux-, la source de l'Action et de la Piéaction étant unique, il csl impossible que l'une soit supérieure à l'autre.
» Mais , puisqu'il en est ainsi , comment ces deux emplois de la Puissance unique ne se neutralisentils pas? Comment peut-il se produire des mouveniens, des changemens , des effets?
» Une autre difficulté m'arrête : vous avez dit que le Mouvement n'étant pas un Etre matériel , mais une Action , ne pouvait être qu'égal à lui-même dans tous les points de l'espace. S'il en est ainsi , comment son intensité paraît-elle augmentée en certains points, et affaiblie en d'autres points? Comment l'énide des phénomènes de la Mécanique nous niontre-t-ellc tant de degrés dans le Mouvement ? »
Répojise.
Cette lettre est d'un homme très attentif, très judicieux, qui déjà adopte le Principe universel, qui seulement n'en a pas encore saisi toutes les conditions ; et vraisemblablement, c'est plus la faute de ma première explication que de son intelligence.
L'Expansion , ai-je dit , est une Action de nature immatérielle ; pour cette raison , elle tend
sans cesse à se re'pandre imiformément dans l'espace, et c'est parce qu'elle a constamment et univei^ellement cette tendance que l'Équilibre est la Loi de l'Univers.
Mais celte uniformité n'est qu'une tendance constante et universelle ; elle ne devient jamais un Fait actuel et permanent. J'en ai dit la rai- ' son; mais je ne dois pas craindre de la répéter; c'est, dans le Système universel, une idée fondamentale. •
La Cause suprême de l'Expansion a imprimé inégalement cette Force dans les divers points de l'espace ; ce qui a produit , dans l'ensemble des Etres , une inégalité d'énergie expansive , ne pouvant plus être effacée , mais ne pouvant non plus être fixée, l'infini de l'Univers la contraignant à se croiser sans cesse, à se distribuer successivement et alternativement sur tous les points. C'est, comme je l'ai dit, ce qui a changé l'Équilibre de repos, en équilibre d'oscillation. Je m'explique par un exemple.
Le Globe que nous habitons est le théâtre continu de deux ordres de mouvemens : les mouvemens d'Expansion qui le dilatent et réchauffent, et les mouvemens de Compression qui le condensent et le refroidissent. C'est par lui-même qu'il est expansif, indépendamment de tout se-
4^) COURS \)K l'UILOSOPHIE OKNKRAI.K..
cours étranger ; mais son Expansion peut recevoir des secours étrangers, et elle eu reçoit.
Si tous les Globes qui environnent la Terre ne jouissaient que d'une Expansion égale à la sienne, il y aurait, dans tous les momens de sa durée , et dans tous les points de sa masse , égalité d'action et de réaction; ce qui neutraliserait tous les mouvemens.
Mais il n'en est pas ainsi. L'Expansion de notre Globe est, actuellement, moins ardente que celle du Soleil; et la proximité de cet astre nous soumet à son influence. D'un autre côté, cette influence du Soleil ne s'applique pas en même temps , et avec uniformité , sur tous les points du Globe terrestre. Celui-ci, par l'inclinaison de son axe, et par son mouvement de rotation, présente successivement , et alternativement , tous les points de sa surface à la lumière du soleil. L'Expansion terrestre est ainsi secondée, successivement et alternativement , sur tous les points du glo])c ; ce qui , par compensation , seconde , successivement et alternativement, la Compression sur les points opposés. Ce balancement os- -cillatoirCiSe trouve ensuite croisé , modifié, varié, d'une manière indéfinie par l'indéfinie variété des circonstances locales ; mais le balancement est toujours exact et absolu, en prenant l'en-
ORDRE l'TlVSIQUK. 4?
senil)lc du globe, et Fcnsemble de l'année qui ramène la Terre dans la même position, à l'égard du Soleil.
Nous développerons cette Théorie générale des mouvemens terrestres, mais l'aperçu que je viens de vous en présenter doit suffire , ce me semble , pour vous montrer que l'action expansive et la réaction compressive ne s'exercent jamais ensemble sur le même point avec une intensité égale et soutenue , que, par conséquent, elles ne peuvent pas se neutraliser, ou se réduire mutuellement à la nullité d'effets ; alternativement , sur le même point, dans le sein du même Etre, elles se succèdent et se remplacent , mais toujours avec un balancement exact , ce qui maintient à la fois le Mouvement et l'Équilibre.
Retenez donc déjà cette Loi, dont l'exécution constante nous expliquera, da©^ la suite , un inombre immense de phénomènes :
Toutes les fois qu'un mouvement, d'un ordre quelconque , soit expansif , soit compressif , s'exerce quelque part avec une inteusité plus forte que l'intensité ordinaire, un mouvement de l'ordre opposé s'exécute sur d'autres points , au même instant , et avec le même degré d'intensité. Par exemple, un vaste incendie, à la surface d'une partie quelconque du globe terres-
tre, se compense au même instant, sur d'autres points, par un refroidissement d'une ibrce égale. De plus, au terme de l'incendie, le point ravagé passe sous une Compression égale a l'Expansion accidentelle qu'il a supportée , et , réciproquement , les points situés dans d'autres climats , dont l'incendie a occasioné le refroidissement , éprouveront une augmentation proportionnelle d'Expansion.
Il faut que tous les effets et contre -effets se balancent avec une rigoureuse exactitude; sans cela, l'Univers tomberait dans le chaos.
Telles sont , Messieurs , les réponses que je devais n^'empresser de faire aux questions ou obsei'vations que troia d'entre vous ont bien voulu m'adresser. Je les remercie de nouveau de ces témoignages de confiance, et je les prie, ainsi que vous tous , Messieurs , de m'accorder les mêmes témoignages toutes les fois que mes explications laisseront dans votre esprit quelques nuages , quelques difficultés (*).
(*^) C'est une invitation, ou même une prière, que j'adresse également aujourd'hui à mes Lecteurs. Quels que soient les eETorts que j'ai faits pour mettre le plus de eorrectioii possible dans mon ouvraj^e , je suis loin
Je vais maintenant , Messieurs , vous rappeler la dernière pensée que j'ai exposée à ma séance précédente , et partir de ce terme pour vous donner une idée générale du Système universel.
. L'histoire de l'univers, ai-je dit, cette histoire immense que nous allons entreprendre, n'est jamais que la série graduelle des effets produits par la combinaison de l'action et de la réaction , ou de l'Expansion et de la Compression.
Ces effets sont non-seulement des mouvemens
de le présenter comme n'étant plus susceptible d'une correction plus grande ', j'ai pu encore me tromper , non sur le Principe, et ses applications principales, mais sur des Faits particuliers ; j'ai pu , en les rattachant à la Cause universelle , les y conduire par des liens et des intermédiaires, que la nature n'a pas employés , ou qu'elle a disposés dans un ordre différent de celui que j'ai indiqué.
C'est ce qui pourra être aperçu par des hommes plus versés que moi dans la connaissance de ces Faits particuliers, par conséquent plus capables que moi de porter à toute sa perlection la partie du Système universel à laquelle ces Faits se rapportent. S'ils prennent la peine de me transmettre leurs observations , je serai très reconnaissant de leur complaisance, je les discuterai dans un volume supplémentaire que j'ajouterai à mon ouvrage; cette discussion pourra être quelquefois d'un grand intérêt j je nommerai, ou je ne nommerai pas , selon leurs désirs, les personnes qui auront bien voulu s'y prêter. 1. '4
5o COUUS UE rniLOSOPHIE GÉNÉRALE^
indéfiniment variés, mais des Etres dont la constitution est graduellement plus compliquée ; chacun de ces Etres a ses conditions particulières d'existence , conditions qui lui sont absolument propres et spéciales, en sorte qu'il n'existe jamais en même temps , ni peut-être dans des temps successifs , deux Etres parfaitement identiques de formes , de nature, de propriétés.
Mais comme, dans le même temps et dans des temps successifs , il en existe qui ont entre eux bien des ressemblances , comme d'ailleurs ceux qui ont entre eux des ressemblances nombreuses et marquées, sont distingués, par des différences également nombreuses , également marquées , d'autres Etres auxquels, pour cette raison, on peut aisément les comparer, on est parvenu à distribuer généralement tous les Etres en un certain nombre de groupes ou de classes , dont les limites ne peuvent avoir rien de précis, rien de tranché, mais qui, dans ce que l'on pourrait ap peler leur centre ou leur noyau, ont des caractères assez prononcés pour que l'on puisse les fixer et les décrire.
Ce grand travail , que les Naturalistes se sont imposé , est maintenant assez avancé , assez perfectionné pour que l'on puisse calquer, sur ses résultats^ le dessin de la Science générale. La série
ORDRE PHYSIQUE. 5f
graduelle des Etres est trace'e d'après la complication progressive de leur constitution ; il ne s'agit plus que de suivre le Principe universel dans la production graduelle de toutes les conditions caractéristiques ; car le Principe universel, l'Expansion, est ne'cessairement la Cause immédiate de toutes ces conditions.
Notre Plan est donc indiqué. Nous nous occuperons d'abord des Etres dont la constitution a le plus de simplicité. Les Naturalistes ont déjà donné à ces Etres le titre d'Etres sans organisation ^ d'Etres inorganisés. Mais ce titre , qui porte à notre esprit l'idée d'une négation , suppose que la propriété organique dont ces Etres sont privés est connue , du moins confusément , par les Naturalistes ; et en effet , sans pouvoir encore définir avec précision en quoi consiste la différence qui distingue l'état orgaiiique de l'état inorganique , ils assignent , pour l'état organique, des conditions remarquables qui manquent à l'état inorganique; ce qui suflit pour qu'ils aient pu établir largement , ou plutôt vaguement , dans la chaîne des Etres ^ deux grandes divisions.
Mais nous, dont les définitions doivent être précises , parce que chacune doit être le résumé d'une explication , nous ne pourrons poser la définition générale des Etres inorganisés , qu'en
52 COURS 1)K l'HILOSOPHIK GÉNÉRALE.
concurroiice avec celle des Etres organisas,- nous jugerons même plus convenable de commencer par celle-ci ; la déiiuition des Etres inorganisés devant , pour ainsi dire , en découler toute seule.
Ainsi nous dirons que, dans le sein des Etres organisés , l'Expansion a des foyers particuliers où elle s'exerce avec une intensité spéciale, et d'où elle se distribue dans le reste de l'économie, à l'aide de canaux plus ou moins nombreux , plus ou moins coordonnés. Uorgajiisation est d'autant plus élevée que les foyers intérieurs sont plus actifs , moins nombreux , et que leurs relations mutuelles sont plus libres , plus faciles , plus assurées.
Ce mode d'Expansion ne trouve pas dans les Etres inorganisés les moyens de s'exercer. Ces Êtres sont nécessairement expansifs, par cela seul qu'ils existent ; mais l'Expansion , dans leur sein , s'effectue indifféremment de chaque point vers tous les autres; elle n'a ni foyers d'action spéciale, ni canaux de distribution.
Il est évident , d'après la comparaison de ces caractères , que la constitution des Etres inorganisés est plus simple que celle des Etres organisés; par conséquent les Etres inorganisés sont les premiers que les Puissances universelles par-
viennent à composer; ils sont manifestement à la base de la série progressive des Etres. Nous devonsainsi lesplacerau commencement de noln; étude; c'est à eux de nous révéler comment procèdent les Puissances universelles lorsqu'elles commencent à agir sur la matière.
Lorsque nous aurons acquis cette connaissance, nous posséderons la Science fondamentale , la Physique, Science vaste et de première importance , qui n'a pu , jusqu'ici , être tramée que de contradictions et de mystères , parce que l'on a manqué du flambeau qui seul pouvait porter la lumière dans ses ténèbres et ses détours.
Eclairée par le Principe universel , la Physique sera pour nous ce qu'elle est nécessaiiement en elle-même, la Science la plus simple, la Science qui ti^ite des mouvemens et des propriétés des Etres qui ont le plus de simplicité.
Dans cette Science fondamentale , dans la Physique , nous comprendrons naturellenurit l'Astronomie, qui n'est autre chose que la Ph\sique des Astres ; et la Géologie ou Science de la Ten*e, considérée dans son ensemble, <;t connue un des Globes de l'Univers.
Lorsque nous aurons ainsi parcouru le champ entier de la Physique générale , nous aborderons
la Science des Elres organisés. On a donné à cette Science le nom de Plijsiologie, et on Ta divisée en trois branches , graduellement plus fortes , plus fécondes : la Physiologie des Végétaux, la Physiologie des Animaux , et la Physiologie de l'Homme. Nous suivrons cette échelle immense.
Par cette marche progressive , dont chaque degré sera un Fait ou un Etre , cet Etre ou ce Fait , immédiatement lié à ceux qui le suivent et a ceux qui le précèdent , nous arriverons à un terme où nous commencerons à apercevoir l'exercice de la sensibilité , propriété mystérieuse, inexplicable , comme l'Expansion , comme le Mouvement ; mais propriété mesurable , appréciable, comme le Mouvement, dans les conditions de son existence ; c'est-à-dire que nous apprendrons, à l'aide des Faits, quelles circonstances, quelles conditions, sont nécessaires pour que la Sensibilité s'exerce d'une manière apercevable, et ensuite pour qu'elle s'accroisse, pour qu'elle s'élève à toute l'énergie dont elle est susceptible, pour qu'elle décroisse, s'affaiblisse, se suspende, s'éteigne , parcoure en un mot toutes les vicissitudes d'augmentation et de diminution, toutes les alternatives de naissance et d'anéantissement. C'est ainsi que nous établirons une Science réelle
et précise, non de la Sensibilité considérée en elle-même, mais de l'exercice de la Sensibilité.
Lorsque nous élèverons cette Science, voici le résultat le plus important qui se montrera à nos regards :
La Sensibilité a deux emplois opposés qui se font mutuellement Équilibre: ces deux emplois sont le plaisir et la souffrance. Toutes les fois cpi'un Etre sensible se forme ou s'améliore , la sensation qui accompagne cet acte de formation ou d'amélioration est une sensation de plaisir ; toutes les fois , au contraire , qu'un tel Etre s'altère ou se détruit , il éprouve une sensation douloureuse; et la vivacité de son plaisir, ou celle de sa douleur, suivent toujours avec exactitude la mesure de l'amélioration ou de l'altération qui «e sont effectuées.
Or , dans l'ensemble de la vie de tout Etre sensible , les mouvemens d'altération ou de destriiction forment nécessairement une somme égale à celle des mouvemens de formation et d'amélioration ; d'où il suit que , dans l'ensemble de la vie de tout Etre sensible, la peine égale le plaisir.
C'est sous ce rapport que les destinées humaines , quoique variées à l'infini , sont toutes égales entre elles : Principe d'Équilibre et de justice, Ta
56 COURS DK MIILOSOPIHK GÉNÉRALE.
plus imposante , la plus féconde de toutes les grandes Véritc's.
Nous appliquerons ce Principe aux individus et aux Peuples ; mais , pour que nos discussions à cet e'gard soient appuyées sur des bases inébranlables , il sera n<;cessaire que nous ayons donné d'avance la définition de l'homme intellectuel; car les destinées humaines se composent , en très grande partie , des peines et des plaisirs de l'intelli gence .
Nous arriverons à cette connaissance de l'homme intellectuel , comme à toutes celles qu'il nous importe d'acquérir; notre étude sera graduelle ; elle se nourrira surtout de comparaisons progressives. De même qu'en suivant la chaîne ascendante des Etres organisés, nous aurons rencontré un terme où la Sensibilité sera devenue apercevable, de même, en nous élevant encore de quelques degrés , nous rencontrerons le terme où la faculté intellectuelle commencera à se manifester. Nous ne parviendrons point cependant à définir en elle-même \ Intelligeiice , pas plus que la Sensibilité , pas plus que le Mouvement ; mais nous pourrons , comme nous l'aurons fait en traitant de la Sensibilité, indiquer avec détail et exactitude les conditions organiques nécessaires pour que l'Intelligence puisse s'exercer;
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et nous tracerons de même les progrès ainsi que le dëcroissement de l'intelligence , sur l'élévation ou l'abaissement des conditions organiques nécessaires à son exercice. Comme ces conditions se composent de l'influence combinée , variée , d'un très grand nombre de causes ou circonstances ; comme à chacune de ces combinaisons correspond un exercice particulier de l'Intelligence , et une manifestation particulière de son action , le champ idéologique que nous aurons à parcourir sera immense , et , sur tous ses points , d'un très grand intérêt.
Lorsque, d'après la marche que nous venons de tracer , nous aurons fait l'étude attentive des Faits Physiques , des Faits Physiologiques et des Faits Idéologiques , nous nous serons pleinement afïermis dans la certitude de ce résultat général :
L'Equilibre, par balancement de Forces, est la Loi universelle , et ce que l'on pourrait appeler l'Esprit de la Constitution de l'Univers.
Ainsi, Messieurs, nous qui allons parcourir successivement, et graduellement, l'Univers, nous allons apprendre, en passant successivement des Etres les plus simples aux Êtres les plus composés , comment s'efièctue, en chacun d'eux,
la Loi de l'Équilibre. En considérant séparément chaque Etre , soit inorganique , soit organisé , nous verrons, comme condition commune à tous, l'Équilibre entre les diverses phases de la durée ; nous verrons de plus que cliaque Etre, soit inorganique , soit organisé, considéré à une époque quelconque de sa durée , est en Equilibre avec lui-même sous le rapport de son Expansion et de ses fonctions. Ainsi une Aiguille aimantée se montrera formée de deux moitiés respectivement correspondantes sous le rapport de l'Expansion magnétique ; et tous les corps sont magnétiques , tous les corps sont aimantés. Ainsi im végétal développé, un arbre par exemple, se montrera composé de deux masses , l'une de racines, l'autre de branches, qui, sous le rapport des fonctions et de l'Expansion , seront en Equilibre comme les deux moitiés de l'aiguille aimantée , et pour la même cause. Ainsi , chez nn Etre vivant des classes supérieures, tel que l'homme , nous verrons encore deux moitiés correspondantes par leur position , leur Expansion , leurs fonctions, et se faisant mutuellement Equilibre.
Enfin , dans les Sociétés humaines , genre d'Etres le plus expansif, le plus vivant , le plus composé , nous verrons aussi s'établir , après un
ORDRE PHYSIQUE. 5g
certain nombre de tàtonnemens préliminaires, la distribution de l'ensemble en deux grandes Classes , représentées par les racines et les branches d'un même végétal , opposées de situation , et cependant liées entre elles par leurs relations ou fonctions réciproques, portant, les unes, dans le sens supérieur , les Élémens d'origine terrestre , tandis que les autres , plus élevées , ramènent , vers les régions inférieures , les Elémens plus élaborés qu'elles puisent dans l'air des hautes régions.
Mais de même que , dans tout Être composé , le progrès des relations et de l'opposition finit par entraîner le mélange uniforme de tons les produits intérieurs , de même , par exemple , que le fruit de l'arbre , qui , dans sa maturité , est un composé uniforme, résulte du concours, en mesure égale , de l'action des branches et de celle des racines, de même, chez les Peuples , le progrès de la civilisation amène l'uniformité d'intelligence, par conséquent l'égalité de droits. Le Peuple arrivé à ce terme ne peut plus recevoir d'autres institutions que celles qui sont conformes à ce mode d'Équilibre. Si l'on veut le contraindre a reprendre l'Équilibre de Classes, il s'agite jusqu'à ce que l'on y renonce ; de même que, dans les temps antérieurs , il s'agitait lors-
6o COUKS DK PIIILOSOPHIK GÉTNÉRALt.
que , j)rôniatiu<'meiii, on voulail lui «lormcr le régime de l'Egal ité.
Dans ce peu de mois, Messieurs, est toute l'histoire des Sociétés humaines , et toute la Théorie des Gouverricmens. C'est ce que , dans la suite, nous développerons par des exemples.
En ce moment , il nous suffit d'entrevoir que tout est renferme dans le Sj'stème universel ; c'est-à-dire que tous les Etres et tous les rapports des Etres, qui, par leur succession continue, composent l'Univers, sont animés d'un seul Principe, sont soumis à une seule Loi , forment un seul Système.
ORDRE PHYSIQUE. 6l
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