QUATRIÈME SÉANCE
Eocorde occasionné par un Article du Courrier Français. — ExplicatioTi de la Pesanteur. — Réponse à un article du Constitutionnel.
Messieurs,
Un journal estimé, et bien digne de l'être, le Courrier Français , m'a fait , en termes flatteurs , un reproche que j'ai mérité. Mon élocution, dit-il, a trop d'abondance. C'est prendre un détour bienveillant et délicat pour me représenter que je n'expose pas toujours mes pensées avec concision et méthode.
C'est ce que j'avoue ; c'est ce que , pendant le cours de chacune de mes séances , je sens avec un regi-et qui me distrait et m'afïlige. La cause en est dans la disproportion de mes forces , peutêtre aussi des forces du langage , avec le sujet que j'ai embrassé. Ce sujet est l'horizon entier des Faits; c'est l'horizon de la Vérité. Chaque point , sur cet horizon immense , tient à tous les autres par des relations intimes ; il n'est point de
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Fait isole ; chaque Fait , chaque Vérité , est un foyer qui rayotiiie en tous sens , et , sur chacun de ses rayons , rencontre d'autres Faits qu'il s'approprie, qu'il unit à ses faisceaux particuliers. Il y a, sans doute, un point central qui est comme le foyer universel , où tous les Faits particuliers viennent puiser leur action et leur influence ; mais ce foyer universel n'existant , à son tour , que par ses relations universelles, ne peut être décrit, démontré, caractérisé que par l'universalité de ses relations.
Il résulte de là , que je ne puis définir le Principe universel, je ne puis le faire compai*aitre devant votre intelligence, sans m'élancer aussitôt, par mon imagination, vers un grand nombre de ses conséquences ; chacune de celles-ci assiège ma pensée , semble me demander la priorité sur toutes les autres ; chacune me presse de la montrer à vos regards , comme la plus digne de servir de premier point d'appui au Principe universel.
Ma peine intérieure, lorsque j'ai l'honneur de parler devant vous, est donc d'élaguer le trop plein de mes preuves, de contraindre un grand nombre de mes idées , non à disparaître , mais à attendre , à se tenir en réserve pour un momenl plus opportun.
Sans doute, je devais me tracer une ligne de discussion ; et celte ligne , ce Plan devait être calque sui- le Plan de gradation auquel se sont soumises les œuvres de la JNature. C'est à quoi j'ai consacré toute mon attention. Mais, en réalité, ce Plan de gradation commence dans chaque moment de la durée , et parcourt sans cesse tous les points de l'espace; toutes les phases, toutes les périodes de la succession des Faits , s'entremêlent, se confondent dans l'espace et dans le temps ; en sorte que le Système universel , considéré comme Edifice de l'intelligence humaine , n'a pu s'élever en elle que par l'effort successif et continu d'une immense abstraction.
Messieurs , je le répète , et l'expérience de mes trois premières séances , m'en a donné la certitude, je sens que, malgré mon âge, mon imagination est encore trop facile à émouvoir pour que je puisse soutenir de vive voix cette abstraction immense , si d'avance je ne la fixe par un enchaînement écrit. Dans l'intervalle de chacune de mes séances à la suivante , je suis sans cesse à cette tribune ; je ne vous quitte que pour continuer de m'entretenir avec vous ; je développe ce que je vous ai dit : je vous le dis beaucoup mieux en ces momens où vous ne pouv ez plus l'entendre ; je préparc ce que je dois vous dire; mille idées
me frappent; je cherche à les retenir; ce travail opiniâtre et involontaire de ma pensée, m'agite, me conduit à la crainte qu'il n'use mes forces , qu'il ne me fasse descendre au-dessous de votre attente et de mes engagemens.
Mes engagemens sont de tout expliquer , de conduire votre intelligence à tout saisir ! Que de rapidité ne m'est pas nécessaire ! et cependant , puisque tout est nouveau , non dans les Faits que j'emploie, mais dans les liens que je leur donne, la clarté ne m'est-elle pas encore plus nécessaire que la rapidité ? Ce besoin d'économiser votre temps, votre attention, et cependant de vous convaincre de la vérité d'idées générales , toutes nouvelles, comment parviendrai-je à le satisfaire , si l'ordre le plus rigoureux ne préside à l'emploi de preuves , cependant nombreuses , claires et frappantes?
Permettez-moi donc , Messieurs , de renoncer à un mode de discussion , attrayant sans doute , mais dont la précision rigoureuse ne saurait être le caractère. Dans l'intervalle d'une séance à la suivante , j'écrirai ce que j'aurai dessein d'exposer devant vous; mais je ne donnerai point à cette exposition la forme didactique d'un Traité soutenu. Je prendrai le ton d'un entretien, d'une conférence philosophique. C'est à vous , Mes-
io8 COURS ni. l'iiii.osoi'Hii: générale.
sieurs, que je m'adresserai; ccsl voire témoignage, votre expérience personnelle, votre raison que j'invoquerai. Cette forme de discussion m'autorisera d'ailleurs à quelques excursions adjacentes; soulevant alors un léger coin du voile qui recouvre des tableaux voisins, je vous ferai entrevoir d'avance leurs relations directes avec le tableau placé , en ce moment, sous vos regards. Votre raison marchera d'un pas ferme et grave , et, cependant, votre imagination se mettra, de temps en temps, en exercice.
Faisons, sur l'heure, la première épreuve de ce mode mélangé de la servitude méthodique et de la liberté d'improvisation (*).
(*) Dans la suite, j'ai quelquefois aI)andonné cette forme de discussion pour reprendre l'improvisation, que je quittais encore , selon la nature de mon sujet , et les dispositions où je me trouvais moi-même. 11 en est résulté, dans mon Cours, une variété qui m'a paru avoir pour eEFet d'augmenter l'intérêt et de soutenir l'atlention de mes auditeurs.
En rédigeant ce Cours pour le livrer à l'impression, j'ai pensé que j'obtiendrais le même avantage si je conservais les diverses formes de mes conférences, et si , à l'aide d'une fiction qui m'était facile , je transformais en auditeurs les lecteurs de mon ouvrage.
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Messieui's ,
Voici le résumé de ce que nous avons appris à ma séance précédente.
L'Expansion de chaque être, cette action qui lui est inhérente , qui tend sans cesse à porter toute sa substance sur un plus gi^and espace , l'Expansion s'exécute conformément à ce Principe le plus simple , le plus naturel , que les Physiciens , les Mécaniciens et les Géomètres ont érigé en axiome , sous le titre de Principe de la moindre action. Ce Principe est démontré par la direction en ligne droite que suit toujours le mouvement simple.
Un corps ne peut se mettre en expansion efficace, que lorsque les résistances qui lui sont opposées sont plus faibles que sa puissance expansive. Or, les résistances extérieures peuvent être écartées régulièrement autour de la surface d'un coi'ps, ou inégalement sur ses diverses parties. Dans le premier cas , l'émission de sa substance se fait régulièrement du centre vers chaque point de la circonférence, et alors il J a rayonnement; c'est l'état de tous les corps que vous amenez à une pleine incandescence.
Dans le second cas , lorsque l'Expansion est inégalement favorisée , ce qui a lieu dans un
grand nombre d'opérations chimiques , cliaque élément disposé à l'évasion , saisit l'issue la plus courte et la plus facile ; et , dans une situation quelconque, il y a toujours, pour chaque élément, une issue la plus courte et la plus facile ; il y a toujours, en sa faveur, l'emploi du Principe de la nio'nidre action.
Les divers globes répandus dans le sein de l'espace y sont environnés d'une résistance uniforme ; leur émission expansive doit donc se faire par voie de rayonnement ; cela est sensible pour le Soleil et les Étoiles ; cela n'est pas également sensible pour la Terre et les Planètes j cela n'est pas moins de toute certitude. Chaque Planète lance centralement , et sous forme rayonnante , une substance atténuée , de la même nature que la Lumière du Soleil , mais beaucoup plus subtile , parce que les enveloppes de la Terre et de chaque Planète ont beaucoup plus de densité que celles du Soleil ; ce qui contraint la matière de leur émission centrale à se réduire à un état de division beaucoup plus avancé , afin de pouvoir traverser un crible qui est beaucoup plus serré.
Le Calorique , ou matière de l'émission terrestre, s'élance de notre globe sous forme rayonnante , comme la Lumière s'élance du Soleil ; mais, dans les circonstances ordinaires , nos yeux
sont trop failoles pour Tapercevoir. Vous savez d'ailleurs qu'il est plusieurs animaux qui doivent à la faiblesse ou plutôt à l'excessive délicatesse de leur organe de la vue , la faculté de voir dans ce que nous appelons l'obscurité. Pour ces animaux, la terre est lumineuse.
Ce qui fait que chaque Planète a des enveloppes beaucoup plus serrées que celles du Soleil , c'est que chaque Planète a beaucoup moins de volume que le Soleil. Or , un globe quelconque , isolé dans l'espace , et par conséquent exposé librement, sur tous ses points , à l'incidence convergente de la matière lancée par tous les globes qui l'environnent , est d'autant plus réprimé par cette compression cju'il a plus de surface relativement à sa masse.
Amenez au même degré de chaleur deux corps de même nature , deux globes de fer par exemple, mais l'un très gros, l'autre très petit; tirezles ensuite de la fournaise ; le petit globe se refroidira promptement ; le grand globe metti-a beaucoup de temps à se refi'oidir , à se consolider , à se durcir.
Observez maintenant qu'il n'en est pas, d'un globe isolé dans l'espace, tel que le Soleil ou la Terre , comme d'un petit globe de métal feisant partie de la Terre ou du Soleil. Tout globe isolé.
112 COURS DE PlIll.OSOl'llIK GÉNÉRA F-K.
tel qu'une Planète ou une Étoile , possède toujours, dans son ensemble , la même quantité de puissance expansive , puisqu'il est toujours en équililire avec les globes environnans. Seulement sa quantité générale d'expansion se distribue diversement entre ses diverses parties.
Ainsi, considéré dans son ensemble, un globe isolé , tel qu'une Etoile , une planète , est toujours consolidé au même degré, et ce degré permanent est d'autant plus faible que le volume du globe est plus considérable.
Le Soleil et les Étoiles jouissent donc avec continuité d'une Expansion plus forte , plus efTicace , plus apercevable , que celle des Planètes ; l'ensemble de leurs enveloppes a donc plus de perméabilité ; elle est plus près de la mollesse ; leur émission extérieure est plus abondante , plus soutenue. Comment donc , me direz-vous , leur masse s'entretient-elle ? Comment le Soleil ne s'épuise-t-il pas rapidement par les torrens de lumière qui lui échappent sans cesse ? Et puisque nous avons dit que l'Équilibre était la Loi nécessaire , la Loi universelle , comment un corps qui tend à s'épuiser par l'énergie même de son Expansion , reste-t-il en Équilibre avec les corps environnans ?
La réponse est facile. Nous avons vu que l'Ex-
ORDKE PHYSIQUE. Il5
pansion d'un corps hétérogène , qui ne peut entièrement se dissoudre , le contraint à tourner sur lui-même; or, dans un corps qui tourne sur lui-même , l'Expansion générale ne saurait être uniformément distribuée ; elle a sa plus grande facilité par la tranche équatoriale ; cette facilité décroît progressivement de l'Equateur vers chacun de deux Pôles. Réciproquement,* Tinfluence des corps extérieurs s'applique avec sa plus grande énergie aux deux points polaires, et de là elle décroit progressivement jusqu'à l'Equateur.
Or, qu'est-ce que cette influence des corps extérieurs ? C'est, à l'égard de chaque globe , l'affluence convergente de la matière que lancent vers lui les globes environnans. De cette matière convergente , celle qui est adressée à l'équateur d'un globe , est fortement repoussée ; mais celle qui est adressée à ses pôles ne l'est presque point, elle se poursuit elle-même, elle se pousse dans l'intérieur du globe ; comme elle est excessivement subtile , elle pénètre à une grande profondeur dans les enveloppes ; elle pénètre d'autant plus profondément , et avec d'autant plus d'abondance, que les enveloppes générales ont moins de consistance , ou que le globe a plus de grosseur.
1t4 tours DK l'HITOSOriIII': GKNKRAT.E.
Ainsi, l'cmission (ruii j;;1o1k' osl on raison âe son volume ; mais le renouvellement de sa masse, anx dépens des globes qui l'environnent , est également , et au même degré , en raison de son volume ,* ce qui maintient l'Équilibre.
Loi simple ! admirable ! chaque globe est un vase sphérique , qui constamment se vide par son équateur , se remplit par ses pôles , et se vide sans cesse au degré mÔYne où il se remplit.
Cette Loi , appliquée au globe terrestre , vous le montre formé d'une croûte dure , épaisse et serrée , ne lançant , par son équateur , et les régions qui l'avoisinent , qu'une substance rare et subtile , comparée à celle du soleil , mais ne recevant, à travers ses pôles, que beaucoup moins de substance stellaire.
Et si vous considérez un globç plus petit encore , le globe de la Lune , vous voyez la progression , dans les deux sens , aboutissant toUr jours à l'Équilibre. Presque point de rayonnance à travers l'équateur de la Lune j la répression extérieure est si forte , lés enveloppes sont si dures , si épaisses , que Ja substance lancée par l'Expansion intime est d'une rareté et d'une ténuité très supérieures à la rareté et à la ténuité du calorique terrestre ; aussi , point de chaleur sensible, à la surface de la liune , point d'atitlo-
sphère , point de liquides ; par conséquent point de végétaux , point d'animaux , point d'hommes ; toute cette surface , semblable à celle de nos régions polaires , est stérile , concrète et glacée. Que doivent être ses régions polaires? presque imperméables a la substance des Étoiles. La Lune reçoit très peu , donne très peu ; elle est en Équilibre.
Chaque globe , avons-nous dit , est en Équilibre , non en particulier avec chacun de ceux qui l'environnent , mais avec l'ensemble de ceux qui l'environnent. Cela est de toute évidence. Si chaque globe n'était pas en Équilibre au sein de rUnivers, son existence y serait impossible. Aussi , et nous le verrons dans la suite , à l'instant où un globe cesse d'être en Équilibre avec la force environnante, à l'instant (JÙ. son Expansion intime devient supérieure à la répression que cette force exerce , son existence se termine ; il rend toute sa matière à l'Univers.
C'est à une telle catastrophe que doivent nécessairement aboutir , et le globe terrestre , et tous les globes de l'Univers ; ils ne peuvent périr que par elle ; mais il faut que , successivement , tous disparaissent , afin que d'autres se composent, qui disparaîtront à leur tour. Ainsi
I [6 COUKS DE l'HILOSOPHIE GÉNÉRALK.
l'exige la Loi du reiiouvellerneiil universel et de l'Équilibre.
Mais, je me liàte de le dire : ce terme fatal est encore éloigne pour le globe terrestre , et généralement pour toutes les Planètes qui tournent autour du Soleil. Nous le montrerons dans la suite ; l'origine de la Terre , et de toutes les Planètes du système solaire , est absolument la même ; elles sont nées ensemble , au même instant, par une action commune, et cette époque de leur naissance est très récente. Qu'est-ce que dix mille ans , vingt mille ans , tout au plus , dans la durée du Monde ? C'est beaucoup pour nous sans doute , pour nous dont la vie est si passagère ! Mais , pénétrons , avec Herschell , dans les profondeurs de l'espace. Selon ce grand Astronome , les étoiles les plus reculées , parmi celles que son télescope découvre , nous adressent une lumière qui met, au moins, deux millions d'années à nous parvenir. Ainsi , il s'en fallait encore de deux millions d'années que la Terre existât, lorsque certaines étoiles lançaient la lumière qui , deux millions d'années plus tard , devait aboutir à l'espace que maintenant la Terre occupe.
Ainsi , rassurons-nous , Messieurs ; la Terre passera sans doute ; mais un très grand nombre
de générations passeront sur sa surface , avant le terme de son existence , et , jusques au moment fatal , l'Équilibre précis de son existence semblera devoir être éternel.
Cet Équilibre précis n'est pas une supposition de notre intelligence ; il est démontré par la périodicité parfaite des deux mouvemens du globe, le mouvement diurne et le mouvement annuel. La Terre est toujours en commerce avec les globes qui l'environnent , puisque leurs envois la frappent sans cesse , et dans tous les sens , tandis qu'elle projette sans cesse vers eux sa matière rayonnante. Si ce commerce n'était pas toujours égal à lui-même , si , dans divers points de son orbite , la Terre était plus frappée que dans d'autres points , son mouvement autour du Soleil n'aurait plus cette régularité absolue qui est attestée par toute l'Astronomie; et son mouvement sur elle-même serait tantôt ralenti, tantôt précipité.
Les conséquences immédiates de Faits positifs sont nécessairement positives. De la périodicité rigoureuse des deux mouvemens de la Terre, il suit rigoureusement , que , dans l'espace qu elle traverse , dans cet espace , son enceinte, dont le diamètre est de plus de soixante millions de lieues , la matière qu'elle rencontre , qui la choque, qui
Il8 COURS DK PHILOSOJ'HII': OKINKRAIJ;.
la presse, arrive toujours, sur chacun de ses points, en mesure égale , et avec une force égale ; et, comme les raisonnemcns que nous venons de faire pour le globe terrestre , s'appliquent également à toutes les planètes, il est démontré que , dans l'enceinte du système solaire , enceinte dont le diamètre est de plusieurs milliards de lieues, la matière lancée dans lous les sens par l'Expansion des étoiles environnantes, est distribuée sous un mode rigoureusement uniforme; en sorte que, sur chaque point de cet immense espace, elle arrive, en tout sens , avec la même force et la même quantité.
Quel spectacle, Messieui's! qu'il est grand et simple ! l'uniforme dans l'immense ! . . . Eh quoi î l'immense? Est-ce à l'enceinte du système solaire que notre imagination va se borner? qu'elle s'étende ! qu'elle s'étende encore ! qu'elle passe des siècles à s'étendre , à se projeter dans l'infini ! que rencontrera-t-elle ? la Raison l'annonce ; le Soleil et les Planètes le démontrent ; elle rencontrera de la matière en mouvement , mais uniformément répandue, des globes en mouvement, mais se faisant continuellement Équilibre.
Rentrons dans le système solaire; redescen-
ORDRK PHYSIQUE. UQ
clous sur uolre Planète > C'est de cette base, notre domaine , que nous devons étudier l'Univers ; apprenons d'abord à la bien connaître.
La Terre , disons-nous, quel que soit le point de son orbite qu elle occupe , est noyée dans l'é-^ mission convergente des étoiles , et cette émission lui est adressée , en tout sens , avec une parfaite égalité.
J'invoque votre raison, Messieurs; ne voyezvous pas ici une force constante, une force de compression continue , régulière , toujours dirigée vers le centre du globe, toujours ayant pour but de réduii^e ce globe au plus petit espace qu'il puisse, occuper?
Et cette Force , opposée , par sa direction , à l'Expansion du globe, chargée, par conséquent, de prévenir la dissipation du globe, chargée de le conserver, cette Force, quelle est son origine? l'Expansion des globes qui environnent la Terre.
Harmonie sublime ! des effets opposés n'ont qu'une même cause ! c'est l'Expansion qui balance l'Expansion !
La Force compressive, disons-nous , s'applique ^\ec continuité et convergence sur tous les points de la surface du globe. Les instrumens de cette force , sans cesse en action , sans cesse renouvelée , tendent sans cesse à se porter vers le centre
de la Terre ; ils n'en sont empêches que par les obstacles que leur opposent la Terre même et les corps dont elle est composée.
Ils pressent donc constamment ces corps vers le centre de la Terre ; ils tendent sans cesse à les y porter.
Ne savons-nous pas aussi que tous les corps terrestres, que toutes les parties de la Terre pèsent vers le centre , c'est-à-dire , se dirigent vers le centre, lorsqu'ils tombent, et dirigent leur poids vers le centre, lorsqu'ils sont appuyés.
Et si cet appui est à demi glissant, s'il n'est vainqueur du mouvement de chute qu'à l'aide d'un léger frottement , cet auxiliaire , ce frottement y n'est-il pas tacitement combattu , et enfin surmonté ? ne voyons-nous pas le corps qui paraissait arrêté , tomber inopinément ? Cela ne prouve-t-il pas que, depuis son repos, il n'avait cessé d'être frappé ?
Mais, direz-vous, pourquoi est-il des corps qui s'élèvent? pourquoi la Force compressive étant une Force constante , uniforme , toujours égale à elle-même , se trouve-t-elle , au même moment , dominante sur tant de corps , et vaincue par un si grand nombre d'autres ?
Messieurs, parce que la Force expansive, son antagoniste, n'est une Force constante, et tou-
ORPRE PHYSIQUE. 121
jours égale à elle-même , que dans l'ensemble de chaque globe ; elle se distribue inégalement dans les diverses parties ; partout oii elle dépasse un certain degré , elle est victorieuse de la Force compressive , qui , par compensation , est victorieuse partout où l'Expansion reste inférieure ; et , dans l'ensemble du globe , les actes de supériorité de l'action expansive, forment une somme exactement égale à la somme de ses actes d'infériorité.
Pour me faire entendre , prenons un exemple qui vous soit familier.
Nous sommes en plein air ; vous ramassez une pierre d'un petit volume ; vous la jetez dans le sens supérieur, et vous la dirigez dans le sens exactement vertical.
Par cela même que vous lancez cette pierre , votre Expansion personnelle se signale comme supérieure a la force qui fait la pesanteur de ce corps. Si vous étiez en état de défaillance, ou plongé dans un profond sommeil, vous ne jouiriez pas de cette supériorité d'Expansion.
La pierre vous échappe , elle monte ; mais , dès l'instant ou vous avez cessé de la toucher, toute votre action sur elle a été terminée.
Représentons par le nombre too le mouvement que vous lui avez imprimé.
122 COURS Dr, l'HlLOSOI'IUE r.ÉNKH ALE.
La matière, avons-nous dit, est iiicllflèieute à tout mouvement de translation; c'estun axiome de Mécanique. C'est-à-dire que si nul obstacle ne se presente sur la route de la pierre que vous avez lancée , elle doit suivre éternellement sa route , en conservant à jamais les loo degrés de son mouvement.
11 n'en est point ainsi. A peine a-t-elie quitté votre main qu'elle rencontre la matière compressive ; celle-ci, vous le savez, se poursuit et se lenouvelle sans cesse. Par cette première rencontre , la pieiTe perd un degré du mouvement que vous lui avez imprimé ; il ne lui en reste plus que gg. Au second instant , nouvelle perte d'uo degré, car elle rencontre encore la même quantité de matière compressive ; le mouvement d'ascension se réduit à g8 degrés. Au troisième instant , nouvelle rencontre , toujours égale ; perte d'un 5^ degré de mouvement. Il ne reste plus que g7 degrés.
Suivez le décroissement de la progression ; au cinquantième instant , la moitié de votre action est consumée ; au centième instant , elle est détruite , la pierre ne monte plus.
Au cent-unième instant , qu'arrive-t-il ? la Force compressive n'a plus d'antagoniste , elle frappe seule la pierre ; et comme elle est tou-
ORPRE P«\SIQUE. 125
jours égale à elle-même , elle n'imprime qu'un seul degré de mouvement ; au cent-deuxième instant, elle en imprime un second qui s'ajoute au pi'emier , la pierre tombe plus vite ; au centtroisième instant , nouvelle impulsion , vitesse augmentée ; vous suivez maintenant l'accroissement de la pression; au deux-centième instant, si , comme nous l'avons supposé , vous avez lancé la pierre selon une ligne parfaitement verticale , elle en est revenue à toucher votre main, et elle la frappe avec ce même mouvement de loo degrés, que vous lui aviez imprimé.
Messieurs , nous n'étudierons jamais un Fait plus clair et plus précis, et d'une extension plus générale. C'est l'histoire de la nature entière , réduite à sa plus simple expression.
Considérons maintenant sous une autre face cet acte général de Compression qui produit la pesanteur.
La Lune tombe vers la Terre ; la Terre tombe vers le Soleil , qui tombe à son tour vers chaque Planète ; mais les Étoiles ne tombent pas les unes vers les autres. Si l'on croit avoir observé une translation du Soleil et de tout son système vers les étoiles qui forment la constellation d'Hercule, ce n'est du moins qu'un mouvement de déplacement direct, ce n'est point un mou-
vemt'iit de f^ravitation autour d'un corps qui en soit le centre.
Ainsi les Etoiles qui pèsent vers leurs planètes , et vers lesquelles leurs Planètes ne cessent point de peser, ne pèsent point elles-mêmes les unes vers les autres.
La Pesanteur n'est donc point un fait essentiel et primordial ; il ne s'exécute que d'après certaines conditions , et dans certaines circonstances.
Supposez que la distance qui sépare chaque Etoile de celles qui l'environnent soit assea grande pour que chacune ne soit, à l'égard de la plus voisine , qu'un point mathématique ; dès lors chaque Étoile est pressée, sur toute sa surface , avec une égalité absolue ; cette condition leur étant commune , elles conservent toutes leur distance réciproque.
Telle est précisément la situation dans laquelle toutes les Étoiles sont placées les unes à l'égard des autres ; et c'est ce qui les rend , les unes à l'égard des autres , sans pesanteur.
Que faut-il donc pour qu'il y ait gravitation , pour qu'il y ait pesanteur, en un mot pour que deux corps tombent l'un vers l'autre? il faut qu'ils soient déjà assez rapprochés l'un de l'autre pour que chacun trouble , sur la surface de l'autre, l'Équilibre de pression.
C'est ce que j'ai établi à ma séance précédente ; et j'ai, en même temps , défini la progression de vitesse que suivent les deux corps qui tombent l'un vers l'autre , à mesure qu'ils exécutent ce mouvement.
Mais comme cette progression est l'un des Faits généraux les plus importans, souffrez que je vous en rende la connaissance facile à l'aide d'une expérience familière.
Je suppose qu'un seul flambeau éclaire cette enceinte , et qu'il est fixé au milieu du mur le plus éloigné.
Voici un carton dont les dimensions sont d'un pied carré; je l'applique sur le mur opposé à celui qui porte le flambeau : la portion de ce mur qu'il cache à la lumière du flambeau, est, comme lui, d'un pied carré de surface.
Je porte maintenant le carton vers le flambeau, et toujours parallèlement au mur sur lequel je viens de l'appliquer. A mesure que je marche vers le flambeau , je vois grandir l'ombre du carton ; curieux de voir dans quelle progression se fait cet accroissement , je m'arrête au milieu de la salle ; j'y fixe le carton , à égale distance du flambeau et du mur qui lui est opposé; je vais ensuite mesurer l'ombre du carton : je trouve qu'elle est de 4 pieds carrés : c'est-à-dire 4 fois
plus faraude que lorsque ce même carton c'tai t app] iqué SU)' le mur. Je retiens ce premier rapport d'un accroissement comme 4 > tandis que la distance n'est plus que la moitié de la distance primitive. Je reprends le carton, et je le porte de nouveau vers le flambeau ; toujours accroissement de l'ombre. Je m'arrête lorsque la distance qui me se'pare du flambeau n'est plus que le tiers de la distance primitive, et, mesurant l'ombre du carton , je la trouve de g pieds carrés , ou 9 fois plus grande. Je marche encore vers le flambeau : arrivé au quart de la distance primitive , l'ombre est devenue 16 fois plus grande. AiTivé au cinquième de la distance primitive , l'ombre est devenue 26 fois plus grande ; et ainsi de suite ; c'est-à-dire qu'en résumant les résultats de cette expérience, je trouve que tandis que la 'distance décroissait selon la suite des fractinn<; . . - ±11 1
l'ombre augmentait selon la suite
des nombres 4^ 9? 16? ^5,
c'est-à-dire , selon le carré , en sens inverse , de cette diminution.
Je me place maintenant , par l'imagination , sttr la surface ^e la Terre, en un point situé sur une ligne qui unirait le centre de ce globe avec le centre de la Lune, et je suppose que la Lune,
ayant perdu tout son ïtiouvement de translation, ne reçoit plus d'autre impulsion que celle de la cause qui fait sa pesanteur.
Elle va donc tomber directement vers le point que j'occupe ; et je sais qu'avant de m'atteindre , elle aura environ 80 mille lieues, eo. ligne droite, à parcourir.
Comme je sais aussi que la cause qui la détermine à tomber n'est autre chose que l'impulsion qu'elle reçoit des Etoiles dont elle me dérobe la vue, j'ai un moyen sûr de calculer le progrès de sa chute ; je n'ai qu'à mesurer , d'instant en instant , l'augmentation de sa surface ; car cette augmentation progressive seiTira elle-même de mesure à la portion du mur stellaire que la Lune dérobera à ma vue , portion de mur stellaire duquel procédera toujours le mouvement de gravitation.
C'est ainsi qti'en supposant d'ailleurs , afin de simplifier l'hypothèse, que la TeiTe sur laquelle je suis placé reste immobile, et ne gravite pas elle-même vers la Lune, je trouverai que la Lune , lorsqu'elle me montrera un diamètre double, ou, ce qui eàt la même chose, luie surface quadruple , n'est plus qu'à une distance de 40 mille lieues , et qu'en même temps , son mouvèiflient est 4 fois plus rapide qu'au moment de
128 COURS UK l'HILOSOPHlE GÉNÉRALE.
son dépai't ; lorsque sa surface sera devenue 9 fois plus grande, sa vitesse sera devenue 9 fois plus rapide , et sa distance ne sera plus que du i de 80 mille lieues. Bientôt sa surface se montrera 16 fois plus grande, et en même temps sa vitesse 16 fois plus rapide, tandis que sa distance sera réduite au ~ de 80 mille lieues.
En un mot, la vitesse augmentera toujours comme l'espace caché sur le mur stellaire , lequel espace caché augmentera toujours en raison inverse du carré de la distance qui restera à parcourir. Lorsque la Lune sera près de toucher la Terre, elle aura alors toute la vitesse de gravitation qu'elle pouvait acquérir, parce qu'alors elle cachera, pour le point central, tout le mur stellaire.
En sorte que cette belle Loi, fixée par Newton, Da7U tout mouvement de gravitation mutuelle , la vitesse s'accélère en raison inverse du carré des distances ^ n'est , en réalité, que la première loi des phénomènes optiques.
En effet , vous le vojez. Messieurs, l'émission stellaire explique ce que Newton a calculé, ce que tous les Géomètres ont érigé en Fait invariable , ce qui fait toute la Théorie de la Gravitation. L'émission stellaire , tendant sans cesse à se distribuer uniformément dans l'espace , ne peut
manquer de porter géome'triquemeut , les uns vers les autres, tous les obstacles qui s'opposent à ruiiiformite de sa distribution ; il faut qu elle les agglomère , que , ne pouvant les anéantir, elle les réduise du moins à se toucher, à se presser les uns contre les autres , à ne former qu'un seul corps , un seul globe y car la forme sphérique , dans un corps isolé, est la seule forme de l'Équilibre.
Lorsque ensuite elle a composé ce globe , le délaisse-t-elle ? Non sans doute ; elle continue de le presser sur tous les points , car elle continue d'arriver vers tous ses points, et avec une force toujours égale. C'est ainsi qu'opiniâtre dans son influence , après avoir fait tomber les uns vers les autres tous les corps qui ont embarrassé sa marche, elle les tient engagés, en donnant à chacun un poids déterminé par sa masse ou quantité de matière , car c'est ainsi que se communique toute impulsion.
Et cette impulsion compressive , qui pix)duit la gravitation mutuelle , et ensuite le poids , celte ennemie universelle de l'Expansion , qui , partout , lui résiste et la réprime , quelle est son origine? l'Expansion.
Unité, simplicité; c'est , dans l'histoire de l'Univers , le texte de tous les chapitres ; c'est ce qui fait que la Vérité est l'histoire de l'Univers. 1- 9
t5o cours t)k piin,osopirTF. oknkrafj;.
Je viens d'expliquer la Pcsdniciiv; vous savez. Messieurs, que jusqu'ici ou n'avait fail que l'attester, la décrire, et calculer les conditions selon lesquelles elle s'exécute. C'est à découvrir et à fixer la Loi du Phénomène que Newton avait employé son immense savoir et son profond génie. Tous les grands Géomètres, ses successeurs, les Euler, les Lagrange, les Laplace, ont poursuivi ce Fait ujiivei'sel jusque dans ses applications dernières; et toujours ils ont trouvé ces trois conditions si simples, les plus simples dont une Force universelle puisse être revêtue : distribution en raison des masses, direction centrale, et accélération de vitesse en raison inverse du carré des distances à parcourir
Or, toute impulsion se partage en raison des masses; l'Equilibre l'exige; l'impulsion stellalre ne saurait se partager autrement; toute impulsioîa uniformément convergente est nécessairement centrale ; l'impulsion stellaire est uniformément convergente ; enfin , toute impulsion constamment renouvelée place , dans le sein du mobile , une somme d'effets qui s'accroit successivement comme le carré des temps employés à l'exécutioia de ces effets ; c'est encore une Loi démontrée par la Géométrie mécanique; or l'impulsion stellaire est constamment renouvelée , puisque toutes les.
ORDRE PHYSIQUE. l3r
Étoiles sont constamment en Expansion. L'impulsion stcllaire est donc essentiellement constituée conformément à toutes les conditions du phénomène de la pesanteur. L'impulsion stellaire est donc la cause immédiate du phénomène.
Pourquoi donc , demanderez-vous , une Cause si simple, si apercevable, si géométrique, a-t-elle échappé au génie de Newton, lui qui avait si attentivement clierché la cause de la pesanteur, lui qui donnait, sans ménagement , le titre d'absurde à l'opinion qui faisait de la pesanteur une propriété essentielle de la matière , lui qui avait institué le mot attrait ^ attraction^ comme image, comme métaphore , en attendant le mot de la nature , mais qui avait eu le soin judicieux de dire : Les corps se comportent mutuellement comme s'ils s'attiraient ?
Messieurs , si Newton s'est arrêté , s'il a entrevu seulement, mais s'il na pas osé être convaincu que l'impulsion stellaire est la cause de la pesanteur, à mon tour je n'en puis entrevoir que les deux raisons suivantes :
L'impulsion stellaire ne peut produire la pesanteur qu autant que FUnivers est infini ; or, du temps de Newton, l'imagination de l'homme ne se permettait pas de concevoir l'infini de l'Univers; et qui sait si même aujourd'hui, cette Pen-
lTy2 COURS l)K i'IlII.OSOl'HIE GÉNÉRALE.
séc, si majestueuse jusque dans le vague qui la déborde, si appropriée à la nature d'un Créateur dont l'action ne peut être qn'inlinie comme la présence, cette Pensée que Pascal a figurée par une sorte de Géométrie poétique, qui sait si cette Pensée, que je démontre, ne me sera pas imputée à blasphème? Mais non ! les temps sont changés; ou plutôt ils s'accomplissent; bientôt il n'y aura plus que piété philosophique , soumission à l'Etre infini, partout où il y aura science, raison, et démonstration.
Ce qui a pu faire encore que Newton, entrevoyant l'impulsion stellaire comme cause de la pesanteur, la écartée de sa pensée, c'est la crainte de tomber dans l'une des conséquences du système de Descartes. Ce grand Homme , ce génie supérieur, fit la première ébauche du Système universel , car il conçut chaque globe de l'Univers comme un foyer de tourbillons concentriques; mais l'idée de l'Expansion ne lui étant pas venue, il fut conduit à supposer, comme point de départ, le plein universel, ce qui, comme nous l'avons dit , rendait le mouvement impossible.
D'après certaines recherches et certains raisonnemens faits par Newton , renouvelés postérieurement par M. de Laplace, on est porté à penser que Newton avait craint de voir la matière
de rémission stellaire remplissant l'espace , et y formant ce plein de Descartes qui aurait arrêté le mouvement .
Celui de mes auditeurs qui m'a fait l'honneur de m'écrire la dernière lettre à laquelle j'ai répondu , pourrait, mieux que personne, concevoir cette crainte, puisqu'il l'a exprimée.
Mais le plein de Descartes était immobile, il ne pouvait que faire obstacle à tout corps pressé de se mouvoir; au contraire, l'émission stellaire est toute en mouvement , et sa distribution est uniforme dans tous les points de l'espace ; le corps en mouvement qu'elle retient dans un sens , elle le pousse dans le sens opposé , et avec la même quantité de force ; elle neutralise donc , par son Equilibre universel, son action continue, et le vide absolu ne serait pas plus perméable à tout corps en mouvement particulier, que ne l'est un espace traversé par des corps en mouvement qui se font rigoureusement Équilibre.
Que tandis qu'une boule d'ivoire parcourt une table de billard , elle soit frappée sur tous les points, adroite, à gauche, en avant, en amère, mais partout avec le même degré de force , elle suivra sa route comme si aucun corps ne la rencontrait. C'est ainsi que l'émission stellaire frappe tout globe en mouvement. Si une telle idée s'était pré-
l34 COURS DK l'IIILOSOI'IIIK GKNÉKALE.
scntcc à Newton , il en .iiirail proclamé lovidcnce.
Je passe à l'illustre héritier des travaux de Newton et de ceux de Descartes. M. de Laplacc est , dans ce siècle , le premier Magistrat de la science. C'est à lui que je devais d'abord confiei' les bases de mon explication universelle ; j'eus avec lui plusieurs conférences; il m'écouta avec attention et intérêt. Mais il me fit une objection qui m'arrêta , et qui , aujourd'hui que je l'ai résolue, m'explique pourquoi , avec tant de réflexion et de savoir, M. de Laplace n'a pas découvert avant moi que l'impulsion stellaire est la cause de . la Pesanteur.
J'ai calculé, me dit-il, que la vitesse de la lumière est beaucoup trop faible pour produire la gravitation mutuelle des astres , au degré où elle s'exécule.
M. de Laplace disant J'ai calculé^ le Fait était incontestable ; c'était la Géométrie en personne qui prononçait.
Messieurs, la Raison devient la première Puissance Géométrique , lorsqu'elle a découvert , et avec certitude , le Principe universel ; car alors elle ne fait plus que le suivre dans ses conséquences nécessaires.
Qu'est-ce que l'Expansion ? C'est une action
ORDRE PHYSIQUE. l55
Dult'linie; c'est-à-dire que, par elle-même, elle est sans mesure; elle ne peut recevoir une mesure que des obstacles qui lui sont opposés; ou, en d'autres termes , la vitesse qu'elle imprime est d'autant plus gi'ande que moins d'obstacles sont rencontrés par les corps qu'elle a lancés.
Que tous les globes de l'univers, excepté celui que nous habitons, s'anéantissent subitement, aussitôt, et avec une rapidité plus grande que celle de l'éclair, ce globe est non-seulement réduit en poussière , mais les composans de cette poussière, les atomes dont la Terre était formée, se dispersent, en tout sens, dans l'infini de l'espace; chacun parcourt, en un instant mathématique, un très grand nombre de milliards de lieues.
Disons maintenant qu'à l'instant où la lumière échappe à un astre éclatant, à un soleil, à une étoile, chaque globule est d'une masse très considérable , eu égard à celle des élémens qui le composent; les obstacles que son mouvement rencontre sont très nombreux , comparés à ceux que rencontrerait chacun de ses élémens ; il est évident que plus un corps a de ténuité , moins son mouvement rencontre d'obstacles. Mais chaque globule de lumière du soleil est sans cesse , depuis l'instant où cet astre le projette, sous le travail
l56 COURS DE PHILOSOPHIE GÉNÉRALE.
d'une Expansion ardente ; c'est réellement un petit soled qui s'avance dans l'espace, et qui, tout en suivant sa route, entre sans cesse en divergence ; chacun de ses élémens tend à se dégager de l'association qui le retient; ceux qui y parviennent prennent nécessairement une vitesse incomparablement supérieure à celle du globule; réduits à la ténuité élémentaire, à celle que le Créateur a fixée , ils possèdent également toute la vitesse élémentaire, c'est-à-dire toute celle qui est déterminée par le rapport général de la matière à l'espace , ou de l'espace occupé à l'espace non occupé.
Telle est, pour l'élément, la vitesse absolue y vitesse qui , ainsi que nous l'avons dit précédemment, n'est pas infinie sans doute, mais indéfinie ^ c'est-à-dire indéfiniment plus grande que celle de la lumière à l'instant où elle vient d'être lancée par le soleil .
Vous le voyez maintenant , Messieurs , le Fait attesté par M. de Laplace est positif comme tous ceux qui lui sont révélés par la Géométrie, ce puissant instrument de vérité qu'il possède à un plus haut degré que personne ; mais bien loin d'opposer une objection au Système que je vous présente, il me fournit un heureux moyen d'en mieux développer le principe. La lumière du
soleil ne fait environ que quatre millions de lieues par minute; la matière élémentaire fait indubitablement un grand nombre de milliards de lieues dans le même temps. Songez, Messieurs, à ce queHerschell vous a appris. Il est des étoiles , encore visibles par le secours de son télescope, dont la lumière met au moins deux millions d'années à nous parvenir ; quelle prodigieuse dispei-sion chaque globule a eftectuée pendant ce long intervalle de temps ! à quelle ténuité n'estil pas descendu ! Eh bien, la lumière de ces étoiles, celle qui entre dans le télescope d'Herschell est-elle réduite à l'état élémentaire ? Non , sans doute, puisqu'elle est encore visible. Chaque globule est encore un colosse , une montagne, comparé à chacun de ses élémens. C'est cependant la matière élémentaire seule qui est l'instrument direct de la Force compressive ; et les élémens qui , en ce moment , nous pressent , viennent de beaucoup plus loin que les dernières étoiles d'Herschell.
Ainsi , Messieurs , regardez ce Fait si simple , ou du moins si ordinaire , et que votre imagination s'épouvante ! que cependant votre raison conçoive :
. . . J'ouvre ma main ; cette boule tombe ; est-ce par elle-même? Non, c'est par Timpulsion
l5<S r.OUHS 1)K l'IIII.OSOPIHF, CKNÉHAT.F.
actuelle (rclcmeiis qui marchaient depuis un grand nombre de millions d'années veis le point occupé, en ce moment, par ma main.
... Ce corps est tombé, 'i\ pèse; est-ce par luimême? Non, c'est par l'impulsion actuelle d'autres élémens , qui ont suivi les premiers , et qui viennent de la même distance.
Et qu'est-ce que cette distance qui, pour être exprimée, demanderait tant de chillres ? Ce n'est que le commencement de l'infini ; ce n'est que le commencement de l'Univers !
Mais, Messieurs, dans mes besoins de répondre à l'objection de M. de Laplace , je ne devais pas me borner à invoquer le témoignage de la raison, je devais appeler celui de l'expérience ; elle a répondu victorieusement.
Vous connaissez tous le phénomène de la Réfraction ; vous savez qu'un rayon lumineux , passant obliquement de l'air dans un milieu plus dense , tel que le verre , se brise au moment qui précède celui du contact, et se rapproche de la direction perpendiculaire. Vous apercevez d'avance avec quelle facilité ce phénomène de gravitation sera expliqué par l'impulsion stellaire , cette impulsion toujours perpendiculaire et centrale , parce qu'elle est toujours uniformément
ORDKE PHYSIQUE. 1 3g
convergente. Or, ruii des premiers élèves de M. de Laplace, run des liommes qu'il a le mieux exercés à manier l'expérience et le calcul , INI. Biot , dit formellement, en plusieurs endroits de son Précis élémentaire de Physique Mathématique et Expérimentale , que le rayon lumineux , nonseulement se brise en entrant dans le verre, mais y suit sa route avec une vitesse augmentée, et cela, malgré la densité du verre qui tend, au contraire, à la diminuer.
Ce Fait si remarquable prouve jusqu'à l'évidence que les rayons stellaires ont beaucoup plus de vitesse que les rayons de la lumière du soleil ; car pour qu'un corps en mouvement puisse détourner de sa marche un autre corps en mouvement , et augmenter sa vitesse , malgré la forte résistance des obstacles, quelle immense supériorité de vitesse ne faut-il pas?
Vous le voyez, Messieurs, dès ses premiers pas, mon Principe, guidé par la raison, appuyé sur le calcul et l'expérience, prend une fermeté inébranlable.
Ne craignons donc pas d'aborder toutes les objections dont il se montrera encore susceptible. Ces objections ne pourront être qu'apparentes; leur véritable titre sera celui de (l[(Jlcultés à éclaircir.
l4o COURS DE l'IlILOSOl'HlE GÉNÉRALE.
La première dillicultc qui, sans doute, se présente à l'esprit de chacun de vous, et dont il attend l'éclaircissement avec impatience , est celle-ci :
Comment l'impulsion stellaire peut-elle produire la Pesanteur dans l'enceinte de cette salle aussi bien qu'en face des étoiles? Comment n'estelle pas arrêtée par l'interposition d'un récipient de verre, et encore plus d'une voûte épaisse, d'une suite redoublée de murs épais ?
Messieurs , ce récipient de verre que vous citez, n'est-il pas traversé avec une très grande abondance par la lumière du soleil ? et n'avonsnous pas démontré que la lumière du soleil ne pouvait être que colossale et gigantesque , comparée à la sul3stance élémentaire ? Serait-il possible que tous les corps dont les enveloppes de la Terre sont composées ne fussent pas d'une porosité extrême , à l'égard de la substance élémentaire , lorsque , au moment qui a précédé leur composition , cette substance traversait , en tout sens , le lieu dans lequel ils allaient se former? Croyez -vous que, pendant cette composition qu'elle provoquait elle-même, elle ait pu cesser de se ménager, en tout sens, des canauxd'écoulement ?
Oui, Messieurs, le corps terrestre le plus dense,
ORDRE PHYSIQUE. l4l
celui qui contient le plus de matière sous le moins de volume , n'est encore qu'un tamis ou un réseau très large pour la substance élémentaire. Tous les rayons stell aires adressés à ce corps le plus dense , à cette masse de plomb , ne le traversent pas ; s'il en était ainsi , il n'aurait aucun poids; mais la quantité de ceux qui traversent cette masse de plomb, est incomparablement plus grande que la quantité de ceux que cette même masse arrête ; dans les corps d'une densité moindre, tels que l'étain, le bois , le liège , cette quantité de rayons arrêtés diminue proportionnellement à la diminution de la quantité de matière ; c'est ce qui fait que la pesanteur des corps solides ou liquides, est une mesure si exacte de leur densité.
Cette porosité générale , et très considérable , de tous les corps teiTCstres, à l'égard de la substance élémentaire, explique comment tous les effets de gravitation sont produits avec presquautant de facilité sous les voûtes les plus épaisses , et dans les souterrains les plus profonds, qu'à la surface de la terre. Je disque cette facilité est presqu égale ; elle ne peut être d'une égalité absolue ; le raisonnement l'indique , et l'expérience le démontre. L'acte de congélation, qui est un acte de rapprochement suivi de l'immobilité, est évi-
l/^2 a)UR.S I)K l'IlILOSOI'lIIF. GKNKRAÎ.E.
(Icmnicnt l'un des effets de la cause générale qui détermine tout rapprochement, toute gravitation mutuelle; c'est ce que nous montrerons bientôt avec détails ; et cet acte de congélation a , d'ordinaire, besoin d'un certain temps pour s'effectuer ; ce qui fait qu'il peut fournir des termes de comparaison, avantage que ne fournit pas la chute des corps graves; cette chute, toujours rapide , ne peut pas être observée comparativement en plein air, et dans des lieux fermés, sur des lignes assez étendues pour que nous puissions apprécier les différences de rapidité. Mais construisez une haute tour , dont les murs aient partout la même épaisseur ; divisez-la par des voûtes égales , en trois , quatre , cinq étages , parfaitement égaux dans toutes leurs dimensions. Choisissant ensuite un jour très froid , remplissez d'eau cinq vases de la même capacité , enfermez-les , au même instant , l'un dans l'étage inférieur , le second dans le second étage , et ainsi de suite, chaque vase ayant son étage particulier ; vous verrez la congélation de ces cinq vases se produire successivement en commençant par celui de l'étage supérieur; elle descendra à intervalles qui se prolongeront , qui montreront ainsi que la congélation devient de plus en plus difficile: peut-être même , si le froid n'est pas d'une
excessive rigueur , l'eau du vase contenu dans l'étage inférieur restera liquide , tandis que celle des quatre étages supérieurs aura pris une solidité progressivement plus forte.
Direz-vous que c'est la chaleur de l'étage inférieur qui a empêché la congélation? je le dirai aussi ; mais j'ajouterai qu'il ne faisait plus chaud dans l'étage inférieur que parce que l'impulsion stellaire ne pouvait y pénétrer aussi abondam ment, aussi énergiquement que dans l'étage supérieur. N'oubliez pas que l'émission terrestre, ou le calorique^ est touj ours en lutte avec l'émission stellaire; ce sont deux athlètes toujours aux prises , et toujours en présence ; il y a cette différence , dans la situation de l'un et de l'autre , que l'émission stellaire , au moment où elle arrive à la surface du globe , est partout uniforme et égale à elle-même ; tandis que son antagoniste, l'émission terrestre, varie d'intensité , au gré d'un grand nombre de circonstances locales ; il suit de là que tout ce que le calorique perd ou gagne en énergie, la puissance stellaire le gagne ou le perd, et réciproquement. En construisant la tour que nous venons de décrire, vous avez placé, au-devant de l'émission stellaire , un obstacle que , successivement, vous avez augmenté; c'est donc une faveur successivement augmentée, que vous avez
l44 COURS DE l'HROSOPHIE GÉNÉRALE.
accordée à l'émission terrestre; aussi , et la chaleur des cinq étages a été pi'ogrcssive de l'étage supérieur à l'étage inférieur, et la facilité décongélation a diminué dans le même sens et dans le même rapport ; ce sont les deux effets connexes d'une cause unique, l'Expansion de la teiTe, et l'Expansion des étoiles.
Je vous prie , Messieurs , de reconnaître que je ne change rien à la Physique constatée. On vous a toujours dit que la force de répulsion du calorique ^ luttait sans cesse contre la force de cohésion. Je ne dis pas autre chose. Mais lorsque, pour expliquer la cohésion et la pesanteur, on établissait, comme principe fondamental, que toute matière est attractive, on se jetait dans une opposition d'idées absolument inconciliable. Toute matière est attractive , dites-vous. Mais , de deux choses l'une, ou le calorique est matière, et alors il est doué de faculté attractive , et non de faculté répulsive, ou bien le calorique n'est pas un Etre matériel ; c'est une faculté répulsive qui appartient à toute la matière, en concurrence avec sa faculté attractive. Quoi! deux facultés contradictoires , exclusives l'une de l'autre , existant ensemble dans le même sujet? Quoi! le même corps pouvant à la fois , et par lui-même , se condenser et se dilater , se concentrer et se
dissoudre. Convenez-en , Messieurs , c'était bien atteindre la plus haute mesure de l'impossible.
Mais, par la pensée que je vous présente, tous les Faits sont conservés , et tous se concilient. Le calorique j c'est le fruit immédiat de l'Expansion du globe ; il part de son centre, traverse ses enveloppes ; en les traversant , il les dilate , il en sépare, autant qu'il lui est possible, lesélémens. S'il ne le fait pas au degré de la dispersion totale , c'est qu'il en est empêché par le fruit immédiat de l'Expansion stellaire, qui toujours arrive en sens opposé , se renouvelle sans cesse , et dont les eft'ets directs sont tous les actes de pesanteur, de cohésion et de combinaison.
Ainsi, dans ce mot Expansion, réside, comme dans sa source, l'Explication universelle.
Nous avons dit que l'impulsion stellaire a, pour condition générale , de converger uniformément vers tous les points de la surface du globe, ce qui donne à tous les corps terrestres une pesanteur dont la direction est vers le centre de ce même globe. Mais n'est-il pas , sur la surface de la Terre , des points vers lesquels cette convergence de l'émission stellaire ne saurait être d'une régularité absolue ? Par exemple , au
\/^€> COURS l)L l'IIILOSOPUIF, GÉNÉRALE.
pied d'une monlagne très élevée, et taillée à pic, les rayons stellaircs ne peuvent tomber uniformément. Si , par exemple , celte montaj^ne est située à droite de l'observateur, celui-ci ne peut recevoir, sur son cùlé droit, autant de rayons stellaires que sur son côté gauche ; il n'est donc pas sous un Équilibre parfait de pression. Sans doute, il doit encore tendre à tomber vers le centre de la Terre , car la grande surabondance des rayons stellaires a encore cette direction ; les rayons verticaux surtout portent immédiatement sur sa tête; mais puisqu'il n'y a pas équilibre entre les rayons latéraux , il doit être poussé vers le côté où ils sont en minorité.
C'est précisément ce qui est attesté par l'expérience. Au pied d'une grande montagne, lorsqu'elle est isolée , le fil à plomb dévie de la situation verticale; il s'incline vers la montagne, d'une quantité sensible, quoique très petite.
Ce Fait, éprouvé pour la première fois par La Condamine, vérifié postérieurement par tous les grands observateurs , nous apprend deux choses qu'il est bon de retenir. Une grande montagne s'oppose , mais légèrement , à la transmission absolue de la substance élémentaire. Cette masse, que nous jugeons énorme, n'est, pour la substance élémentaire , qu'un crible très large,
ORDRE PHYSIQUE. i/^j
très ouvert ; mais il ne laisse point passer la totalité de ce que les étoiles lui adressent.
Tirons les conséquences. Donnez à la première couche du globe l'épaisseur de cette grosse montagne j ce ne sera encore qu'une faible pellicule; elle arrêtera un peu , transmettra beaucoup. La seconde couche remplira les mêmes fonctions ; il en sera de même de la troisième , de la quatrième , et ainsi de suite; en les supposant toutes de la même densité , la transmission s'affaiblira selon une progression continue. Le terme arrivera où toute la matière élémentaire , adressée par les étoiles, sera aiTêtée; un seul atome ne pourra pénétrer au-delà.
Et au-dessous de ce terme , que reste-t-il ? l'Expansion régnant sans partage ; c'est là que tout s'agite , se divise , s'atténue , s'élabore ; c'est là qu'est le foyer , et des combinaisons métalliques , et des explosions violentes , et de cette émission douce , soutenue , bienfaisante , qui , sous le nom de calorique j à! électricité , de magnétisme y vient dilater et animer cette écorce du globe , notre séjour et notre domaine. C'est de là , en un mot , qu'émanent toutes les résistances à cette force extérieure qui , de son côté, résiste à la résistance , et provoque sans cesse la concrétion et le repos.
lO. .
l48 COURS DE PHILOSOPHIE GÉNÉRALE"
A quelle profoiitlcur verticale , l'émission stellaire est-elle entièrement arrêtée ? C'est ce que l'on ne peut indiquer que par une approximation très vague. Le terme où la Puissance de compression n'a plus d'instrumens , doit être celui où la Puissance d'Expansion commence à se montrer avec une grande ardeur ; et , comme nous l'avons vu , la chaleur est le premier et principal témoignage de l'ardeur expansive. Or on croit avoir découvert, dans les mines de Freyberg en Saxe, que la chaleur intérieure du globe augmente dans la proportion d'un degré du thermomètre pour i5o pieds de profondeur. Si l'on poursuit cette proportion , on trouve qu'à une profondeur de loo lieues, la chaleur doit être assez forte pour fondre le fer , et tenir tous les métaux dans l'état liquide. Il est donc vraisemblable qu'en doublant cette profondeur, on atteint le terme où l'Expansion agit sans contrôle. Mais, pour faire un excès de concession à l'incertitude, portez à 5oo lieues l'épaisseur de l'enveloppe solide et résistante; il reste encore dans les entrailles du globe un gouffre sphérique , de deux mille lieues de diamètre , entièrement livré à l'Expansion.
Observez un Fait attesté, et très remarquable, dont votre Professeur de Physique vous a entre-
ORDRE PHYSIQUE. l49
tenus hier avec beaucoup de clarté. Le Pendule est l'instrument précis de l'intensité de la pesanteur; plus ses oscillations se ralentissent, plus la pesanteur s'affaiblit ; au contraire , plus ses oscillations se précipitent , plus la pesanteur augmente. Portez le même Pendule du sommet d'une haute montagne vers sa base , ses oscillations se précipiteront progressivement. Mais creusez le sein de la Terre , et continuez de porter le même Pendule vers le centre du globe , les oscillations continueront - elles de se précipiter ? Cela devrait être , si l'attraction existait , si toute l'attraction du globe tendait à se réunir vers le centre ; et cependant le contraire arrive ; les oscillations du Pendule se ralentissent ; le progrès du ralentissement est comme le progi^ès de la chaleur souterraine. On peut attester qu'au terme où les métaux se tiennent en fusion , les oscillations du Pendule seraient d'une lenteur extrême , et qu'enfin au - dessous du point où toute l'impulsion stellaire est arrêtée , le Pendule situé obliquement resterait dans cette situation oblique , il ne tomberait plus.
Mais racontons le Fait dans toute son exactitude. Un Pendule de matière quelconque, d'acier par exemple, que l'on introduirait subitement à 5oo lieues perpendiculaires au-dessous
l5o COUBS DE PHILOSOPHIE GÉNÉRALE.
de la surface , y perdrait à l'iiistaiit toute cohérence de parties. L'Expansion , sa propriété essentielle, délivrée de toute résistance , le briserait en fragmens impalpables , le résoudrait en ses élémens.
Messieurs ,
Quelques difficultés s'élèvent encore contre mon explication de la Pesanteur. Nous les éclaircirons; aucun nuage ne doit rester sur une question si importante.
Mais , si je ne me trompe , votre attention vient de s'employer d'une manière assez forte pour demander quelque repos , ou du moins quelque variété dans son exercice ; c'est ce que je vais faire en la ramenant vers un morceau d'éloquence dont, à coup sur, elle a été frappée.
Vous avez lu dans le Co?istitutio7inel , le i8de ce mois , un article au sujet de ce Cours (*). Ce n'est point parce qu'il se rapporte à l'exposition de mes pensées , que je l'appelle un morceau d'éloquence ; c'est parce qu'il en a tous les caractères : force d'idées , enchaînement judicieux ,
(*) Article fait par M. Tissdt.
ORDRE PHYSIQUE. i5l
harmonie rlexpressions , élévation de style. Ce ne peut être l'ouvrage que d'un homme à la fois généreux de sentimens , et profond de réflexions, à la fois Philosophe , Littérateur et Poëte. Delille n'aurait pas mieux écrit, Delille si passionné pour les grandes choses , si bon , si franc , si juste, si inaccessible aux rivalités de gloire, aux souffrances de l'envie ! Cette noble voix que nous avons entendue , ne serait-ce pas celle de son élève , de son successeur ? Supposons-le , en attendant que mon cœur reconnaissant ose s'en assurer, et vous le dire. D'ailleurs, Messieurs, l'auteur de cet article vous a donné un moyen personnel de parvenir à le connaître ; il a dit que « j'ai choisi la tribune de l'Athénée , certain d'y trouver des auditeurs attentifs, des juges éclairés , des contradicteurs habiles et pleins d'urbanité, y*
Il n'est. Messieurs , qu'un homme ayant professé à cette tribune qui puisse parler de vous avec cette justice; c'est ainsi que je parlerai de vous.
Il ajoute que « j'ai dû délibérer long -temps avant d'entreprendre la liaute mission que je semble poursuivre. »
Messieurs , parvenu depuis plusieurs années à une persuasion affermie paj- la retraite, la ré-
l52 COURS DE l'IUI.OSOPIIIE GÉNÉRALE.
flexion et l'étude , mon âge et ceitaines circonstances m'ont averti que mon temps était venu. Je serais plus avancé aujourd'hui si j'avais eu toujours du calme et de la prudence. Mais passionné , il j a quinze ans , par l'enthousiasme , ne voyant encore que l'ensemble des Faits , hors d'état de me refroidir assez pour descendre dans tous les détails , pour regarder attentivement autre chose que les niasses principales, je m'élançai audacieusement sur le théâtre de la science, avant de l'avoir étudiée suffisamment, avant d'en avoir fait ma propriété.
Qu'arriva-t-il ? je chancelai, je tombai; ayant pour force intérieure des raisonnemenspuissans et des idées générales, mais n'ayant à l'extérieur que des armes beaucoup trop légères, j'étais vulnérable de toutes parts, même au cœur ,• car je concevais mal le Principe universel; je le plaçais dans son premier effet, et réciproquement je donnais le titre de premier effet au Principe ; je faisais découler l'Expansion universelle du mouvement des étoiles et des planètes sur elles-mêmes , tandis que, au contraire, ainsi que je vous l'ai démontré , le mouvement des globes sur eux-mêmes est le produit nécessaire de leur tendance essentielle à se dissoudre, est le produit nécessaire de leur Expansion.
Mon erreur provenait de ce qu'ayant déjà expliqué correctement la pesanteur par l'impulsion des rayons stellaires, ayant commencé mon Système par ce Fait si important et si général , j'avais besoin de trouver , dans un mouvement an- . térieur , la Cause immédiate du mouvement de la lumière , et j'étais spécieusement conduit à la placer dans le mouvement centrifuge des globes auxquels la lumière échappait.
Je bravais ainsi toutes les lois de la Mécanique ; car le mouvement du Soleil sur lui-même est d'une lenteur excessive , comparé h celui de la lumière qu'il nous envoie ; or un coi-ps ne peut imprimer un movivement plus rapide que celui qu'il exécute.
Je trouvai tous les savans, surtout M. Cuvier, judicieusement invincibles sur ce point. M. de Laplace ajouta, comme je vous l'ai dit, l'insuffisance de la vitesse de la lumière pour produire la vitesse des mouvemens de gi-avitation ; et , sur l'heure , je ne pus répondre ; car , ne faisant encore de l'Expansion qu'un effet universel, et non la Force initiale , l'idée ne me venait pas que cette Puissance fût , par elle-même , indéfinie ; je n'imaginais pas qu'il pût y avoir ime différence entre la vitesse de la lumière du Soleil , et celle de la lumière des étoiles réduite à
l54 COURS DE PHILOSOPHIE GÉNÉRALE.
la téiiuitc élémentaire par les progrès du temps et de la divcrf]jcnce.
Dès le début de ma carrière , je me trouvais ainsi arrêté par des roches inébranlal^les , que je ne pouvais ni tourner , ni renverser. Ma situation d'esprit fut alors très agitée, et même très malheureuse; je perdais tout le fruit de mes ti-avaux y toutes mes espérances de gloire , tout l'emploi de ma vie ; cependant un sentiment d'évidence me poursuivait avec acharnement , rendait toute leur force à mes pensées générales , me les représentait comme nécessairement vraies . . , , et une Loi mécanique les combattait !
Mon explication de la Pesanteur était manifestement positive , inébranlable; et, à la source immédiate de cette explication, se montrait une choquante erreur !
Que d'anxiété dans mon imagination , que de tiraillemens dans ma pensée !
Ramené d'ailleurs vers l'impartialité par la chute de mon enthousiasme, j'examinais froidement les détails secondaires de mon Édifice ; je ,les trouvais pleins d'inexactitudes, de déplacemens, de désordre; j'étais honteux d'avoir été si satisfait.
Mais j'en appelle à tout auteur dans un genre
quelconque. Quel est le moment où le plaisir de composer est porté jusqu'à l'ivresse ? C'est celui où l'on dessine l'ensemble , et non celui où l'on achève l'ouvrage : dans la première période , on crée , on imagine ; dans la seconde, on raisonne , on polit , on perfectionne : pendant la première , on traverse en tout sens le vrai et le convenable , on s'égare à force d'ardeur ; pendant la seconde , on revient sur ses pas ; on réforme toutes les saillies extrêmes ; on était romantique et brillant , on devient classique et sage ; on établit , dans le sein de l'ouvrage , les seuls garans de la durée : l'ordre , l'harmonie , la simplicité , l'unité.
Messieurs , j'ai parcouru les deux périodes ; j'ai consacré à chacune quinze ans de ma vie; depuis cette ébauche informe que j'eus la témérité de produire, sous le titre de Système universel ^ quinze ans se sont écoulés ; je les ai passés dans la méditation et l'étude. A force de chercher, j'ai trouvé; à force d'y penser, j'ai tout corrigé. D'immenses secours d'ailleurs me sont arrivés. Les sciences d'observation ont pleinement exploré des Faits d'une haute importance , le Galvanisme par exemple ; mon Système ne les expliquait encore que par déduction logique et rationnelle ; il les explique mainte-
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liant par voie expérimentale ; ce qui est le mode définitif et concluant.
De plus, et c'est ici, Messieurs, une considération sur laquelle je vous prie d'arrêter votre pensée : est-ce uniquement dans un cabinet de Physique, ou dans un laboratoire de Chimie, que l'homme reçoit les instructions de l'expérience ? les Faits de l'ordre Physique sont-ils les seuls qu'il parvienne à connaître par ses expé riences ou ses observations? les Faits de l'ordre intellectuel ne sont-ils pas constamment sous les regards de sa pensée? les Faits de l'ordre moral, social et politique, qui appartiennent tous à la chaîne des Faits intellectuels, ne sont-ils pas, pour l'homme , d'une importance , sinon plus immédiate que celle des Faits de l'ordre Physique et Physiologique , au moins plus noble , plus élevée? et ces Faits , l'homme ne peut-il les étudier que dans l'histoire? n'est-il pas, pom^ lui , un moyen plus sûr , plus fécond , de les connaître ? lorsque , par l'effet des évènemens , ses observations personnelles se multiplient, lorsque, surtout , ses épreuves personnelles deviennent nombreuses, profondes, cruelles , ne se trouve-t-il point placé à la source . la plus vive , la plus abondante , de la plus grande instruction ? Depuis quinze ans , Messieurs , quel spectacle
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SOUS nos regards ! quelle agitation d'acteui's ! quels mouvemens de scène ! et , pour chacun de nous , que d'épreuves ! que d'expe'riences ! que de douleurs !
Cependant , tout fait partie de l'Univers ; tout émane du Principe qui l'anime ; tout est soumis à la Loi qui le conserve et le conduit. L'Univers n'a qu'un ordre ; il ne forme qu'un Système ; par conséquent, l'Esprit de l'homme ne peut élever qu'une Science, dans le sein de laquelle, comme dans l'ensemble des Etres, tout doit se combiner, s'ordonner et s'unir.
Messieurs, si, dans le Système que je vous présente, tput s'ordonne et se combine, si, dans l'ensemble de mon Edifice, la gradation soutenue est le seul mode de liaison et de continuité ; si tous les Faits , de tous les ordres , sont employés à la construction générale , chacun d'une manière correspondante à son caractère , conve^ nable à ses rapports , ce Système n'est plus une hypothèse ; c'est la copie de ce qui est ; c'est la Vérité; c'est l'histoire de l'Univers.
Messieurs, je parle aujourd'hui avec une confiance calme , reposant , en moi , sur tous les motifs qui peuvent la rendre légitime ; mûrement et profondément convaincu , si je tenais encore un langage d'hésitation, d'incertitude, je tien-
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drais un langage de mensonge. Mais , Messieurs , de votre part, je ne sollicite qu'attention, réflexion et prudence. Résistez-moi; clierchez à me combattre ; cherchez , de toutes parts , des Faits et des raisonnemens contre moi ; ne vous rendez que vaincus, non par moi , mais par vousmêmes.
Messieurs , autorisé par ma conviction , et par l'attention flatteuse que vous donnez à mes paroles, je ne crains plus dé vous présenter cette pensée :
Ici , dans cette enceinte , la grande Révolution de l'esprit humain se décide et se prononce ; ici , en ce moment , en votre présence , se sème le noyau de la Vérité Universelle ; hommes faits , je le confie à votre sagesse ; jeunes gens, je le confie à votre ardeur; vous le recueillerez, vous le féconderez, vous le propagerez ; il étendra partout ses racines puissantes; il couvrira le globe de son ombrage protecteur.
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