TROISIÈME SÉANCE
Mode ci exercice du Principe unwersel. — Aperçu général des Phénomènes physiques. — Réponse à une Lettre.
Messieurs ,
Nous avons reconnu que le Principe d'action qui anime la Mati ère , s'effectue universellement par Expansion; que les deux Forces générales dont l'opposition , l'alternative et l'égalité , produisent tous les effets , ne sont que les deux emplois opposés, alternatifs et égaux, de la même Puissance; que cette Puissance, l'Expansion universelle, institue elle-même la Compression universelle , parce que chaque Etre , foyer de divergence expansive, se trouve en même temps terme central de convergence pour tous les Etres, expansifs comme lui , dont il est environné ; en sorte que la Compression, c'est de l'Expansion encore.
Expansion, Compression : c'est donc l'histoire générale des Etres et de leurs rapports.
Ôa (.OURS DE PHILOSOPHIK GÉNÉRALE.
Et , du premier regard , on voit que c'est toute la Physique ; nous l'avons dit , la Physique est la science fondamentale ; c'est l'e'tage inférieur de l'édifice universel : la Physiologie repose immédiatement sur la Physique ; l'Idéologie repose immédiatement sur la Physiologie.
Ces deux étages supérieurs , la Physiologie et ridéologic , sont, par leur situation même , plus éclatans que la Physique , plus attrayans pour notre imagination et nos regards; c'est ce qui a entraîné tant d'esprits, jeunes ou impatiens, à s'élancer vers ces sommités de l'édifice , sans se donner le temps et la peine de s'arrêter sur les bases, de les parcourir, de les étudier.
Vol téméraire ! Qu'en est-il résulté ? égarement et fatigue.
Suivons , Messieurs , la marche graduelle ; elle seule peut nous conduire au terme de nos efforts , car elle seule peut tracer d'avance , et ensuite affermir , chacun de nos pas.
Voulez-vous un témoignage digne , auprès de vous , d'un grand crédit ? le voici :
Deux hommes , recommandables par l'étendue de leur savoir, et la justesse de leur esprit, deux hommes que vous aimez , que vous estimez , que nous écoutons ici , vous et moi , avec autant
d'intérêt que de profit, votre Professeur de Physique , et votre Professeur dllistoire naturelle Ç^) , me disaient hier : Si vous parvenez à expliquer correctement et avec unité les phénomènes généraux qui composent le domaine de la Physique , votre Principe sera inébranlable , parce qu'il sera démontré ; tous les Faits , d'un ordre quelconque, ne pourront plus ensuite que lui rendre hommage; et si quelque observation physiologique , par exemple , semble échapper à votre Système, ou le combattre, nous dirons : C'est l'observation qui a été mal faite ; il faut la recommencer, et avec plus d'attention, plus d'exactitude ; le Système démontré par la Physique est nécessairement le Système universel.
De telles paroles , Messieurs , et votre Professeur de Physiologie , ainsi que votre Professeur d'Astronomie (**), m'en ont dit de semblables, de telles paroles sont non-seulement belles et généreuses , mais profondes ; elles sont , pour moi , de l'autorité la plus encourageante : car, dans ma persuasion du moins, j'explique avec correction et unité ces phénomènes Physiques , que mes
(*) M. Pouillet et M. de Blain^ine.
(**) M. Magendie rt M. Francœur.
04 œURS DE PHILOSOPHIE GÉNÉRALE.
collègues racontent et décrivent avec tant de clarté et de fidélité.
Entrons dans cette explication précise et graduelle ; et, pour premier point d'appui, prenonsun Fait de notoriété vulgaire ; les Faits de cette nature sont les plus généraux , les plus simples , et , par conséquent, les premiers dont notre raison doive s'emparer. C'est à la raison surtout que Ton peut prêter ce langage touchant : Sinite ad me parvulos veiiire , laissez venir vers moi le bon sens et la simplicité.
Voilà une montre : mécanisme admirable, l'un des chefs-d'œuvre du génie de l'homme. Ce mécanisme consiste dans la gradation avec laquelle des résistances arrêtent, ou plutôt modèrent , l'action d'un corps placé au centre , et que l'on nomme ressort.
Modérer une action, ce n'est pas l'imprimer, c'est lui résister , c'est , par conséquent , attester son existence. Il est de toute évidence que l'action du ressort lui est propre , et que , dans son origine, elle est absolument indépendante des obstacles qui lui sont opposés ; en effet, enlevez ces obstacles , et l'action du ressort se précipite.
Cette action , propre et indépendante , qu'une compression extérieure arrête ou modère , est
précisément cette Puissance d'Expansion , qui excite tous les corps à s'étendre , à occuper indéfiniment et progressivement un plus grand espace. Employez, contre ce ressort, votre Expansion personnelle , pressez-le sur lui-même ; l'anéantirez-vous? au contraire; et ceci est très remarquable ; en le pressant sur lui-même , en le dominant par votre Puissance , vous ne ferez cependant qu'augmenter son énergie. Plus vous agirez contre lui, plus il réagira contre vous.
Et si enfin vous portez votre action à l'excès , il vous répondra par un excès de nature opposée ; il se cassera. Cette Expansion convulsive, à laquelle vous l'aurez réduit , vous montrera que l'Expansion était, en lui, une action essentielle; que l'opprimer, c'était l'exalter; et que plutôt que de se laisser vaincre, elle a brisé le théâtre même de son exercice.
Mais, me demanderez-vous , pourquoi tous les corps ne montrent-ils pas une Puissance d'Expansion si prononcée? Pourquoi tous ne sont-ils pas des ressorts ? Tous , Messieurs , sont des ressorts ; tous excepté les liquides , et uniquement au degré précis de la liquidité , degré très fugitif, qui ne peut jamais avoir qu'un instant de durée ; c'est ce que nous verrons dans la suite. A cela près , tous les coi'ps , solides ou gazeux 1. 5
réagissent eoiitrc la pression extérieure; mais leur réaction est plus ou moins prononcée, selon que, par leuj' constitution particulière, ils peuvent, sans se briser, céder à une compression plus ou moins forte. Nous dirons avec détails, et d'après rexpérience, quelles conditions sont nécessaires pour que les corps acquièrent cette constitution .
Mon objet, en ce moment, était de partir d'un Fait bien connu de vous , le mécanisme d'une montre, pour vous porter à reconnaître que l'Expansion, ou tendance à se développer, à s'étendre , à écarter tout ce qui s'y oppose , est , dans chaque corps, une action inhérente, que les obstacles ne donnent pas , que seulement ils modèrent , et que jamais ils ne peuvent anéantir.
Et comment la force des obstacles pourraitelle anéantir l'Expansion, puisque c'est l'Expansion même qui est la source des obstacles et de leur force? Un effet peut -il s'élever jusques à détruire sa cause?
Ce que je voulais vous faire remarquer encore, c'est que ce mécanisme , cette montre , ce Tout harmonique , cet ouvrage complet , n'a pu recevoir qu'un ressort, ou Principe d'action. Essayez, par la pensée, d'y placer deux ressorts; demandez à l'horloger le plus habile de faire une montre à
ORDRE PHYSIQUE. 6j
deuit ressorts, il vcrasdira : C'est impossible. Deux ressorts, dans le niénle ouvrage, deux Principes d'action , se neutraliseraient s'ils étaient égaux de puissance ; et, s'ils étaient, inégaux, se gêneraient, ne produiraient qu'embarras et désordre.
Telle est , Messieurs , l'image de l'Univers ; deux Principes d'action ne pourraient y exister en concurrence. Mais, tandis qu'une montre est un ouvrage circonscrit et fini , l'Univers , dont cette montre même nest qu'une partie, est un ouvrage sans limites; la montre a un centre, rUnivei*s n'en a pas , ou plutôt il a pour centre , comme Ta dit Pascal , chaque point de l'espace ; d'oîi il suit que le Principe d'action , pour être central, doit exister égal à lui-même dans chaque point de l'espace ; pour être universellement central, il doit être uniformément universel.
Tel est le caractère essentiel de son existence : unité , universalité , tendance continue à l'uniformité. L'explication de l'Univers , pour être vraie , doit être perpétuellement conforme à ces trois conditions fondamentales ; nous aurons soin de ne jamais nous en écarter.
Mais vous êtes avides sans doute d'une notion importante. Comment s'exécute l'Expansion? si c'est une Puissance uniforme et universelle, elle
6S COURS Di; PHILOSOPHIE GÉNÉRALE.
a, à la fois, et cj^alement , toutes les directions; par conséquent, elle ne peut en prendre aucune.
Non, Messieurs, par elle-même elle ne peut en prendre aucune , et elle tend sans cesse à distribuer la matière selon ce mode universel d'uniformité, qui rendrait tout mouvement impossible. Mais celte tendance, toujours effectuée, ije peut jamais être satisfaite; elle s'avance toujours du même pas vers le complément de son ouvrage, et jamais elle ne peut l'atteindre; jamais elle ne l'atteindra ; jamais elle n'en sera plus rapprochée. Ainsi le voulut la Puissance suprême lorsque, saisissant la matière uniformément répandue dans le sein de l'espace , et par conséquent immobile , Elle y jeta , comme nous l'avons dit , un trouble harmonique; Elle convertit l'Equilibre d'immobilité en Equilibre d'action et de réaction.
Messieurs, j'insiste sur ce témoignage sublime : le but de l'Action universelle n'est jamais atteint, parce que cette Action a un Maître, et que l'Univers est infini.
- Voici donc , Messieurs , la situation de pensée à laquelle, en ce moment, est parvenue notre intelligence. Il y a, dans l'Univers , une Action et un Maître qui la dirige ; nous ne pouvons comprendre, ni l'Action , ni le Maître ; tous nos efforts.
ORDRE PHYSIQUE. 6c)
a cet égard , bien loin de combler l'abîme , ne feront que l'élargir.
Mais le Maître suprême nous a permis de découvrir le mode d'action qu'il a imprimé , et d'étudier l'ouvrage qui en résulte ; faisons ensemble cette étude; notre curiosité ne saurait être ni indiscrète , ni téméraire ; nous ne faisons que céder à l'invitation du Créateur.
Reprenons ainsi notre question fondamentale. Comment s'exerce l'Expansion de mon Eti'e , celle de votre Etre , celle de chacun des Etres ? Que se passe-t-il dans le sein de chacun des Etres, lorsque chaque point de sa substance est sollicité par l'Expansion?
Pour le découvrir, empruntons encore une image facile : Sinife ad me parvulos venire ; ne cessons de recourir aux Faits les plus simples, aux Faits qui seraient compris par des enfans.
Je suppose que l'enceinte qui nous réunit, au lieu d'être tracée en parallélogramme , soit de forme circulaire , que nous en occupions tous les points j sans cependant être fortement pressés les uns contre les autres. Nous assistons tous, non à une discussion philosophique , mais à un spectacle qui fixe nos regards ; c'est , par exemple , un magnifique tableau recouvrant le plafond de la.
yO COURS DK l'HILOSOPHJF. GÉNÉRALK,
salle. Nous sommes tous iiumohiles d'admiration .
Tout à coup , la toile du tableau prend feu ; un incendie nous menace ; aussitôt , chacun de nous ne songe plus qu'à fuir le danger. Heureusement l'rrchitecte de la salle, prévoyant de tels accidciis, a placé une issue d'évasion à tous les points de la circonférence. Il résulte de cette précaution que, sans avoir besoin de nous entendre, et uniquement guidés par l'instinct de conservation , nous sortons par un procédé uniforme ; chacun de nous suit le rayon qui , mené du centre à l'une des issues de la circonférence, passe par le point où il se trouve ; la salle est évacuée régulièrement et rapidement.
Que serait-il arrivé , si les issues n'eussent pas été nombreuses et régidièrement distribuées ? Chacun de nous se serait précipité vers celle qui lui aumit paru la plus rapprochée , ou de l'accès le plus facile : ce qui aurait entraîné bien du tumulte et des tàtonnemens.
Maintenant, supposons de nouveau que la circonférence de la salle est garnie d'issues nombreuses et régulièrement placées , mais qu'au moment où l'incendie se déclare , une horde d'hommes vigoureux et barbares , qui entoure la salle , en tient les portes invinciblement fer-
ORDRE PHYSIQUE. yi
mées uous frémissons d'eft'roi et de colère ;
dans l'espoii' du moins que les barrières tomberont , nous nous pressons contre les murs de cette prison fatale ; nous nous serrons les uns contre les autres ; nous nous réduisons , circulairement , au plus petit espace possible ; le centre de la salle reste vide ; nous en épaississons le contour.
L'application de l'image est maintenant facile. Les élémens de toute agrégation matérielle sont toujours dans une des tix)is situations que je \ iens de décrire , avec la différence que ce n'est point une cause accidentelle qui les détermine à se mettre en mouvement d'évasion; c'est leur Expansion propre ; c'est leur besoin de mouvement ; besoin qui ne peut être satisfait qu'autant qu'ils échappent à l'agrégation qui les engage.
Si le corps qu'ils forment par leur réunion est homogène , si , de plus , ses enveloppes sont perméables en tout sens , et d'une manière uniforme , les élémens s'échappent sous forme d'un rayonnement sphérique. A la rigueur, cette disposition n'a jamais lieu dans la nature ; mais certains corps s'en approchent : tels sont les corps combustibles que l'on amène à une forte et générale incandescence. D'autres corps isolés, tels que le soleil et les étoiles , quoique d'une masse peu homogène, dissipent néanmoins leurs élémens
SOUS forme à peu près rayonnante , parce que la résistance perméable qui les enveloppe est distribuée uniformément.
Si un corps déposé à la surface d'un Globe, tel que celui d(; la Terre , et faisant partie de sa masse , est fortement hétérogène, c'est-à-dire s'il est formé de corpuscules inégalement mobiles, inégalement expansifs , la cause même de cette irrégularité intérieure fait aussi que les enveloppes n'ont que des issues inégales , et irrégulièrement distribuées ; l'Expansion alors s'exécute sans régularité.
Et si , enfin , l'agrégation , soit homogène , soit hétérogène , est environnée d'une force répressive uniformément et énergiquement appliquée sur tous les points de la surface , l'Expansion intime creuse une cavité centrale , parce qu'elle porte et condense tous les Élémens vers la ceinture de répression.
Si je ne me trompe, Messieurs, vous avez maintenant une idée générale , et de la Constitution de l'Univers, et de son Principe. L'Univers a , pour Constitution générale , d'occuper l'infini de l'espace , non d'une manière uniforme , mais par groupes inégaux , qui agissent et réagissent constamment, chacun sur tous les autres.
ORDRE PHYSIQUE. j'5
Son Principe est l'Expansion , Principe que plusieurs philosophes de l'antiquité avaient entrevu , puisqu'un Poète romain, exprimant leur pensée, avait dit :
WTens agitât niolem j et inagiio se corpore miscet.
Et, dans nos siècles modernes, le judicieux Bacon crojait , disait - il , à l'Esprit inné , qui réside dans tous les corps tangibles ^ qui travaille dans leur intérieur y et les pul<^érise. C était, comme vous le voyez , l'idée confuse de l'Expansion .
Sans doute, un tel Principe est, pour notre pensée et notre imagination , une Puissance occulte; c'est-à-dire que, d'après la description que nous venons de faire , nous concevons comment l'Expansion s'exécute , mais aucune réflexion , aucune image , ne peuvent nous aider à concevoir comment l'Expansion existe dans le sein des corps ; c'est pour nous le premier anneau de la chaîne; c'est le commencement des effets. La raison nous démontre que ce premier anneau, que ce mode de mouvement est le seul qui puisse être mis universellement en exercice, car c'est le seul qui puisse perpétuer le mouvement. Tout autre mode, l'Attraction, par exemple, rendrait cette permanence impossible; et l'idée
•74 COURS DE l'IIlI-OSOl'llIl!: GÉ.NKRVT.E.
de 1 Atljactionest, par elle-même , aussi occulte, plus occulte même que celle d'une force expausive. Doux Élémens qui, ne se touchant pas, sont déterminés, par une force propre, à se mouvoir l'un vers l'autre , présentent à la pensée une difficulté bien plus grande que celle de deux Élemeiis qui , pénétrés de miouvement , sont contraints, pour pouvoir le conserver, de se repousser mutuellement , lorsqu'une direction accidentelle a amené leur contact mutuel.
D'ailleurs, l'Attraction, si elle pouvait existe)-, n'expliquerait que les effets d'union et de rapprochement; les effets de séparation ou de destruction lui seraient directement opposés. Or, nous avons déjà entrevu que, par la distribution de l'Univers en groupes séparés et en masses globuleuses, l'Expansion suffisait pour produire les deux Forces opposées, égales, alternatives, qui entraînent tous les effets, et qui se font mutuellement Equilibre.
Tachons maintenant d'éclaircir ce que nous avons entrevu.
ORDRE PHYSIQUE. jB
WWMWWX'V
l\vvvvvv^vvv\\vvv\^.vv^v\v\vv^%\\'\^^vvvvv\^\v\\*\vw/vvvv\^vv^vvv\^v\v\v\x\\l.