‹ Cours de Philosophie (volume 2)Chapitre 9 sur 35 · ONTOLOGIE · texte numérisé non relu

ONTOLOGIE

Substance. — Double substance. — ■ Matièreet esprit. —Nature de l’esprit.

De la bête , De l’homme ,

De Dieu ,

Théodicée.

Nota. L’Ontologie est le fond de tout ; c’est ce qu’il y a de plus intime, ce qui existe par-delà la psychologie, et se dérobe à toute observation.

C’est pourquoi nous croyons, pour le meilleur ordre de notre enseignement, devoir J la placer ici , au dernier I terme de la science. D’ail- I leurs étant parvenus par la f psychologie jusqu’à l’activité pure, nous sommes à la base ; nous sortons du phé- | noménal, nous entrons dans l Y être.

histoire

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Ouvrons les livres de la science; presque dans tous, comme une impérieuse profession de foi , comme un drapeau sous lequel on sest d’avance promis de combattre, se présente 1 inévitable définition. Rien néanmoins n’est plus stérile qu une définition qui n’a point été motivée et qu’une observation attentive n’a point fait sortir du fond de l’objet à définir. C est pourtant le tort commun au plus grand nombre des traités classiques sur la philosophie de définir témérairement et dès 1 abord , tandis qu’il faudrait procéder pai une méthode plus sûre , en enyisageant dans sa totalité l’objet de la science : de là le vague de presque toutes les anciennes définitions scolastiques; elles n’offrent à l’esprit aucun point fixe sur lequel il puisse s’appuyer, nul horizon déterminé que le regard embrasse dans son ensemble, nulle circonfé-

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rence précise dans laquelle la science vienne s’individualiser en se distinguant de ce qui n’est point elle. De là suit encore que la science est réduite à s’étendre ou à se plier aux. dimensions arbitraires de la définition , ou bien à réagir et à briser cette limite artificielle, impuissante à circonscrire une réalité qui la déborde ou en est débordée ; et alors, pour ne pas se faire une fausse notion de la science, l’esprit doit commencer par désapprendre l’idée première de cette science, du moins celle que fauteur a voulu lui en donner, je veux dire sa définition.

Voyons donc comment les philosophes des divers temps ont défini la philosophie. Aristote nous dit : C'est la science des effets par leurs causes. Cicéron : La science des choses divines et humaines et des causes qui les contiennent. Leibnitz : La science des raisons suffisantes . Wolf: La science des possibles en tant que possibles , etc. Sous ce nuage d’expressions dont le sens est plus ou moins indécis, existe-t-il un objet réel qui soit saisissable à l’esprit et que l’on puisse envisager à part de tout autre? Nous ne le pensons pas. Le cercle des objets qui peuvent entrer dans ces définitions est sans limite , et elles

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embrassent plutôt l’universalité des choses humaines qu elles ne déterminent un ordre particulier de connaissances. Cela pourrait se comprendre ainsi chez les Grecs , pour qui le mot Zocptct y sagesse, était synonyme de la science elle-même; mais chez les modernes, qui ont agrandi le domaine des connaissances, et en même temps tracé d’une manière plus décisive les diverses circonscriptions scientifiques, il faut que chaque région de la science se dessine à part sur la vaste mappemonde intellectuelle ; il faut que le domaine de chacune, et par cela même de la philosophie, soit complètement distinct, et il ne le peut qu’à la condition d’être rigoureusement limité.

Ce principe établi , au lieu de définir la philosophie sur-le-champ, à priori , antérieurement à tout examen de son objet , nous devons nous en approcher, en observer rapidement le contour, et après avoir reconnu ce qu elle n’est pas, ne conserver aucun doute sur ce qu elle est réellement.

Si je considère l’universalité des choses visibles, le ciel étoilé qui s’étend immense au-dessus de nos têtes, l’espace qui nous en sépare , cette terre si féconde dans sa mu-

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nificence et si riche dans la diversité' de ses trois régnés , il m’est aisé de concevoir comment ces collections indéfinies d’objets se réunissent et se divisent en espèces et en classes, et composent la série des sciences qu’on est convenu d’appeler naturelles .

Je vois, en effet, que les sa van s se partagent le monde pour en faire l’objet de leurs spéculations. L’astronome, à l’aide du télescope, merveille de l’industrie qui centuple la puissance du regard, s’empare de limmensité, nomme les mondes qui la peuplent, décrit les lois qui président à leurs orbites , à leurs mouvemens immuables. Le physicien et le chimiste, s’appropriant les phénomènes produits à la surface de la terre ou dans son atmosphère immédiate , déduisent de leurs observations les lois de la composition et de la décomposition. De plus, tous les corps terrestres dont la physique et la chimie envisagent les élémens généraux , se divisent en plusieurs classes qui sont la matière d’autant de sciences à part. Le minéralogiste arrache aux entrailles de la terre ces pierres, véritablement précieuses pour la science, qui sur elles construit de nouveaux systèmes ,* et le botaniste, non content de ce qui nous charme

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dans toute cette nature fleurie qui décore la surface de notre globe, fait comparaître dans son herbier les races des plantes , et crée aussi une science en décrivant leurs formes génériques et constatant leurs diversités ainsi que les lois des merveilleuses unions qui les perpétuent : tandis que le zoologue , se plaçant un peu plus haut sur l’échelle des êtres, s’occupe de ce qui déjà possède la respiration et participe au premier degré de la vie.

Chose singulière ! l’homme a d’abord étudié les objets les plus éloignés de lui ; il s’est aventuré dans la contemplation de l’immensité et dans l’étude des phénomènes célestes avant d’explorer la sphère qui l’environne immédiatement. Les plus anciens sages dont l’histoire ait gardé le souvenir, les Chaldéens,

les Egyptiens, étaient renommés par leurs découvertes astronomiques à une époque oii toutes les autres sciences reposaient sans doute encore inaperçues dans la pensée de l’homme. Plus tard , la science descendue du ciel, ou elle errait, avec Ânaximandre et Thalès , parmi les étoiles et les soleils, interroge les choses de la terre et se partage en divers rameaux qui composent les sciences

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naturelles. Enfin , quand l’homme a tout vu hors de lui , il se voit , s’arrête sur lui-même , sur sa nature extérieure ; et alors la science humaine est parvenue jusqu’à l’homme. Alors naît une autre science non moins digne que toutes les précédentes de captiver son génie curieux.

C’est la physiologie. Armé du scalpel, l’homme a découvert l’admirable enchaînement de son propre organisme. Il a considéré ce merveilleux système matériel fait pour recéler la vie, et qu’à son tour la vie indépendante de lui doit animer et féconder. L’étude du corps humain est celle de l’abrégé du monde. Ainsi l’envisageaient les anatomistes grecs, qui l’appelaient un petit monde, un microcosme . Or, jusqu’ici l’observateur, en descendant l’échelle des sciences, a été du même au même, quant à la substance et à la nature ; mais ici se manifeste quelque chose d’essentiellement nouveau qui résiste à l’examen le plus attentif, à la plus entière perfection des instrumens, en un mot, à toute observation possible du physiologiste. Ce quelque chose d’inconnu encore , c’est la vie.

Qui dira ce que c’est que la vie, ce prin-

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cipe mystérieux qui circule à travers l’organisme , et qui n’est pas l’organisme ; qui épanche le sang à travers les vaisseaux artériels, et qui n’est point le sang; qui précipite ou ralentit les battemens du cœur, et qui n’est point le cœur? Demandez ail physiologiste quel est le principe vital, son point de départ, sa création, sa forme : il se tait, parce qu’il n’a rien vu. C’est qu’en effet nous entrons dans une sphère toute autre; nous échappons au visible; nous sommes dans la région supernaturelle ; nous avons cessé d’être physiciens ou anatomistes , nous sommes philosophes.

Homo duplex f l’homme est double. Ce mot n’est point la découverte d’un siècle ou d’un auteur, mais bien la découverte du genre humain. Aussi loin que nous remontons dans 1 histoire des opinions , nous trouvons la conception de la dualité de l’homme, du visible et de l’invisible, du sensible et de l’intelligible , ou, pour employer la formule universelle, du corps et de l ame. Mais ici s’offre un haut problème à résoudre. Dans quelle proportior co-existent ces deux natures dans 1 homme? Sont-elles, sinon identiques , du moins égales, afîranchies de toute prééminence mutuelle,

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et l’une et l’autre constituant à pareil titre toute l’humanité? Ou bien, si l’on croit que l’homme est et doit être un , et que l’on veuille atteindre à cette unité mystérieuse dont la

poursuite a fatigué tant d’intelligences, serat-on conduit à dissoudre la matière dans l’esprit, ou à absorber l’esprit dans la matière? N allons point nous engager dans ces ténèbres, et proclamons ce qui sera développé plus tard : que l’unité et la dualité sont deux principes également réels dans la nature humaine, c’est-àdire que l’unité substantielle de l’homme sort de sa double nature. Proclamons-le, non pas en rapportant au même principe deux ordres très-distincts de phénomènes, non pas en confondant deux substances diverses; mais en reconnaissant que l’essence de la nature humaine consiste dans l’un de ces deux principes, dont l’autre n’est rien que le ministre ou l’accident.

Ecoutez Platon : O avdfunoçtonv 8 tô <rw/«a, l’homme est ce qui a (ce qui possède ) le corps. Dans cette admirable définition de l’homme et du rapport qui est établi entre ses deux parties, nous voyons la dualité merveilleusement réduite à l’unité. Si, pour définir dans son intégralité l’homme, cet être complexe.

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on ne peut pas le séparer de son corps , le corps néanmoins ne le constitue pas, et sa nature intrinsèque est dans ce principe premier que Platon ne nomme pas , dont le corps est la propriété. Platon ne pense pas que les organes qui sont faits pour limiter notre âme dans cette vie terrestre , soient partie essentielle de nous-mêmes ; le corps n’est pas nous, mais à nous : et ainsi , rapport du possesseur à la possession , rapport de la personne à la chose, voilà l’homme, double et un, selon le philosophe grec qui n’a fait que traduire ce qui avait toujours été dans la conscience universelle.

Un écrivain du commencement de ce siècle s’est évidemment inspiré de Platon dans une définition souvent citée, où la pensée grecque est reproduite d’une manière brillante mais affaiblie : a L’homme est une intelligence servie par des organes. » En substituant l’intelligence au vague pronom relatif de Platon, cet auteur a cru sans doute exprimer la différence de l’homme et de l’animal, différence qui, au premier abord , est moins marquée dans la définition platonicienne ; mais en considérant avec quelque attention , on trouve que cette antique définition ne peut convenir qu’à

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I homme ; car si dans l’animal un principe de vie est uni à la matière organisée, on ne peut pas dire que l’un de ces principes possède l’autre , parce que leur adjonction est une loi qui constitue l’animal et que l’animal ignore , dépourvu qu’il est de puissance active , de conscience, de personnalité.

Eh bien, cet homme qui règne sur le corps, et dont, la personne réside dans l’âme , est précisément l’objet de la science que nous cherchons à déterminer : science parallèle à la physiologie, bien que son origine soit plus haute et plus noble. En entrant dans la région de l’invisible, nous avons dit : Voici le domaine de la philosophie. Or, s’il est vrai, comme on n’en peut douter , que tout invisible comparaît et se réfléchit dans l ame humaine, notre science pourra donc être justement définie : Science de l’homme . En effet, dans le cercle de cette définition serait exprimé tout ce qui fait notre nature intellectuelle et morale : les notions d’ordre contingent qui nous dévoilent l’univers visible et nous font croire à sa réalité; les notions premières et immuables qui sont les lois de l’intelligence et comme la lumière de l ame, et même les notions ontologiques et l’idée souveraine de Dieu

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qui domine et légitimé toutes les autres : idëe qui a sa demeure originelle en nous, que la conscience nous découvre dans les racines de notre âme, et qui fait que la connaissance de Dieu peut n’être point séparée de la connaissance de nous-mêmes.

Cependant il vaut peut-être mieux reculer les limites de la définition pour ceux qui ne verraient pas très-bien comment toute science philosophique est contenue virtuellement dans la science de l’homme. Il vaut mieux aller de l’espèce au genre et au genre le plus élevé par-delà lequel il n y a rien , et dire : la philosophie est la science de ïëtre spirituel . Dans cette définition , l’homme et Dieu sont pareillement compris , la substance finie et la substance infinie : de telle sorte que, d’une part, la science est clairement définie, et que de l’autre, quelque immense que soit son domaine, ses limites sont distinctes, puisqu’elle exclut toute la sphère des phénomènes et des objets matériels.

L’objet de la philosophie ainsi déterminé, faudrait-il démontrer son importance et sa dignité entre tous les objets de la pensée? Si elle réalise, autant qu’il est donné aux faibles lumières de la science humaine, cet

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axiome gravé par les anciens sages aux portiques du temple de la Sagesse : 1*w 0< aauràv , Connais -toi toi-même , quelle science sera avant elle et pour l’importance et pour l’origine? De toute science, celle-ci sera le commencement et la fin , car l’homme part de lui -même pour apprendre et retombe sur lui -même au dernier terme de ses investigations.

Il est beau de s’emparer de l’univers, d’errer avec Kepler et Copernic au milieu des sphères pour surprendre les secrets de leurs mouvemens et déterminer leurs lois immuables. Il est beau encore de parcourir les diverses branches de la nature terrestre , de connaître les propriétés des corps , les lois qui président à leur composition , les phénomènes qui les différencient et permettent de les grouper par classes diverses et dépendantes les unes des autres, de suivre les traces des Linnée , des Magendie , des Gay- Lussac , surtout quand ces études sont dirigées vers l’amélioration physique de l’humanité, quand les découvertes de la science naturelle ont pour résultat d’augmenter la faible somme de bien-être départie ici-bas à l'espèce humaine. Mais alors que sera-ce de

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rfr

la science qui est la révélation de l’homme à l’homme ; qui étale devant lui son origine , son but terrestre , sa destinée ultérieure ; qui le représente dans sa nudité première, originelle , ou reluisent tant d’incontestables témoignages de faiblesse et de grandeur? L’homme puissant d’une force empruntée au Dieu qui a soufflé en lui la vie avec Famé , l’homme petit et pauvre , parce qu’il est une créature déchue, gravissant avec effort le sentier qui doit le ramener plus haut que le point même d’oîi il est tombé, le voilà tel que le présente la philosophie. Elle vous donne l’énigme de vous-même, en vous expliquant la raison de vos élans vers le ciel , de vos abaissemens vers la terre : vous , être à la fois terrestre et céleste, être divin, descendu dans une habitation d’argile, qui est la prison passagère à travers laquelle rayonne encore votre nature invisible.

Aussi tout ce qui est noble et grand dans l’intelligence et la volonté est du ressort de la philosophie. Gardienne des préceptes sacrés de la morale , elle énumère les motifs et les lois sur lesquels repose cette morale soit particulière , soit publique ; elle passe en revue les hautes facultés de notre âme , gages

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de notre prééminence sur les autres races animées ; enfin , elle nous élève à Dieu et nous force à confesser notre dépendance devant lui. Cicéron l avait bien compris , lorsqu’il termine ainsi le magnifique éloge qu’il lui consacre dans son premier livre des Tusculanes ; « La philosophie la première nous a instruits au droit de la nature et des sociétés, à la vertu, à la dignité de lame, au culte des dieux. » Philosophia nos pri müm ad Deorum cultum , deindè ad jus ho minum , cpiod situm est in generis humani societate , tum ad modes tiam magnitudinemque animi erudivit. (Tusc., lib. ie* , c. 26, )

Mais ce n’est pas seulement dans l’ordre moral que la prééminence de la philosophie est manifestée. On peut dire que l’entendement lui doit sa propre vertu : du moins fournit-elle des principes à la base et au couronnement de toutes les sciences. Le chancelier Bacon exprime cette idée par une image vive et ingénieuse, a Toutes les sciences , dit-il , font comme une espèce de pyramide dont l expérience est la base et dont la métaphysique forme le sommet ; c est le symbole de l’induction scientifique qui part de l ex-

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périence et monte des faits à la cause, et la métaphysique est la raison des faits. »

Les sciences sont les diverses applications des facultés de l’homme aux divers objets de la connaissance. Or, en première comme en dernière analyse, il faut opérer sur les principes qui forment la constitution de 1 esprit, et vérifier ses opérations d’après le sentiment que nous avons de ce qui est conforme à la nature des choses. C’est pourquoi il naît de 1 étude de l’homme une sorte de philosophie générale qui appartient à toute science et à tout art. A cette source le géomètre apprend la légitimité des axiomes et la valeur des notions absolues sur lesquelles repose la science des grandeurs ainsi que celle des nombres ; le physiologiste apprend que la sensation est un fait indécomposable , immatériel, et comme le vestibule d’un monde qui s’étend par-delà l’organisme ; le légiste , s’élevant au-dessus d’un droit variable , comme dit Pascal, en raison des montagnes et des rivières, apprend à connaître la loi souveraine, immuable , principe et cause de toute loi écrite , apprend à humilier la force mortelle devant le droit immortel. Fidèle auxiliaire de la théologie , elle enseigne la haute tolé—

l6 INTRODUCTION.

rance, fait tomber l’alliage séculaire dont le temps a rouillé la vérité, et en démontrant par le spectacle de ses propres chutes l’impuissance de la raison, elle ramène à la révélation chrétienne les esprits véritablement élevés et forts.

Ainsi toutes les sciences ont leur source dans la philosophie ; et , s’il est permis de tempérer l’austérité de ces leçons par une réminiscence poétique, nous dirons que, sous ce rapport, la philosophie ressemble au palais de Cyrène , ou le jeune Aristée contemple la source unique des grands fleuves qui se séparent à ce point et vont féconder les diverses régions de la terre.

De ce qui vient d’être dit pour établir la dignité des études philosophiques , il suit d’abord qu’elles seules peuvent fortifier l’intelligence et la préparer à toutes les études. Ceci vient d être prouvé. Mais il suit de plus, que , loin de briser l’essor de l’imagination , elles sont faites pour l’agrandir , toutefois en la dirigeant, en faisant planer au-dessus la pure lumière de la raison. Quelles plus nobles intelligences que Pythagore, Platon , Bossuet, Mallebranche , chez qui le génie philosophique se présente empreint d’éloquence et de

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haute poésie? Et en effet, pour soulever ce voile de la nature extérieure qui, suivant l’expression de Virgile , appesantit les yeux mortels , mortules hebetat visus , pour faire la conquête de ce qui ne se voit pas et aller à la source éternelle où Dieu réside interroger l’infini sur les destinées du fini , saisir le secret de l’être d’un jour subsistant en présence et par la vertu de l’être infini , certes il faut que la pensée ait de l’essor ; il faut , pour respirer à l’aise dans cette atmosphère élevée de l’intelligence , autre chose que la froide spéculation scientifique qui découvre péniblement quelque nouveau produit dont chaque jour la science enregistre le dépôt.

Comparez maintenant cette philosophie telle que nous la concevons , qui va de l’homme à Dieu , expliquant l’un par l’autre , considérant l’homme comme un monde à part, un monde mitoyen entre l’univers dont son corps est l’abrégé et Dieu dont son âmt réfléchit la grandeur (i), avec cette autre philosophie qui se réduit au détail d’une

(0 Animus humanus decerptus ex mente divina cum alio nisi cum ipso Deo comparari nequit.

Tusc. lib. 5.

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scolastique impuissante, à des arguties surannées , ou bien à une analyse aride et comme microscopique des faits psycologiques : philosophie qui ne sort pas de l’ombre, comme si elle redoutait la lumière intellectuelle. Sous ce point de vue , on peut dire encore que la haute philosophie est une école transcendante d’éloquence et d’art. Cicéron attribuait aux leçons qu’il en avait reçues la plus grande part de son génie oratoire : Fateor me oratorem , si modo sim , non ex rheto rum officiais , sed ex ciccidemicis spatiis ex stitisse. Orat. , c. 17. Et combien d’autres exemples attesteraient les intimes rapports de la philosophie avec la haute imagination!

Cependant il faut prendre garde de s’abuser. Si la philosophie, par la nature des objets qu elle traite , ouvre une large carrière à la faculté poétique ou oratoire , c’est à cette condition qu’elle aura pris pour base la raison , je veux dire, l’observation rationnelle. Le philosophe qui voudrait, d’un premier élan, atteindre le ciel, se perdrait dans les nuages, parce qu’il aurait méconnu son point de départ. Or, ce point de départ , nous l’avons vu, c’est l’homme, c’est l’analyse exacte et complète des phénomènes qui se passent sur

INTRODUCTION. IC

le théâtre de l ame. Si donc nous voulons connaître l’homme , cjne faut-il sinon observer , voir de l’œil de l’intelligence, constater, enregistrer les faits avant de poursuivre les conséquences qu’ils recèlent? La partie élémentaire de cette étude peut être regardée comme une branche plus haute et à part de l’histoire naturelle, et, comme telle, veut être étudiée avec une méthode analogue à celle des autres sciences naturelles. Or, les sciences ne peuvent faire de progrès qu’autant quelles sont fidèles à la seule méthode scientifique , qui est d’aller du connu à l’inconnu , des phénomènes à l’explication ; de ne jamais se laisser dominer par des hypothèses hardies, au point de subordonner les faits aux vaines fictions de 1 esprit. De même, en philosophie, omettez, quant au point de départ, la rigoureuse observation , et votre science n’a plus de base; et au milieu de vos plus hautes spéculations vous ne faites que vous débattre dans un vide immense, comme l’ont fait les néoplatoniciens et les mystiques de toutes les époques.

L’observation sera donc notre premier flambeau dans nos recherches difficiles sur la connaissance humaine: mais ce sera cette observa-

I NTftODUC'l ION,

tion pénétrante qui, après avoir éclairci les obscures régions cle l ame, sait quelle a pour but de présenter à lliomme le miroir fidèle de son être , de le conduire sur la voie de ce qui est supérieur à l’observation : car l observation ne lui enseignera pas sa nature , son origine, sa destinée.

C’est en ne considérant pas l’observation philosophique sous son point de vue réel et total, c’est en la confondant avec les procédés de l’expérimentalisme, que les philosophes français de l’école de Locke , malgré les incontestables découvertes qu’ils ont faites dans le domaine de la sensibilité , ont néanmoins observé d’une manière incomplète , fausse, et ont, pour ainsi dire, dénaturé l’homme en le déshéritant de ce qui fait la dignité de son être. Nous insistons sur ce point, parce que l’observation, si justement recommandée par les écoles les plus récentes de la philosophie moderne , doit être interprétée sous un point de vue plus large que l’on n’a coutume de le supposer.

C’est encore pourquoi on peut dire que les Allemands, en distinguant dans la théorie une double méthode, celle de l’observation et celle de la raison, ont mieux apprécié

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toute la nature de l’homme. Par-là ils ont été conduits à distinguer une philosophie élémentaire et une philosophie transcendante, l’une ayant pour procédé unique l’observation, l’autre le principe qu ils appellent la raison. En effet, par-delà l’observation des faits purement psycologiques il existe une sphère supérieure où la raison monte et a droit de pénétrer par le privilège de sa haute origine, divinœ particulam aurœ. Cela est ainsi, nonseulement dans la doctrine allemande , mais encore dans toutes les écoles qui ont pris 1 homme et tout ce qui est dans son entendement pour l’objet de leurs éludes. Et c’est ainsi que celui qui étudie Platon passera par l’Alcibiade, traité de la nature humaine, avant de s’aventurer dans le Time et le Parménide qui recèlent les plus hautes spéculations de l’intelligence.

Que ceux donc qui aiment à agrandir le champ des spéculations par le libre exercice de la pensée ne dédaignent pas notre observation philosophique; car, loin de nous en tenir à l’étroite et exclusive expérience de l’école du dix-huitième siècle , armés d’une observation plus profonde et plus vraie, nous découvrirons dans notre âme, non-seulement

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le double système des phénomènes de la vie sensible , mais encore les titres imprescriptibles de l’humanité qui caractérisent l’homme comme homme , c’est-à-dire comme être intelligent et libre.

Car enfin, il faut le reconnaître , l’observation psycologique n’est possible qu’autant qu elle se laisse aider et soulever par la raison. L’identifier complètement avec l’observation des choses sensibles, est erreur. Dans ces deux cas , les procédés et l’instrument sont trop différens. Ici, dans cette anatomie intellectuelle , nous ne portons point le ciseau qui sépare les données de l’observation , nous n’avons point la lumière extérieure pour voir les résultats. De plus, ici , le sujet et l’objet sont le même être; il faut, pour ainsi dire, s’étendre devant sa propre observation pour se contempler vivant et agissant. Lorsque vous observez la matière , elle est là , morte ou vivante , il n’importe , mais du moins immobile sous vos regards ; tandis que la pensée humaine, objet de l’observation philosophique , est mobile de sa nature. Ce sont des Ilots qui doivent être isolés et considérés un à un, bien qu’ils fuient incessamment et ne reviennent presque jamais identiques. Or ,

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dans cette double difficulté d’observer l’esprit humain, il nous est aisé de trouver la preuve que la méthode philosophique , malgré ses analogies avec la méthode des autres sciences de la nature, s’en distingue néanmoins par un caractère spécial.

Par ce qui précède nous sommes conduits à nous expliquer sur la plus banale objection qui ait été faite et toujours renouvelée contre la philosophie. Qu’est-elle autre chose , ont dit ses adversaires, qu’un dédale où la raison de tous les siècles s est incessamment perdue sans se retrouver jamais ? Confusion de systèmes, incertitudes, flux et reflux d’opinions, tel est le champ qu'ont exploité les philosophes; et un des plus profonds d’entre eux , Pascal , après avoir sondé ses abîmes, sentant son esprit incapable de résister au flot du scepticisme, ne dit-il pas avec une amertume et une conviction bien frappantes dans un tel génie : Toute la philosophie ne vaut pas une heure de peine ?

Pvéduite à sa juste valeur, cette objection prouve seulement que l’erreur est semée dans le monde, que la découverte de la vérité n’est pas chose facile parmi le tourbillon d illusions qui nous entoure; mais cela prou-

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ve-t-il que Ja vérité n’existe pas ou ne soit pas saisissable à l’esprit? L’erreur n’est qu une idée négative qui présuppose la vérité : il y a de l’erreur, donc aussi il y a du vrai sur la terre; s il y a du vrai, cherchez et vous trouverez. Le vrai est réservé à votre conquête , et c’est dans ce noble but , créature privilégiée, que Dieu vous a départi cette intelligence qui vous rapproche de votre auteur , parce que vous êtes fait pour concevoir la vérité dont lui possède la plénitude.

Et d’ailleurs , n’est-ce pas un assez beau spectacle que celui des naufrages de la raison humaine? N’est-il pas curieux de s’approcher de ces grands débris pour les interroger sur l’audace de ceux qui sont venus se briser aux limites mêmes de la raison , qui n’avaient qu’un but , qu’une pensée , la vérité?

La vérité ! elle est un bien que les plus nobles esprits ont envié : elle est comme l’air respirable des intelligences hors duquel elles ne sauraient vivre. Et ce n’est pas seulement sa possession qui est désirable, il faut croire qu’il y a aussi un puissant attrait dans les efforts qui sont faits pour la découvrir. Kepler n’aurait pas donné , disait-il, une de ses découvertes pour une principauté d Allemagne;

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et Mallebranche disait avec une ingénieuse exagération : Si je tenais la vérité captive dans ma main , j’ouvrirais la main afin de poursuivre encore la vérité.

11 n e t donc pas étonnant que les plus beaux génies se soient passionnés pour elle. Celui qui se prend à une science quelconque, qui en fait 1 objet de son étude persévérante, qui lui dévoue ses loisirs et le repos de sa vie , celui-là, c’est à la vérité qu’il sacrifie , car toute vérité c’est toute science. Aussi, voyez comme les sciences les plus arides se vivifient et enflamment l’imagination de leurs véritables sectateurs. Pythagore revêt de métaphysique et de poésie la science des grandeurs et des nombres ; Galien , ravi d’admiration à la vue de l organisme humain

qu’il va décrire, prélude à ses leçons par un hymne; et beaucoup plus tard, Montesquieu, se passionnant pour la vérité en jurisprudence, place une poétique invocation aux muses en tête de son austère et scientifique traité sur les lois.

Sans doute nous ne possédons pas toute la vérité ; mais quand nous la cherchons avec indépendance et après tant d’autres , nous ne serons pas assez malheureux pour n en

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pas glaner quelques parcelles. Disons mieux, l’accroissementprogressif, la circulation generale des connaissances ont mis dans le domaine publicunsi grand nombre d’idéesque les abords du savoirsontdevenus faciles. Tous lessystèmes ont été explorés et ramenés à des formules claires , précises ; et au milieu de ces trésors de l’esprit , de ce fonds social inépuisable , en choisissant sa position au centre, on peut sans trop d’efforts recueillir et grouper ensemble une grande somme de vérité. Voilà pourquoi Fauteur de ce livre espère être de quelque utilité s’il a pu se rendre l’interprète de ce qu’il y a de plus nouveau dans la pensée générale , s il a fait l’office du miroir qui reçoit et concentre les rayons lumineux pour les renvoyer sur la circonférence extérieure qui l’environne.

Voilà pourquoi aussi notre philosophie est éclectique. Ce mot , qui est aujourd hui d’un usage assez fréquent, doit être clairement déterminé. Il se rencontre dans 1 histoire de l’humanité, des époques appelées de haute civilisation, je veux dire de grande diffusion de lumières ou toutes les questions ont été explorées , tous les systèmes traversés par les intelligences curieuses , tous les secrets

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sur la nature et la condition humaine interroges ; où enfin on a creusé tout à l’entour de ses racines l’arbre antique de la science. Alors il y a beaucoup de science éparse dans la société, mais de science incomplète, divergente , sans règle , sans boussole et sans point central. Alors toutes les doctrines se croisent, se multiplient comme ces idiomes qui naquirent tout-à-coup dans la plaine de Sennaar, au premier âge de l’humanité. Parmi ces dissensions intestines de la pensée, à travers tous ces langages qui n’ont pas l’intelligence les uns des autres , il faut un lien pour se diriger, pour tout réunir; il faut que les maîtres de la science réfléchissent en eux toutes les doctrines , afin qu’heureusement fondues dans leurs expositions , toutes se laissent aisément comprendre et juger.

Ainsi, lorsqu’Alexandre à la place du génie asiatique vaincu eut fait régner le génie de la civilisation occidentale ; quand les écoles , produit de la philosophie socratique , eurent répandu dans le monde grec toute une surface de doctrines diverses , il dut se former des systèmes éclectiques tendant à réunir les nombreux systèmes qui se parta-

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geaient le champ de la science : tel fut 1 éclectisme d’Alexandrie.

Cette doctrine , où dominait le platonisme modifié par les emprunts faits aux autres écoles, fut surtout adoptée par les docteurs chrétiens qui trouvèrent dans ce procédé des armes pour établir la vérité nouvelle. Saint Clément d’Alexandrie caractérise très-bien l’éclectisme dans son livre des Stromates. « La philosophie, dit cet illustre docteur, n’est pas la doctrine de Platon, de Zénon ou d’Epicure ; mais tout ce qui a été dit de bien , tout ce qui renferme la science et la justice, forme ce que j’appelle la philosophie éclectique , la véritable philosophie. » Mais dans ce temps la science était peu répandue, et les philosophes alexandrins étant doués de plus d’érudition que de jugement , leur éclectisme ne fut souvent qu’un informe syncrétisme dans lequel s’amoncelaient sans discernement les doctrines les plus antipathiques, Platon et Aristote, Epicure et Zénon.

Si je ne voulais me restreindre dans les limites de mon sujet, je pourrais développer ici les analogies historiques qui rapprochent notre époque d’autres époques èbres dans

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les temps antiques; mais ce que l’on ne peut méconnaître, c’est ce point de vue de la science contemporaine : elle est et doit être éclectique. En effet, quelle doctrine n’a pas été professée et combattue , tour à tour imposée au monde et délaissée ? Chaque siècle a transmis au siècle suivant un double héritage de lumière et d’ombre, de force et d’impuissance. C’est pourquoi il est bien nécessaire de comprendre le mouvement qui se prolonge au cœur de nos vieilles sociétés et semble les précipiter vers le mieux, vers 1 inconnu, et en même temps il faut se carder d un enthousiasme irréfléchi.

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Ce n’est point à des idées entièrement nouvelles que le monde est appelé , mais à une possession plus complète d’idées antiques renouvelées. Le sage l’a dit : Bien de nouveau sous le soleil. Le globe de la science a été exploré comme celui de la terre ; et s’il reste quelques découvertes à faire dans l’intérieur, du moins est-il certain qu’il n’y a plus de continent à découvrir. Le poète de notre âge dit aussi : L homme est vieux. Oui , l’homme est vieux , parce que la destinée humaine a été approfondie , les notions fondamentales dans l’art , la religion, la morale, ont été creusées , le cercle de l’humanité a été parcouru ,

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la sphère intellectuelle enfin a été tournée, et là, dans ce domaine immense de la pensée, toute terre défrichable a été remuée. Nous l’avouerons néanmoins, il y a progrès, développement, et, comme on se plaît à le dire, évolution sociale pour lhumanité, qui varie ses points de vue, se met en perspective de nouvelles nuances, d’autres tendances, d’autres besoins vers lesquels elle s’achemine avec puissance et volonté. Mais à qui appartiendrat-ii de se faire le guide et le modérateur de ce progrès? Nous le disons : ce ne sera ni aux événemens ni aux hommes, mais à la science, à la science bien entendue, expression dernière de la vérité , de la raison universelle : la science qui répudie la force et proclame le droit, qui crée la loi et la pose devant le mouvement lui-même comme limite de stabilité et d’ordre inviolable. Science, vérité, raison, termes désormais synonymes; à la science donc l’empire : non pas à cette ombre orgueilleuse et vaine qui veut être à elle-même sa fin et sa raison , qui se charme de sa propre contemplation et s’épuise en talens stériles ou funestes à l’amélioration sociale ou individuelle; mais à la science véritable et. pure , marchant à son noble but sans bruit comme sans fai-

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blesse , el sachant quelle n’est rien qu’un son retentissant , si elle n’est point la pierre et le ciment qui concourent à 1 édifice de la société'.

Nous ne voulons pas dire que l'éclectisme soit le dernier mot de la science humaine, et qu’il n’appartiendra jamais à un génie dominateur de planter sa bannière sur Les débris des systèmes, de rallier autour de lui les intelligences altérées de la vérité et lassées de la poursuivre en vain de toutes parts; mais en attendant qu’il vienne et qu’il prouve sa mission ce dernier conquérant du monde de la pensée, en attendant qu’il règne à jamais là où tant d’autres ont régné et passé tour-à-tour, il est mieux peut-être de se lésigner à méditer sur les doctrines qui sont répandues dans le monde, et dont les siècles se transmettent le trésor en 1 augmentant toujours; il est mieux d’aller demander la vérité à tous ceux qui la possèdent ou peuvent en départir les rayons. Chacun peut faire pour lui, pour son propre usage, cette sorte de mosaïque intellectuelle , dont les mille fragmens empruntés ne nuisent point à la perfection et à l’ensemble du travail. Plus tard, cette mosaïque peut être brisée; une science nouvelle peut apparaître, fondue d’un

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seul jet , coulée en bronze indestructible, mais nous ignorons le secret de l’avenir.

Nous, du moins, humbles professeurs , à qui il n’est pas donné de faire marcher en avant l’intelligence, nous qui allons interrogeant les maîtres des divers siècles pour leur dérober leurs pensées et en transmettre l’écho aux jeunes esprits que nous devons cultiver, que pouvons -nous faire de mieux que des traités éclectiques ? Et en particulier l’auteur de cet ouvrage le dira bien simplement: s’il espère avoir publié un livre utile , c’est parce qu il aura résumé avec quelque vérité, et une certaine indépendance de toute école spéciale , ce qui lui semble vrai et conciliable dans les divers systèmes , puisant surtout aux sources plus récentes qui , depuis un siècle, en Écosse, en Allemagne, en France, ont révivifié et fécondé la philosophie de l’esprit humain.

Terminons, avant d entrer en matière, par une définition de la philosophie.

Quoique toute la philosophie puisse être ramenée à la connaissance de l ame humaine , il faut pourtant séparer de 1 ensemble de cette science une partie qui contienne spécialement l’étude des phénomènes et des

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lois générales de l’esprit. Nous donnons à cette partie le nom de Psychologie ; elle correspond à ce qu’on appelle ordinairement Métaphysique , terme dont la valeur est confuse, et qui offre à l’esprit un sens beaucoup moins déterminé. C’est là , et dès l’abord de cette partie, que l’observation pure est surtout mise en oeuvre. Après avoir constaté les uns après les autres les faits qui se découvrent dans lame, nous interrogeons la raison de ces faits, et nous établissons par un procédé scientifique les lois constitutives de notre nature sensible , intellectuelle et morale.

Ensuite vient la Logique, qui détermine les lois de l’entendement lorsqu’il s’applique à la recherche de la vérité : non plus, comme on l’a conçue long-temps, un art stérile, emprisonnant la pensée dans un vain cercle : mais à la fois science et art, enseignant les procédés naturels de la pensée , particulièrement dans sa manifestation extérieure , qui est le langage.

En troisième lieu, on a coutume de classer la science morale , science des devoirs. Elle se divise selon les diverses obligations auxquelles l’homme est soumis: obligations envers

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lui-même , comme être raisonnable et pur : obligations envers les autres hommes, comme être libre devant respecter la liberté d’autrui. Là , se trouve la philosophie de la jurisprudence. Tous les codes ont eu pour but de déterminer les rapports de justice qui existent naturellement entre les hommes : rapports généraux, ou de l’homme à l’état, et c’est le code politique ; rapports individuels ou de l’homme à l’homme, et c’est le code civil dans ses diverses branches. Enfin, obligations envers Dieu : sphère religieuse où l’on essaie de surprendre les mystères de l’union de l’homme avec Dieu, la nécessité d’adorer en esprit et en vérité, et les caractères qui font briller aux yeux la lumière révélée qu’il a fait descendre dans le monde.

Mais cette science des devoirs peut être considérée comme une science à part, corollaire des observations psychologiques sur la nature morale de l’homme. En effet , en étudiant l’homme, nous n’avions pu méconnaître ce grand phénomène de la moralité ; nous nous étions constatés comme êtres moraux, ayant une loi absolue à connaître et à accomplir, une loi de notre intelligence et de notre volonté. De plus, cette loi supposait

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un législateur , notion qui nous a conduits à celle de Dieu, être suprême, fondateur, consécrateur et rémunérateur de la loi. Ainsi la Morale générale, avec la Théodicée qui en découle , se trouve partie essentielle de la Psychologie.

Tels sont les objets qu embrasse le cercle complet de la science qu’on appelle Philosophie. Nous souhaitons que nos jeunes lecteurs qui ont inspiré ces leçons , et à qui elles sont spécialement destinées , sympathisent dès le point de départ avec la noble carrière dont nous avons essayé de leur ouvrir l’avenue ; mais il ne faut pas qu’ils s’abusent , pour se décourager plus tard. Le champ intérieur de toute science est difficile à défricher, le sentier en est rude à suivre , et c’est du haut de la montagne que se découvre le vaste horizon; mais cette montagne, il faut la gravir pas à pas, péniblement, œgro anhelitu. Quelquefois le voyageur se retourne , charmé des aspects successifs qui se déroulent à ses regards, et il se remet à gravir jusqu’à ce qu’arrivé au sommet, il recueille sans efforts et dans sa plénitude le spectacle immense qu’il a conquis.

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PSYCHOLOGIE

La Psychologie est la science de l’homme ; nous l’ayons vu, l’homme c’est l’âme. Qu’estce donc que la science de l ame ? Que contient-elle, et selon quel ordre faut-il étudier les faits qui s’y découvrent ?

Dans le roman psychologique que J. -J.

Rousseau a composé sur le sujet de Pygmalion , à l’instant ou Galatée vient d’éclore à la vie, avant d’avoir démêlé son premier sentiment et sa première pensée , elle porte , par un mouvement instinctif, la main sur son corps, et dit: moi . Puis, s’égarant sur les objets qui l’entourent , ou même touchant le vide de l’air , elle dit : ce ri est plus moi.

Déjà nous avons fait justice de l’opinion qui, regardant comme inséparable la double

substance de l’homme, associerait le corps à la véritable personne humaine. Nous attachant à une très-remarquable expression de Platon , nous avons pénétré jusqu’à la spiritualité, et brisant les entraves matérielles qui limitent notre nature, nous avons placé dans l’âme la personnalité, rejetant parmi les choses cette enveloppe qui nous a été donnée pour le ministère d’un jour.

Ainsi, le moi c’est l’âme : le non-moi , c’est tout le reste, le corps même, première barrière de notre âme et point de départ de l’univers extérieur : voilà pour une première vue. Mais en descendant plus profondément, il nous est permis de chercher encore ce qui constitue le moi , ce qui est l’essence de la personnalité dans l’âme. Or, nous distinguons dans lame les faits dont elle est le théâtre, qui ne lui appartiennent qu’à titre de phénomènes et parce quelle en est modifiée, et ce qui est lame elle-même; elle-même agissant et vivant, ayant conscience de soi, pouvant dire : « Je suis. » L’âme en effet agit et se sait agir, se discerne , non pas seulement de toute extériorité sensible, mais de toutes ses manifestations internes. Elle est le sujet de sa connaissance, distincte <Je la connaissance elle-

QUESTIONS GÉNÉRALES. 3q

même; elle se voit dans sa racine mystérieuse , et alors , par un acte spontané , elle dit moi à bien plus juste titre que la statue de Pygmalion.

Il y a donc là deux choses à considérer : i° une chose qui varie, passe et repasse, meurt et renaît : c’est la pensée, la connaissance, en un mot, les objets de l’entendement; 2° une autre chose qui demeure invariable, identique, base de tout ce qui passe et apparaît : c’est la puissance d’agir, c’est la substance spirituelle considérée en elle-même et indépendamment des phénomènes qui la modifient.

Il suit de là qu’il y a deux parties dans l’étude de la Psychologie. D’une part, l’étude de nos connaissances; de lautre, l’étude du moi connaissant : ou, pour employer la formule très-claire et très-usitée dans l’école allemande, Y objectif et le subjectif.

Il est évident, et cela a déjà été établi , qu’il ne s’agit pas ici d’étudier les objets extérieurs de nos connaissances, mais nos connaissances elles-mêmes, objets de l’entendement. Quels sont les caractères psychologiques que revêtent ces connaissances? Là est toute la question , là sont tracées les limites de notre

science ; viennent ensuite les sciences de la nature qui ont pour objet de faire connaître les propriétés intrinsèques des corps.

C’est pourquoi dans la première partie , après avoir établi une division rigoureuse de toutes nos connaissances , considérées selon leurs caractères spéciaux , originels , nous examinons à part chacune de ces classes , afin d’apprendre comment l’esprit parvient à ces notions , et de constater le travail psychologique qui s’opère à leur occasion. Dans la seconde partie, nous étudions la force active connaissant et voulant et après avoir déterminé les lois qui président à ses développemens et considéré le mécanisme de nos facultés, nous mettons en rapport ce qui est connu avec ce qui connaît; nous tâchons de surprendre la lumière par laquelle se dévoile le mystère de l’intelligence et de la moralité humaine, par laquelle l’objectif se réfléchit dans le subjectif, et le non-moi apparaissant dans le sanctuaire spirituel se laisse saisir et comprendre par le moi.

Il faut bien entendre le sens psychologique de ce mot le moi : il est le principe de notre division ; après cela , nous emploierons de préférence le nom dame comme plus en

usage , mais ce sera l ame considérée dans sa vertu substantielle et subjective.

Procédons à la division de nos connaissances.

Lorsque vous descendez en vous-même , et qu’au flambeau de la conscience vous explorez dans leur source les manifestations de votre âme , vos pensées vous semblent marquées d’un double caractère qui permet de les partager en deux classes tout-à-fait distinctes. Les unes vous apparaissent variables, fugitives, contingentes, c’est-à-dire pouvant être ou ne pas être , ne possédant point en elles-mêmes leur raison d’exister, et ne présupposant point, par leur seule vertu , l’existence nécessaire des objets quelles expriment. L’univers créé et possible , tout ce que vous embrassez de vos regards, tout ce que vous concevez comme ayant reçu l’existence ou pouvant être appelé à elle , visible ou invisible , substance ou mode, matière ou esprit, il n’importe : tous ces objets , ainsi que les notions qui les révèlent , vous apparaissent frappés de contingence et incapables, par leur nature, de fonder une science du stable, du permanent.

Mais une autre classe de notions se découvre en vous : immuables, absolues, né-

cessaires: par cela seul qu’elles se présentent à votre esprit , elles contraignent son assentiment , et s’imposent à vous parce qu’elles sont indépendantes de vous. Indépendantes des lieux, des temps, celles-ci ne sont point faites par les intelligences humaines qui les conçoivent et à qui elles se révèlent. Impersonnelles de leur nature, toutes à tous, elles ne sont la propriété d’aucun : et quand même il n’y aurait pas d’univers, quand il n’existerait plus nul esprit pour les concevoir, elles n’en existeraient pas moins pour assujétir toute intelligence qui pourrait éclore.

Ces connaissances ne sont point l’expression d’objets en dehors de nous comme les notions contingentes : elles sont à ellesmêmes leur propre objet , elles sont les vérités, les vérités éternelles qui s’individualisent dans l’entendement et lui communiquent leur lumière.

Considérez le soleil , ce globe dont lastronomie nous fait connaître l’immense étendue : pensez que demain il se lèvera comme il s’est levé aujourd'hui , que des siècles sans nombre pourront s’écouler, et que toujours cet astre éclairera 1 univers , réglera les saisons et les jours : élancez-vous même

par la pensée par-delà cet océan de soleils visibles , montez , montez toujours dans 1 indéfini des sphères, et supposez que cet ordre admirable du monde durera des siècles que la puissance des calculs ne saurait déterminer: eh bien, en tout cela, vous ne sortez pas du contingent parce que vous ne sortez pas dr fini, etquerindéfini, quelque prolongé qu’on le suppose, est toujours du fini. Comme le disait énergiquement Pascal : cc On a beau enfler ses conceptions avec tout le fini possible, on ne peut faire un atome d’infini. »

Ne croyez pas pourtant qu’il faille chercher bien haut ou bien loin de soi pour trouver des vérités nécessaires. Elles sont au contraire tout-à-fait élémentaires , usuelles. Le simple énoncé d’un nombre ou d’une grandeur, pourvu qu’il soit dégagé du concret, exprime une connaissance nécessaire. Deux et deux font quatre , le tout est plus grand que la partie , la ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre , tous les axiomes arithmétiques et géométriques s’offrent à notre esprit comme nécessaires : c’est qu’en effet ces propositions si éminemment simples sont d éternelle vérité : c’est qu’il est impossible

de ne pas les croire comme vérités sitôt qu’on les a conçues comme notions.

En nous élevant dans la région métaphysique , si nous considérons , par exemple , ce principe: tout phénomène suppose une cause , et cet autre: tout phénomène suppose un être, nous reconnaissons là de ces vérités qui ne souffrent aucune contradiction , pour lesquelles n’existe aucune exception possible. Qu’importe qu’il y ait des phénomènes ou qu’il n’y en ait pas : il est vrai, éternellement vrai, que tout phénomène suppose une cause ; car tout phénomène, aussitôt qu’il aura lieu, présentera cette loi universelle comme raison de son existence.

En morale , si plus tard nous établissons le caractère de la loi , de la loi non écrite et reposant dans la conscience, antérieure aux constitutions et aux codes qu’elle a créés , nous trouverons que la loi est nécessaire. Pourquoi? Parce que, quand même il n’y aurait dans le monde aucun être doué d’intelligence et de volonté pour connaître et accomplir la loi , elle n’en subsisterait pas moins, attendant les intelligences qui, en naissant, naîtraient pour elle.

Comparez ce principe : tout phénomène suppose un être , avec celui-ci : le soleil se lèvera demain : ici la contingence, là la nécessité.

Il faut que le lecteur, se repliant un instant sur lui-même, observe et de'cide si les choses se passent de cette manière. S’il en était autrement, si ces distinctions fondamentales notaient qu’une chimère dépourvue de toute conformité avec la nature des choses , la plus grande partie de ce livre serait une erreur; car là nous avons placé l’embranchement scientifique de la connaissance humaine. Cette distinction se retrouvera dans toute la suite de ces leçons , et nous aurons à côtoyer tour à tour ces deux fleuves dont les eaux le plus souvent réunies forment la composition de notre vie terrestre. Contingent et nécessaire, voilà tout : sublime dualité de la connaissance, double pôle autour duquel tourne toute la nature humaine. Partout, dans ce livre, nous ferons remarquer cette complexité de la vie spirituelle , le divin se réfléchissant dans l’humain, l’infini dans le fini, le nécessaire dans le contingent.

Il se trouvera une partie (i) ou plaçant les

(i) 2e section, chapitre ier<

conceptions humaines dans le creuset analytique de l’observation , nous dégagerons le double élément qui les constitue , le composé du simple , le concret de l’abstrait ; plus loin, cherchant un lien substantiel à toutes ces vérités qui sont la vie et la lumière des intelligences, nous arriverons à Dieu en qui elles résident comme ses attributs éternels.

La théorie du nécessaire et du contingent est primitive dans l’histoire delà philosophie; elle est le point de départ des écoles , le cercle auquel toutes se ramènent ; et en particulier, la doctrine du nécessaire qui, vue historiquement, ne se distingue pas du spiritualisme , a toujours rencontré d’admirables interprètes dans les plus beaux génies des temps antiques et modernes , depuis Platon jusqu’à Kant , en passant par Maliebranche , Bossuet et Fénélon.

Maintenant , chercherons-nous à déterminer P origine de nos connaissances ? Oui , car vainement on regarderait cette discussion comme stérile ; elle répandra une véritable lumière sur le développement ultérieur de la science , et elle-même deviendra facile et claire après la division fondamentale qui précède.

S'il y a deux classes de notions tout-à-fait distinctes , deux classes qui ne puissent être confondues, parce que l’infini est entre elles, et parce que l’esprit ne peut les atteindre par un même procédé , elles auront nécessairement une double origine.

A mon premier regard sur ma nature spirituelle, la propriété qui me frappe est celle d’être sensible. Je suis doué de sens à l’aide desquels les objets extérieurs font impression sur mon âme et par-là se font connaître d’elle. La sensibilité est-elle la source de toutes nos connaissances? Pour le savoir, interrogeons ses caractères.

N’est-elle pas de son essence tout-à-fait variable et relative? Tous les hommes sentent, mais à des degrés divers, et jamais aujourd hui comme hier ou demain. Quel flux et reflux perpétuel que la propriété de sentir ! Soumise aux vicissitudes de 1 âge , des saisons , des tempéramens , un rien l’altère ou l’exalte , et on peut lui appliquer ce vers du poète latin :

Tautùm conslans mobilitate suâ.

J’ai beau presser la sensibilité , je n’ob-

tiens d’elle que ce quelle peut me donner, le contingent.

Ainsi , je conçois qu elle puisse être la source des connaissances de l’extérieur, variables aussi par leur nature, et que les notions des objets visibles viennent à notre âme avec la lumière qui les éclaire par le moyen de la vue organique. Je conçois que la connaissance de funivers visible el tangible me soit donnée par le moyen de la sensation : que mon âme, réagissant sur ses impressions venues du dehors , prenne possession de tout ce dehors, et opérant sur les données de la sensation , en tire toute les idées qu’elle a des objets sensibles. Je conçois enfin que le contingent soit la source du contingent : mais dans l’âme tout n’est pas contingent ; nous le savons , il y a une sphère immense de notions, dont l’intelligence ne saurait assigner les limites ni dans le temps ni dans l’espace. Or, comment l’invariable sera-t-il produit par le variable , et l’infini par le fini? Il serait aussi facile de comprendre comment le tout pourrait sortir de la partie.

Prenez en effet les axiomes mathématiques , ou les vérités fondamentales de la métaphysique et de la morale, ces principes

qui vont se réaliser en Dieu, leur éternelle substance, ces principes en qui réside toute certitude, et qui sont, si je puis m’exprimer ainsi, le diadème de l’humanité, parce que élevant l’homme au-dessus de sa nature fragile , eux seuls le constituent roi sur la terre et lui impriment le sceau de sa ressemblance avec Dieu; etdites-nous ce que ces principes de souveraine vérité ont à démêler avec la sensation , avec cette partie inférieure de nous , frappée d’une éternelle variabilité , d’une éternelle impuissance. Non, si peu de chose que la sensation ne peut produire ce qui est plus grand que toute nature, ces archétypes divins, auxquels l’esprit humain participe, mais qu’il ne crée pas.

La doctrine de la sensation , posée comme principe universel des connaissances humaines , est aussi vieille dans le monde que la Philosophie elle-même. Aristote lui donna une haute autorité et la formula dans cet axiome qui la résume tout entière : .Nihil est in intellectu quod non priüs Juerit in sensu. Cet le doctrine se retrouve à toutes les phases de l’histoire philosophique ; elle a reçu ses derniers, ses plus complets développemens dans les écrits de l’anglais Locke au 17e siècle ,

et dans ceux de Condillac , au 18e, en France. Locke fait de grands efforts pour expliquer par la sensation l’origine des idées nécessaires, qu’il appelle simplement générales ou complexes. Je suppose , dit-il , que nous recevions l’impression d’un objet d’une certaine grandeur; cet objet se trouve dans un espace déterminé , cet espace dans un autre, cet autre espace dans l’immensité : et c est ainsi que notre idée de grandeur s’en va se généralisant, montant de degré en degré jusqu’à ce quelle arrive à la conception d’infini, dont le germe était dans cette première grandeur finie que la sensation avait manifestée.

Mais voyez comme le philosophe anglais observe ici d’une manière superficielle et inexacte. Nous concevons tous, il est vrai, comment , sans sortir des données de la sensation, l’esprit généralise son idée jusqu’à embrasser cette immense étendue qui est sous nos regards, et bien par-delà, autant même que la pensée peut s’étendre ; mais par ce procédé on n’arrive jamais à l’infini, seulement à l’indéfini, qui n’est autre chose que du fini inappréciable aux sens. En d’autres termes , en partant d’une donnée sensible , vous pouvez, sans changer votre mode d opé-

QUESTIONS générales. 5i

ration , sur-ajouter des grandeurs à des grandeurs, vous perdre dans l’indéfini, dans l’inappréciable ; mais quand vous croirez être parvenu aux bornes du tout, un nouvel infini se découvrira encore à votre pensée ; car la sensibilité peut se projeter dans l’immense, mais jamais atteindre 1 infini.

Et pourtant vous l’atteignez cet infini, vous en avez la conception pure que vous ne pouvez nier en vous-même. D’oii vous vient-elle? Concluez donc qu elle vous arrive par un autre procédé que celui d’une généralisation contingente. Il ne vous faut pas tant d’efforts pour la trouver, car loin d’être une idée complexe formée par la réunion de toutes les grandeurs finies, et par conséquent, comme le veut Locke, le dernier terme de toute complexité, elle est au contraire éminemment simple : car assurément c’est le fini qui par sa nature est complexe et toujours divisible, par là seulement qu’il est fini ; mais l’infini ne l’est pas : ôtez-lui un atome et vous le dépossédez de son caractère ; il n’est plus rien que du fini. Si donc, en dernière analyse, en passant du fini à l’infini, vous avez cessé d’aller du même au même, si vous êtes entré dans une

sphère tout-à-fait différente, si vous passez du variable à l’invariable, du complexe au simple, reconnaissez que votre sensation, dont l’essence est d’être variable et complexe, est insuffisante à vous fournir les notions de l’infini , c’est-à-dire, de l’invariable et du simple.

Plus tard, nous creuserons ce mystère : nous verrons quel rôle joue la sensibilité dans le système de toute connaissance : plus tard aussi, nous verrons les conséquences désastreuses en philosophie que la doctrine de Locke a introduites dans toutes les branches de la science; nous n’avons voulu ici que réfuter le principe.

Il faut donc qu’il y ait en nous une autre source pour les idées nécessaires : cette source, essayons de la découvrir. Parmi les philosophes qui refusent à la propriété de sentir la puissance de fournir les idées intellectuelles ou nécessaires, le système généralement adopté est bien connu dans l’école sous le nom àz théorie des idées innées. Voici la question : les vérités nécessaires qui ne peuvent reposersur la fragile base de la sensation sont-elles nées dans notre âme, ou, en termes plus clairs, les apportonsnous en naissant, gravées en nous par l’auteur

meme de la nature? Dans ce système, 1 homme apporterait originairement ces idées avec lui, et elles deviendraient inséparables de son être où elles subsisteraient en puissance, jusqu’à ce qu’une circonstance déterminât leur mouvement et les révélât à l’esprit attentif.

Ce système ainsi conçu a compté de nombreux partisans à toutes les époques de la philosophie. Il n’est autre chose que la célèbre et antique théorie des archétypes ou idées, auxquelles Platon supposait une réalité chimérique dans l’esprit. Aristote lui-même, malgré sa tendance à n’admettre que les résultats de 1 observation . a ouvert un vaste champ aux subtilités en s’appropriant cet le théorie , et ainsi il est le père de toutes ces entités qui se livrèrent bataille sur les bancs de 1 école dans toute la durée du moyen âge. C est pourquoi la doctrine des idées innées , reçue dans la philosophie des théologiens , est généralement admise parmi eux, entre autres tributs qu’ils paient encore aux vieilles traditions de l’école.

J ai montré ailleurs ( i ) comment cette théorie des idées innées avait été faussement

(i) Etudes du Cartésianisme.

attribuée à Descartes , comment en abusant de quelques expressions on avait supposé à ce philosophe une doctrine qui ne fut point la sienne et contre laquelle il a réclamé formellement.

Nous nous garderons de croire aux idées innées , d’attribuer une existence réelle à des entités factices ; nous ne comprenons pas comment de telles idées pourraient subsister dans l’esprit, y recevoir une sorte de vie intellectuelle, s’y développer, y croître jusqu’au moment ou, par je ne sais quel inexplicable concours, elles viendraient à se manifester à l’esprit qui ne les aurait jamais aperçues jusque-là ; comment , par exemple , l’idée absolue, éternelle de Dieu aurait pu être déposée en parcelles dans lame de chaque homme, de manière que chacun en eût sa part comme sa propriété individuelle. Et puis, qu’est-ce que des idées gravées dans notre âme , et qui peut comprendre cette expression? Nous aurions peur, en adoptant ce système, de substituer à la pure et lumineuse raison de stériles conceptions fondées sur des données métaphoriques. N’est-ce pas, en effet, de la poésie que cette idée qui naît avec nous , sommeille avec nous dans notre berceau sans

questions generales. 55

que nous ayons conscience d’elle , grandit avec nos organes , devient adulte et se manifeste alors ?

Notre philosophie a cette espërance qu’elle paraîtra prudente, et marchera entre le double écueil d’une unité chimérique sur laquelle se brisent la plupart des écoles. Non, disonsnous aux disciples de Locke, nous n’adoptons point votre table rase , parce que, comme vous l’expliquez, l’esprit humain se trouverait à jamais déshérité de tout ce qu’il y a en lui de noble et de grand, car tout ce qui est noble et grand est vérité , et la vérité est une lleur éternelle qui ne peut germer sur le sol ingrat de la sensation. Non , disons-nous aux partisans de Leibnitz et de Wolf , nous n’adoptons point vos idées innées : et tout en sympathisant avec votre tendance spiritualiste, nous avons hâte de secouer le fatras des pauvretés scolastiques et de leur substituer des résultats plus clairs et plus précis.

Disons -le pour faire comprendre plus tard toute notre pensée , la source des vérités éternelles est l’intelligence meme; elles naissent, non pas avec nous, mais en nous et par la seule vertu de l’intelligence. Oui , il y a dans l’âme humaine une faculté mère ,

primitive, qui reçoit les idées nécessaires : tous les philosophes spiritualistes l ont reconnue ; ils l’ont appelée raison ou intelligence, et tous l’ont envisagée comme la faculté de comprendre l’infini sans toutefois le produire, parce que l’infini est trop au-dessus de l’homme pour être produit par lui. Cette faculté, quelque nom qu’on lui donne, constitue la puissance la plus intime de l’âme ; elle est cette âme supérieure dont parlait Platon, dans laquelle reluit la ressemblance de Dieu; tandis que la sensibilité, comme une âme inférieure, ne reçoit, selon ce philosophe, d’autre empreinte que celle des réalités créées.

Contingence et nécessité, sensibilité et intelligence , voilà les données et voici P origine. Cependant, en pénétrant plus profondément dans l’intimité psychologique , on trouve une classe de notions qui n’ont leur source ni dans les sens ni dans la raison : ce sont les idées que nous avons du jeu de nos facultés et des opérations de notre âme. Ces notions ont cela de commun avec la première classe , quelles sont contingentes : car les opérations quelles ont pour objet sont des faits éminemment variables et lugitifs ;

elles ont aussi du rapport avec l’autre classe , en ce quelles ne tombent pas sous l’exercice des sens et quelles sont, non visibles, mais intelligibles. Cependant, il est aisé de voir la différence qui les sépare des unes et des autres : bien que contingentes , elles 11e naissent point des sens ; bien qu’intelligibles , elles ne naissent point de l’intelligence pure, dont le privilège est d’apercevoir ce qui est nécessaire.

Nous chercherons donc une autre origine à ces idées de nos opérations internes ; or, cette origine est claire , elle est dans la conscience , cette faculté également primitive , dans le secret de laquelle naissent et meurent tous les faits transitoires de l’âme, cette faculté que nous trouverons être le moi luimême à son point de départ intellectuel, et dans laquelle vient comparaître et rayonner tout ce que l’âme connaît : d’un côté , les produits contingens de la sensibilité ; de l’autre, les phénomènes nécessaires de l’intelligence. La conscience voit tous ces faits, mais elle n’est elle-même la productrice immédiate que des faits qui concernent les opérations de l’âme et des pures notions du moi se développant pour connaître.

Nous puisons dans la distinction des idées en deux classes et par suite en deux sources originelles, la division naturelle en deux sections de cette première partie de la psychologie qui traite de nos connaissances. La première comprendra les phénomènes extérieurs, en tant qu’ils nous sont manifestés par la faculté de sentir. Là, nous déterminerons d’une part les procédés de l’esprit lorsqu’il s’applique à connaître les objets sensibles, et de l’autre, la nature et les lois constitutives de la sensibilité selon les divers caractères qu elle nous aura présentés.

Dans la seconde section, passant de la sphère des sens à celle de l’intelligence , nous étudierons dans leur nature psychologique, les notions nécessaires qui forment la constitution même de l’intelligence ; puis , après avoir considéré toutes ces notions dans leurs caractères divers, nous remonterons h leur source éternelle , pour expliquer , autant qu’il est donné à la faiblesse de notre esprit , le mystère de leur manifestation dans notre âme. Voici donc deux grandes sphères qui comprennent toutes les connaissances que nous avons de ce qui est hors de nous. Je les appelle sphère sensible et sphère intelligible.

QUESTIONS GÉNÉRALES. 5g

La première, en effet, contient les notions d ordre contingent qui ont pour origine la sensibilité , et dans la seconde se trouvent les notions nécessaires , éternelles , qui se produisent dans l intelligence. Quant à celles dont j’ai parlé en dernier lieu , et qui prennent leur source dans la conscience , leur mode de production sera examiné dans la seconde partie de la division générale , lorsque, descendus jusqu’au principe substantiel, jusqu’au moi lui-même , nous l’interrogerons sur ce qu’il produit , sur sa vertu pure , et nous établirons le rapport des connaissances des deux ordres qui sont tout notre trésor intellectuel, avec l’esprit humain, théâtre des faits qui se produisent en lui , cause de ceux que lui-même produit.

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