CHAPITRE II
DES CONCEPTIONS DU LIEU , DE l’eSPACE ET DU TEMPS.
Les deux chapitres qui vont suivre peuvent être regardés comme les corollaires du précédent ; ils éclaircissent et complètent, sous le double rapport dogmatique et historique , la théorie de la perception.
Nous connaissons cette faculté, son origine psychologique dans la puissance active de lame, son travail sur les données de la sensation , et les notions qu elle en compose : il s’agit maintenant de décrire ce qui se passe dans notre âme quand elle perçoit , quand elle passe d’elle-même , cause de son opération, à l’objet qu elle perçoit hors d’elle ; en un mot , par quel principe et par quelle occasion déterminante nous sommes conduits à percevoir le corps extérieur, cause de notre sensation. Il y a ici trois choses à observer :
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i° le principe qui nous donne la notion d une cause extérieure; 2° le sens ou les sens qui nous conduisent à la conception du lieu où subsiste cette cause ; 3° la qualité du corps à laquelle nous devons cette notion du lieu contenant le corps.
i° Dans son traité des sensations, ou il entreprend d’expliquer comment tout l’entendement humain se crée et se développe avec un principe unique, Condillac imagine l’hypothèse d’une statue qu’il anime parie développement progressif et complet de la propriété de sentir ; et afin d’observer et d’enregistrer autant que possible le phénomène entier de la vie , il dégage l’un après l’autre les sens de la statue, en commençant par l’odorat. La statue sent une rose, et à la première impression de cette odeur, l’auteur de ce système lui faire dire : Je suis odeur de rose ; sous un rapport il a bien observé.
En effet si nous demandons ce que la statue connaît lorsqu’elle éprouve une sensation d’odeur, nous trouverons que cette sensation ne révèle rien autre chose qu’elle-même, que la modification qu’elle fait éprouver. Il n’y a rien dans la sensation d’odeur qui autorise la statue à se discerner , à concevoir une
cause de sa sensation hors d’elle , et ainsi le moi de la statue est inse'parable de sa modification. C’est donc bien jusqu’ici ; mais Condillac se trompe lorsqu’il prétend que si l’expérience se renouvelle , si la statue ressent une seconde impression d’odeur , elle se distinguera de son impression et atteindra l’extériorité.
Il se trompe , car ce n’est point assurément la sensibilité qui, réduite à elle seule, nous introduira à la conception d’une cause extérieure. La notion de cause serait toujours pour nous comme si elle n’était pas , si , antérieurement et à part de la propriété de sentir , nous n’étions pas dominés par la loi de causalité , loi absolue , loi incontestable qui luit d’abord faiblement dans l’intelligence spontanée; mais qui, devenant manifeste par la réflexion , se formule dans ce principe : tout phénomène suppose une cause. Or il a été assez, démontré que les principes de cette nature ne prenaient point leur source dans la contingence sensible.
Mais cette cause entrevue par une manifestation obscure, implicite, par une lueur indécise qu’il n’appartient point au sens de l’odorat de faire passer à l’état de véritable
lumière , cette cause , savons-nous ou elle est? N’est-elle pas dans notre organisation intérieure ? N’est-elle pas un phénomène de notre propre nature ? Le sens de 1 odorat, qui nous occasione cette modification , ne va point au-delà et ne peut nous donner aucune notion de ce qui peut en être la cause.
2° J’interroge l’un après l’autre mes sens, comme autant de portes que j’essaie d’ouvrir pour aller à l’extérieur.
Le goût et louie n’ont rien à démêler ici ; comme l’odorat, ils se bornent à leur exercice spécial, et ils ne peuvent lever la barrière qui existe entre le moi et le non-moi. Restent la vue et le toucher.
Voilà enfin les deux sens qui lèvent cette barrière, et tirent devant nous le rideau qui nous dérobait le monde extérieur. Aussitôt que nous faisons usage de ces deux sens admirables, nous croyons à la cause de notre sensation , non plus obscurément, en vertu du principe de causalité, mais réellement, et parce qu’ils nous font reconnaître cette cause inconnue jusque-là.
En effet, si un moment après que j’ai eu ma première sensation d'odeur de rose , cette fleur tombe sous mes yeux, sans doute je
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n’en conclus pas de suite qu’en elle réside la cause de ma sensation ; mais si cette sensation s’est plusieurs fois renouvelée , et si toujours en même temps s’est aussi renouvelée cette autre sensation de la vue d’une rose , le principe d’induction me conduit à juger la convenance de la fleur avec la modification que j’ai premièrement ressentie ; alors survient le toucher qui, pouvant rapprocher la rose de l’organe de l’odorat , ajoute un degré d’évidence de plus aux inductions de la vue, et m’atteste avec certitude que la cause de cette odeur de rose réside non-seulement dans un objet hors de moi , mais dans la fleur ellemême.
Ainsi, un pont était jeté entre les deux mondes intérieur et extérieur; le principe de causalité nous avait fait entrevoir, sortant de nous , la tête de ce pont ; les deux sens principaux nous montrent l’autre extrémité touchant à l’extérieur. Nous n'avons donc plus qu’à descendre et à entrer librement dans l’univers extérieur.
3° Maintenant, par le moyen de quelle qualité des corps le tact et la vue nous ont-ils conduits à la connaissance de ce corps extérieur? Nous le dirons de suite : cette
qualité, c’est l’étendue; et pour le prouver, il suffit de passer en revue les diverses qualités des corps et d apprécier la portée de chacune.
L’expérience démontre que nous n’atteignons pas les corps dans leur nature substantielle , mais bien dans leurs qualités. Or on est convenu de diviser ces qualités en deux classes : en primaires, celles que nous connaissons clairement, ou, comme s’exprime Descartes , dont nous avons des perceptions claires et distinctes ; et en secondaires, celles que nous concevons seulement sans les connaître.
Celles-ci, bien que leur nature ne soit pas connue , sont néanmoins réelles et se distinguent de la sensation qui en résulte. Car il serait absurde de dire que ces qualités ressemblent aux sensations, ou d’affirmer, comme plusieurs philosophes, que ces qualités secondes n’existent réellement pas : par exemple, comme le veut Locke, qui ne sait si la chaleur est dans le feu, si l’odeur est dans la rose , ou si ces qualités ne seraient pas de pures modifications de l ame : système assez réfuté par l’opinion universelle qui croit invinciblement à l’existence de qualités mqjne inconnues dans les objets.
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Cela posé, énumérons ces deux ordres de qualités.
Selon Locke , les qualités primaires des corps sont l’étendue, la divisibilité, la figure, la mobilité, la solidité, la dureté, la mollesse , la fluidité. Les qualités secondaires sont les odeurs, les couleurs, les saveurs, le chaud et le froid.
Cette liste est adoptée par Reid. Mais l’illustre commentateur de la philosophie écossaise en France a beaucoup simplifié le nombre des qualités primaires. Voici le résultat de son analyse pénétrante.
a La divisibilité, c’est-à-dire, la propriété qu’a un corps d’être partagé, est particulière à Reid. Elle nous est connue par la division, et un corps divisé nous est connu comme tel par la mémoire. Car si nous ne nous souvenions pas qu’il a été un, nous ne saurions pas qu’il est deux : nous ne pourrions pas comparer son état présent à son état passé. C’est par cette comparaison seulement que nous connaissons le fait de la division. Quant à la qualité du mouvement , elle suppose non moins évidemment l’exercice de la mémoire et l’idée du temps. Donc la divisibilité et le mouvement ne sont pas des qualités dues unique-
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ment aux sens : donc elles ne sont pas des qualités premières, elles ne sont pa$ des perceptions immédiates, elles ne sont que des perceptions acquises. Maintenant la figure est une modification de l’étendue ; la solidité, l'impénétrabilité, la résistance sont une seule et même chose ; la dureté, la mollesse et la fluidité sont des modifications de la solidité et ses divers degrés; la rudesse et le poli des surfaces n’expriment que des sensations attachées à certaines perceptions de la solidité. Les qualités premières peuvent donc être généralisées, si je puis m’exprimer ainsi , en ces deux qualités : l’étendue et la solidité. »
Il résulte de cette discussion qu’il n’y a que deux qualités premières des corps. Or , il est évident que nous n’avons pu entrer dans l’extériorité que par la perception immédiate de ces deux qualités. Nous pouvons donc établir le rapport de ces deux qualités qui constituent tout ce qu’il y a de premier , d’essentiel dans les corps , avec les deux sens qui seuls nous font connaître ces corps; et cette proportion s’établirait dans l’ordre suivant : la solidité est révélée par le tact, comme l’étendue par la vue.
Maîtres de l’étendue , nous avons atteint
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le premier et le dernier résultat de l’observation par les sens ; mais ici s’arrêteront nos investigations sur les produits de notre propriété de sentir. Arrivés que nous sommes aux limites de l’étendue finie ou indéfinie, nous savons que la perception ne s’étend pas au-delà. La conception de l’espace pur, et indépendamment de tout ce qui peut le peupler, de cet espace que nous ne pouvons pas distinguer de l’idée même de l’infini, n’est point une conception dont les données immédiates se trouvent dans la sensibilité ; et à ce point nous plaçons nos colonnes d’Hercule , parce que là finit le terrain de la perception, parce que ce n’est plus en continuant de marcher devant soi, mais en traversant un océan immense , que l’on arrive à la région de l’infini.
Cependant il y a en nous une notion qui présente aussi les trois caractères que nous avons observés dans l’étendue : je veux parler de la notion du temps. Le temps ou la durée est fini, indéfini, infini. Or il est bien évident que l’infini du temps ou l’éternité est une conception que les sens ne peuvent pas plus nous donner que celle de l’espace infini; nous concevons déjà qu il n’y a qu’un infini
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sous divers aspects , et qu'à la seule puissance rationnelle appartient de Je concevoir. Quant à la durée limitée, nous le disons pour qu’on ne s’y méprenne pas , nous ne voyons pas comment les sens pourraient nous la fournir autrement que par pure occasion. La production de cette notion n’appartient ni à l’intelligence pure, ni à la perception, parce que, d’une part, cette notion du temps est contingente , et que de l’autre , son objet est invisible et intangible.
Comment la notion de durée pourrait-elle venir des sens, à moins que l’on ne vît la cause de la durée dans ce qui est sa mesure extérieure , dans le mouvement ; à moins de tomber dans cette erreur , je ne dis pas seulement du vulgaire , mais de certains philosophes et de la plupart des astronomes qui , n’attribuant aucune réalité à ce qu’ils ne voient pas, ne comprenant la durée que par le cours des astres, les pas du soleil dans l'immense horizon, et ses vestiges tracés sur le cadran , sont ainsi portés à matérialiser le temps et à en faire une production pure du soleil? Mais nous pensons que le cours des saisons et des jours, et tous les mouvemens astronomiques , seraient pour l’homme une
lettre morte et un inexplicable hiéroglyphe , si, bien auparavant, à la première aurore de la vie intérieure, il n’eût surpris en lui-même la notion de sa propre durée, qui lui a expliqué la durée de l’uni vers et lui a fait comprendre les divisions de cette durée déterminées par l’éternel géomètre dans les espaces du ciel. L’homme pense ; sa pensée lui révèle qu’il est ; mais il sait qu’il a pensé dans un instant antérieur ; même il sait que plusieurs pensées se sont succédé en lui comme des flots, qu’il est le même qui pense et quia pensé ; et ainsi la conscience et la mémoire se réunissent et se réfléchissent l’une dans l’autre pour attester à l’homme le présent et le passé, pour lui révéler, d’une part, son identité, de l’autre, sa durée dans son identité.
Et quand je dis la pensée, ce n’est point la sensation, mais bien la force active: car les faits sensibles se succèdenl et sont dénués de cohérence logique : la seule activité du moi demeure et se sait identique. — Le moi a conscience qu’il dure, parce qu’il a conscience qu’il agit (1).
(1) Yoy. œuvres de Thomas Reid, t. 3; les savantes analyses de M. Royer-Collard sur cette notion de durée.
Sans doute ces faits se sont passés dans les ténèbres de famé, antérieurement à toute réflexion. Il serait impossible de se rappeler à quelle époque est née en nous cette double notion ; mais il y a dans la vie intérieure et extérieure tant de momens mystérieux que le souvenir ne peut fixer ! Savez-vous l’instant précis ou, chaque jour, vos yeux se ferment à la lumière, et oii votre esprit se clôt pour entrer dans le domaine du sommeil? Vous rappelez-vous l’instant qui vit éclore votre première pensée, celui où vous avez reçu la première aperception de vous, de Dieu, de l'univers? Et votre cerveau a-t-il conservé l’empreinte qu’il a reçue à l’insaisissable instant où la lumière du ciel vint ruisseler devant vos yeux à peine entr ouverts, et vous faire prendre possession de l’univers révélé à vous par ses formes et ses couleurs?
C’est pourquoi ce ne sera point pour nous une objection dans les spéculations psychologiques , que de dire que l’on n’a point observé les faits de la conscience. Eh ! non sans doute , vous ne les avez pas observés ; car si vous aviez pu le faire , ils auraient cessé d exister dans votre conscience, et c’est à eux surtout que vous appliquerez ce que
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Perse disait de la parole : Hoc quod lorjuor inde est. Mais il nous suffit de reconnaître que les faits ne peuvent pas s’être passés différemment, Et ici , par exemple , qui croira que l’on doive aller chercher au-dehors le témoignage de notre durée; que le dehors puisse expliquer le dedans ; qu’une mesure préétablie d’une manière tout-à-fait contingente puisse faire naître en nous l’immuable conception du temps, et qu'un flambeau que Dieu a allumé pour éclairer nos pas , marquer nos jours, et qu’il pourrait éteindre demain, soit lui-même la cause de la durée et le maître du temps au milieu duquel il est jeté et dont il n’est que le serviteur?
Oh ! alors , après notre travail intérieur pour atteindre notre durée et par suite celle des choses extérieures, quand nous avons pu dire : Je suis maître de moi comme de lî univers , nous nous répandons au-dehors de nous et nous contemplons avec admiration cette mesure permanente et visible que la providence de Dieu tient suspendue au-dessus de nos têtes ; ce soleil qui est comme le rayon de sa gloire et le symbole de la mesure dans laquelle lui-même veut bien descendre pour se faire le partage de tous ; ce soleil
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dont la destination est de briser en parcelles le temps pour l’usage de notre "vie éphémère, jusqu’à ce qu’éteint dans les cieux par le souffle qui l’alluma, il disparaisse comme l’ombre devant la lumière intelligible , afin qu’à la mesure transitoire et successive du temps, succède le point fixe de l’éternité.
Ainsi la notion du temps nous vient originairement de la conscience, comme celle de l’espace nous est donnée dans la perception.
Le philosophe allemand Kant appelle le temps et l’espace les formes de la sensibilité. Sans pénétrer au fond même de la doctrine de Kant , cette expression sera facilement comprise, si l'on entend par formes l’enveloppe des choses, ce dans quoi subsistent tous les objets qui tombent sous nos sens,* et il est très-sûr que sous ce rapport le temps et l’espace peuvent être ainsi considérés. Quelle chose existe ou peut être conçue exister hors du temps et de l’espace ? Je puis concevoir l’espace vide des corps qui le peuplent ; mais je ne puis concevoir les corps en faisant abstraction de l’espace. Allons même plus loin : formes de la sensibilité , dit Kant, cela est vrai même quant au temps et à l'espace limités , qui revêtent de leur
enveloppe toutes les choses sensibles ; mais si vous franchissez l’abîme, si vous entrez dans le double infini de temps et d’espace, il vous paraîtra comme étant aussi la forme, non plus seulement du sensible , mais même de l’intelligible , comme étant l’enveloppe , si je puis m’exprimer ainsi , de toute vérité , la condition sans laquelle rien de ce qui est nécessaire ne peut être conçu. Car enfin, le tout infini, Dieu lui-même, subsiste dans l’immensité et dans l’éternité, avec ces vérités appelées éternelles qui , constituant les attributs divins de l’Éternel, nous illuminent de leur clarté; et nous -mêmes, substances immatérielles, qui vivons et respirons de la vérité même, ou sommes-nous, si ce n’est dans cet infini que la matière ne comble pas, dans ce temps éternel où co-existe , par un impénétrable mystère , ce qui commande au néant et ce qui en est sorti ?