‹ Cours de Philosophie (volume 2)Chapitre 10 sur 35 · DE LA PERCEPTION DES OBJETS EXTERIEURS · texte numérisé non relu

DE LA PERCEPTION DES OBJETS EXTERIEURS

Étudier la connaissance humaine dans la sphère du monde sensible > c’est examiner comment et par quels procèdes nous connaissons le monde extérieur, quels phénomènes s’opèrent dans notre a me quand nous sommes mis en rapport avec ce monde ,

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quand nous le percevons. Mais la perception n’est pas le premier fait dont nous devons nous occuper : elle a pour base et pour soutien la propriété de sentir. En effet, le monde extérieur qui nous environne appartient à nos sens, et si nous le percevons , c est au moyen des données sensibles quii laisse de lui dans notre âme. Sensation et perception , double étude simultanée , parce que ces deux faits se présupposent, s’accompagnent et sont corollaires l’un de l’autre.

J’énumèrerai nos sens, en suivant l’ordre progressif de leur importance. i° L’odorat, cause de sensations qui ont lieu lorsque certaines particules volatiles, répandues dans l’air , viennent frapper les nerfs olfactifs distribués dans l’intérieur du nez ; de sorte que quand un corps n’exhale point de ces particules , ou lorsque la membrane et les nerfs, par suite de quelque lésion , ne peuvent se mettre en rapport avec elles, l’odeur du corps ne peut être sentie.

2° Le goût, qui a lieu lorsque certaines particules des corps s’en détachent et viennent se résoudre dans la salive. Un philosophe remarque que les alimens pénètrent

si facilement à travers les pores de la langue et du palais , parce que sans doute ils ont une affinité chimique avec la liqueur dont ces pores sont toujours remplis , et il voit là une admirable prévoyance de la nature qui a humecté si heureusement les organes du goût , et qui a fait en même temps de la langue un dissolvant parfait en la tapissant de nerfs d’une finesse extrême.

5° L’ouïe, cause d’une sensation qui a lieu lorsque les vibrations opérées par le mouvement des corps sur l’air, ou par le mouvement de 1 air lui-même , viennent frapper le tympan de l’oreille et produisent le son qui se fait sentir à l ame. Le son est un phénomène que la physique ne saurait expliquer : elle ne pourrait dire quelle en est l’origine, ni classer les sons selon le degré de mouvement opéré dans l’air qui les apporte à l’oreille.

4° Le toucher, qui s’opère lorsque les objets qui sont à notre portée sont mis en rapport avec la surface de notre corps, et surtout avec notre main, qui, étant plus que le reste tapissée de petits nerfs extrêmement déliés, est le principal instrument de la sensation du toucher.

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5° La vue , sensation qui a lieu lorsque les rayons de la lumière venant à se briser et à se réfléchir sur les objets qui nous entourent , en impriment l’image sur la rétine clans l’œil. La structure de l’œil et de toutes ses dépendances , dit encore le même philosophe , l’art admirable que la nature a mis dans tous les détails de son mécanisme , font de cet organe une des pièces les plus importantes du grand édifice de notre corps. Et en effet , la vue est regardée, non-seulement comme la plus noble de nos facultés sensibles , mais encore comme celle qui pourrait suppléer toutes les autres , celle qui nous révèle essentiellement le monde extérieur, celle que, dans toutes les langues et chez tous les peuples, on a considérée comme le symbole de tous les procédés de l’intelligence qui, en examinant, voit.

Considérons maintenant ce qu i! y a de plus beau dans cet arrangement de la nature humaine, dans cet organisme matériel prédisposé pour un but spirituel , oii reluit en si admirables traits la sagesse de l’ouvrier éternel.

Les cinq sens ne sont point des organes

isoles, se déployant dans leur propre sphère, sans exercer les uns sur les autres aucune influence mutuelle. La physiologie montre leurs rapports, leur dépendance, et surtout elle fait voir que leur action aboutit au cerveau, en passant par l’intermédiaire des nerfs. Voici ce que l’anatomie nous fait connaître à cet égard.

Les nerfs sont des fibres déliées qui , sortant du cerveau ou de la moelle épinière qui en est un prolongement, se distribuent dans toutes les parties du corps , et à mesure qu’ils s’éloignent du point de départ, se partagent en rameaux plus petits jusqu’à ce qu’ils échappent à la vue , mais néanmoins se prolongent et conduisent leurs extrémités à la surface du corps , pour établir la communication entre cette surface extérieure et la partie du cerveau appelée le sensorium. Là s’achève l’ébranlement organique, et à ce point va commencer l’opération intellectuelle. Mais arrêtons-nous un instant sur cette première série, celle des phénomènes physiologiques.

D’abord, si l’un de nos sens, n’importe lequel, a été ébranlé, c’est, on peut le dire , une porte qui s’est ouverte pour don-

ner passage à l’ébranlement. A cette porte aboutissent les rameaux des nerfs qui , circulant le long des diverses parties du corps, vont tous, par une chaîne non interrompue, se réunir au cerveau, auquel, par une troisième opération , se communique l’ébranlement. Ici, vous le voyez, tout est physiologique , il n’y a qu’ébranlement reçu et communiqué progressivement sur trois points de nos organes , le sens , le nerf , le cerveau.

INous ne sortons pas du même, nous allons de la matière à la matière ; et cette substance cérébrale si admirablement placée , comme l’araignée au centre de la toile, pour recevoir tous les ébranlemens de tout l'organisme, est elle-même le résumé des sens qui sont ses modes, ou, si l’on veut, ses ministres; elle est le maître-sens , comme s’exprime Montaigne.

Maintenant jetons un coup d’œil sur les hypothèses par lesquelles les physiologistes ont tenté d’expliquer ces faits véritablement curieux de notre nature extérieure et sensible.

Le premier système est connu chez les anciens et plus encore chez les philosophes de l’école cartésienne , sous le nom de sys-

tème des esprits animaux. Ils donnaient ce nom à une vapeur extrêmement subtile dont ils croyaient que les fibres nerveuses étaient remplies. Le cerveau serait une glande qui sécréterait ces esprits animaux dans la partie la plus déliée du sang , et ce serait par leur moyen que les nerfs rempliraient leurs fonctions. De sorte que les esprits, parcourant sans cesse les canaux qui leur sont assignés, produiraient non-seulement les mouvemens organiques, mais détermineraient les opérations mêmes de notre âme , la perception, la mémoire, l’imagination. Mais l’oeil de l’homme n’a jamais pu plonger dans l’économie du système nerveux, et n’a jamais découvert ce fluide , cause prétendue de tant de merveilles : et la doctrine des esprits animaux, dont les écoles ont fait tant de bruit pendant plus de quinze siècles, doit être regardée comme conjecture ou chimère.

Le second système appartient à Newton. Ce célèbre physicien concevait les nerfs comme des filamens, non pas creux , mais solides , et dune excessive ténuité : lesquels filamens, pareils aux cordes d’un instrument, auraient des vibrations différentes selon leur prolongement et le degré de leur tension. De

plus, toujours selon la même hypothèse , tous les corps sont pénétrés d’un éther infiniment plus subtil que l’air, et qui , ébranlé luimême, propage sa vibration le long des fibres nerveuses aboutissant au cerveau. Ce système, indiqué seulement par Newton , a été établi comme une vérité constante par le docteur Hartley, qui en a fait sortir une théorie complète des facultés de l’esprit humain.

Le docteur Reid réfute le système des vibrations de Newton et de Hartley ; il lui semble difficile d’admettre de tels effets dans une matière dépourvue de consistance, assez semblable à la substance médullaire, et qui, humide elle-même , se trouve toujours en contact avec des substances humides. Au reste, il établit que l’on ne peut attacher d'importance à des hypothèses stériles , à des faits que l’anatomie n’a jamais pu ni observer ni décrire.

Il reste une explication qui serait puisée dans les découvertes plus récentes connues sous le nom de magnétisme animal.

Sans doute beaucoup d’extravagances ont été débitées au sujet du magnétisme ; mais les faits réels ne doivent pas être méconnus parce que L’enthousiasme et le charlatanisme

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se mêlent à toute découverte pour y jeter leur funeste alliage. Des expériences multipliées ne laissent pas de doute sur la réalité d’un agent d’une nature inconnue, ou, si l’on veut, d’un fluide insaisissable à l’observation, qui propage dans le système nerveux des ébranlemens d’une incroyable rapidité; et telle serait la puissance de cet agent intermédiaire, que lors même que les cinq sens, ces avenues naturelles de l’âme , sont fermées par le plus profond sommeil, il lui serait donné de passer d’un corps dans un autre, et d’y déterminer une transparence de pensée, ou une exaltation du système intellectuel dont ce même individu eût été tout à-fait incapable dans l’état ordinaire de veille. Les faits sont avérés, mais l’existence d’un fluide magnétique n’a d’autre valeur que celle d’une hypothèse explicative. Or, si plus tard la découverte de Mesmer est acceptée et enregistrée par la science, si elle est réservée à subir l’épreuve des lois scientifiques, si enfin on lui reconnaît une existence réelle, et si l’on parvient à décrire la nature du fluide magnétique, peut-être fournira-t-elle une solution au problème général de l’action des nerfs sur le cerveau.

Je désire que l’on ne se trompe point sur l’objet de la question : il s’agissait d’expliquer le procédé des phénomènes extérieurs précurseurs de la perception ; il fallait savoir comment s’opère la communication de l’organe sensible au cerveau , et constater le rôle que joue là le système nerveux. Cette question est toute d’anatomie : le regard et le scalpel sont seuls compétens à vérifier l’existence des causes assignées à cette communication. Mais si jusqu’ici on n’a pu rien voir ou toucher dans l’organisme nerveux qui puisse déterminer une opinion à cet égard , il en résulte que ces prétendues causes sont de pures hypothèses, et qu’il faudra encore long-temps attendre les nouvelles lumières de la physiologie. Au reste, ce qui est incontestable , c’est cette communication par les nerfs. Vous ne pouvez l’expliquer: qu’importe: Laissez là vos hypothèses, et poursuivez les faits. Consentez dès ce point de départ à trouver des mystères dans votre nature.

Tout-à-l’heure , dans une question plus importante et toute psychologique, un autre problème encore plus impénétrable va se rencontrer. Plus heureuse et plus sûre aurait été la philosophie de l’esprit humain, si elle

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avait su toujours se préserver des hypothèses impuissantes ou funestes ! Passons outre.

Jusqu’à présent nous ne sommes pas sortis du mécanisme matériel : l’organe, le nerf, le cerveau, voilà en trois degrés tout le chemin qui a été suivi. Mais ici finit le rôle de la matière ; ici s’opère le mystérieux confluent des deux ordres de faits; ici, arrivés que nous sommes à cette limite de l’organisme , nous entrons dans les phénomènes spirituels, nous descendons un autre fleuve, et nous considérons un à un ces flots du monde de la pensée. Et d’abord constatons le quatrième phénomène du fait total, et le premier phénomène psychologique, l'impression.

C est un terme métaphorique qu’il est nécessaire de bien concevoir dans le sens que lui attribue la philosophie. On appelle littéralement impression , une figure gravée sur un corps par la pression ; telle est l’impression du cachet sur la cire , et des caractères sur le papier dans l’imprimerie. Lorsqu’on parle d impression faite sur l’esprit, le mot est emporté bien loin de sa vraie signification. L’objet extérieur est dit faire impression sur lame, lorsque l’ébranlement communiqué

par lui, d’abord à l’organe des sens, puis aux nerfs et au cerveau, est parvenu jusqu’à l ame. C’est l’indivisible moment où l’externe est uni à l’interne , où l’âme se trouve atteinte et entre en rapport avec l’organisme qui a servi de milieu entre elle-même et l’objet extérieur.

Aussi lorsque l ame a reçu cette première et insaisissable impression , c’est-à-dire, au second moment, au second point de la durée, elle sent. Voici venir la sensation (i), phénomène qui est véritablement pour l’âme sa prise de possession de la vie, et qui détermine la révélation d’elle-même à elle-même comme substance , et comme substance modifiée.

La sensation est un des faits les plus importans parmi ceux qui constituent la nature humaine. A la considérer dans sa vraie nature, elle est cette impression même dont je viens de parler, qui, devenue plus vive, s’est

(i) Le docteur Reid ne sépare point l’impression de la sensation. Je ne les distingue ici que par leur mode d’intensité ; l’impression est le germe de la sensation , elle est ce que Leibnitz appelait perception obscure.

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transformée en sensation. Il n’y a point eu changement de nature, c'est, le même modifié dans le même, seulement en augmentant d’intensité, et aussi accompagné d’un caractère qui ne se trouve pas dans l’impression primitive.

Ce caractère, ou plutôt ce principe, c’est un commencement d’activité qui, s’associant au fait qui est dans l’âme, détermine sa propriété d’être aperçu, c’est-à-dire, d’être senti. A la première impression causée sur elle, l ame n’ayant pas encore conscience du phénomène, était purement passive, toute l’action allait de l’extérieur à l’intérieur; mais dès que vous sentez, et surtout sitôt que vous savez que vous sentez, condition nécessaire pour qu’il y ait sensation, on ne peut pas dire que votre âme soit demeurée absolument passive et dégagée de toute action intérieure.

Sans doute, la sensation n’étant, comme nous l’avons dit, que le prolongement de l’impression, est passive de sa nature ; toutes les langues l’attestent, elle est ce que j éprouve, istud quod patior ; je la souffre ou je la subis, je ne la fais pas. Lorsque je sens, je comprends ma dépendance à l’égard de l’objet

qui me fait sentir. Observez bien que je ne suppose pas l’exercice de l’activité dans la sensation, mais seulement avec la sensation et comme condition de son existence en moi. Lorsque je sens, il se passe en mon âme un fait qui me paraît être un complèxe , c’est-àdire la réunion d’un double élément de passivité et d activité.

Je sens et j’ai conscience de ce que je sens: il y a donc évidemment ici , à ce point de départ des opérations spirituelles, une manifestation du double élément qui nous compose , action du dehors sur l’âme qui s’opère par la sensation, et réaction du dedans par laquelle l ame saisit et domine ce qui 1 impressionne. Or , cette réaction qui commence dans la sensation même d’une manière obscure, indéterminée, spontanée enfin, se prolonge, se réfléchit, et atteint tout son période d’intensité dans le sixième fait qui complète l’opération de la connaissance du monde extérieur , et que nous appelons le fait de perception.

J’ai insisté sur cet objet d’expérience psychologique, parce que l’on a généralement coutume de supposer que l’âme est purement passive dans l’état de sensation, et de faire naître

le premier déploiement de sa puissance active seulement dans le degré suivant , qui est la perception. Suivant nous l’aurore de l’activité s’est déjà manifestée quand le soleil de cette activité, je veux dire la pleine et libre connaissance par la perception, s’est levé sur l’horizon de l’entendement.

Cicéron a parfaitement saisi la simultanéité de ces deux faits de l’âme à la fois passive et active , dans ce passage remarquable : « L’âme elle-même, qui est la source de nos sensations , est naturellement douée d’une force quelle dirige vers les objets dont elle reçoit les impressions. » Mens enim ipsa , cpiœ sensuum fous est , naturalem vim habet quam intendit ad ea quibus movclur. Cic. Acad. 2,10 (i).

Si le travail de l’esprit s’arrêtait à la sensation, l’esprit, emprisonné dans ce cercle borné, ne connaîtrait rien hors de lui; la sensation, objet stérile de la pensée, ne fournirait pas à l’homme d’autre notion que celle du plaisir et de la douleur qu’il est dans sa nature passive de causer. Mais comme je l’ai

(i) Voyez aussi les Frcigmcns Philos, de M. Cousin : Théorie du fait de conscience.

(lit, lame s est déjà produite dans sa nature active ; elle sait quelle sent ; la sensation quelle connaît va devenir pour elle une mine où elle puisera le trésor de la connaissance du monde extérieur. Là , dans cette sensation , qui d’abord semblait improductive , dans cette source obscure, indéterminée , se trouve véritablement la possession pleine et entière du monde ; l’esprit s’élance à la découverte de tout l’horizon extérieur ; et voilà précisément la perception que nous définirons bien simplement • la faculté que l’esprit possède de connaître le monde extérieur en puisant dans les données de la sensation.

Je dis que nous partons des données sensibles pour atteindre les notions des objets ; en effet , la sensation , par sa propre vertu , ne saurait nous suggérer la moindre idée des choses matérielles , encore moins nous fournir la moindre preuve de leur réalité. Les sensations n’ont point de ressemblance avec les objets extérieurs, et le raisonnement ue peut découvrir aucune connexion nécessaire entre l’existence des sensations et celle de leurs objets. Il faut donc que l’esprit intervienne afin de presser la sensation et de lui faire donner ce qu elle contient , c’est-à-

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dire la notion des choses extérieures; il faut que l’esprit puise dans la source ouverte de la sensibilité, et perçoive. Là , se reconnaît et se discerne la dignité du principe humain qui est l’activité. Voici deux ordres de faits parallèles , mais unis ; les faits passifs et les faits actifs. Dans la perception qui est un développement plus intense de l’activité , l’âme réagit de l’intérieur sur l’extérieur; elle prend sa supériorité sur ce qui l’impressionne indépendamment d’elle, et si elle ne peut se soustraire à cette causalité externe, elle la domine en lui arrachant ce qu elle recèle, en la connaissant.

La perception est le fait culminant de ce système d’opérations que nous venons d’analyser, et qui a pour objet de donner à l’âme la possession de l’univers. L’âme ayant conscience de la sensation qui est en elle , se reconnaît modifiée, et constate, i° son existence, 2° son existence distincte d’une modification inconnue; mais par la perception, l’inconnu se révèle , et sitôt que la notion du non-moi est entrée dans l’âme , elle va vite dans la conquête de tout ce qui est hors d’elle. Alors naît dans l’esprit la notion distincte que son corps n’est point lui. Buffon a très-

bien dit , au début de ses observations physiologiques sur l’homme , « la première chose qui s’offre à l’homme lorsqu’il se regarde , c’est son corps. » En effet, lorsqu’il sort de son être personnel , il atteint son corps , point de départ de cette matière universelle qui s’étend de plans en plans, de rayons en rayons, et se déroule comme un immense horizon sous le regard qui la poursuit et s’en empare. Aussitôt donc que l ame a atteint le corps qui lui est uni , vous concevez que sa pensée est maîtresse de l’univers. Comme une pierre lancée dans l’eau , produit des cercles concentriques qui s’enchaînent et s’éloignent à l’infini , ayant tous pour point de départ le centre d’oîi est partie 1 impulsion première ; ainsi l ame groupe autour d’elle comme en un cercle magique , l’univers entier, et par la seule raison qu elle s’est emparée du premier cercle , il lui arrive d’atteindre par son développement nécessaire le dernier cercle du monde entier , tributaire de sa perception. Mais en même temps il faut reconnaître l’exercice immédiat de la mémoire pour nous donner cette pleine connaissance du monde , ou même de quelque chose qui soit discernable à l’observation visuelle ; car nous

ne connaissons , nous ne voyons par la perception actuelle que le minimum visible et tangible, et nous n’atteignons les parties adjacentes que par voie de succession ; tout le travail de l’esprit est successif, mais quelle rapidité î C’est donc la mémoire qui intervient et s’entrelace avec la perception pure pour nous donner en résultat la connaissance simultanée d’un objet entier.

Quoique la perception, dans sa nature essentielle , soit bien différente des phénomènes qui la précèdent ou l’accompagnent, elle est la fin pour laquelle ces diverses opérations sont disposées ; et elle-même domine tellement dans cette complexité, puisque tous les autres phénomènes concourent avec elle et pour elle, que l’on peut donner à la théorie entière le nom de théorie de la perception.

Maintenant si vous demandez comment

une notion peut jaillir de la sensation,* comment, puisque la sensation ne ressemble point à son objet, nous sommes conduits avec tous les philosophes à croire que la connaissance du monde extérieur nous est fournie par la sensation ; en d’autres termes, comment la donnée sensible se transforme en notion pure; si vous voulez assister à la for-

mation pure de la pensée , la voir éclore de la sensation , nous répondrons que c’est encore lu un mystère impénétrable; mais qu’il en est ainsi , ou que du moins toutes les philosophies sont d accord sur ce point, d’attribuer à la faculté de sentir la source de nos connaissances des objets qui déterminent la sensation en nous.

Ici , enfin , entre la sensation et l’idée qui en résulte, s’il n’y a pas ressemblance, il y a du moins nature semblable , quant aux élémens qui les composent ; c’est du moins du variable , du contingent que l’on puise dans la contingence de la sensation ; et l idée sensible ne peut pas désavouer la source d’où elle est sortie. Cependant, nous le répétons, c’est toujours un mystère, car la sensation nous semble improductive et ne contenir en elle-même que le plaisir ou la douleur qu elle cause . Comment donc l’idée , même sensible, en sort- elle?

S’il y a une difficulté insurmontable à faire sortir de la sensation les idées de perception, combien, à plus forte raison, se sont abusés les philosophes sensualistes qui ont regardé la sensation comme le principe générateur de toutes les idées , non-seulement cou tin-

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gentes, mais encore nécessaires; qai ont voulu tirer du réservoir des sens ces idées de l’infini que le monde ne peut contenir, bien loin qu elles puissent germer dans un champ si borné et si pauvre. Et pourtant ces philosophes se sont imaginé qu’ils expliqueraient avec ce seul principe tous les phénomènes de la nature humaine. Comme celui qui disait : Donnez-moi un point d’appui et le mouvement, et je crée le monde; ils ont dit aussi : Donnez-nous la sensation et nous créons l’humanité : et ils ont cru avoir opéré ce prodige; et s’emprisonnant dans le cercle étroit de leurs impuissantes formules, ils se sont proclamés les seuls interprètes de la philosophie du bon sens.

Marchons à travers ces ténèbres psychologiques; adoptons, puisqu’il le faut, ce qui est adopté par tous, tant que l’on ne trouve pas d’explication meilleure ; et après avoir tiré de la sensation , par le moyen de la perception , nos idées du monde extérieur, voyons encore ce que comprend la perception.

Elle comprend un double élément: i° l’acte de l’esprit qui perçoit ; 2° la croyance , la conviction intime, inébranlable, qu’un objet

extérieur réellement existant est présent à l’esprit. Cette croyance à l’extériorité, qui accompagne la perception proprement dite, est elle-même un fait primitif de notre nature, antérieur aux confirmations du raisonnement, que nous croyons parce que nous ne pouvons nous empêcher d’y croire. Expliquez la perception si vous voulez, si vous pouvez, votre explication sera plus ou moins réalité ou chimère : mais toujours demeurera le fait primitif de votre croyance invincible à quelque chose d’extérieur et dont la faculté de percevoir vous a donné la notion. Au reste, la logique sonde la base de cette croyance, et détermine son autorité et sa cerlitude.

Je ne m’arrêterai pas sur la distinction ordinairement établie entre les perceptions primitives et les perceptions acquises. Les premières sont précisément ces notions élémentaires que nous obtenons immédiatement par suite de nos sensations ; les autres ne sont que des déductions de ces perceptions primitives, des notions de raisonnement que nous faisons nous-mêmes avec les élémens qui nous sont donnés. Les perceptions primitives sont le sol nu de la vie intellectuelle, et la base d’oii l’esprit s'élève, par sa propre vertu,

dans les hauteurs de la science. La perception pure n’implique point le travail de la raison; elle est commune aux hommes, aux enfans, aux idiots, aux animaux même; elle fournit des êlémens dont s’empare l’intelligence pour les soumettre à sa culture , les féconder, leur faire produire , soit des notions générales , soit des conclusions immédiates. Ce travail de l’entendement sur les perceptions premières forme ce qu’on appelle le sens commun.

Enfin, la raison, cette faculté divine et humaine à la fois, plus active, plus pénétrante, s’élevant plus haut dans la faculté d’abstraire, demande à ces mêmes perceptions leurs conséquences éloignées : c est alors la sphère de la science; l’horizon intellectuel recule, et les secrets que la nature a donnés d’elle-même conduisent l’esprit à la découverte des lois scientifiques , et à la construction de ces systèmes où se déploie la puissance intelligente de l’homme; et ainsi l’on a dit avec vérité, que la connaissance humaine, dans toute sa portée, peut se comparer à un arbre dont la perception serait la racine, le sens commun le tronc, et dont les sciences et les arts seraient les branches et le feuillage*

En résumant la théorie générale de la per-

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ception, nous trouvons : i° contact d’un objet extérieur avec l’organe, soit par lui-même , soit par un milieu, tel que la lumière pour la vue,* 2° impulsion de l’organe sur les nerfs; 3° transmission du mouvement au cerveau ; 4° impression sur l’âme, au sensorium; 5° sensation ; 6° perception de l’objet accompagnée de la croyance à sa réalité extérieure.

Il faut s accoutumer, particulièrement en philosophie , à donner aux mots une si gnification distincte et précise. Locke, et d’autres après lui, ont confondu, par une erreur, la perception avec la conception; le terme de conception a un sens bien plus général que celui de perception. Vous avez la conception , non-seulement des objets qui sont actuellement présens, mais encore de ceux que vous avez vus, de ceux même que vous n’avez pas vus. Les notions de mémoire, d’imagination, de raison même, sont des conceptions. Il importe de séparer de la liste des facultés essentielles, sui generis, les termes à peu près synonymes, qui expriment l’opération générale de l’entendement, tels que l’aperception , l’appréhension, la notion, que 1 on peut ici ne pas distinguer de la conception. Je fais cette remarque pour simplifier et, s’il est possible,

déblayer des termes parasites le sol de la science. Les facultés qui marquent une opération spéciale de l’esprit sont en petit nombre, et faciles à discerner. Or, il est impossible de ne pas reconnaître à la perception un caractère propre, et distinct de toute autre opération de notre âme.

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