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CHAPITRE UI

Systèmes pour expliquer la perception.

Pourquoi 1 homme ne consent-il pas à ignorer? Pourquoi, lorsqu’il a reconnu les phénomènes de sa nature, en cherche-t-il de toutes parts une explication téméraire? Nous connaissons le monde extérieur, la perception que nous en avons s’opère suivant certaines lois qu’il nous est permis de découvrir; mais là aurait dû s’arrêter l’investigation psychologique ; et il ne fallait pas chercher à expliquer le mystère de la perception ellemême, c’est-à-dire la loi inconnue qui préside à l’intime communication des deux substances, la cause réelle de l’action de l’objet perçu sur l’esprit qui perçoit; il ne fallait pas tenter de lever le voile impénétrable sous lequel la nature dérobe le secret de ses opérations invisibles et immédiates.

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Il a régné long-temps dans le monde philosophique une théorie fameuse qui prétendait expliquer cette communication des deux substances, du moins quant à ce qui regarde la perception des objets extérieurs; et la théorie des idées , car c’est ainsi qu’elle a été formulée dans ces derniers temps, recueillie plus ou moins implicitement dans les écrits du plus grand nombre des philosophes, a été poussée au dernier terme de ses conséquences, et a conduit des esprits distingués et forts jusqu’au scepticisme le plus absolu, comme pour montrer que l'esprit humain doit se tenir ferme dans le sentier difficile de l’observation, et ne pas s’aventurer dans les régions perdues de l’hypothèse, où il s’égarerait d’autant plus qu’il serait plus fidèle à son point de départ.

Nous croyons utile de reproduire ici l’historique d’une des plus grandes erreurs qui aient été accréditées en philosophie, afin de jeter un nouveau jour sur la théorie vraiment psychologique de la perception. Nous avons vu ce qu’il était permis de chercher à connaître pour satisfaire à cette loi de notre esprit : nosce teipsum. Voici maintenant le problème qu’on ne devait pas chercher à résoudre et

sur lequel la philosophie n’a donné que des lumières trompeuses qui n’ont conduit qu’à des abîmes.

Comment lame, principe inétendu, placée sous l’enveloppe des organes matériels , peutelle atteindre les objets extérieurs à elle ? Comment se produit cette conception mystérieuse, cette aperception du non - moi par Je moi , cette vivification de la nature matérielle et morte dans la nature spirituelle et vivante; en un mot, comment s’opère la perception ? Ces difficultés ont , à toutes les époques, agité les esprits, je ne dis pas seulement des philosophes, mais de tous les hommes méditatifs qui ont aimé à s’interroger au flambeau de leur conscience pour y découvrir la solution des grands problèmes de la nature humaine. Les philosophes sont survenus, et apportant chacun leur système , ils ont dit : Nous ne pouvons comprendre cette immédiate influence du principe inétendu sur le principe étendu : nous ne pouvons comprendre comment l’âme, recelée dans le sensorium , peut être présente non pas seulement à l’impression, mais à l’objet qui cause cette impression; comment cette âme, quittant sa demeure dans le cerveau , sort du

io/f objets de l entendement.

corps pour aller à l’objet , ou comment l objet , s’incorporant ou plutôt se spiritualisant en nous , pénètre à l ame; et beaucoup d’autres difficultés non moins réelles.

Or , voici l’hypothèse qui fut généralement adoptée. Ils dirent : Il n’est pas vrai que l ame soit présente aux objets de sa perception , les objets non plus ne vont pas à elle ; immobile dans le sanctuaire organique ou elle règne , ni elle , ni les objets ne se déplacent pour se joindre; mais les objets envoient d’eux-mêmes des images réelles qui, ainsi détachées , traversent l air , se glissent à travers les organes et descendent jusqu’à l’âme qui en est impressionnée et alors seulement perçoit les objets extérieurs à elle, par l intermédiaire de ces images , de ces espèces impresses , impressœ species, comme s’exprimait l’école dans la barbare terminologie renouvelée ou plutôt perpétuée d’Aristote.

Au reste, Epicure, chez les anciens, avait ainsi exprimé ce système : cc Les objets par une perpétuelle émanation remplissent tout l’univers de petites miniatures semblables à eux , lesquelles sont aperçues par nos sens ; » et son disciple Lucrèce explique, dans son

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quatrième livre , comment voltigent ces petits portraits quil appelle simulacra et effigies.

Le système des idées , des images , des émanations, suivant les divers noms qu’il avait reçus dans la philosophie ancienne, avait parcouru le plus vaste cercle que jamais il ait été donné à une doctrine philosophique de parcourir. Les philosophes , qui presque tous lui avaient donné asile, ou n’avaient point découvert, ou n’avaient point proclamé dans le monde les conséquences sceptiques que recélait cette doctrine. Cependant vers le commencement du 18e siècle, quand la philosophie de Locke, par son apparente simplicité, séduisait les esprits d’une époque superficielle, il se rencontra, au sein même de cette école , des métaphysiciens d’une trempe audacieuse , qui ne voulurent reculer devant aucune conséquence, et voilà ce qui arriva.

Ce fut d’abord l’évêque de Cloyne, Berkeley; son argumentation peut se réduire à ceci: Si je vois des images, je ne vois pas les objets; je n’ai pas le sentiment de ces deux choses à la fois. Je veux croire que je reçois l’impression d’images extérieures, mais je n’ai

IOG OBJETS DE l’ ENTENDEMENT.

pas pour cela la perception des corps; il n'y a aucun lien logique absolu entre l’image et le corps qu’elle est censée représenter; rien ne m’assure qu’elle représente en effet. L’image, c’est l’image , rien de plus. La vue d’un portrait ne présuppose pas nécessairement l’existence d’une personne à laquelle ressemble ce portrait. Qui m’assure que ce portrait n’est pas une œuvre d’imagination, dont l’objet n’a point et n’a jamais eu de réalité? Et comment par lui même me révélerait-il un original existant en dehors de lui? Berkeley, ecclésiastique pieux, ne voulut pas donner plus d’essor à sa pensée et la captiva dans les limites d’un demi-scepticisme; admettant, du moins, avec les idées des choses, des esprits pour les comprendre. Malîebranche avait suivi la même route, et reconnaissant l’impossibilité de conclure de l’existence des idées celle des corps , avait été conduit au système célèbre de la vision en Dieu. Antoine Arnauld de Port-Royal reconnut toute l’erreur de l'hypothèse des idées; mais comme il parut attacher peu d’importance à sa découverte , l’antique erreur prévalut, et un héritier de Berkeley, la préférant à la vérité, lui demanda toutes les conséquences qu elle recélait.

Hume,, en effet, fut plus téméraire que son devancier ; non content de nier avec lui la réalité de la matière, il partit de ce principe que toute connaissance était image, que toute réalité était image, que ce qui ne pouvait pas se résoudre en image n’était rien que chimérique conception. Ainsi tombait l’antique et universelle croyance à un monde spirituel que personne n’a vu ; et la notion de l’une et de l’autre substance indépendamment des qualités ; et les principes à priori de l’être et de la cause qui sont le soutien de tout l’édifice intellectuel, et qu’il nie, parce que la cause et l’être lui sont également inconnus ; et la pensée de Dieu à laquelle il ne comprend rien, parce que Dieu ne s’est pas manifesté imaginativement à lui ; et enfin lui-même qui échappe à sa propre conscience, puisqu’il ne s’y aperçoit autrement que dans ses idées. Tel est le scepticisme de Hume , système fortement lié , dans lequel ce génie altier et indépendant ne craignit pas de franchir les barrières , de précipiter la pensée de Berkeley à la dernière extrémité, et réalisant lidéalisme pur, de renverser à la fois toutes les données , toutes les inébranlables convictions de l’intelligence;

et dans cette ruine totale, sur cet abîme immense et vide , de ne laisser plus subsister que des idées, visions fantastiques d’une philosophie qui sabjure elle-même.

Que deviendra donc la vérité ? N’y a-t-il plus d’asile pour elle ? Est-ce donc fait à jamais de l’intelligence , de la pensée ; et dans ces lamentables débris , faut-il que le philosophe se repose et gémisse de ce que toute croyance a été retirée de la terre , de ce que toute base a été ôtée à la connaissance humaine , de ce que l’homme déshérité de passé et d’avenir , déshérité de la terre et du ciel , est réduit à s’isoler en lui-même, à vivre perdu dans le vide , tournant immobile sur son axe sans avancer ni reculer dans la voie de la vérité? Car, telles sont les conséquences du scepticisme. Mais attendez , un homme va venir, doué de génie à force de bon sens, qui , après avoir lu et médité les écrits des sceptiques , se sentira fatigué du désir de les vaincre et en même temps terrassé par le sentiment de son impuissance, jusqu à ce que, se jetant dans les bras du scepticisme, il soulève le fantôme de terre et le réduise au néant, lorsqu’il aurait en vain espéré de lentamer en cherchant le défaut d’une

armure trop bien fondue dune seule pièce.

Reid , ne à Aberdeen en Ecosse , s’était livre., dès sa jeunesse avec une vive ardeur, aux études philosophiques. Dans les modestes fonctions d’une cure de campagne , il avait long-temps exploré les problèmes ténébreux de la raison humaine. Mais la lecture des Dialogues de Philolaiis et d Hylas et du Traité sur la nature humaine , les deux ouvrages dans lesquels Berkeley et Hume avaient exposé leurs systèmes, décidèrent sa vocation philosophique et lui firent comprendre qu’il était appelé à rétablir l’intelligence sur sa base réelle , à retrouver encore une fois les titres défigurés de l’existence de l’homme et de sa nature intégrale, et en même temps à jeter en Europe le premier appel de protestation contre la malheureuse doctrine de la sensation qui , sortie des écrits de Locke , s’était si promptement répandue sur la surface du monde philosophique où elle devait produire des fruits amers.

Pour nous borner aux conséquences de l’hypothèse des idées , le philosophe écossais s’aperçut bien vite que l’édifice sceptique de Hume , si solidement et si artistement construit, devait tomber au premier souffle de la

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raison, parce que si la solidité était dans la construction , l’impuissance se trouvait aux fondemens. Au lieu donc de réfuter le scepticisme , il s’attacha à la base ruineuse sur laquelle il s’appuyait; et ainsi, il fit évanouir l’antique système des idées. Dans ses livres remarquables , il le poursuit avec une infatigable ardeur ; volvit verscitque dareta. Voici en peu de mots les principaux points de son argumentation.

kJ

Vous n’admettez pas que l’âme perçoive immédiatement les objets , parce que vous ne concevez pas comment s’opère la jonction de deux substances de si diverse nature, et vous avez peut-être raison ; mais dites-nous donc de quelle nature est cette image des objets que vous supposez gratuitement être un milieu entre les deux substances. Il faut bien que vous nous disiez si ce milieu est spirituel ou corporel. S’il est corporel, comment opérerat-il sur l ame ? Vous n’aurez fait que reculer la difficulté sans la résoudre , et la perception de ce milieu corporel sera tout aussi inexplicable que le serait la perception du corps lui-même. Si votre image est spirituelle , il vous restera encore à expliquer comment une essence spirituelle, par conséquent iné-

tendue, peut jaillir d’un corps, c’est-à-dire d’une substance ëtendue , et comment une image , c’est-à-dire , une forme visible et réelle, peut être conçue par vous comme spirituelle, comme inétendue. Ainsi, il reste bien évident que le système d’un prétendu milieu entre le corps et l'esprit est d’abord une explication qui n’explique rien , qui laisse la difficulté entière, et n’a d’autres résultats que d’anéantir le monde extérieur dans les ruines du sens commun et de la raison.

Je concevrais à la rigueur l'hypothèse de l’image intermédiaire entre les objets et lame, pour ce qui concerne les objets qui pénètrent à l’âme par le moyen de l’impression visuelle. Mais n’est-ce pas faire un misérable abus du langage que d’appliquer ce même système aux objets qui tombent sous l’exercice des autres sens que la vue , et de dire , par exemple , qu’on a des images de son, d’odeur, de tact, de goût, etc., lorsque l’on est modifié par des impressions de goût, d’ouïe et de toucher?

D'après tout cela , était-ce la peine d’accumuler les métaphores, en assimilant la faculté de connaître dans l’homme à une toile

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tendue sur laquelle les objets font refléter des images semblables à eux , tandis que sur la seule foi de ces images l’esprit perçoit et juge les objets eux- mêmes? Voyez, c’est encore une eau tranquille , un miroir dans lequel le moi regarde afin de voir et de juger la nature. Assurément, ce n’est pas là de la philosophie, c’est tout au plus de la vulgaire poésie.

D’autres systèmes ont été imaginés pour expliquer le mystère de la perception , ou plutôt le mystère plus général dans lequel celui-ci est compris; savoir: l’influence mutuelle du corps et de l ame , l’énigme du dualisme humain , si souvent cherchée et jamais résolue. Le premier système, celui des causes occasionelles , appartient à Descartes et à son disciple Mallebranche ; le second , plus connu encore sous le nom à' harmonie préétablie , est une création du génie de Leibnitz. Certes, de si grands hommes méritent qu’on essaie de sonder leur pensée ; et lors même que leur impuissance est toute dévoilée , il est utile d’aller au moins reconnaître les mers aventureuses sur lesquelles ont échoué ces beaux génies.

Mallebranche, ne pouvant expliquer natn-

relieraient l’influence directe, immédiate, du corps sur lame, eut recours à ^intervention immédiate et continue de Dieu sur nous. Développant ce texte de l’Apôtre, in Deo vivimus et movemur et sumus , et considérant Dieu comme le lieu des esprits, comme l’infini des intelligences, il établit qu’à toute détermination de la volonté, Dieu intervient lui-même, se fait la cause de l’opération qui en résulte, et opère dans lame la perception du corps extérieur. Vous observerez que ce système ne tombe dans aucune des contradictions résultant de la théorie des idées. Leibnitz lui fait le reproche de supposer un miracle permanent , et de substituer le surnaturel au naturel dans tout le cours de la vie humaine. Horace ne veut pas qu’un Dieu intervienne dans le drame , si le dénoûment n’est digne de l’intervention d’un Dieu. Ainsi, disait le philosophe allemand , par un rapprochement qui ne me semble pas très-heureux, devons-nous donc croire que la Providence intervienne immédiatement dans toutes les opérations de rotre double nature, afin deprocéder par elle-même à l’accomplissement du drame permanent de notre vie?

ÎNon, disait Leibnitz, Dieu, en faisant l’homme , n’avait pas créé son ouvrage tellement inachevé, qu’il ne fût pas capable de marcher, d’agir, de vivre, sans que la main du Créateur fût incessamment présente, comme l’ombre au-dessus de sa tête, pour lui imprimer chacun de ses mouvemens. Dieu, en faisant consister l’humanité dans une nature double et distincte , n’a pas voulu que cette dualité ne fût douée d’aucune corrélation nécessaire. Plus de sagesse a présidé au plan de l’auteur des choses; et s’il est écrit dans le livre de Moïse que Dieu s’applaudit en voyant son ouvrage : vidit Deus qaod esset bonum , c’est qu’il avait reconnu comme le plus beau trait de son œuvre divine, l’admirable réciprocité du corps et de l ame ; c’est qu’il avait doué cette argile du souffle de vie, ineffable présent par lequel l’homme , cet homo duplex , devait se suffire à lui-même pour accomplir toute sa passagère destinée ; c’est qu’il l’avait créé un jour, et lui avait dit : Marche, et vis par la seule vertu du rapport mutuel que ma volonté a préétabli en toi.

Telles furent, sans doute, les pensées qui conduisirent Leibnitz au système de l’harmonie préétablie dont voici les traits principaux.

SPHERE SENSIBLE. Il5

Pour le faire bien comprendre , il convient de donner un aperçu du système général de ce philosophe. Il supposait que Dieu, créateur et ordonnateur de lïinivers , avait composé cet univers , tant sensible qu’intelligible , d’une multitude infinie de substances simples, indivisibles, possédant la double faculté de percevoir et de se mouvoir , et auxquelles il donne le nom de monades. Parmi elles il y en a qu’il appelle dominantes, parce qu’il les suppose douées d’une supériorité de nature sur les autres et agissant dans une sphère libre et isolée. Cette classe de monades compose les esprits, à la tête desquels est placée la monade divine. Dieu, centre et cause éternelle de toutes les monades créées, matérielles ou intelligentes.

Dans ce système, la matière ne serait qu un agrégat de substances indivisibles, de monades , c’est-à-dire de principes qui ne différeraient point en nature , mais seulement par leurs modes et leurs développemens, des substances intelligentes. Je ne veux pas m’arrêter sur les conséquences de cette étrange doctrine et sur ses rapports manifestes avec la philosophie atomistique d’Épicure; je ferai seulement voir comment cet illustre philoso-

IlG OBJETS DE L’ENT£NL)EMENT.

phe en est venu à expliquer l’influence réciproque du corps et de lame. D’abord il établit que tout ce qui se passe dans la nature, tant corporelle que spirituelle , a sa raison suffisante d’exister ; q ue toute cause produit nécessairement un effet qui lui-même devient cause d’autres effets, et ainsi depuis le commencement jusqu’à la fin des siècles; de sorte que le plus léger dérangement ou ébranlement de la matière communique et perpétue son mouvement dans toute l’immensité matérielle. Dans ce système l’espace et le temps ne sont que l’ordre des existences et des changemens successifs qui ont lieu dans le monde ; et enfin , tandis que les monades qui composent les corps se meuvent ainsi nécessairement par un mouvement prédéterminé, par des oscillations qui se propagent dans une ligne infinie et éternelle, et par une impulsion donnée à elles par Dieu une seule fois le jour de leur création, il se trouve que ces mêmes monades matérielles n’exercent aucune influence directe ou indirecte sur l’àme, cette monade solitaire, qui ellemême , agissant dans sa sphère individuelle, obéit comme l’autre à la loi d’impulsion quelle a reçue à son origine.

Comment ces deux cercles , qui tous deux dans leurs mouvemens réguliers subissent une loi première à laquelle ils ne peuvent se soustraire , semblent-ils donc agir l’un sur l’autre, et co-exister dans une dépendance mutuelle qui, selon Leibnitz, ne serait qu’une pure apparence? Leibnitz le soutient ainsi, et voici l’hypothèse par laquelle il imagine cette loi.

Que l’on conçoive deux horloges montées une seule fois par les mains du Créateur, et tellement d’accord que jamais ni l’une ni l’autre ne se dérangent , que jamais l’heure que la première a sonnée ne soit en avance ou en retard sur la seconde, enfin, d’un parallélisme si parfait que l’on puisse les supposer mues par les mêmes rouages ou exerçant l’une sur l’autre une réelle réciprocité d’action, et que pourtant il n’en soit rien. Tout le monde a remarqué l’horloge de l’Institut et celle du Louvre, ouvrages du même artiste, et toujours si complètement d’accord qu’on les croirait soumises à la loi unique d’un même ressort ; c’est à peu près ainsi , selon la pensée de Leibnitz , que nos deux substances sont tellement coordonnées entre elles par le Créateur , que

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bien quelles marchent incessamment chacune dans la sphère de son activité nécessaire et propre, chaque mouvement de l’une correspond au mouvement de l’autre. Et, par exemple, que si mon âme veut mouvoir mon bras, il arrive, par suite de celte chaîne de mouvemens organiques préétablis dans l’univers , que le mouvement organique de mon bras qui de toute éternité avait une raison suffisante de son existence pour le moment précis ou aurait lieu la volition de mon âme, il arrive, dis-je, que ce mouvement coïncide, correspond avec cet acte de ma volonté , quoique ma volonté n’ait pu directement ou indirectement commander à mon bras de se mouvoir, ou du moins être cause de son mouvement.

Leibnitz expliquait de la même manière la perception des objets extérieurs; il était nécessaire, à un instant donné, que d’une part un objet se présentât à mon organe, et que de l’autre mon âme le perçût; toujours coïncidence dans le temps , et non influence mutuelle et immédiate. Que dire d'une théorie si extraordinaire et qui franchit si bien toutes les limites , toutes les licences de l’hypothèse, et faudrait-il prendre

beaucoup de peine pour le réfuter ? Non assurément ; et malgré tout le respect dû à un tel génie , nous regarderons ce système comme un château fantastique construit par le philosophe allemand dans les hallucinations d’une veillée solitaire , et qu’un souffle de sa raison puissante aurait dû faire bien vite évanouir. Pascal , en attaquant le système des tourbillons , écrit cette phrase amère : « Descartes aurait bien voulu se passer de Dieu; mais il ne put s’empêcher de lui faire donner au monde une chiquenaude afin de se reposer ensuite pour jamais. » Cette parole , quant à l’objet de la critique , et non quant au sentiment quelle exprime , devrait-elle aussi s’appliquer au religieux Leibnitz, qui précédemment se servait aussi de la même arme religieuse pour combattre le système de Mallebranche , oubliant que cette arme aiguisée des deux cotés pouvait être tournée contre lui ?

Et d’ailleurs ne voyez-vous pas que dans ce bel arrangement de la création, dans cette indépendance d’action, et en même temps cette corrélativité nécessaire , se trouve urprincipe de mort pour la pensée , pour la liberté humaine? Tous les mouvemens organi-

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ques étant prédéterminés ne peuvent pas ne pas avoir lieu, ont leur raison suffisante d’exister, et correspondent aux développemens également prédéterminés de l’activité du moi; donc le moi n’est pas libre, car s’il faisait une seule fois un acte de liberté, si par exemple il lui arrivait de ne pas vouloir lever le bras au moment où , par la prédisposition organique , le bras aurait sa raison suffisante de se mouvoir , alors la combinaison du Créateur serait trouvée en défaut, et cette grande harmonie préétablie entre deux mondes serait détruite et ressemblerait à une mécanique qui ne marcherait plus ou ne marcherait qu’à contresens , parce que le principal ressort aurait été dérangé.

Le meilleur résultat que l’on puisse tirer de ces tentatives infructueuses pour expliquer la perception se trouve dans ce précepte : Si vous voulez marcher avec sécurité dans le chemin du vrai, et parvenir à une juste connaissance des lois et des procédés de l’esprit humain, vous vous défierez du péril des hypothèses, car ce sont elles qui ont semé de tant de débris le domaine de la science, a Se défier des hypothèses , dit avec raison le

docteur Reid, c’est le commencement de la sagesse en matière d’investigations philosophiques : pures rêveries humaines, elles n ont aucune ressemblance avec les ouvrages de Dieu, et c’est avoir profité que d’avoir appris à préférer à ces aventureuses théories les résultats de l’observation et les données universelles du sens commun. »

Enfin, et pour revenir au point de départ, après cette course rapide à travers ce champ de systèmes et de mensongères illusions, mettons-nous face à face de la chose même qui a donné lieu aux erreurs. Qu’est-ce donc que l’idée sensible , l’idée des choses extérieures à nous? Je réponds vite, et pour me soustraire à la fascination des systèmes dont la plupart des philosophes ont tant de peine à ne pas se laisser préoccuper; l’idée sensible n’est rien, rien d’existant indépendamment de nous qui percevons et de l’objet qui est perçu. Nous avons l idée d’un objet, c’est-à-dire que notre âme est modifiée de telle sorte que par un mystère impénétrable nous avons la perception actuelle de cet objet. Que nous importe que depuis Platon, inventeur des archétypes, idées modèles et principes des corps , idées préexistantes selon lesquelles Dieu aurait créé

l’univers, jusqu’à Locke, la philosophie ait été dupe de stériles métaphores quelle a prises pour des réalités ? Que nous importe qu’une illusion étymologique, hfog, species , image, ait conduit à matérialiser ce qui est immatériel, à créer un prétendu milieu là où la communication est immédiate ? Que nous importent tous ces systèmes qui , selon l’heureuse expression de Reid, sont autant de chevaux de bois que les Troyens introduisent au milieu d’eux en faisant une brèche dans leurs murailles, ne voyant pas que ces constructions ingénieuses et innocentes au premier abord recèlent dans leur sein des armes fatales , le scepticisme et la ruine de l’intelligence? Pour nous, nous ne voulons pas nous effrayer des mystères, parce que nous savons que notre route en est toute bordée; et sans prétendre approfondir celui-là plus que les autres, l’idée , disonsnous, est une notion , une connaissance ce mot est clair, à l’abri d’induction métaphorique, et par-là de toute conséquence malheureuse.

En achevant l’exposé de ce petit nombre de problèmes sur la perception du monde extérieur, nous devons payer un juste hommage à l’école d’Edimbourg, dont les deux chefs, Thomas Reid et Dugald-Stexvart , ont

rendu les plus signalés services à la philosophie de l’esprit humain, non-seulement par leurs analyses ingénieuses et pénétrantes des phénomènes qui ont lieu dans l’âme quand elle perçoit les objets extérieurs , nonseulement par la sagacité avec laquelle cette école a découvert et fait évanouir une antique erreur pour y substituer la pure lumière de la croyance universelle ; mais encore par ses travaux ultérieurs , par l’habileté avec laquelle elle a constaté les lois constitutives de l’esprit humain et présenté fidèlement les caractères actuels que revêtent en nous nos connaissances. Cependant nous sommes forcés de négliger plusieurs questions traitées longuement et avec un fini trop curieux par ces illustres maîtres, parce que beaucoup d’entre elles nous paraissent concentrer le regard intellectuel sur les détails d’une psychologie minutieuse , et que nous avons trop hâte de nous initier successivement à des matières d’un ordre de plus en plus élevé , pour consentir à nous emprisonner dans des observations stériles, sans issue et sans lumière (i).

(i) Malgré cela, je ne sais s’il existe un recueil phi-

La philosophie écossaise occupera un rang important dans la vaste histoire des systèmes. Bien qu’elle soit d’une tendance noble et généreuse , son caractère est la prudence, et l’on dirait qu elle a pris pour devise cette parole : Eo us que ventes ; non ampliüs. Elle vous prend par la main, vous fait côtoyer un rivage où la haute mer est semée des débris de la raison humaine, vous promène en sécurité à travers les écueils ; et de peur que vous ne cédiez aux déceptions qui ont égaré tant de contemplateurs , elle vous explique les causes des naufrages, et se hâte de vous dire : Voyez et passez.

Son point de départ a été bien simple, si l’on veut, bien facile. Mais son résultat a été grand , car elle a reconquis le vaste horizon philosophique que Locke , comme

losophique plus rempli de substance et d’intérêt que les œuvres complètes de Thomas Reid. M. JoufFroy a beaucoup mérité de la science en publiant une édition française de Reid , avec les fragmens de l’illustre promoteur de la réforme philosophique en France. Je saisis cette occasion pour recommander le Cours de philosophie de M. Caro , mon prédécesseur à l’Académie de Poitiers, qui reproduit les doctrines écossaises avec non moins d’exactitude que de talent.

plus tard en France son disciple Condillac, avait refusé d’embrasser. En vain, pour diminuer le mérite du chef de cette école, insisterait-on sur la simplicité des argumens dont il fit usage , sur la facilité qu’il y avait à les trouver ; oui , mais enfin il fallait les trouver et en faire usage comme Thomas Reid. Lorsque Christophe Colomb , après avoir terminé son premier voyage , de retour en Espagne, recueillait l’ingratitude des envieux et des grands, on lui disait qu’il n’avait accompli que ce que tout le monde aurait fait comme lui avec un vaisseau et une boussole. Mais l’immortel navigateur ne répondait que par un apologue d’action bien connu , et s’applaudissait d’avoir poursuivi avec tant de succès une pensée éminemment simple , puisque cette pensée avait enrichi l’univers d’un nouveau monde.

Mais aussi comme Colomb ( et en disant ceci, nous ne prétendons comparer ni les génies ni leurs oeuvres ), Reid n’a point exploré tout ce nouveau monde, dont il avait reconnu la véritable route et découvert le continent; il s’est arrêté aux premières frontières du monde intelligible ; et d’autres philosophes, partant du même point, appelant

à leur aide l’observation bien comprise, cette boussole des découvertes philosophiques, ont pénétré plus avant dans les hautes régions de la pensée , dans ce monde immense de l’intelligence, jusque-là plutôt pressenti, deviné , que décrit. C’est Reid qui établit avec une grande justesse ces trois degrés des connaissances : la perception , le sens commun , et la science proprement dite. Sa philosophie est précisément celle du sens commun. En nous entrouvrant la sphère rationnelle où règne l’intelligence , elle nous introduit à la science, puis elle nous quitte et nous livre à des maîtres plus pénétrans , plus audacieux , les maîtres de la doctrine allemande.

Mais nous n’avons pas encore envisagé la sensibilité , cette importante propriété de notre nature, sous tous ses points de vue.

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